TOME XX. JANVIER
i8 CONVOCàTiON BT VOVAGV
Le ag , noiv arrîvâniea i Sie.-Mënehould dont les ruines qHe le canon fit durant le dernier si^ge , ne sont pas encore r<5parées^ nous apprîmes en arrivantque M. le maréchal de Créquiquele roi avait cboisipour nous commander depuis la blessure de M. de Rochefort, était à la Neuville-au-Pont, et Ton y envoya incontinent à Tordre et à I ordonnance.
Le io, nous primes la route de Lorraine , et ceux qui n'avaient point encore vu d'armée en corps, eurent le plaisir de voir en abrégé ce que la guerre a de pins pom-peux et de plus éclatant. M. le maréchal de Créqai vint à la tête de huit ou dix escadrons de gentilshommes très lestes , passer , trompettes sonnantes, sur le fossé de Ste- MLenehouId, au bord duquel il trouva les bourgeois en armes, rangés en aussi bon ordre que l'auraient pu être les troupes les plus aguerries y le bruit de leurs tambours qui se faisait entendre fort loin fut accompagné de celui du canon de la haute ville qui faisait avec nos trompettes un concert militaire le plus agréable que j'aie jamais ouï. Cette cérémonie fut éclairée d'un des plus beaux jours de l'automne à la faveur duquel on vit avec les galons dont nous étions chamarrés^ briller nos épées neuves ^ qui faisaient un très agvéal)le spectacle en un lieu où l'on avait le plaisir de la guerre lx)utpttr, sans aucun mélange de fatigue ni de péril.
Lorsque nous fûmes à une pojrtée de canon de Ste- Menehould, nous trouvâmes les troupes de Bourgogne dont on avait commencé à former deux escadrons; on nous joignit au premier, et on nous y donna la droite *, la gauche , qui était le poste le plus honorable après le nôtre , fut donnée àceuxdeM&con., et entre eux et nous on mit ceux de Ghâlons, de Châiillon et de GharoUes, eu cet ordre :
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MicoD. Charolles. p CbitiUon. ChâkMM. Dijon.
On nous donna pour commandant M. de Bragnj, pour cornette M. de Chazelle y commandant du bailliage de Châlons ; la chaîne de maréchal-des-logîs fut offerte à M. le comte de Bagny qui la refusa , et Fon mit à sa place le maréchal-des-logis de son bailliage , appelé M. de ï^ogent. Les antres bailliages de Bourgogne formèrent un second escadron , sous la conduite de M. le •comte de Toulongeon , bailli d'Autun , qui eut M. du Houssety commandant de la noblesse d'Auxois, pour cornette, et Ton réserva la charge de marëchal-deslogis à M. de la Bivière , qui , à l'exemple de M. de Bagny, fit mettre en sa place quand il fut arrivé , M. de JuUy, marécbal-des- logis de son bailliage; tous les autres officiers furent réformés , mais on ordonna qu'ils ne marcberaient point dans les rangs, qu'ils ne feraient ni guet ni garde, et qae , quand les bailliages seraient détachés , ils y feraient comme auparavant les fonctions de leurs charges.
Les bailliages du second escadron étaient rangés en cet ordre :
Bar-sur-Seine, Auxerre. p Boarbon«Laii^. Semtir. Autno. Noyers.
Quand nous fumes tous rangé», M. de Gréqni vint se mettre à notre tète , et nous commençâmes à mar* cher; nous eûmes l'avant-garde ce jour-là , et cet honneur donna de la jalonne à ceux de l'Ile^e-France qai avaient peine à souffrir qu'on nous préférât à eux en cette rencontre; ils ne firent pourtant point d'éclat, et nous avons toujours roulé ensemble dans la marche.
Ceux de Bourgogne ne souffrirent pas avec la même complaisance Thonneur qu'on nous avait fait de nous
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donner la droite dans le premier escadron , ils cotskr mencèrent à gronder sourdement , et le bruit s'augmenta quand MM. les baillis se virent obliges d'obéir à des officiers ëlus qu'ils prétendirent n'être que les lieutenans des autres baillis ; ils se disaient les uns aux autres , qu'on leur faisait injustice de leur ôter le commandement des escadrons qui n'appartenait régulièrement qu'à eux , pour le donner à des gentilshommes qui n^avaient point d'autre titre ni d'autre caractère que celui que leur avaient donné leurs camarades en les élisant pour commander chacun dans leurs bailliages, et la jalousie alla jusqu*au dépit quand ils virent M. de Bragny aux côtés de M. de Créqui, l'entretenir presque seul durant toute la matinée*, mais ce fut bien pis quand l'heure du dîner fut venue , car M. de Créqui , ayant fait mettre son couvert près d'un buisson d'où il était vu de toute l'armée , et ayant fait asseoir M. de Bragny à sa table, au conspect de MM. les baillis qui mangèrent très mal à leur aise à la tète des escadrons, on fronda alors ouvertement^ chacun se mît à dire ce que sa mauvaise humeur lui suggéra, et on songea comme on pourrait contester le rang à notre commandant et à nous ; mais ce qui acheva d'aigrir les esprits , fut ce qui se passa durant la nuit : lorsqu'on fut arrivé près du quartier , on commanda des gentilshommes de chaque bailliage pour la garde, et lorsqu'on en demanda un de Dijon , M. de Bragny , qui ne fit pas réflexion à la qualité de celui qu'il choisissait , commanda le sieur Gros qui servait pour M. Desbarres. Gros qui était bien couvert et bien monté, passa pour gen- ' tilhomme cette uuit-là et, parce qu'il était du bailliage de Dijon , il commanda la garde et la commanda même avec tant de prudence qu'il satisfit extrêmement tous
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ceux qui étaient sous lui ; mais lorsqu'on sut qu'il n'était pas gentilhomme, tout le monde fui extrêmement indigne , et en se plaignit tout haut de l'injuste prëfërence des Dijonnais qui lisaient dès la première joumëe de leur prééminence ayec une fiertë injurieuse è tous les autres bailliages , en envoyant un frère servant pour commander des gentikhommes ; on $e mit à dire qu'il ne fallait {dus souffrir de pareilles avanies , quMl fallait faire connaître de bonne heure qu'on ne voulait plus dépendre d'eux, de crainte qu'une plus longue patience n'établit leur droit au préjudice des autres ; qu'il fallait leur 6ter le commandement ou au moins le partager avec eux.
