JOURNAL DES FOUILLES
Lundi, 31 janvier 1881.
Nous sommes arrivés à Tunis à huit heures du matin après avoir eu à subir entre Malte et la Goulette une véritable tempête. Nous sommes restés quatorze heures en vue du cap Bon sans parvenir à le doubler. Le capitaine du Dragut, bâtiment delà Compagnie Transatlantique, est venu plusieurs fois dans la nuit nous dire que nous n'avions rien à craindre, le navire étant solide.
Dans de tels moments, ces sortes de consolations sont relatives.
Notre commandant, comme le sont la plupart des officiers de la Compagnie Transatlantique, était un homme fort distingué. C'était, depuis dix mois, le troisième coup de mer qu'il voyait de cette violence.
Enfin, une fois à terre, tout est oublié.
Cette première journée a été remplie par des visites officielles.
Visite au général Bacouch;
Visite à M. Roustan, consul général de France ;
Visite au premier ministre.
Visite au général Hamida Ben-Ayad.
Le général Hamida Ben-Ayad est un des plus grands, sinon le plus grand propriétaire foncier de la Tunisie.
C'est à lui qu'appartient l'immense domaine de douze mille hectares, au centre duquel se trouve la ville d'Utique que nous nous proposons de fouiller.
Le général nous accorde, dans la mesure la plus large, l'autorisation de nous établir sur son domaine, dans sa propre maison, et de bouleverser ses terres là où nous le jugerons convenable.
Il reste peu de grands seigneurs dans le siècle où nous vivons, mais quand en Orient on a la bonne fortune d'avoir affaire à l'un d'entre eux, rien ne peut donner une idée de leur hospitalité ni de la délicatesse de leurs sentiments.
Le reste de notre temps a été employé à une excursion dans la ville et à une visite au quartier juif, où nous avons vu des types curieux de femmes et de riches costumes.
Mardi, 1" février.
Réveillés à 4 h. 1/2 du matin, nous nous mettons en route pour Utique. Le chemin de fer nous conduit jusqu'à la station de Djédaïda, où nous visitons le moulin que le général Ben-Ayad vient de faire construire après avoir établi un barrage sur la Medjerdah.
A notre arrivée à Utique, nous sommes reçus par le fds du général qui nous accueille avec une hospitalité grandiose, et nous fait servir un repas moitié français et moitié arabe.
Parmi les plats nationaux, nous remarquons le lait fermenté, un gâteau d'œufs et de foie, un couscoussou au lait de chèvre avec pistaches et dattes fraîches, des oranges musquées et des bergamotes venues de Palerme ; vins de France à profusion.
Nous visitons l'emplacement des fouilles que nous nous proposons d'effectuer. Le panorama est splendide, la maison confortable. Utique passe pour un séjour salubre pendant la plus grande partie de l'année.
Quatre heures de voiture nous font franchir les 35 kilomètres qui séparent Utique de Tunis. Le pays que nous traversons est plat, cultivé, sans arbres; de loin en loin, nous rencontrons quelques goums de l'aspect le plus misérable, quelques-uns sont adossés et même creusés dans le flanc des collines. Nous traversons le lit de la Medjerdah suivant l'habitude orientale, c'est-à-dire à côté du pont. Ses eaux sont peu abondantes et ce fleuve célèbre ne paie pas de mine.
Généralement le caractère du paysage est peu africain. Sans les petites caravanes d'ânes et les longues files de chameaux, on pourrait se croire en Eiu'ope. Le bétail est d'un misérable au-dessus de toute expression; bœufs et vaches sont de toute petite taille, les nombreux moutons que l'on rencontre ont tous d'énormes queues, dont quelques-unes pèsent plusieurs kilogrammes ; ils sont presque tous de couleurs différentes, les uns tout noirs, les autres tout blancs, d'autres mélangés de blanc et noir et de blanc et jaune ; en somme race médiocre.
