‹ Relation d'une mission archéologique en TunisieChapitre 8 sur 29 · MC HIS · texte numérisé non relu

MC HIS

Cette épigraphe porte des sigles, c'est-à-dire des lettres exprimant à elles seules un mot complet.

Utique possédait plusieurs thermes ou bains pubHcs, les uns destinés à tout le peuple, les autres exclusivement réservés aux sénateurs, comme dans toutes les villes romaines.

Il est probable qu'il faut les chercher au sud et sur les

flancs de l'acropole ; on y voit encore les restes bien conservés d'un établissement de ce genre. Les murs ont conservé une certaine hauteur et forment un vaste parallélogramme rectangulaire divisé en plusieurs compartiments, qui étaient de vastes salles voûtées comme le prouvent les voûtes effondrées et enfouies dans le sol, que nous avons retrouvées en fouillant.

11 y avait au sud de l'île des bains fort riches décorés de marbres et de statues, dont des fragments ont été retrouvés, ils servaient peut-être aux sénateurs. Les maisons des riches Romains, sorte de petits palais, avaient en outre des bains privés. Dans l'une d'elles nous avons découvert une piscine avec les conduits en terre cuite qui y amenaient l'eau ; ces conduits avaient la forme de bouteilles s'emboîtant les unes dans les autres.

Nous avons aussi trouvé des thermes près du premier palmier de l'ile d'Uticpie; leurs ruines formaient une petite éminence que nos ouvriers ont attaquée de tous les cotés à la pioche, ce qui a amené la découverte de deux piscines d'inégale grandeur, munies de beaux gradins pour s'asseoir, avec de fort beaux pavages en mosaïques ; nous y avons trouvé aussi un spécimen de fresque romaine de la plus grande rareté, formée de cadres aux couleurs rouges, vertes, jaunes et bleues, et dans le centre de l'un d'eux un personnage aux allures guerrières, armé d'une lance.

Nous avons trouvé aussi des bains dans les villas des alentours et dans l'un d'eux une piscine pavée d'une mosaïque blanche circulaire.

Utique possédait un aqueduc de 11 kilomètres de parcours, il était soutenu par des arcades et prenait naissance dans les gorges des hautes montagnes situées de l'autre côté

du golfe, à la Késchhadta, assez près de Coluha (l'El-aâtia d'aujourd'hui) ; il passait près des grandes citernes, tantôt à fleur de terre, tantôt au-dessous, pour aboutir à deux pas de l'amphithéâtre, où il bifurquait. Un embranchement se dirigeait vers le port de guerre, l'autre portait l'eau dans la citadelle ; les canaux de cet aqueduc avaient 50 centimètres de haut sur 48 centimètres de large.

On croit qu'il avait été construit par l'empereur Adrien vers 129 ou 130. Ce prince dota en effet d'aqueducs les principales villes de son empire; il vint même en Afrique, au dire de Spartian.

Sur les hauteurs d'Utique, les arches de cet aqueduc subsistent encore, mais sur beaucoup de points et notamment dans la plaine, elles sont complètement démolies.

De vastes citernes publiques ayant chacune 41 ""SO de long sur 5 de large subsistent encore en partie sur le sommet de la colline au sud et près de l'amphithéâtre. Sm» six il en reste trois. Elles pouvaient contenir entre les radiers et la naissance des voûtes 9,000 mètres cubes d'eau pluviale. Leur construction est phénicienne et leurs voûtes sont d'époque romaine. Les caravanes de chameaux qui font halte à Boucliater y cherchent souvent un refuge, et elles servent ordinairement d'étables ou de greniers à fourrage.

La nécropole phénicienne d'Utique occupait le sommet du monticule situé à l'ouest des citernes. Les peuples asiatiques aimaient à inhumer leurs morts sur des lieux élevés. Les Carthaginois et les Uticéens ne pratiquaient point l'incinération des cadavres , ils les déposaient dans des sarcophages ou dans des niches creusées dans les parois des sépulcres ayant 21 mètres de long sur 60 centimètres de large et 70 de hauteur. Ces chambres sépulcrales avaient 5 ou 6 mètres

de profondeur et étaient creusées dans le rocher; on ne pouvait y pénétrer qu'en se courbant.

