ÉPIGRAPHES PHÉNICIENNES
Nous avons recueilli dans nos fouilles plus de quatrevingts stèles phéniciennes, toutes inédites, mais dont plus de la moitié se trouve dans un état de mutilation qui ne laisse souvent subsister que la formule initiale. Nous les avons fait soigneusement classer, transcrire et traduire par un de nos amis ayant longtemps habité l'ancienne Phénicie et nous publions toutes celles qui ne se répètent point.
Il est à remarquer que, bien que trouvée dans un cimetière, la plus grande partie de ces épigraphes n'est pas funéraire et se compose d'ex-votos qui ont dû être consacrés dans le temple de Tanit et de Bal-Hamon situé sur l'acropole, à l'exception d'une dédiée à Aden le Lyhien^ dont le sanctuaire exploré par nous devait se trouver au-dessous et au nord du précédent.
Ces stèles ont dû être jetées aux gémonies par ordre de Galla Placidia avec tout le mobiher des temples païens convertis en cimetières, et c'est une de ces sortes de voirie ou de charnier que nous avons fouillée. On devait donc, à de rares exceptions près, n'y enterrer que les pauvres et les esclaves ; c'est à Sidi-Baïeur et surtout à Gournata qu'on peut espérer de trouver des sépultures plus riches avec des épitaphes plus pompeuses.
Néanmoins, grâce au vandalisme de Galla Placidia, cette nécropole vulgaire nous a fourni une série de documents épi-
graphiques que nous devons considérer comme la partie la plus précieuse de nos découvertes à cause des renseignements aussi précis qu'inattendus qu'elle nous fournit sur les mœurs, la religion et la race de cette partie de l'Afrique.
La formule initiale de presque toutes ces épigraphes est :
« A Rabat, à Tanit face de Bal-Adar, à Aden le Lybien, à Hel, à Hamon, à Ashan dans le cirque. »
Rabat et Tanit face de Bal-Adar sont deux divinités phéniciennes bien connues, correspondant, la première à V Athéné sortant de la tête de Jupiter, et la seconde à VAthéné gigantesque du Parthénon, de Phidias. Rabat veut dire la croissance, le rajeunissement ou la bonne fortune, et Tanit face de Bal-Adar est la hmite de cette croissance. Ce sont les divinités du nome oriental de la Zeugitane dont la capitale était Utique, tandis que le nome occidental qui avait pour capitale Thugga adorait la déesse de l'Occident, Ob- Astarté, dont le nom lybien était Oh-Dol, la grasse qui devient mince, la mauvaise fortune.
Mais, indépendamment des divinités générales de son nome, Utique avait une divinité particulière à laquelle elle rendait un culte spécial et dont les épigraphes trouvées par nous révèlent le nom local. C'était Aden ou Ashan le Lybien [Aden-Lob), représenté tantôt par un nègre, un nain, un bouffo7i, et tantôt par un piédestal, car Aden signifie tout ce qu'on foule aux pieds, pauvre ou marchepied.
Aden est la traduction exacte de \ Atlas grec ou du suppôt de l'univers qu'on représentait aussi, noir avec les traits d'un homme sauvage. On le donnait pour piédestal à la statue de Bal-Hamon, le dieu de la richesse, mais ce piédestal était une pyramide, et aussitôt monté dessus, Hamon le géant en était précipité par son rival Ashan [le noir ou le nain), dieu du nord-
ouest, que d'autres épigraphes nomment Lob-Bel [le nègre en haillons). Tous les peuples de l'antiquité le représentaient par une vieille savate (en grec Krepis), d'où notre saint Crépin. Il était le dernier degré de la mauvaise fortune ou de la mort, figurée sous les traits ignobles d'un satyre, d'un baladin de carrefour, ou d'un sauvage anthropophage. C'était le bouc émissaire que l'on mettait à mort après l'avoir fouetté, quand ce rôle n'était pas rempli par un esclave ou un étranger, et alors on le brûlait dans le piédestal de la statue de Bal- Hamon, car Aden-Lob veut aussi bien dire le piédestal brûlant que le piédestal lybien, ou bien on le faisait mettre en pièces, dans un cirque par une vache sauvage. C'était donc le dieu malfaisant par excellence, celui dont nous avons fait le diable moderne, et cependant il avait aussi une face bienfaisante comme principe de la richesse, qui lui succédait immédiatement, et c'est pour cela que nos enfants mettent encore, le jour 'de Noël, une savate dans la cheminée.
