‹ Relation d'une mission archéologique en TunisieChapitre 4 sur 29 · IS · texte numérisé non relu

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unissaient à FÈgypte et plus tard à la Perse dont ils préféraient être les pourvoyeurs que les ennemis, de sorte que Carthage ne devint réellement une cité indépendante qu'après la destruction de Tyr par Alexandre. Les Grecs, au contraire, ne cessèrent jamais d'être en guerre avec les suzerains des Phéniciens, ce qui dut nécessairement les éloigner de leurs comptoirs. Aussi, bien que les vestiges des Atlantides soient encore apparents, on ne rencontre pas d'inscriptions grecques à Utique , et les Grecs zeugitans durent adopter de très bonne heure la langue des colons tyriens de Carthage, pour ne plus la quitter.

Ils conservèrent cependant leur autonomie avec un Sénat et des sufFètes particuliers , et il est probable que sur les médailles carthaginoises ils sont rei)ré§entés par le cheval des Dioscures. Il est même à remarquer que contrairement à celui des médailles puniques siciliennes , qui est un étalon, le cheval utiquien est toujours hongre, parce que, ainsi que nous l'avons exposé plus haut, le nom de la ville d'Utique, suivant la valeur que l'on attribue à Yélif précédant le radical TQ ou TG, veut dire adjunctus, ou castratus. C'était la traduction du grec castor.

Du temps où florissait la piraterie, Utique se trouvait infiniment mieux placée que Carthage pour écumer les mers, puisqu'elle barrait la Méditerranée entre l'Afrique et la Sicile. Mais lorsque le commerce régulier prit le dessus et que la population phénicienne de Carthage se grossit sans cesse de nouveaux émigrants, tandis que les éléments pélasgicpjes se trouvaient à jamais séparés des terres dont ils s'étaient détachés, Utique tomba sous la tutelle de Carthage et ne parait pas s'y être résignée de bonne grâce,

puisqu'elle ne cessa jamais de nourrir une haine implacable contre sa puissante suzeraine.

Lors du second traité entre Rome et Garthage, rapporté par Polybe (111, 24), il y est stipulé « qu'il y aura amitié entre les Romains et leurs alliés, et entre les Carthaginois, les Tyriens et les habitants dUtique et leurs alliés; les Romains ne feront pas de course au delà du beau promontoire^ du Mastix et du Tarseion ».

Ce passage est d'autant plus important que s'il ne nous renseigne pas sur le centre national auquel à cette époque prétendaient se rattacher les habitants d'Utique, il nous démontre péremptoirement que les Carthaginois ne les reconnaissaient point comme Tyriens, de la race de Shora, ainsi qu'ils se désignaient eux-mêmes.

En 317 (av. J.-C), Agathocle devint tyran de Syracuse et y établit une de ces autocraties populaires, qui étaient, à de rares exceptions près, l'état normal des républiques anciennes. Menacé par les Carthaginois, il alla les attaquer à l'improviste en Afrique même et ayant brûlé ses vaisseaux, il s'empara de presque toutes leurs villes, notamment d'Utique, mais il finit par être vaincu et contraint de se réfugier à Syracuse. (310 av. J.-G.) (Diodore XX, 54.)

Après la première guerre punique (240-237, av. J.-C), Utique prit part à l'insurrection des Mercenaires (Polybe I, 82.88). On sait que les Carthaginois qui n'ont jamais été qu'une oHgarchie composée de quelques familles très puissantes et immensément riches, comme les patriciens de Venise, tiraient toute leur force de mercenaires recrutés sur tout le littoral de la Méditerranée, Espagnols, Gaulois, Liguriens, SiciHens, Grecs, mais surtout Africains de toute race. La paix conclue avec Rome, les Carthaginois durent

ramener de Sicile en Afrique ces troupes devenues inutiles et ils auraient bien voulu les licencier. Mais il leur était dû sur leur solde des arriérés considérables que l'épuisement du Trésor ne permettait pas d'acquitter en entier. Le Sénat leur proposa donc une réduction cpii ne fut pas acceptée et, d'un commun accord, les Mercenaires se mutinèrent, La révolte s'étendit à tout le territoire africain, les villes vassales s'unirent aux rebelles et 70,000 mercenaires vinrent mettre le siège devant Carthage (T.-Liv. 1. C. LXXIV). Heureusement pour le Sénat carthaginois, Amilcar, de l'illustre famille patricienne de Barca, enleva les positions des assaillants, dont il fit un épouvantable massacre, et les habitants d'Utique qui s'étaient joints à eux reçurent une sévère leçon.