Le mouvement se fit dans le quartier vers le commencement du jour, et à peine le soleil commença*t*tl à paraître que nous vîmes les lAâconnais et ceux de Cbalons sortir avec empressement du village où nous avions couché pour aller au champ de bataille ; nous ne savions pas ce qui les obligeait de marcher de si bonne heure-, mais nous ne tardâmes ps» à L'apprendre.
Lorsque nous les allâmes joindre et que nous voulu»mes prendre la droite sur eux , ceux de Châlons nous k disputèrent sur ce qu'ils étaient arrivés les premiers au rendez*vous. M* de Braguy leur fit connaître que cette raison ne pouvait avoir lieu qu'à l'égard des particuliers qui, n'ayant aucun rang réglé dans leur compagnie, prennent ordinairement celui qu'ils s'acquiènent par leur diligence après qu'on a sonné à l'étendard , mais que les corps dont le rang est réglé et même les officiers dans chaque compagnie prennent toujours le même poste à quelque heure qu'ils arrivent. Ges raisons furent écoutées avec assez de tranquillité , et l'on convint que nous conserverions notre poste sans tirer.à conséquence
2a CONVOCATION BT VOYAGE
jusqu'à ce que le diiférend fût juge pat M. le général qui n'éiftit qu à une demi-lieue de uou».
A peine cet accommodement fut^il &it quenoiM vimes* le& Mâconiiaîs se Irémousser , leur bailli leur commanda de maEcher , et vint avec eux passer à la tête de l'escadron sans qa'onsttt quel était son dessein. M. de Bragny s'avança pour savoir ce qui l'obligeait à fiiire cette démarche ; ML de Ghasselar hii dit qu'il venait prendre son rang que nous occupions ; il y eut entre eux des paroles fort aigres , et M. de Bragny voulant le faire sou* venir de l'égard qu'il devait avoir pour son comman^ dant : je me moque de vos oommandcmeus, lui repartitil avec mépris ; et se tournant fièrement vers les siens y, il leur commanda démarcher d'un ton qui nous fit connatti^ que s» passion le troublait ; il marcha ensuite y. mais il n'alla pas loin , car M. de Bragny l'arrêta par son baudrier ) lui^dit qu'il le ferait obéir comme un simple chevauJéger , et le mit aux arrêts. M« de Ghasselar voulut se démêler de ses mains , mais ses efforts ne servirent qu'à faire rompre sa cravate qui se troura engagée avec le baudrier, et M. de Bragny voyant qu'il essayait de lui édsapper , et que {quelques personnes s'ébranlaient comme s'ils eussent voulu le secourir, nous appela en ces termes : Â moi cavaliers; s*'il avait eu le loisir d'y penser, il se serait servi du mot de messieurs au lieu de celui de cavaliers , et sa troupe en aurait été plus satisfaite; mai» en un temps oii il s'agissait de faire obéir notre commandant et de maintenir soBr rang et lé nôtre, nous crranes qu'il ne fallait point s'arrêter à cette formalité : nous mimes lé pistolet à la main , et accourûmes avec une résolution qui fit connaître au reste de l'escadron qu'on ne nous ferait pas injure impunément. MM. Wfr officiers de Châlons , de Châlillon et de
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Charolfea sejelèrent «ntre noot el lesMâconais , et les plus sagea firent coneevoir au bailli de Mftom le péril où il s'exposait; et le reproche qa^on pouvait lui faire d'avoir voulu ae faird justioe hii-tiiéme ai près de M. le gâiéral; ik lui dirent qu'il aurait peine d'âéviter la prison , et peut-être à sauver sa tète s'il arrivait plus de bruit entre des gentîlsbommea qu'il avait commis les uns contre les autres y et obligèrent enfin lea Mâconaia de retourner dans le poste qu'ils avaient quitté.