Il paraîtrait que cet énorme développement de la queue serait dû à une influence locale, car à quelque race qu'appartiennent les moutons importés d'Europe, à la troisième génération leur queue atteint le volume de ceux du pays. Il
est probable cependant que cet eflet ne peut être dii qu'à uti croisement, car les moutons à grosse queue ne sont pas particuliers au continent africain ; ceux de l'Asie Mineure se font remarquer par le même développement graisseux, fort apprécié généralement des peuples auxquels la loi de Mahomet interdit l'usage de la graisse de porc, car celle qu'on tire de la queue du mouton est d'une finesse remarquable et remplace le beurre avec un certain succès, dans une foule de plats orientaux.
Le pays nourrit de nombreux troupeaux de chèvres fort laides d'aspect, mais excellentes laitières.
A 15 kilomètres de Tunis, la mauvaise route que nous suivons traverse un bois d'oliviers plusieurs fois séculaires, dont les troncs monstrueux affectent les formes les plus fantastiques. L'aspect n'en serait pas gai si la verdure poudreuse de l'olivier n'était relevée de distance en distance par le riche et métallique feuillage des caroubiers.
D'énormes figuiers de Barbarie servent généralement de clôture.
Nous passons devant l'habitation beylicale du Bardo, la route est souvent bordée de petits tombeaux de saints musulmans, ou marabouts, dont le seul luxe, comme celui de toutes les habitations du pays, consiste en un badigeonnage d'une blancheur éclatante.
Mercredi, 2 février.
Nous rendons visite à Hussen ben Caïd Hussen qui a épousé la fille de Mustapha pacha, neveu du dernier dey d'Alger.
Jeudi, 3 février.
Excursion à Carthage.
La route qui mène de Tunis à Carthage est plate, sans arbres et passe entre le bassin de la Goulette et l'ancien aqueduc qui approvisionnait d'eau la ville phénicienne.
Après deux heures de marche d'un train ordinaire nous rencontrons les premiers blocs de maçonnerie qui décèlent l'existence de constructions antiques. A droite, entre nous et le lac, une vingtaine de poules de Carthage, n'accordent pas la moindre attention à notre équipage. Le chemin devient tortueux et peu commode, il est obstrué de pans de murs écroulés et de monceaux de ruines qui deviennent de plus en plus nombreux. Nous sommes sur l'emplacement de l'ancienne cité punique. C'est là que mourut saint Louis et que se trouve la chapelle qui rappelle ce glorieux souvenir des croisades ; l'ancien écusson fleurdelysé de France en décore la porte. Nous visitons le collège et le petit musée des Pères, dont les honneurs nous sont faits par le Père Delattre, un archéologue; on nous montre la mosaïque aux poissons, laquelle est en assez mauvais état, et nous déplorons un acte de vandahsme. On a rasé le petit temple de Jupiter, afin de faire une cour spacieuse où puissent jouer les élèves du nouveau collège que les Pères viennent de fonder. Généralement, toutes les antiquités qu'on nous montre sont en mauvais état de conservation. On voit que les Pères ont d'autres préoccupations que le soin de les entretenir. C'est pour un archéologue une triste visite que celle de Saint-Louis, Nous remarquons une curieuse épigraphe de Thysdrus, et dans le jardin le temple d'Esculape ; de nouvelles épigraphes ont été
trouvées au fond des fouilles entreprises par M. Beulé. Nous visitons ces fouilles, et remarquons en route nombre de boulets de pierre. Notre opinion est que Carthage est encore à explorer, car tout ce qui a été fait jusqu'à ce jour et rien sont h peu près la même chose.
Nous visitons les dix-sept citernes qui sont splendides et d'une admirable conservation.
Puis les points qui attirent notre attention sont :
Sidi-Bou-Saïd.
La pointe à' Oued-Mela (route du Sel).
Les îles de Zamor grande et petites vues du phare de Sidi-Bou-Saïd.