Dans la seconde guerre punique, cette ville vit son territoire ravagé tour à tour par T. Otacilius, M. Valerius Messala et Valerius Lœvmus. Scipion, surnommé le premier Africain, l'assiégea plus tard inutilement. <( Il fit, dit Polybe, mettre ses vaisseaux en mer et dressa dessus ses machines de guerre comme pour l'assiéger par mer, puis il détacha 2,000 hommes de pied, pour s'emparer d'une hauteur qui commandait Utique ; il fit fortifier cette hauteur par un bon fossé, creusé tout autour. »

Voici maintenant le récit de Tite-Live que nous allons citer in extenso, parce qu'il peut servir à établir la véritable situation du Cap Pulcher.

Scipion, nommé consul l'an 205 (av. J.-C), se fit donner pour province la Sicile, avec autorisation de passer en Afrique. Les vieux sénateurs, et à leur tête Fabius, s'opposaient à cette entreprise téméraire. Scipion trouva par luimême des ressources considérables et organisa à Syracuse

une formidable expédition. Il partit de la Sicile, avec nn vent favorable N.-E. Dès le lendemain on signala le promontoire de Mercure à une distance de 5 milles romains (1). Au lieu d'y débarquer, Scipion fit mettre les voiles dehors et ordonna de mouiller dans l'intérieur du golfe. La mer était grosse, le ciel brumeux ; on jeta l'ancre à l'entrée de la nuit. Le lendemain on avait la côte en vue. Scipion ayant appris que le cap en face de sa flotte se nommait Promontorium Pulchrum, trouva ce nom de bon augure, il fit mettre ses troupes à terre et envoya la flotte aux environs d'Utique(2).

Scipion envoya donc sa flotte dans le voisinage d'Utique où elle jeta l'ancre dans un port nommé depuis Castra Cornelia. Au dire de Tite-Live, il établit son camp sur une hauteur, à quelque distance de la côte, et après avoir reconnu les environs il se retira dans le camp qui, jusquelà, avait été attenant à l'ancrage de ses vaisseaux, pour se transporter à un mille d'Utique (T.-Liv. XXIX, 34).

Appien se contente de dire que les vents conduisirent Scipion à Utique, et ce que nous savons ensuite, c'est que, après avoir assiégé la ville par toute sorte de moyens, il ne put s'en rendre maître tant elle était forte (204, av. J.-C). Massinissa, ami de Scipion, venait d'être chassé de son royaume par Scyphax, qui s'était déclaré pour les Carthaginois. Scipion battit Scyphax et Asdrubal dans les Plaines (203, av. J.-C), il aida Massinissa à reprendre la Numidie et enfin il remporta sur l'illustre Annibal la victoire décisive de Zama (19 oct. 202, av. J.-C), qui termina

(1) Aujourd'hui cap Adar ou cap Bon.

(2) Le cap qui est à l'entrée de l'ancienne rade d'Utique portait le nom de Boscinona, ce qui se traduit en latin par formosum promontorium ou cap Pulcher.

la seconde guerre punique. Ce fut alors qu'il reçut le glorieux surnom d'Africain.

Au commencement de la troisième guerre punique (149, av. J.-C), les habitants d'Utique jugeant prudent de se mettre du côté du plus fort, firent volontairement leur soumission aux Romains et aidèrent Scipion Émilien, le second Africain, à détruire de fond en comble la nouvelle Tyr (146, av. J.-C).

