IB QI II
doivent se transcrire :
« Le cupide rend gorge dans l'Hadès. » Q. Licinius porte le surnom de Datios, qui en phénicien doit vouloir dire homme de loi.
Rien de particulier n'a été trouvé dans la nécropole.
En revanche, les quatre escouades qui travaillent dans l'Ile ont découvert des constructions d'une grande importance. L'une d'elles doit avoir été le temple du dieu géant connu généralement sous le nom de Bal-Hamon, si l'on en juge par un pied et une jambe de grandeur colossale qui doivent avoir appartenu à la même statue. On sait en effet que l'on donnait souvent des proportions colossales à celles à'Athené^ la Thanit des Phéniciens, et de Phébus, leur Bal- Hamon et leur Bal-Hon qui représentaient la plus grande amplitude des jours ou le soleil au zénith. De ce nombre étaient l'Athéné de Phidias, l'ApoUon de Rhodes, et le Bal- Hamon que les Romains rapportèrent de Carthage.
Ce qui achève d'étayer notre hypothèse est le superbe larmier de marbre blanc qui a été trouvé dans le même temple. Bien que de très beau style grec, il se compose d'œufs et de pointes de dards juxtaposés qu'on ne retrouve pas dans les édifices de conception hellénique. L'œuf en phénicien se dit bitz^ qui veut dire blanc, et le dard ou trait (nS'tt^) sélah, qui se traduit par expulsé. Le dieu adoré dans ce temple était donc le blanc expulsé, ou F œuf que F on jette à terre, image du soleil précipité du haut du ciel. Un autre marbre porte un cordon d'olives (p^) samn, qui nous donne le nom classique de ce dieu géant ; il se nommait BaUEshmon ou Bal-Samin, ce qui veut dire à la fois gros et haut. C'était ce dieu du sud-ouest auquel on sacrifiait dans toute l'antiquité tant de victimes humaines qu'on irùlait à la fête du feu. Nous la célébrons encore à la naissance de saint Jean, au 24 juin, et dans nos provinces on jette encore dans les feux de la âaint-Jean des chats rappelant la déesse Théra ou Friga, qui était le dieu du froid et de l'hiver. Le
dieu de la canicule était le lion. Ce contraste entre la petite taille de la chatte et la grande taille du lion avait été choisi à dessein. Mais la chatte brûlée au solstice d'été prenait sa revanche au solstice d'hiver en étranglant à son tour le lion repu et tombé dans une fosse où il ne pouvait faire aucun mouvement ; de là le nom de Salera ou du lion expulsé qu'on donnait à une ville du voisinage d'Utique, qui pourrait bien être celle dont les ruines se voient encore de l'autre côté de l'ancienne baie.
Un journal ignore l'art des transitions ; sautons donc vingt siècles à pieds joints, pour y enregistrer que l'Arabe qui avait brisé notre mosaïque vient d'être arrêté avec son fils. Quatre de nos ouvriers siciliens ont prêté main forte à l'autorité locale, et le trop authentique descendant des Vandales est aux fers dans une maison du voisinage, maudissant ces chiens de Kafirs^ mais pas trop haut.
Lundi, 21 mars.
Les travaux commencés hier continuent. Dans la nécropole, près de l'habitation Ben-Ayad, on trouve un rare et curieux masque tragique. Les Grecs le nommaient mormo ou l'épouvante, et il jouait un grand rôle dans les légendes d'outre-tombe ; aussi fîgure-t-il souvent sur les sarcophages et on en retrouve des quantités de toute dimension dans la plupart des sépultures grecques. Il n'a jamais été question chez les Phéniciens de littérature théâtrale. Ce masque devait donc appartenir à une sépulture de rite grec. Cependant, il est de fabrique indigène et peut avoir représenté la déesse nationale Béka , la pleureuse.