Les Romains n'adoptèrent l'incinération que très tard et les inhumations se faisaient chez eux avec toute sorte de solennités.

On ne peut donner aucune règle générale sur la forme et la construction des tombeaux, mais ils étaient toujours soumis à une orientation rigoureuse, 11 parait (jiie très anciennement les Romains creusaient une fosse, y déposaient le mort et le recouvraient d'un tumulus, suivant l'usage étrusque.

Généralement les personnages de marque avaient soin de se faire construire un tombeau de leur vivant.

Nos fouilles ont également mis au jour de nombreuses épigraphes funérailles sur marbre, la plupart malheureusement fort mutilées.

Voici quelques-unes des mieux conservées :

D.M.S ('!) I Q.LICINIYS I ^ B DATIVS.VIX I

Q ÂNN. XXVIII I

MENS. VII. DIEB X.S.

VIXIT ANN FECIT DOMITIV INEVS MATRI I.T.I

(i) Les dimensions de ces épigraphes sont généralement de 20 centimètres carrés.

Pendant notre mission à Utique une partie notable des fouilles que nous avons entreprises a été consacrée à l'exploration de la nécropole, ou pour parler plus exactement des nécropoles. Il en résulte que la nécropole phénicienne entourait la maison du général Ben-Ayad. Nos ouvriers ont creusé des tranchées dont la profondeur n'était pas moindre de 3 mètres 50, et c'est à cette profondeur que nous avons recueilli une série d'objets phéniciens bien caractérisés, notamment des lampes portant plusieurs caractères phéniciens et deux têtes très petites de divinités.

Pendant l'époque romaine , on a continué à inhumer dans la nécropole phénicienne. Mais ses limites se sont étendues beaucoup plus loin, et l'on enterrait moins profondément, ce que nous avons constaté par nos fouilles dans le même champ de repos. Ces dernières nous ont donné une série nombreuse de vases de formes diverses, tels que ollœ ossuarise^ urnes, lacrymatoires en verre et en terre cuite, unguentarii^ capis , paterœ , patenœ ^ bijoux romains, statuettes mythologiques en terre cuite, nombreux petits cippes, tombeaux en pierre, monnaies phéniciennes et romaines.

Les limites de cette nécropole romaine sont indiquées par une pierre servant de borne du côté du couchant sur le sommet du monticule. L'épigraphe dont elle est décorée fait savoir qu'elle était placée près de la villa et des jardins d'Addian et de la villa de Sabianus.

FI-FAYSTINIÂN .HORTOS ADDIAN.IVG.XX.PVI ITEM.SABIANV.MV NIÂNVS.F. SEXTI IVG. XXVII. PVIII

Les urnes des familles pauvres étaient tout simplement placées entre deux lignes de vases ou de briques.

Sylla fut le premier Romain dont le corps fut incinéré. Il mourut en l'an 78 av. J.-G.

Depuis cette époque, l'usage de brûler les cadavres sur un bûclier devint général et donna lieu à un cérémonial bien connu. Les cendres étaient recueillies dans des urnes funéraires [ollœ ossuariœ) en terre cuite, en verre, en plomb. On trouve aussi de petits sarcophages de 0"35 de longueur sur 0"2o de largeur et 0"25 de hauteur.

L'usage de meubler les demeures funéraires d'objets ou d'images d'objets ayant servi aux besoins et aux joies de l'existence, était commun à tous les peuples de l'antiquité. On y enfermait avec le mort des statuettes mystiques représentant ses dieux famiUers, les têtes ou les images des animaux immolés, des miroirs de bronze le plus souvent gravés, ou des vases peints qui étaient, selon toute probabilité, des diplômes d'initiation aux mystères des Cabires, de Gérés, de Bacchus et autres.

La nécropole d'Utique nous a fourni des spécimens de tout le mobilier mortuaire, notamment un grand nombre de lampes en terre qu'on croit avoir symbolisé la lumière éternelle.