L'on remarqua en cette occasion qu'il n'y avait près*que personne de Mâcon qui eût mis la main au pistolet^ et que plusieurs de ChftûUon avaient tiré les leurs hors du fourreau; cela fit croire que M. le comte de Ragny. était de la partie, et même qu'il était l'auteur de cette querelle dont M. de Gbasselar n'était que l'instrument ; cela n'était pas sans a^p^rence , et il y avait lieu de croire que M« de Ragny n'était pas ftcbé que ML de Cbasselar ae fûtembarquié en cette affaire afin qu'il ett pût tirer avantage s» elleréussiasait 9 et qu'il aurait mieux aimé le laisser agir que d'agir luî-ipi/tme , afin que si l'affaire ne réuasisaait pas, il n'eût p<>int de paitt àla borne. Mais le temps et les différenaentretiens que j'ai eu depuis avec le bailli de Mâcon m'ont fait connaître qu'il n'avait pas besoin des persuasions de M« de Ragny pour entreprendre cette affaire. M» de Cbasselar était dans l'entêtiement ordinaire à œmtqui ont nouvellement acquis une cbarge*, il estimait la siçnne autant qu'elle lui ooû^ tait , cfest-à'^dire trop ; et parce qu'il avait des trom-» pettes plus ricbement habillés et un équipage plus ma<^ gnifique que les autres, il s'était persiuadé qu'oa lui devait faire de l'honneur à proportion de la dépende qu'il avait faite) s'étant ainsi rempli de vaines imagiuatioQSSur la grandeur de, sa charge, et ayant con^u des
l4 . COMVOeATIOH BT VOYAGE
espi^cances encore plus grandes dont il se voyait fru8tp<f , il conçut un dépit extrême qui le poussa à faire eette faute dont la suite lui a attire autant de honte et de déplaisir iju'il s'en était promis d'honneur et de satisfaction.
Ce démêlé ayant été. mis en suspens de la manière dont je viens de le dire, nous commençâmes à marcher, et M. de Chasselar qui ne pouvait se résoudre à demeurer à la gauche de l'escadron , nous quitta pour aller informejr M. de Créqui de ses prétentions et de ce qui s était passé; il lui dit que le seul respect qu'il avait pour lui l'avait obligé de céder aux Dijonnais la droite qii'il leur avait donnée f mais qu'il espérait que M. le maréchal les obligerait de la lui céder à leur tour quand il aurait écouté ses raisons ; puis il lui remontra que le règlement du 12 septembre , fait pour l'ordre de la marche des compagnies de l'arriëre-ban , portait que les premières qui arriveraient sur la frontière de Champagne marcheraient les premières sans tirer à conséquence » et sans qu'on puisse leur contester leurs rangs pour quelque cause que ce soit , et qu'en chaque gouvernement les compagnies marcheraient selon l'ancienneté des bailliages , et que si elles ne pouvaient justifier de leurs titres sur le lieu, elles tireraient au sort; que soit qu'on voulut considérer lancienneté des bailliages , soit qu'on voulût avoir égard au temps de leur arrivée sur la frontière , il devait précéder les Dijonnais ; que pour l'ancienneté du bailliage tout le monde savait que celui de Maçon était le quatrième du royaume , et qu'après ceux de Paris, de Sens et de St.-Pierre-Ie-Moustier, il n'y en avait point qui pût le lui contester ;: que quand la chose ne serait pas aussi connue qu'elle est et qu'il n'aurait pas-des titres pour en justifier, il aurait au moins fallu, suivant k déclaration du roi, décider cette diffi-
culte par le sort ; il dit de plus qu'il était arrivé ayant nous sur la frontière de Champagne , et ajouta le inauvais traitement qu'il ayait reçu de M» de Bragny qu'il eiagéra autant qu'il put sans lui dire les termes injurieux dont il s'était seryi en parlant à M» de Bragny* M. le maréchal ne se laissa point prévenir : il voulut entendre les deux parties avant que de rien décider ; il ordonna seulement au bailli de Maçon de retourner à l'escadron, et de se tenir à la queue jusqu'à ce qu'il se fût éclairé de toutes choses. Nous eûmes besoin en cette rencontre de l'esprit de M. de Bragny, comme noua avions eu auparavant besoin de sa vigueur. Eln sortant du quartier, il fut joindre M. de Créqui vers le soir , et il sut si bien lui faire valoir le droit des villes capitales à l'égard des autres villes d'une même province , et lui dédubit si bien les décrets des états-généraux de France et de ceux de Bourgogne en notre faveur, que le rang , qui nous avait été donné la veille, nous fut conservé, et quoique les Mâconais fissent encore instance le lendemain , ils ne purent rien obtenir. Voilà comme se passa cette afiaire qui ne devait pas, selon les apparences, se terminer à si bon marché.
Il en arriva l'aprës-diner une autre où on ne se contenta pas de mettre la main au pistolet -, il y eut plus de 4o coups tirés et du sang répandu ^ le bruit de cette décharge retentit dans les vallons et les bois par où nous passions, et donna l'alarme à plus de la moitié de l'armée qui savait qu'il y avait un parti de Luxembourg en campagne^ on crut que les ennemis qui n'étaient ^pas assez forts pour attaquer l'armée , étaient demeurés cachés dans les bois durant qu'elle passait et donnaient sur larrière-garde que nous avions ce jour- là. Le second escadron de Bourgogne, qui marchait immédiatement
a6 GOirvOCATIOM BT VOYAGE
devant nous, fit voltefaoe pour faire tète aux ennemis ^ et les autres «'ébranlaient pour en faire autant quand ils surent que tout ce tintamarre s'était fait pour un petit liivre qui s'était levé entre les pieds de nos chevaux , et que malgré les ordres de nos oommandans , qui avaient défendu de tirer crainte qu'on ne blessât quelqu'un et qu'on n'alarmât l'armée mal-à-propés, on n'avait pu retenir l'ardeur de ao ou 3o jeunes gentilshommes qui n'a* vaient point cessé de tirer jusqu'à ce qu^ils eussent tué ce pauvre animal.