Les habitations du général Larbi Zardech, ministre du bey, Cheik Medina le préfet de Tunis.
La maison de Ben-Ayad et de Bacouch son gendre.
La maison de la Beya, femme de feu Mohamed-Bey.
La Marsa, maison d'été du consulat de France.
C'est à Sidi-Bou-Saïd que la tradition arabe fait mourir saint Louis en 1270. Cette tradition est beaucoup plus vraisemblable que celle cpii le fait mourir au heu dit aujourd'hui Saint-Louis-des-Français, à cause de la chapelle qui y a été élevée, car cet emplacement n'était qu'un simple rocher. Sidi-Bou-Saïd est une petite ville sainte d'un aspect très curieux, dans laquelle les Européens ne pénètrent que depuis fort peu de temps.
A, 5, 6 février.
Séjour à Tunis , pendant lequel nous préparons notre expédition au point de vue matériel. Quel travail pour réunir
cent bons ouvriers ! Que de détails, quand il faut assurer le ravitaillement de notre petite armée. Nous avons l'honneur d'être présentés au bey.
Lundi, 7 février.
Nous partons pour Utique, à 8 heures du matin, dans une bonne calèche tunisienne à trois chevaux, avec le baron de BiUing, M. Joseph Valensi et M. Tardieu.
M. Joseph Valensi, assez dévoué pour se joindre à nous pendant toute la durée de notre mission en Tunisie, n'ayant d'autre intérêt que de faciliter une mission scientifique française, est un de nos compatriotes dont le frère occupe une haute situation à Tunis comme premier député de la Nation. Lui-même met son éloquente parole, en quahté d'avocat, au service de toutes les causes qui ont besoin d'un défenseur désintéressé et de talent. Son concours nous sera des plus précieux, il parle l'arabe comme le français.
Le fils du général Ben-Ayad nous installe dans sa propre maison.
Mardi, 8 février.
Les ouvriers commencent les fouilles au nord-est et en face de l'habitation, dans le cimetière. La journée est con- 'sacrée à la distribution des tâches, à l'organisation des brigades. Du reste, tous nos hommes sont très fatigués. Ils ont fait hier la route à pied et ne sont arrivés que dans la nuit. Quoi qu'il en soit, ils exhument dès les premiers coups de pioches des lampes et des lacrymatoires. C'est avec une profonde émotion que nous recueillons les premières pièces de noire collection.
Mercredi, 9 février.
Les ouvriers attaquent la nécropole au-dessous de la grande excavation qu'on prétend faire remonter au siège d'Agathocle.
Jeudi, 10 février .
Départ de M. de Billing. C'est avec un vif sentiment de regret que nous voyons s'éloigner M. le baron de Billing après un si court séjour en Tunisie.
M. de Billing est rappelé en France par une dépêche du Ministre des affaires étrangères nécessitée par le besoin du service diplomatique.
Nous perdons en M. de Billing non seulement un érudit de premier ordre, mais encore un sympathique compagnon dont la présence devait puissamment nous aider à vaincre tous les ennuis, toutes les fatigues et toutes les responsabilités auxquels un chef de mission est fatalement destiné.
M. de BiUing a été chargé d'affaires de France à Tunis, il a pu, pendant le peu de temps qu'il est resté près de nous, nous aider de la façon la plus efficace en attirant sur nous toutes les amitiés et tous les respects.
On fouille le temple de Jupiter et l'on commence l'exploration de la maison située au-dessous de l'acropole.
Vendredi, 11 février.