Les vases se plaçaient aux pieds, entre les jambes, aux aisselles et derrière la tête du mort. Quelcpies fois on jetait dans le bûcher les plus beaux des vases du défunt et on en déposait les morceaux calcinés dans son tombeau. Mais, même dans les pays où l'on n'incinérait pas, les assistants brisaient une multitude de vases sur la tombe du mort, et c'était à cet usage que servaient notamment les lécythes athéniens blancs et noirs, tous brisés, qn'on recueille avec tant de soin aujourd'hui à cause de leurs magnifiques dessins

au trait. L'usage de briser des vases sur les tombes, s'est conservé chez les Grecs modernes. Ainsi s'explique la prodigieuse quantité de vases brisés anciennement que l'on trouve dans le cimetière romain d'Utique, notamment de belles et solides amphores qui auraient résisté aux injures des siècles.

Nous avons recueilli une quantité considérable de balsamaires ou vases à parfum.

On plaçait aussi dans les sépultures une foule d'objets faisant l'office d'amulettes, parmi lesquels beaucoup de phallus, des dés à jouer, emblèmes du nouveau sort, des insignes tels que des phalerœ ou plaques rondes que l'on portait sur la poitrine, des fihulœ ou agrafes, des colliers de grosses perles de verre colorié, des bracelets en bronze en forme de serpent, avec deux petites clochettes ou tintinabulse. Ces bracelets portaient le nom de spattialium.

Nous avons également trouvé une foule de monnaies destinées à payer la barque à Charon.

Les anciens ne manquaient jamais de placer près des restes de leurs parents des vases renfermant toutes ' sortes de comestibles. Aussi dans une foule de ceux que nous avons recueillis, avons-nous trouvé des os de volaille, des arêtes de poisson et des coquillages.

C'est ainsi qu'à Utiqiie, comme dans tous les pays où les Romains avaient importé leur civilisation, leurs tombeaux nous rappellent tous leurs usages et toutes les conditions de leur existence. Les hommes reposent avec leurs armes, les femmes avec leurs bijoux, les enfants avec leurs jouets.

Les vases les plus communs trouvés dans la nécropole d'Utique sont généralement en terre. Ceux en verre sont plus rares et ont dû appartenir à de riches défunts. Ces urnes

sont placées à des profondeurs diverses et sont pleines de cendres et de débris d'ossements.

A l'époque .phénicienne, les environs d'Utique étaient déjà couverts de villas; c'est ce qu'affirme Diodore de Sicile à propos du siège de cette ville par Agathocle (310 av. J-C).

Sous la domination romaine, les sénateurs et les riches Romains se faisaient construire de somptueuses maisons de campagne, décorées de peintures et de mosaïques, avec des thermes particuliers. Les fouilles que nous avons entreprises dans la campagne nous ont fait retrouver plusieurs de ces villas.

Dans la ville nous avons mis au jour un grand nombre de riches maisons romaines décorées de magnifiques peinturés murales, d'élégantes mosaïques grecques et de marbres de diverses couleurs.

Nous avons pu constater qu'à Utique, le caractère distinctif des habitations romaines consistait en deux cours intérieures environnées de galeries et flanquées d'appartements dont l'une était destinée à recevoir les étrangers et dont l'autre était habitée par la famille.

Les Romains ne se tenaient guère dans leurs maisons qu'aux heures des repas et du sommeil, ce qui explique l'exiguïté de leurs appartements. Le jour ils mangeaient dans des salles ouvertes et le soir sur leurs terrasses. La plupart des pièces ne recevaient de lumière que par la porte. Pendant la journée, les citoyens se répandaient sur les places publiques, sous les portiques et les colonnades des temples et des théâtres.

La maison romaine se composait donc principalement d'un atrium ou avant-corps de logis ouvert aux hôtes, aux clients, aux visiteurs. L'atrium était un édifice couvert entourant une cour centrale rectangulaire nommée cavœdium^

autour de laquelle se groupaient plusieurs , pièces de service. Dans le milieu du toit était ménagée une ouverture nommée compluvium, qui livrait passage aux eaux de pluie tout en donnant du jour à la cour. Les eaux étaient reçues dans un bassin a])])elé impluvium ; du milieu de l'impluvium s'élançait d'ordinaire une fontaine jaillissante dont l'eau était fournie par les aqueducs publics.