Nous continuâmes ensuite notre chemin vers Saint- Mihiel , à la vue duquel nous demeurâmes fort longtemps j sans savoir si nous logerions dans la ville ou si nous camperions dehors. En attendant les ordres pour cela , on jugea à propos de faire des brigadiers. MM. nos officiers nommèrent du bailliage de Dijon M. de Grandchamp, M. de Truchy du bailliage de Cbâiohs, et M. de Balot de celui de la Montagne ; on ne demanda point pour cela le suffrage des gentilshommes, on se contenta de faire passer ces trois messieurs à la tète de F e^ cadron , afin qu'on les reconnût , et d'ordonner qu'où eût à leur obéir. A peine cette élection fut-elle achevée qu'on nous fit défiler pour entrer dans la ville où nous trouvâmes à la porte des gens qu'on y avait mis pour avertir les nouveau-venus de saluer M. le général l'épée à la main; nous avions satisfait la veille à ce devoir, ainsi nous n'eûmes qu'à aller prendre nos logis , et nous délasser de la fatigue que nous avions eue de demeurer 1 1 ou 12 heures à cheval.
Le lendemain , nous allâmes voir l'abbaye, qui est un e des plus considérables de Lorraine , quoique la mense de l'abbé ne soit que de 8,000 livres de reirte. M. le cardinal Picolomini l'a tenue en commande cl Fa
DB L A.mRIBmB-BAN BN ltf74* ^7
depuis quelques années remise en règle *, il y a fait établir pour aU>ë un homme de qualité originaire d'Anf^leterre qui a un soin particulier de rétablir les mines que le désordre de la guerre j avait eausées ; il y a com- Boencé un grand bâtiment dont il n'y a encore rien ^'achevé que deux escaliers qui sont magnifiques; mai» il a employé des ouvriers si peu babiles que du côté du elotlre, qui est à droite , il n'y a pas un pilier qui ne porte à fans; l'église est dédiée i saint Michel qui est appelé par corruption Saint-Mihiel ; eUe a été autrefois profanée par des gens de guerre , qui ne se eontentèrent pas d'en £eûre une écurie , ils renversèrent les autels ^ brisèrent les statues de plusieurs princes de Lorraine , et mirent leurs tombeaux en lel désordre qu'è peine a* t-on pu en rejoindre les pièces, et l'on n'y voit plus de toutes les inscriptions que quelques caractères tronqués qui né signifient rien , eu sorte qu'on ne sait plus le nom des princes qui y sont enterrés. Près du portail de 4Vglise du côté de la ville 9 il y a une petite chapelle bâtie par une personne dévote qui avait été à la Terre-Sainte^ et qui a fait faire en cet endroit un sépulcre sur le mO'*dèle de celui de notre Seigneur où l'on dit que les di^ mensions sont exactement observées ; on y entre par une petite porte carrée , par laquelle on ne saurait passer sans se courber avec beaucoup de contrainte \ quand on est au-delà de la porte, on trouve un petit espace capa^ ble de contenir 5 ou 6 personnes debout, à droite du«quel est une arcade treiUissée large de 6 à 7 pieds et haute d'un peu moins , sous laquelle est représenté le •corps de notre Seigneur enseveli \ on va voir oe tonbeaift^ par dévotion; mais on en va voir un autre par curiosité dans l'église paroissiale, qui est admiré de tous lessculpteurs et de tous les peintres ; les figures sont de-
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pierre blanche, un peu plus grandes que nature; il n'y en a pas tine qui n'ait une attitude et un agrément particulier : mais celle de la Madeleine et celle d une femme qui porte la couronne d'épines, passent, parmi les connaisseurs, pour deux chefs-d'œuvre inimitables. Avant que la Lorraine fût réduite à l'obéissance du roi, il y avait en cette ville un Parlement dont le pays ne regrette point la suppression depuis que le roi en a attribué la juridiction au Parlement de Metz \ tout le monde se loue de la bonne justice qu'on y rend, et non*seiilement à St.-Mihiel, mais à Nancy et dans toute la Lorraine, on fait une différence tout-a»fait avantageuse pour MM. de Metz entre eux et les Parlemens qui avaient été établis par le duc.