- Ces découvertes sont accompagnées d'une quantité croissante de verres et de poteries qui forment une collection des plus neuves et des plus intéressantes, car on sait que c'était un des principaux objets d'échange des navigateurs phéniciens. Toutes nos poteries sont de la fabrication la plus élégante, et si plusieurs d'entre elles ne portaient des signatures essentiellement phéniciennes, on pourrait les attribuer à des industriels grecs ; mais rien n'est venu justifier jusqu'ici une assertion de M. F. Lenormant que nous croyons erronée. Aucune ne porte de trace de peintures, même des plus sommaires, ce qui est à noter à une très petite distance de l'Italie méridionale, célèbre par ses vases peints. Il y a plus, on n'a trouvé aucun vase peint dans aucun pays phénicien ; la Sicile n'en a jamais fabriqué, ni même Chypre, malgré quelques grossiers essais de peintures locales qui ne peuvent être attribuées qu'à des Grecs chypriotes. C'est donc un art essentiellement européen et grec, qui ne s'est acclimaté nulle part hors de la Grèce et de la Grande-Grèce, pas même, croyons-nous, en Asie Mineure. Si les Phéniciens l'avaient pratiqué, nous en aurions certainement retrouvé des traces à Utique, qui devait être, par sa situation, l'un de leurs principaux entrepôts de poteries destinées à l'exportation.
Il n'en est pas de même du verre. On sait que nombre d'auteurs anciens leur en attribuent l'invention et que pendant plusieurs siècles ils en gardèrent le secret. Les monuments égyptiens démentent cette assertion, puisque dès la iv° et la v'' dynastie, on y voit des verriers soufflant leurs manchons. Il n'en est pas moins certain que vis-à-vis des Grecs, les Phéniciens conservèrent très longtemps le monopole de la fabrication du verre et qu'ils la transportèrent
avec eux en Afrique, car nous avons trouvé dans la nécropole d'Utique des multitudes à'ampullœ remarquables par. leurs rubans striés et contournés semblables aux vetri tarsiati de Venise.
Ces rubans marquent des sépultures phéniciennes, car ils n'ont de sens que dans cette langue. Ces stries se nomment Riqmat, d'où est venu l'italien Ricamato {brodé). En phénicien Riqmat signifie le pauvre mort. Le verre se disait zikokit [purifié par le broyage), l'ampoule se nommait Qassa, qui désigne toute chose tournée ou façonnée en forme ronde. Or, le rond ou Palek, c'était la vie. Ces ampoules sont donc un acte de foi complet à la métempsycose, qu'on peut résumer ainsi :
Riq mat zikokit qassa,
« le pauvre mort purifié par le broyage redevient riche. »
Le verre ne pouvait inspirer aucune idée semblable aux Grecs ; aussi les verres grecs sont-ils tout unis et ne se retrouvent dans leurs sépultures qu'à, une époque . relativement moderne.
Nous devons à la générosité du général Ben-Ayad, une magnifique urne cinéraire grecque en verre que ses ouvriers avaient trouvée l'année précédente en creusant des fondations pour une construction agricole. Elle est de la plus suprême élégance et renferme encore, telles quelles, les cendres qui lui avaient été confiées, parmi lesquelles on remarque des fragments de crâne d'une étonnante blancheur. Ce défunt a donc été incinéré et n'était pas phénicien. Cette urne irisée par le temps était tout unie et n'avait d'autre ornement que quatre anses ou oreilles qui sont également le signe distinctif des
Kernos ou plats de terre ayant servi à des sépultures grecques. Quatre oreilles, en grec pterotos, signifiait périssable. Cet ornement, n'ayant pas de signification en phénicien, est exclu des patères de ce rite qui sont sans oreilles.
Cette urne à quatre oreilles était enfermée dans un cylindre de plomb soigneusement soudé, sans aucune inscription. Sa présence dans le charnier que nous avons fouillé, ne peut s'expliquer que par une violation de sépulture, probablement commise à l'éj^oque chrétienne. Sa merveilleuse beauté en fait un des plus précieux ornements de notre collection.