De l'atrium on passait par des couloirs au pérystilum, grande cour entourée d'un portique dont les colonnes étaient réunies par un mur à hauteur d'appui (Pluteum). Au milieu du péristyle se trouvait un bassin, autour étaient disposées les chambres à coucht^r. L'appartement des femmes donnait sur le péristyle.

Outre les pièces dont nous venons de parler, des thermes étaient adjoints à la plupart des palais. C'est ce que nous avons constaté à Utique dans une habitation située au pied et au nord de l'acropole.

Ces bains étaient accompagnés d'un aleatorium^ pièce garnie de tables sur lesquelles on jouait aux dés ; nous avons trouvé un grand nombre de palets qui étaient à la fois un jeu et un exercice.

Les plus belles habitations romaines d'Utique étaient bâties sur le penchant et au pied de l'acropole, côté nord. Parmi celles que nous avons fait fouiller, plusieurs étaient d'une grande magnificence.

On iie peut remuer le sol de l'île d'Utique sans découvrir de belles maisons romaines ornées de marbres, de mosaïques Bt de colonnes, et de nombreuses statues brisées. Nous en avons retiré une charmante statuette de Bacchus portant de la main droite une grappe et maintenant de la gauche sur son épaule une sorte d'amphore à deux anses.

A côté de cette habitation nous avons déblayé un édifice somptueusement décoré, dans lecfuel se trouvait une statue colossale, ainsi que le prouve le pied que nous avons rapporté. 11 est probable que là devait se trouver le temple du dieu philistin Goliath, altération du grec xY)XY)TYiç, Son nom sémitique était Nephil le géant, qui veut dire aussi tomber (1). C'était le soleil décroissant ou Thamouz que le dieu El enterrait au solstice d'hiver, ou qu'il abattait d'un coup de pierre comme dans la légende de Goliath et de David qui se retrouve répétée une demi-douzaine de fois dans les paralipomènes, sous des noms différents, ce qui s'explique aisément, lorsque l'on sait que David portait le nom de l'Eros sémitique et que ce nom voulait dire mignon. Nous avons eu la bonne fortune de retrouver une terre cuite très bien conservée de ces deux divinités d'époque et de composition phénicienne. Il est donc probable que cette terre cuite avait été fabriquée à Utique même et qu'elle représentait les deux faces de Thamouz Elioun, telles qu'elles devaient être livrées à cette époque à la vénération des fidèles. Thamouz ou Nipliil est nu sous les traits du Dyonysius grec, Ehoun est tout petit et vêtu d'un pagne bleu dont la couleur s'est admirablement conservée. Ce mot se traduit en phénicien par moil qui correspond au français par dessus et qui a pour radical El^ latin super, nom bien connu du cabire matinal.

Il y a donc eu à Utique aussi bien qu'à Cartilage une culture sémitique ayant survécu à la domination romaine, dont les vestiges se retrouvent dans les noms de

(1) Les noms uticéens de ces deux divinités sont fournis par de nombreuses épigraphes phéniciennes, le géant se nommait Bal-Harnon et le nain Aden- Lob ou l'Adonis lybien, il était nègre.

sufFètes, tels que Mutumbal ei dans les compositions des médailles faites pour parler aux yeux de populations ne comprenant pas le latin. L'esprit phénicien s'était donc réfugié dans ces divinités domesticpies ou funèl^res exprimant les croyances intimes de chacun. Quant au magnifique temple qui nous a suggéré ces observations, il est peu douteux qu'il ne fût consacré à Bacchus Dyonysius, car son dallage et ses colonnes étaient de marbre blanc veiné de violet, la couleur de lao le soleil d'automne. Ses larmiers en marbre blanc étaient du style grec le plus pur et le plus riche et les filets décorés (Yoves et de dards. Cependant cette décoration n'est pas grecque ; le dard se dit Sélah., l'oeuf Bitz. En hébreu, Bitz veut dire littéralement blanc et Sélah expulsé. C'est donc le soleil ayant franchi le solstice d'été ou le blanc expulsé qu'on adorait dans ce temple. Nous retrouvons le nom de Selah dans celui de la ville de Salera qui veut dire le lion expulsé et devait être sous l'invocation du cabire de la décroissance des jours. La beauté du style de ces débris permet de supposer que ce temple appartient à l'époque phénicienne et qu'il était d'ordonnance phénicienne , ce qui est peut-être encore plus rare. Ce qui nous confirmerait dans cette hypothèse, c'est qu'il était dallé en marbre, au lieu de l'être en mosaïque, décor plus riche, mais plus moderne que le simple dallage.