Vers la fin du jour, noua vîmes arriver MM. de Nor^ mandie très mal montés et encore plus mal intentionnés^ Â peine furent- ils sur le pont qu'ils commencèrent à crier qu'ils avaient passé la Meuse et qu'ils étaient hors du royaume ; ils n'étaient pas encore logés qu'on vit paraître chez M. le maréchal de Créqui un gentilhomme normand prenant qualité de député d'un certain bailliage pour faire des remontrances ; je ne sais si la botte l'incommodait, ou s'il ne savait pas que les gens de cheval ne doivent point se présenter devant les généraux sans bottes, mais il vint chez M. de Créqui en bas et en souliers, et trouva dana la salle une assemblée fort nombreuse , qui le considérant en cet état comme un officier d'infanterie , et ne s'iinaginant pas qu'un député de Normandie pût être sitôt prêt à venir saluer M. le général , se mirent, sans se défier de rien , à parler des Normands, de leur équipage et de leur amour pour leur chère patrie qu'ils quittaient avec tant de répugnance. Le député entendit ces discours avec chagrin, et
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voyant ^u'on allait pousser la raillerie pins loin : qui de TOUS autres est M. le maréchal de Crëqui^ s*écria*t* il par une noble impatience , résolu de ne pas faire seulement les remontrances dont il était chargé , mais de faire d'office des plaintes de Tinjure que cette assemblée faisait à ceux de sa nation ; tout le monde ne put s em<pécher de rire du début de M. le député ^ on le présenta à M. le maréchal qui , après avoir écouté une harangue d^un style proportionné à la belle semonce dont je viens de parler, sut si bien adoucir M. l'envoyé , et lui dit des choses si engageantes qu*il obligea et lui et ses camarades à nous suivre en Allemagne. Je n'ai point été présent à ce que je viens d'écrire , mais un gentilhomme digne de foi, et qui a plusieurs parens en Normandie, m'a dit que la chose est véritable.
Le lendemain nous partîmes de Saint-Mihiel, et nous eûmes la satisfaction d'entendre de la bouche de M. le maréchal , que de tous les escadrons de l'armée il n'y avait point qui marchât en meilleur ordre que le nôtre. Il dit aussi à M • de Bragny , que MM. de Mâcon , s'étaient plaint de ce qu'on avait choisi des brigadiers dans les bailliages de Dijon , Châlons et Châtillon , et qu ou n'en avait point pris du leur qui était plus nombreux que les autres, et où il y avait des gens de service et dfi mérite. On ne s'était pas avisé de choisir un bri- [radier dans leur bailliage , parce qu'ils n'avaient pas lémoigné qu'ils le désirassent , mais quand on sut qu'ils le^ouhaitaient, on leur en demanda un*, ils présentèrent M. de Givry qui fut agréé, et à Texemple du piremier escadron de Bourgogne, ceux du second firtnt aussi quatre brigadiers, M. Colasson d'Autun, M. de Rioiot de Semur, M. de Ribourdin d'Auxerre, etM. le comte de Bunelle de Bar*siir-Seine.
3i) cè^iyocArioN xt votagb
Noué reooimÀvies ce jour*là l'esprit des Lorrains qtti, sous une apparence de douceur et de bonlë affectée, cachent une obstination invincible. Nous avions pris plusieurs guides à Saint-Mibiel^ qui avaient fait mine de nous vouloir conduire; cependant cjuand ils trouvé* rent des maisons ouvertes sur le chemin , il ne manqnè* rent pas de se couler dedans et nous échappèrent tous à la réserve d'un , qui nous dit qu'il ne savait pas le chetnin ; nous le menâmes à trois ou quatre lieues de là poiur le lui apprendre , et de temps en temps on lui déchargeait une douzaine de coups de bâton pour Tobliger à nous guider y il souffrit mille coups avec une patience qui nous faisait pitié , et nous dit toujours iBivec autant de douceur que d'opiniâtreté qu'il ne savait où il fallait passer. Cependant quand mous fûmes à quatre lieues de âatnt<-Mihiel , nous sûmes qu il était d'un village qui n'ëtait ëloigné que d'un quart de lieue du chemin par oi nous passions.
Il nous arriva bien pis , le 4 octobre , 4 Âssoavitle ,
à M» de Bragny et à moi ; nos chevaux de bât étaient
blessés , et nous fûmes contraints de faire chercher des
charrettes povr faire porter notre bagage ; nous priâmes
«on hôte de nous prêter des chevaux dont ses écuries
étaient pleines, nous convînmes dn prix de la voiture,
on lui donna des arrhes, et il promit de si bonne
|;râce de nous servir et fil paraître tant de sincérité que
nous fîmes scrupule de douter de sa bonne foi ^ mais
fiotts fûmes surpris un quart d*heure après qu'on sonna
le boute-selle de ne trouva plus ches lui , ni hôte , ni
«chevaux ; il les avait fait adroitement sortir par une
|>orte de derrière , sans être aperçu des gens de M. de
Bragny qui l'observaient, et nous laissa au hasard de
perdre notre bagage si nos amis n'avaient eu la bonté
DS LARRliaE-BAN EU 1674. 3l