Utique n'eut pas à se plaindre de Rome qui répartit entre ses habitants les terres situées sur les deux rives du Bagrada juscpi'à Biserte, et elle redevint, pour plus d'un siècle, le premier emporium de la côte Africaine centrale. C'est à cette époque qu'il faut sans doute rapporter les premières monnaies autonomes au type des Dioscures et de l'attelage de chevaux hongres , avec la légende phénicienne *]n>?, ATG, qui est assez singulière, puisque les Grecs écrivaient ce mot "Itjxyî [Numismatique de ï ancienne Afrique, MuUer. Tome II, p. 159). Mais ce n'est pas l'unique singularité de cette médaille, dont la composition semble plutôt indiquer un retour à des souvenirs grecs et à l'ancien nom de Zeugis, qu'un grand amour pour les traditions tyriennes qui venaient de succomber avec Carthage. Faut-il voir dans ce nom à'Atéghé, au lieu à'Atiqué, un désir vague d'helléniser un nom phénicien? car "A-c-y/j en grec donne le sens de hauteur qui convenait bien au site de la ville et à sa situation orientale dans l'ancien nome zeugitan. Peut-être des fouilles plus complètes que celles que nous avons pu faire dans un espace très limité, donneraient-elles la solution de ce problème en mettant au jour des épigraphes grecques, que jusqu'ici nous n'avons pas trouvées. Quoi qu'il en soit, ces velléités d'hellénisme ne purent pas durer longtemps,

et dans les médailles autonomes, frappées sous Tibère, on ne rencontre plus ces traces de phénicisme qui restent très visibles sur la plupart des monnaies africaines de cette époque, soit dans les légendes ou les surfrappes, qui sont restées purement phéniciennes, soit dans la composition qui est destinée à parler aux yeux d'indigènes hors d'état de comprendre la langue latine. Aux dioscures nationaux a été substituée une déesse représentée sous les traits de Livie, tenant d'une main une baguette et de l'autre ime patène. La baguette KapTîi'ç est le signe de l'affranchissement et se retrouve sur une foule de monnaies autonomes de l'époque impériale ; la patène appartient à la vieille Thanis, déesse de l'expansion, mais habillée à la grecque. Désormais c'est une Cérès, dont le temple doit avoir laissé des vestiges d'autant plus apparents, qu'il devait être très somptueux. Et cependant à la même époque Hippo Diarrytes, aujourd'hui Biserte , conservait intact le type phénicien de la bonne déesse Ipô, dont elle portait le nom, avec la tête de la déesse aux épis de Carthage , ou Sora, au revers ; celle-là restait fidèle à ses souvenirs phéniciens. Mais outre qu'tftique paraissait y tenir beaucoup moins, elle était devenue la résidence du proconsul d'Afrique, qui y resta tout le temps que dura la malédiction romaine condamnant Carthage à ne pas se relever de ses ruines. Auguste fit des habitants d'Utique des citoyens romains avec le titre de municipe qui, sur leur demande, fut élevé par Adrien au rang de colonie.

Dès lors la ville n'ayant plus rien à craindre des perturbations locales qui la forçaient jadis à se confiner dans son acropole, s'épandit largement tout autour en vastes faubourgs.

Cependant, il est à remarquer que ces faveurs attirèrent sur Uticjue nombre de tempêtes qui ne lui permirent point d'asseoir sa prospérité sur des bases durables, car, dans toutes les guerres civiles romaines, ce fut toujours son territoire qui fut choisi pour champ de bataille. L'an 81 (avant J.-C), le grand Pompée y défit les adversaires de Sylla.

Plus tard, Varus, qui commandait à Utique, s'y rangea du parti de Pompée, et Juba, roi de Numidie, ayant appris qu'il y était assiégé par Curion, dévoué à la cause de César, vint à son secours, battit et tua Curion (49 av. J.-C).

Mais, Utique s'est fait surtout un nom dans l'histoire par la mort de Caton qui, bien que né en Italie, avait été surnommé Caton d' Utique, parce qu'il y commandait lorsqu'il y mit fin à ses jours dans des circonstances dramatiques qui ont rendu son nom à jamais célèbre (46 av. J.-C).

Nous ne saurions donc nous dispenser de donner une esquisse biographique de la vie de cet homme illustre.