Les mosaïques sont excessivement communes sur toute la surface de la ville d'Utique et il est impossible de remuer la terre sans en rencontrer des vestiges, à des profondeurs variables, mais ne dépassant pas 1°50. Nous en avons rapporté de très curieuses évidemment dues à d'habiles artistes grecs.

On donnait à ce genre d'ouvrage le nom à'opiis musivum, musdicum, mosdicum, parce cpie les cubes de pierre dont il était formé décrivaient des lignes sinueuses imitant la marche des vers. Ces cubes étaient de marbre, de pierre ou de verre de couleurs variées qu'on fixait sur une couche de ciment en les assortissant de façon à former des arabesques, des fleurons, des rinceaux, et à représenter des figures, des paysages, des animaux et surtout des objets mythologiques. Ce genre de décoration est relativement très moderne et n'a pas de nom en grec classique : il n'apparaît guère avant notre ère, mais il a été fort à la mode pendant les périodes romaine et byzantine et a presque complètement détrôné la sculpture, car il a été non seulement appliqué au décor des pavages, mais encore à celui des parois, des voûtes et même des plafonds, comme nous avons pu le constater à Uticjiie.

On croit que la mosaïque a pris naissance en Égypte et Sylla est le premier Romain qui en fit exécuter à Préneste dans le commencement du premier siècle avant notre ère ; mais déjà du temps de César on en fabriquait de portatives pour les généraux en campagne, ce qui donne l'explication du curieux spécimen que nous en avons trouvé à Utique ; il représente la mort d'Adonis et est encastré dans une large placjiie de terre cuite pour pouvoir être transporté aisément d'un lieu à un autre.

Quand on veut déterminer l'âge relatif d'une mosaïcpie, l'on doit avoir égard à la nature des matériaux employés ; plus ils sont diversifiés, moins la mosaïque est ancienne. Les cubes de verre coloriés ne sont pas antérieurs à l'empire romain. Leur emploi devient général dans l'ornementation des églises bâties par les architectes néo-grecs de Byzance.

A Utiqiie, nous en avons constaté l'emploi dans des sépnltiu'es clu'étiemies remontant à la fm de iv" siècle.

Parmi les nombreuses mosaïques romaines que nous avons découvertes à Utique, nous citerons celle que nous avons exhumée dans une maison de l'ile près du port.

Commerce — Industrie — Langue — Littérature — Numismatique — Gouvetmement

Utique a été certainement un port de premier ordre fort longtemps avant l'ère chrétienne et plus'eurs siècles après ; elle précéda Cartilage et conserva toujours une grande importance militaire et commerciale sous sa domination. Enfin elle hérita de la plus grande partie de celle de sa rivale, lorsque celle-ci fut détruite de fond en comble par les Romains (146 ans av. J.-C).

Sa situation l'avait appelée de tout temps à être un entrepôt considérable de métaux et surtout d'étain que les Phéniciens allaient chercher sur les rives de l'Atlantique. On sait qu'ils faisaient surtout un commerce d'échange, ce qui explique pourquoi Carthage frappa si tard des monnaies particulières. En échange des métaux qu'elle recevait bruts, cette ville donnait des produits manufacturés, tels qu'étoffes, métaux, cui\Tes et poteries. Utique a dû se distinguer dans l'industrie céramique, car les poteries que nous y avons trouvées sont aussi remarquables par la variété des formes que par leur élégance.