Gomme dieu de la première aurore il était représenté sous les traits d'un jeune nègre et prenait le nom de Shahar qui veut dire le point du jour; mais dans ce rôle aimable, il était le plus souvent remplacé par une déesse que nos épigraphes nomment Oden, en grec Sybaris ou Teré, qui veut dire tendre, délicat (1). C'est la vierge noire de nos vieilles églises, la déesse des cryptes, nigra sed formosa^ et la mère du dieu que l'épigraphe de Thugga nomme Kar paz, [t agneau sans tache); les nôtres lui donnent le nom de Hel [celui qui monte ou l'enfant).
Voici, d'après nos épigraphes, les noms locaux des quatre grandes stations solaires, à Utique.
(1) Les Phéniciens proprement dits la connaissaient sous le nom de Tanit Onga, même signification.
Aden-Lob. Nord.
Hel. Est.
Hamon. Sud.
Ashan. Ouest.
Nous avons retrouvé toutes les représentations locales Je ces divinités qui sont pour :
1" Aden-Lob. — Un jeune nègre.
T Hel. — U'n enfant tenant un livre [Sépher). 3° Hamon. — U?i soldat mercenaire Carthaginois. 4° Ashan. — Un vieux bouffon.
La plus belle et la plus ancienne de nos statuettes à' Hamon le représente avec l'armure de coton blanc qui lui faisait donner aussi le nom de Bitz [le blanc) et il porte sur les épaules son vainqueur Ashan sous la forme d'un chacal.
Les types féminins correspondants sont :
1° Béka ou Oden, déesse des larmes portant dans ses bras le dieu Hel riant. Elle est complètement drapée et surmoulée sur mi type chypriote, ses emblèmes sont un œil, ou un masque de femme qui pleure.
2° Ashéra ou Anadyomène représentée nue et enveloppée de flammes sur les médailles de Malte ; c'est le soleil matinal sortant de l'eau et le Phénicien joue sur le mot Ash qui veut dire flamme et femme.
3" Astarté plus communément nommée Ab (la grasse); elle a d'énormes seins et un gros ventre, et le bas du corps enveloppé dans une draperie qui indique qu'elle va se coucher.
4° Tséphon complètement drapée, plus souvent nommée Ip matât [Vénus au lit), la nôtre est surmoulée sur une Estia ou Vesta tanagrienne.
Ces quatre divinités sont résumées dans la magnifique Vénus Panthée nue du côté droit [ash-éra) et vêtue du côté gauche {tséphon) appuyée sur Aden-Loh sous la forme d'un piédestal ionien, et enlevant de sa main droite l'anneau entourant la cheville de son pied droit, signe d'esclavage et de purification. Sa tête est coiffée du disque de Palek, ou Hamon, qui lui a fait donner le titre de peu Bal-Adar [face du principe de ï amplitude). Cette composition absolument lyhienne et contemporaine des plus belles médailles siciliennes ne le cède en rien à aucune de celles des Grecs et prouve que la Zeugitane a eu un art et des artistes nationaux du plus grand mérite.
Maintenant nous pourrions aborder le texte de nos stèles, si nous ne croyions devoir aller au-devant d'une objection qu'on ne manquera pas de nous faire. Gesénius, le prince des hébraïsants, cite dans ses Carthaginoises trois ou quatre stèles d'Utique et traduit par vir vovens, les cinq lettres ASNDR, que nous lisons de six façons différentes pour le moins, suivant les lettres qui suivent, mais jamais vir vovens.
En effet, lorsque l'idée de vœu se trouve exprimée dans nos épigraphes elle est rendue par ZBD,ITN,NTN, don, ou par HML KTB {écrit en ï honneur de la clémence). (1)
La formule ASNDR désigne le quatrième dieu d'Utique, le nain ou le noir dans le cercle, sacrifié aux trois autres, sous la forme d'un nain, d'un noir, d'un criminel, d'un étranger ou d'un houe qu'on faisait mettre en pièces par une vache sauvage [Astarté la Pasiphaé des Grecs). Cette lutte avait lieu dans un cirque (DVR) ou dans le péribole
(1) KTB est quelquefois accompagné des suffixes M. V.
d'un temple (M 0 0). Telle est la formule la plus générale de nos épigraphes, lorsque l'offrande porte un nom masculin.
Lorsque l'offrande provient d'une femme, elle se rapporte au sacrifice du Nédé ou prostitution religieuse que toute fille devait subir à l'âge de la puberté, pour réparer t honneur de la déesse Béka, violée par le nain noir. Voici le tableau des modifications apportées en ce cas à la formule précédente :