de le faire charger sur leilrs charrettea. Ce même jour nous fumes coucher à Idabresche ^ qui est un Ses plus dangereux postes que Ton nous pût donner ; ce village est dans un fond entouré de bois de toutes parts où les plus grands partis des ennemis pouvaient se eacher sans être aperçus. Comme il ne faisait pas sur en cet endroit, et qu^on avait tué près de là quelques gentilshommes Orléanais , on commanda une garde un peu {Jus forte qu^à Tordinaire^ et on avertit ceux qui étaient commandés de veiller avec beaucoup d exactitude; après cela^cha* • cun s*en alla reposer sur la vigilance de MM. de la garde, excepté quelques gentilshommes de Ghâtillon, qui jugèrent à propos de veiller cette nuit-lâ près de leurs charrettes , qui étaient dans un lieu tout ouvert. Connne ils étaient auprès d'un grand feu qu'ils avaient fait allu* mer, ils entendirent un cheval qui vensRt lentement le long d'une rue , et virent quand il fut près qu'il y avait un homme dessus: ils lui crièrent qui va là| sans qu*il leur répondit un seul mot jusqu'à ce que la lueur du feu et le bruit qu'on fit en le menaçant de tirer l'éveillèrent; qui va là, lui cria-t^on ^ur k dernière fois* Messieurs , leur répondit-il ^ je suis 1^ vedette^ tous ceux qui étaient là firent un si grand éclat de rire qu'ils éteillèrent ceux qui dormaient dans le voisinage ; le bruit de cette aven^ turc se répandit incontinent par tout le quartier» et à fait rire toute l'armée pendant le reste^lela campagne. Nous partîmes de Mabresche , le 5 octobre y pour aller à Houdemont , et nos escadroQS passèxent sur le fossé de Nancj sans entrer dedans; je me détachai avec M. de Bragny, et M. le chevalier de la Sevrée, pour aller faire la révérence à M* le eomt» de Bissy et pour faire faire les étendards du premier et du second esca-» cirons de Bourgogne, je les fis faire tous deux pareils d^un
3a . COMVOCATIOlf BT VOYAGE
damas blanc frange d*or et d^argent , sur lequel je fis peindre d^un c6të les armes des états de notre province avec une couronne ducale et le manteau d'hermine , et je fis mettre autour cette inscription qui m'avait été donnée par M. de Bragny, Nobiles sanguine^ 'virtute no- MioreSj et au revers je fis mettre la devise de Philippele-Bon, duc de Bourgogne, dont le corps est composé de deux fusik en forme de B, enlacés l'un dans l'autre, au côté desquels étaient peints deux cailloux avec des flammes et ces mots pour âme, anJteferlt quam flammamicet. Je donnai un mémoire au peintre dans lequel je ne me contentai pas d'écrire tout au long ce qu'il fallait faire , j'y ajoutai une esquisse de l'écu avec les hachures et un dessin de la devise, j'essayai de lui faire bien comprendre toutes choses et lui en fis faire un crayonnement ; avec tout cela , il ne laissa pas quand je fus parti , de faire tout autrement que je lui avais commandé , et nous envoya nos étendards avec les quartiers de Bourgogne ancienne bandés d'or et de gueule, et aima mieux faire cette faute parce qu'elle est autorisée par le livre du père Menestrier, que de faire des bandes d'or et d'azur, comme mon mémoire le portait*
I^ soir, je fus joindre nos troupes à Houdemont, où. nous demeurâmes jusques au ii octobre. Durant ce temps-là, il arriva une petite aventure qui ne fut pas désavantageuse à ceux dont les pères auraient porte la robe \ un Dijonnais qui n'avait pas encore servi et un Gfaarollais qui avait fait quelques campagnes, s'étant trouvés l'un près de l'autre à l'escadron , le CharoUais fit plusieurs questions à celui de Dijon , sur le service et sur le mérite de ses camarades , et lui alla dire imprudemment que les gens de justice n'étaient ps ordinairement fort propres à la guerre*, lés gens de justice;
DB XARKI ERS-BAN E!l 1^74- 35
répondit le Dijonnais, font justice partout, et comme il est de leur devoir d'être forl paisibles et fort modérés en la ville , quand ils sont à la guerre ils sont plus braves et font mieux leur devoir que les autres; le Charollais vit bien qu'il en avait trop dit et ne repartit rien. Quelques jours après ils se trouvèrent tous deux ensem- Ue à la garde , qui était commandée par le Dijonnaîs *, il reçut le CharoUais avec civilité , mais avec un air qui lui fit oonnaUre la différence qui est entre celui qui commande et celui qui obéit ^ il lui demanda durant toute la nuit comme aux autres gentilshommes son sentiment sur toutes les choses qui étaient à faire , et lorsque le CharoUais donnait un bon conseil , le Dijonnais affectait dé lui faire connaître comme on pouvait faire mieux , et après lui avoir fait remarquer plusieurs cho • ses qui se devaient pratiquer en une garde et lui avoir fait faire ses factions avec toute l'exaclitude possible , il le congédia avec plus d'estime pour les gens de justice qu il n'en avait auparavant. Ceci fut su quelqu s jours après et n'a pas peu contribué à modérer le cha-^ grin que des gens de service avaient d'obéir à des avocats qui n'avaient jamais porté les armes.
Le 1 1 octobre , nous partîmes de Houdemont pour aller en Allemagne; nous passâmes àSt.-Nicolas où il y a une très belle église; plusieurs de nous mirent pied à terre pour y entrer , et l'on nous y présenta un os du bras de ce saint quÎR nous baisâmes tous à genoux ; on nous fit voir ensuite la statue d'un chevalier de la maison de qui fiit autrefois pris par les Turcs
et qui fut , à ce que Ton nous assura , miraculeusement déli-Tré de prison par l'intercession de saint Nicolas et rapporté en Lorraine ; on voit près de son effigie les chaînes dont on dit qu'il était lié, qui sont composées TOMC XX. JANVIER i836. 3
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de gro» moroeauz de far à charnîèrer^ etsîpesuitesy que kiiff poids seul ponrrait ëtraser un boMme^ de là nous passâmes à la vue de Rosières, et nous arrivâmes le soir à Lunéville. C'est une place qui a été autrefois fortifiée d'ouvrages de terre qui se sont ëbouléi, et qui ne sont plus présentement en état de défense; il y a un château dont le dessin «st fort magnifique, mais il n'est pas achevé.