Quant aux figurines en verre coulé, elles sont d'un style si vigoureux que nous nous demandons si elles ne viennent pas de Grèce, et cependant, s'il est possible d'attribuer cette provenance à celle qui représente le dieu Bais, les deux autres sont des types de grosses femmes dont on ne connaît pas d'exemple dans l'art hellénique ni asiatique, et l'on ne peut y voir que la grasse Astarté ou Ob-Dol, ce qui ferait supposer que ces deux verres ont dû être fabriqués à Carthage, par des artistes grecs initiés au culte du pays, ce que les Égyptiens n'admettaient jamais, tandis que, sous ce rapport. Grecs et Phéniciens usaient entre eux de la tolérance la plus large.
Dans la soirée on nous apporte un autre fragment de corniche pareille à celle d'hier, et une autre de modèle différent qui ne lui est pas inférieure.
Le soir nous visitons les ruines situées à l'est du théâtre romain dans la plaine, sur un petit monticule. Cette visite est troublée par une douzaine de chiens aussi maigres que fanatiques, contre lesquels nous avons beaucoup de peine à nous défendre, nous commençons cependant à en prendre l'habitude.
Mardi, 22 mars.
Il a plu abondamment pendant la nuit et le matin le vent souffle avec violence; nous assistons au duel de Gain et Abel, mais Gain, c'est-à-dire le soleil, s'élève sur son frère.
Les ouvriers continuent leurs travaux de la veille, jusqu'à midi, heure à laquelle nous jugeons préférable de transporter plusieurs brigades dans File.
En visitant nos postes, nous constatons la découverte de trois têtes de cheminées romaines des plus curieuses.
Mercredi, 23 mars.
Gontinuation des travaux de la veille.
Découverte d'une lampe en terre rouge, avec monogramme du Ghrist, près du troisième palmier dans l'île.
Idem, d'une mosaïque représentant Vénus en barque, cotuluite par des Amours.
Le poste qui travaille au monument circulaire met au jour une piscine avec banc pour s'asseoir ; tout indique des thermes.
Le soir, arrivée de M. Ben Ayad fds.
Jeudi, 24 mars.
Découverte d'un fragment d'épigraphe votive.
ATORIS AE
Idem, dans les thermes d'une mosaïque sans sujets allégoriques.
. On enlève la curieuse mosaïque de Vénus guidée par des Amours, ainsi qu'une autre représentant des poissons. M. Ben Ayad fils repart pour Tunis à 4 heures du soir.
Vejidredi, 25 mars.
Temps couvert le matin, baromètre très bas, le soir chaleur étouffante.
Les ouvriers commencent à combler les tranchées. Départ de nombreuses caisses pour Tunis.
Samedi, 26 m^rs.
Baromètre très bas, temps lourd et ciel couvert.
Nous trouvons une belle fresque romaine représentant un guerrier, dans le monument voisin du premier palmier d'Utique.
La nécropole nous donne une amphore, un caducée de bronze plus une statue de terre cuite qui représente une femme.
Le soir nous assistons à un concert arabe (tambour et fifre) donné à l'occasion d'une naissance chez un riche indigène du voisinage.
Dimanche, 27 mai's.
Orage pendant la nuit, grande chaleur le matin. Continuation des fouilles de la nécropole et des thermes
de l'île, près du premier palmier. Dans l'après-midi, forte pluie, le temps devient brumeux.
Le soir arrivent le photographe et Madame Taylor, correspondant du Standard.
Lundi, 28 mars Beau soleil, 20 degrés à l'ombre.
Le photographe prend des vues dès huit heures du matin. Départ de Madame Taylor.
Mardi, 29 mars.
On continue à combler les tranchées et l'on termine sur plusieurs points.
Dernière levée de deux grandes mosaïques.
Mercredi, 30 mars.
Notre équipe tout entière part pour Tunis.