Les potiers avaient jadis l'habitude d'imprimer leur marque sur leurs produits, surtout lorsqu'ils étaient d'une certaine importance. Un grand nombre des lampes funéraires que nous avons trouvées à Utique portent des sigles. On trouve de superbes marques sur les grandes briques d'époque

romaine. L'une de celles que nous avons rapportées contient clans la ligne extérieure le nom du préteur, Laurus, celui de César et celui du fabricant, Dol^ écrit Duelani dans la seconde ligne, avec le mot punique muer pour forma, species ; le tout transcrit en caractères hébreux donne : hl ns^lD ego sum forma Doli^ au centre, pour ceux qui ne savaient pas lire, est une palme, en phénicien Ainsi dans cette

ville où tout semblait romain, il n'y avait de romain que la bourgeoisie. Le peuple était resté punique et les Arabes n'avaient qu'à paraître pour qu'il se rangeât de leur côté.

Il résulte de ce précieux monument , et de beaucoup d'autres que nous avons découverts que, même sous la domination romaine, le peuple d'Utique n'avait pas cessé de parler la langue des fondateurs sidoniens de cette ville, c'est-à-dire celle dans laquelle les Hébreux ont écrit leurs livres sacrés. Cette langue est parfaitement classée depuis la découverte du sarcophage d'Eshmunazar et de l'épigraphe de Mésa, d'ailleurs le savant Gesenius n'avait pas attendu ces deux textes de longue haleine, poiu* en déterminer très exactement le caractère. Il avait même prédit que si l'on découvrait des textes phéniciens un peu anciens, le caractère phénicien et le caractère archaïque grec devaient arriver à se confondre. C'est ce qu'a prouvé l'épigraphe de Mésa dont les caractères ne diffèrent des caractères grecs de la même époque que par des nuances absolument insignifiantes , moindres que celles qu'on peut constater aujourd'hui entre le caractère romain ordinaire et l'italique. Dans le punique, au contraire, l'alphabet cadméen a subi de fortes altérations qui le rendent d'une lecture plus incertaine. Cela tenait sans doute à ce que c'était une écriture essentiellement commerciale, qui tendait à se rapprocher de la tachij graphie.

La littérature punique n'a jamais été très riche, parce que le grec était une langue de tout temps très cultivée par l'aristocratie carthaginoise, si bien qu'Annibal a écrit en grec. Les mercenaires grecs formaient l'éhte des troupes carthaginoises, et le grec était à cette époque la langue internatioïiàle par excellence. Il y avait beaucoup de Grecs d'origine dans les grandes familles d'Utique et de Carthage, à commencer par les Barcides qui descendaient probablement des Héraclides de Cyrène. Aussi les Carthaginois envoyaient-ils des présents au temple de Delphes. Ils cultivaient peu la philosophie, mais le seul philosophe carthaginois dont on ait conservé le nom, Asdrubal l'alla étudier en Grèce et y porta le nom de Clitomaque (1). Il en fut de même de la religion, les Carthaginois n'avaient pas de familles sacerdotales et partant pas d'aristocratie de naissance. Aucune barrière nç s'opposait donc à ce que les étrangers enrichis n'arrivassent à tous les honneurs, ni que les divinités étrangères s'introduisissent dans le pays. Apollon eut un temple à Carthage dont la statue colossale fut apportée à Rome, et c'est probablement sur ce modèle qu'avait été dressée celle dont nous avons retrouvé le pied à Utique, dans \m temple de style grec, comme tout ce que firent les Carthaginois, architecture, statuaire et monnaies. La phipart des artistes devaient être purement et simplement Grecs, cependant nous avons vu plus haut cj[ue les compositions étaient carthaginoises.

La littérature autochtone se composait d'ouvrages ayant un caractère purement pratique, et traitant de marine ou d'agriculture, il ne nous en reste qu'une traduction du périple d'Hammon. (J. Lenormant, Hist. ancienne.)

(1) Ce nom signifie qui combat le couchant et est une traduction li'ès libre du phénicien Ash-dor, la femme sur le bûcher, ou Didon abandonnée.