Nous allons visiter Gournata. Gournata est aujourd'hui le nom d'un Santon aucpiel se rattache une de ces légendes antérieures, non seulement à l'Islamisme, mais à la domi-
nation romaine, qu'il serait excessivement intéressant de recueillir, mais nous n'avons pu nous procurer aucun renseignement sur Sidi-Gournata ; tout ce que nous en connaissons, c'est son nom, lequel est bon phénicien, et veut dire en cette langue une aire à dépiquer le grain, en grec aXwç. L'aire jouait un grand rôle dans les rites de Bacchus et de Cérès. Il y avait une Gérés Aloas^ et les fêtes des Aloades se célébraient à l'époque des vendanges, c'est-à-dire dans le mois que les Assyriens nommaient Araqh Samn, le riche en terre (octobre, novembre). C'était l'époque du pressage des olives et des raisins que l'on avait fait sécher sur les toits, ainsi que des semailles qui suivaient les pluies d'octobre et que l'on comparait à un enterrement. Aussi, toutes ces fêtes avaient-elles un caractère essentiellement funèbre, et les pressoirs et les aires étaient toujours relégués dans les mêmes lieux que les nécropoles, c'est-à-dire au nord-ouest des villes, quelquefois au sudouest, jamais au nord-est, ni au sud-est.
La Djama de Gournata est située à environ sept kilomètres nord-ouest de Bouchater et fait face à une autre Djama, marquée sur la carte sous le vocable de Djama Ahmar. Avec celles de Bouchater et de Sidi-Baïeur, située à environ sept kilomètres ouest de Bouchater, elle forme un losange parfaitement orienté, dont elle occupe la pointe septentrionale, et elle doit indiquer la limite du territoire particulier d'Utique dans cette direction.
Dans un cantonilement d'étendue considérable, les quatre angles dU parallélogramme sont occupés par des places fortes ; lorsque Ce il'est qu'une simple subdivision, ces quatre angles n'en sont pas moins marqués par des temples plus ou moins importants. Nous avons relevé l'emplacement de
celui de Sicli-Baïeur, qui avait dù être consacré à l'une des nombreuses incarnations du Tammouz phénicien, il est probable que celui de Gournata devait être consacré à Melkarth, le dieu du solstice d'hiver. On lui élevait très rarement des statues, surtout dans les hautes époques, car les premiers Phéniciens n'étaient pas moins iconoclastes que les Juifs et généralement toutes les nations originaires du bassin de la mer Noire.
Melkarth était donc représenté le plus souvent par une pierre dure ou silex, qui était à Tyr une énorme émeraude ou prase. C'était avec les éclats du silex qu'on garnissait les traîneaux dont on se sert encore en Orient pour dépiquer les blés et hacher menu la paille que mangent les bestiaux. Melkarth était donc le seigneur naturel des aires, et probablement l'inventeur de cet outil que nous avons vu fonctionner dans toute sa simplicité primitive. Les morts dans l'Hadès devaient aussi subir cette purification par le tribolos. C'est ainsi que le nommaient les Grecs. Aussi, une épigraphe grecque nomme-t-elle le dieu de l'Hadès maître de Y aire du sommeil, et comme toutes les recherches que nous avons faites dans la nécropole d'Utique prouvent que ses habitants, soit qu'ils suivissent le rite grec, soit qu'ils suivissent le rite phénicien, étaient également affiliés au culte de Bacchus, tout nous faisait présumer que nous retrouverions à Gournata les vestiges du temple de la divinité infernale des Uticéens, qui est indiquée sur la carte sous le nom de Sidi- Abou-Phar, le père sauvage, le taureau ou l'onagre. Plusieurs de nos lampes funéraires portent un onagre, mais les Grecs adoptaient de préférence ou un homme sauvage et velu, ou le taureau à face humaine des Assyriens que ceux-ci nommaient Souresh (principe), et les Grecs Mino-
taure. Ce dernier nom signifie réellement colon?ie de partage. Aussi, la plus ancienne manière de le représenter était tout simplement une pierre brute ou men-hir.