Le la, nous fûmes coucher à Herbevillevs , oùnoaa payâmes plus d'une pîstole. ce qui* nous avait oouté moins de trente sous à deux lieues de là; la force ^qui donne le prix de toutes choses à la guerre, causa cette différence t et comme nous avions jusque<*là payé à dis» crétion, parce que nous étions les plus ilsrts^ m nous vendit ici à discrétion, parce que les denrées dont nous avions besoin étaient dans deux châteaux bien fermés , où on était en état de nous résister et de tout refuser impunément^
Le i3 , on rangea l'armée en bataille dans la mardie pour faire revue, et on nouspla a à la gauche de MftL de rile^de-France; quelques-uns furent d'avis d'aller demander à M. de Gréqui la gauche de la première Hgne^ mais, d autres dirent qu'il ne fallait pas l'importcmet pour cela, que cette délicatesse passerait pour une. chicane, et qu'il valait mieux demeurer 6e jourlà dans notre poste* Lavis de ceux-ci prévalut $ on crut /que ce serait sans conséquence; néanmoins, dans tous les ordres de bataille qu'on a faits depuis , on nous a toujours donné ce même rang , et on n'a pas jugé à propos d'en demander un autre, parce que nous étions plus reposés en ce poste que dans l'autre qu'on nous conseillait de demander comme plus honorable.
Durant que Ton faisait la revue , M. de BragDj Tint à la tète de l'escadron dire à haute Vbix que M. deCré- <[ui lui avait donné pouvoir de nommer les commissaires 9 et qu'il nommait M. de la Rochette d'Argilly |Kmr commissaire de l'escadron. Cette nomination 6t murmurer presque tout le monde , et on se plaignit du méprb qu'on faisait de la noblesse , en lui donnant des officiers sans demander le suffirage des gentilshommes ; rjnais , comme M. le maréchal était fort près de nous, et que tout le monde avait intérêt de ne pas se commettre contre les commandans au oomineucement d'une tcampagne , personne n'o.sa se plaindre avec éclat* Nous fûmes coucher le soir à £meling où plusieurs de nous campèrent pour la première fois*
Le 1 4, nous en partîmes à la pointe du jour , et on nous £t marcher avec plus d'ordre que nous n'avions encore fait. La noblesse était partagée en quatre brigades d'environ I9000 h(Hnmes chacune : la première était suivie de quelques dragons qui servaient d'escorte au bagage de M. de Créqui ^ et , au lieu que les escadrons étaient auparavant chacun suivis de leur bagage, on les .mit ce jour- là à la queue de chaque brigade, afin qu'on en fût moins embarrassé. Pour faire observer cet ordre, on commanda de n<»tre escadron M. de Saumaise et moi , qui ne tenions pas notre commission à fort grand honneur. Je l'acceptai néanmoins sans répugnance , parce que j'avais fortement résolu de n'en refuser aucune. M* de Saumaise ne pouvait s'empêcher de s'en plaindre et fit ce qu'il put pour s'en dispenser ) mais il fut bientôt consolé de son chagrin, quand il vit que pour le même emploi , on avait commandé des autres escadrons vingt gentilshommes , entre lesquels il y en avait de très qualifiés. Je reconnus en peu de temps que je n'avais
pas mal fatt de l'accepter et qu'on ne doit jamais refu*ser aucun commandement ; en eflet , ceux qui paraissent les moins honorables , nous font quelquefois plu^ d honneur que d'autres plus considérables , pourvu que l'on en sache bien user. Quand nous eûmes fait arrêter le bagage de notre brigade , et donne le loisir à nos escadrons de passer, nous laissâmes défiler nos valets qui tenaient une si grande étendue de pays que l'on pouvait impunément attaquer ceux qui étaient au milieu j sans qu'ils pussent être secourus des troupes qui étaient devant et derrière. Les paysans' qui étaient dans les bois, remarquèrent cela , vinrent fondre sur nos équipages et tuèrent quelques valets ; j*en fus incontinent averti et par les coups qui furent tirés, et par les plaintes qu'on me vint faire. Je fis dire à M. de Créqui le danger qu'il y avait de faire marcher nos bagages sur une colonne si longue , et il y donna ordre incontinent ; ainsi , ma commission rogneuse , c'est ainsi que l'appelait M. de Saumaise , me fit naître une occasion de parler à M. le général que toutes les autres commissions que j'ai eu ne m'ont point procuré.
Ce fut ce jour-là que nous commençâmes à manger du pain du roi -, lorsque nous passâmes près de Sarbourg, qui est une petite ville de la Lorraine allemande y bâtie sur la Sarre et assez mal fortifiée , l'on nous fit donner quatre ou cinq cents rations de pain par jour par escadrou , et on a toujours continué , tant que nous avons été tn Allemagne, ce qui nous a été d'un très grand secours, car sans cela, le pain qui n'a jamais valu plus de dix ou douze sous, en aurait valu plus de trente, et ceux qui n'auraient pas eu le moyen d'en avoir auraient peut-être contracté des maladies qui juraient infecté toute l'armée. De Sar-
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bourg 9 nbus passâmes à Phalsbourg dont les ruines font un aspect digne de pitië} l'on n^y ^oit aucun vestige de remparts ni de fosses y et de toutes les marques qui peu* vent &ire connaître que ça été autrefob une ville , il ne reste qu'une grande place carrée entourée de grandes mais superbes masures , dont les débris font juger que cette ville n'a pas été des moins considérables de Lorraine*, mais dans l'état où elle est aujourd'hui, elle ne peut passer que pour un grand village. On y a bâti du côté d!Allemagne un petit château à quatre bastions et quatre demi-lunes proportionnées à l'étendue de la place. Tous ces ouvrages sont bien revêtus de briques et entourés d'un bon fossé au bord duquel nous vîmes une grande quantité de bois destiné à faire des palis* sades , et on nous dit qu^on fera de nouveaux ouvrages l'année prochaine , pour donner plus d^étendue à cette place qui est un peu trop petite pour être d'aussi grande importance qu'elle est. Nous apprîmes là que les troupes de l'électeur de Brandebourg passaient le Rhin , et que M. de Turenne avait grand besoin de renfort ', cela obligea M. de Créqui de nous faire marcher enuliligence durant tout le jour et une partie de la nuit.