Marcus Porcins Cato, surnommé Caton d'Utique parce qu'il mourut dans cette ville, était l' arrière-petit-fils de Caton le Censeur. Né l'an 95 (av. J.-C), il donna dès son enfance des marques de cette inflexibilité de caractère qui devait l'illustrer. 11 fut élevé dans la maison de Livius Drusus, son oncle maternel, qui brillait au premier rang de l'aristocratie romaine, se livra à l'étude des doctrines stoïciennes et cultiva l'éloquence. Son patrimoine était considérable, il n'en fit usage que pour rendre service à ses amis.

Nommé questeur, il rétablit l'ordre dans le Trésor public, força les agents de Sylla à rendre l'argent qu'ils avaient pris à l'État, se dévoua à la défense de la République , soutint Cicéron lors de la conjuration de Catilina et, malgré César,

fit condamner à mort les conjurés. Le peuple l'admirait, César l'éloigna en lui donnant une mission à Chypre.' Il s'opposa aux pouvoirs extraordinaires que demandaient César et Crassus, et fut plusieurs fois traîné en prison.

Nommé préteur, il fit passer une loi contre la brigue. Dans la guerre civile, il prit parti pour Pompée. Après Pharsale, il rallia les débris de l'armée vaincue et les embarqua pour l'Afrique ; arrivé à la cour du roi Juba, il en laissa le commandement à Scipion et se retira à Utique, où il sauva la vie à ceux des habitants qui avaient pris le parti de César et qu'on voulait mettre à mort. Mais il ne tarda pas à se repentir d'avoir laissé à Scipion le commandement des restes de l'armée de Pompée. Celui-ci ayant méprisé ses avis se laissa mettre en déroute par César, à Tliapsus, et le vainqueur tomba sur Utique à marches forcées.

Caton voulut d'abord défendre cette forte position, mais il ne trouva personne pour le^ seconder. Dès lors, résolu à mourir, il n'eut de souci que d'assurer la retraite des sénateurs qui l'avaient accompagné et quïl fit embarquer pour l'Espagne. Puis il conseilla aux habitants d' Utique de sauver leur ville par une prompte soumission, en leur défendant de parler de lui à César.

Ces dernières dispositions prises, il soupa tranquillement j cherchant à détourner ses amis de tout soupçon sur ce qu'il projetait, puis il donna ses ordres, se coucha et se mit â lire dans son lit le livre de Platon sur V Immortalité de l'âme. Surpris 'de ne point trouver à son chevet son épée qu'il avait l'habitude d'y mettre^ il s'emporta contre son fils qui l'avait fait enlever et l'accusa de vouloir le livrer sans défense à César. On la lui rendit, il en examine la

pointe et s'écrie : « Maintenant, je suis mon maître. » Puis il relut le Traité de Platon et s'endormit d'un profond sommeil. Vers le point du jour, s'étant assuré que tous ceux auxquels il s'intéressait étaient en sûreté, il se frappa de son épée, mais sans réussir à se donner la mort. Son fils et ses amis accoururent au bruit, et un médecin, son affranchi, voulut bander la plaie, mais Caton ayant repris ses sens, le repoussa, rouvrit sa blessure et expira. Il était âgé de 48 ans.

César entra immédiatement à Utique et se plaignit de ce qu'un ennemi qu'il admirait, lui avait ravi la gloire de lui accorder la vie. Il fit grâce à son fils (46 av. J.-C).

On a cherché à préciser le lieu où Caton a dû se donner la mort. Les uns prétendent que ce fut dans l'acropole, mais sans preuve. D'autres pensent que ce fut dans sa maison même, qu'ils placent à côté du port. Cette opinion est celle qui réiuiit le plus grand nombre d'adhérents. Caton devait habiter non loin et au-dessous de la citadelle, dans un palais qui dominait le port marchand et toute l'île. Nos fouilles ont mis au jour, sur cet emplacement, les restes d'une habitation d'une grande magnificence possédant des thermes particuliers, luxe qu'on ne rencontrait que chez les plus riches personnages.

Il existe à la Bibliothèque nationale de Paris, une généalogie de la famille de Caton d'Uticpie, qui était originaire de Tusculum. Nous la reproduisons ci-dessous.

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