Scaliger est le premier qiii au xvif siècle, ait abordé l'interprétation des monuments puniques. Puis sont venus Montfaucon et l'abbé Barthélémy, mais le savant Gesenius est le premier qui ait démontré complètement l'identité du phénicien avec l'hébreu classique; l'on cite parmi les contemporains Quatremère, de Saulcy, le docteur Duclos, le duc de Luynes, Munck, Movers, Ewald, l'abbé Bourgas, et enfin le déchiffrement des textes assyriens joint à celui de deux monuments phéniciens très importants , ne laisse plus planer sur les textes phéniciens d'autre obscurité que celle qui est inhérente à l'imperfection de l'orthographe sémitique.

Le punique, ainsi que nous l'avons vu, continua sous la domination romaine à être la langue vulgaire de cette partie de l'Afrique. Apulée nous apprend qu'à l'âge de vingt ans le fds de sa femme Pudentilla ne voulait ni ne pôuvait parler le latin et ne savait que le punique.

Aurélien Victor dit que Sévère savait le grec, mais que, né en Afrique, il avait l'élocution plus facile en punique. Au v" siècle, saint Augustin prêchait encore dans cette langue.

Cependant, il fallait qu'à cette époque on eût cessé de l'écrire, car il ne nous en est rien resté, même dans les ouvrages de l'évêque d'Hippone.

Les monnaies puniques antérieures à la domination romaine, ne portant jamais le nom de la ville où elles ont été frappées , sont difficiles à classer avec une certitude absolue. On attribue à la Sicile celles qui portent d'un côté une tête de Koré couronnée d'épis, et de l'autre un cheval avec un palmier (Sos-Hul) qui semble être le nom de cette province. Les médailles frappées à Carthage portent d'une part Koré couronnée d'épis ou la déesse Sora divinité prési-

dant aux orages et à la terreur, qui semble être une forme de Tanit ou Pallas et de Bal-Hamon le dieu du feu auquel on immolait des victimes humaines. Il est probable que le cheval hongre que l'on voit au revers désignait la ville d'Utique et son origne aryenne, car le cheval des dioscures est un emblème essentiellement grec ou persan dont il n'est jamais question dans les mythes phéniciens. La présence des Dioscures et des deux chevaux sur les médailles, postérieures à la destruction de Carthage, portant le nom à'Atig, semblent confirmer cette hypothèse.

Généralement les anciens battaient surtout monnaie en temps de guerre et l'effigie portée au revers indiquait presque toujours des liens d'origine, d'alliance ou de domination avec le pays qui y était désigné. Dans nos fouilles nous avons trouvé un grand nombre de médailles portant d'im côté le portrait des Juba^ et de l'autre le cheval des médailles de Carthage alors détruite. Il ne peut donc pas y être question de cette ville, et ce cheval ne peut rappeler que les dioscures d'Utique, alors autonome, ou le cheval des Numides, qui avait été importé en Afrique par les Argonautes .

Les médailles d'Utique d'époque impériale portent son nom en caractères latins et ne peuvent donner lieu à aucune espèce d'incertitude.

On ne sait que fort peu de chose du gouvernement d'Utique, sinon qu'il devait ressembler beaucoup à celui de Carthage, et que l'aristocratie d'argent devait par conséquent y jouer un rôle prépondérant. Aristote et Polybe en ont fait l'éloge; cependant, on connaît trop bien les défauts du système carthaginois pour qu'ils ne se retrouvassent pas dans celui d'Utique. Le peuple avait une cer-

taine part aux affaires, puisqu'il élisait les sénateurs, mais elle se bornait à vendre ses suffrages au poids de l'or. Des pentarchies ou commissions de cinq membres tirées du Sénat formaient autant de sections administratives. Un conseil de justice de 104 membres, pris dans le Sénat, constituait une sorte de parlement judiciaire, dont le chef correspondait au préteur romain. Des suffètes commandaient les armées et les flottes. Ils étaient élus pour un an et rendaient leurs comptes au conseil des 104. Les autres généraux n'étaient que leurs lieutenants,

Utique conserva son autonomie sous la domination romaine. Aussi, Histiusnous apprend-il que Caton fit enfermer le Sénat, sachant qu'il inclinait du côté de César,

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