C'est autour de cette pierre brute que se groupaient dans toutes les religions antiques toutes les légendes funèbres, car cette pierre représentait le léthé ou la léthargie et la vie ne devait renaître que lorsqu'elle aurait été amollie; aussi dans tous les pays la graissait-on d'huile ou de beurre, afin de l'attendrir. Cette cérémonie s'est conservée dans les Indes, mais il en est question dans la Bible à propos du songe de Jacob, qui arrose d'huile la pierre sur laquelle il a dormi. Ce culte était imiversel et toutes les stèles que l'on place encore sur les tombeaux le rappellent.
Nous étions donc fort désireux de visiter les ruines que les Arabes nous avaient signalées à Gournata, et à 1 heure de l'après-midi, accompagnés de M. Joseph Valensi nous montâmes à cheval pour nous y rendre avec deux Arabes que nous avions pris pour guides.
Ainsi que nous l'avons dit, la distance d'Utique à Gournata n'est que de sept à huit kilomètres, mais le terrain est inégal et entrecoupé de marais hérissés d'épaisses broussailles qui entravaient la marche de nos montures et ne nous permettaient d'autre allure que le pas.
Nos deux Arabes n'étaient pas de trop, car ils nous protégeaient contre les violents assauts des meutes de chiens féroces qui, au passage de chaque bordj , se jetaient sur nos pauvres montures et leur mordaient cruellement les jambes, politesse bédouine à laquelle elles répondaient par de formidables ruades.
C'est ainsi que nous mimes deux heures à atteindre Gournata ; dès que nous eûmes mis pied à terre nous nous vîmes
entourés d'une douzaine de bédouins qui commencèrent par nous souhaiter la bienvenue, puis songeant à satisfaire la curiosité naturelle à tout enfant du désert, ils nous demandèrent qui nous étions, d'où nous venions et ce que nous voulions. Cet interrogatoire est de règle dans tout l'Orient.
Qui nous étions et d'où nous venions ? Nous pûmes le leur faire entendre, mais quant à ce que nous voulions, ce fut beaucoup de bruit pour rien, autrement dit peine perdue. N'ayant jamais quitté leur gourbi, ils ne purent comprendre pourquoi nous retournions les pierres pour y chercher des inscriptions ou des traces de sculpture et ils ouvraient de gros yeux quand ils nous voyaient prendre des notes et des croquis, croyant sûrement assister à quelque opération de sorcellerie.
Enfin nous pûmes pénétrer dans l'édifice qui était le but de notre pèlerinage.
Il se compose de deux salles souterraines, formant deux carrés, qui sont reliés l'un à l'autre par une grande arcade, en un mot c'est la disposition la plus générale des hypogées phéniciens de Syrie et de Chypre, mais il n'est pas à croire que celui de Gournata remonte à une antiquité très reculée, car sa voûte est à arêtes partant des angles pour se rejoindre au sommet, disposition très savante dont nous ne connaissons pas d'exemple ailleurs, avant l'époque byzantine.
Les voûtes à claveaux ne peuvent guère remonter au delà de l'époque d'Alexandre, à la fin du iv° siècle avant J.-C. Cependant il résulte des sculptures assyriennes que sur les bords de l'Euphrate où l'on construisait en briques faute de pierres pour établir des architraves à la grecque et à l'égyptienne, les voûtes étaient employées plus de dix siècles
avant notre ère et les Phéniciens devaient en avoir connaissance, car M. Daux signale la voûte comme un des caractères distinctifs de leur architecture éminemment pratique, avec un large emploi du blocage à la chaux, lequel ne semble pas avoir été usité en Orient avant la domination romaine. Les Assyriens ne connaissaient d'autre ciment que le bitume et en Palestine on ne se servait que du plâtre qui devint comme on sait la matière favorite de l'art arabe.
Les arêtes des voûtes de Gournata se signalent par une autre singularité ; il y règne tout le long un cordon qui varie d'une pièce à l'autre. Dans la première on dirait un chapelet de noyaux d'olives , entremêlés de petits cônes accouplés. L'olive samin que nous avons rencontrée dans l'ornementation du temple de Baal- Samin de l'île d'Utique est le nom même de ce dieu accompagné de deux pointes, 'pim, épithète figurant dans l'épitaphe ^lanonia.
Cette espèce de vestibule était donc consacré au dieu de l'Occident Samin Pim ou Samin le gros. Cette pièce est percée de deux portes (1) Sarim, qui signifie les deux horribles et elles sont complétées par la troisième donnant entrée dans la seconde pièce ou saint des saints. Le même nombre 3 se reproduit à l'aide de trois niches, deux dans la première pièce et une dans la seconde. Enfin l'on arrive aux bas côtés de ce souterrain par quatre petites voûtes.
Il est évident que ce plan architectonique forme une progression mystique et raisonnée partant du chiffre 4 pour arriver au chiffre 1 lequel se trouve représenté dans le centre de la seconde salle par une énorme pierre fichée en terre que nous avons eu beaucoup de peine à ébranler et à retour-
(1) Sar signifie à la fois X)orte. et horrible.
ner. Elle a la forme d'un autel et est creusée sur une de ses faces qui était encore remplie de terre mêlée de cendres. Il est donc probable qu'elle a dû dans le temps servir de mortier, et cet ustensile qui joue un grand rôle dans les anciens mystères a été le premier avec lequel on a trituré le grain.
Le mortier se nommait Madoka; or nous verrons par deux épigraphes que le Bacchus Lenus d'Utique avait nom Dik et était représenté par le chacal qui porte le même nom ; nous avons même relevé une épigraphe chrétienne portant le nom de Eidic, dans une tombe décorée d'une très riche mosaïque annonçant qu'elle a appartenu à une famille opulente. Avant de se faire chrétien, Eidic dont le nom signifie qui 'pile dans P Hadès, devait donc être un prêtre de Bacchus et probablement un descendant de ce dieu, ou se prétendant tel.
Le mortier nous donne en même temps l'explication d'une des particularités du mythe de Cadmus inexpliquée jusqu'ici ; mais nous la réservons pour une étude d'ensemble sur la religion de la ville d'Utique (1). Bornons-nous à faire observer que le chapelet qui décore les arêtes de la seconde pièce n'est pas le même que celui de la première et qu'il se compose d'un grain dans des lacs entremêlés.
En grec, cet ornement se dit un labyrinthe et il représente l'Hadès, il le représente égaleinent en phénicien, mais il se lit Chehel. Quant au grain, lorsqu'il avait passé par le mortier, il se disait en phénicien, Gourn ou Gournat, littéralement égrené^ anglais Grind. Gournat Chehel était donc le nom ancien de l'édifice en question, et il s'est
(1) Madoka signifie à la fois mortier et dent molaire.
transmis à travers les âges avec la glose ^Abouphar, qui veut dire aussi le père du grain, car Chebel vient du verbe Chabol qui veut dire garrotter avec des cordes, torturer et, par extension, enfanter dans la douleur.
Ainsi tout sort du mortier planté au milieu de cette crypte, car c'est la matrice de l'univers; il faut donc y voir une divinité femelle et non mâle, comme celle qu'on retrouve le plus souvent dans ces hypogées, qui est le pilon ou phallus. Elle se nommait en grec Thyoné^ qui veut dire aussi mortier et c'était une des épithètes de Sémélé, mère de Bacchus Lenus, lequel est représenté dans l'alphabet chypriote par un I qui se prononçait lan et n'était pas autre chose qu'un jo?7o/z ou une barre de pressoir.
Passons maintenant à la progression si fortement marquée dans cette architecture, qui indique les rites des disciples de Pythagore. Elle comprend les nombres I. II. III. IIIL, qui sont les cabires ou points cardinaux dont voici les noms et les figures :
1 I Resh la tête grec «px^]
2 G <Sm la lune grec 3iou[ji.oç
3 A Shalish le triangle grec Tpuywv