Au sortir de Phalsbourg , on entre dans les bois , et l'on trouve ensuite un chemin fort étroit laillé en beaucoup d'endroits dans le roc, où une charrette rompue pourrait fermer le passage à une armée ; on a .fait sous un roc escarpé une barrière à hérisson derrière laquelle deux cents hommes bien commandés pourraient en arr réter deux cent mille ^ en sortant de ce détroit, nous découvrîmes à la faveur du soleil couchant la belle vallée de Saveme plantée de toutes sortes d'arbres fruitiers à travers desquels la ville et le magnifique palais de l'évêque de Strasbourg font une très agréable perspective y
BOUS passâmes sur le fossé de la ville dont les porte»étaient fermées , et ceux qui étaient las n'eb furent guère satisfaits , non plus que les superstitieux d'une rencontre qu'ik prirent à mauvais augure; comme nous approchions de la barrière, nous vîmes ouvrir les portes pour laisser sortir une cbarrette sur laquelle était trob ou quatre soldats , ils traversèrent notre cbiemin et s'arrêtèrent sur notre droite à soixante ou quatre-vingt pa» de nous , et. nous vtmes qu'ils jetaient dans une grande- Ibsse dix ou douze corps morts de ceux qui avaient été blessés dix jours auparavant à la bataille d'Ensheim, et quand nous eûmes fait quelques pas , nous trouvâmes des chiens qui criaient d'une manière si pitoyable qu'ils inspiraient la tristesse aux plus enjouës. Nous laissâmes faire aux raisonneurs tous les pronostics qu'ik vdulu*rent faire sur cette rencontre , et nous passâmes jusqu'à Marmunster, oùj, pour nous délasser d'une marche d^ quinze heures , noua trouvâmes nos logemens pris par des gens de Vermandois, contre lesquels nous fùmes^ obligés de mettre la knain au pistolet pour lesl faire sortir ; quand nous y fûmes entrés , aoUs ne trouvâmes ni hôtes ni meubles ^ tous les habitans s'étaient retirés dans l'abbaye, et n'avaient laissé dans leurs maisons qu'un peu de fourrage qui fut consommé en fort peu de temps. Gela nous obligea d'en envoyer chercher ailleurs dès le lendemain ; et ceuï qui voulurent épargner cette fatigue à leurs chevaus en furent demander à V*abbaye où on ea avait fait un magasin par ordre de M. de Turenne. Les gardes ne Voulurent pas permettre qu'on en donnât*, néanmoins, après beaucoup d'instan-ces , ils promirent qu'ils en délivreraient une certaine quantité par escadron *, la chose fut exécutée sans délai, parce que la plupart des chevaux mouraient de faim» On
DB JL*AlimiBft£*BAN BN l6j4' ^9
aj^la itOQt ik inonde pour reoeToir sa eantiaigente y et apris la diàtnbutîon laite^, il se troara cpw novs eûmes eBYÎron quatre «Does de Soin pour chaque dusval , et flsoyennant- cekt on fit dëfetise. d'aller au ^fouirage ; quand cette défense fut publiée y' les yalets s'assemblèrent près de l'abhaye j croyant qu'on, allait leur donner du foin; après avoir inutilement aettcudu, iladirent que puisque M. de Turenne aTait défendu qu'on allât au fourrage , et qu'il avait oommandé qu'cm en délivrât de celui du ^magasin , il fallait qu'au leur eu donnât. On fil ce qu'où put pour les. faioe retirer. ^ on ne put lies chas ser de là.^ oueut beau crier et dimner des coups de bâ« ton y les isoups ne firent que les animer y leaplosbardis esealadèaent l'abbaye , rompirent le. toit dbi magasin et conmienoèrent a jeter du fourrage à.Jeurs camavades qui venaient le recevoir dans la rue ,.les gardes et les arobers qui étaient dedans tirèrent sur cesinsolens et en tuièrent un ;. mais cela ne les rebuta pas , ils se: jetèrent dans le; magasin avec une fureur incroyable^ on. dit que quelques gentilshommes y entrèrent avec les valets , et qu'il y eut des filles et des femmes violée», enfin le désoidre fut si grand que MM. nos conunandans étant accourus et ne pouvant se faire reooonaitre^ ils forent eontraintsde feindre une alame pour retirer les pillards dç l'abbaye. Ils firent crier aux ennemis et scmnec partout à cheval d'une mauièœ si .{fessante que. tout le monde se retira de l'abbaye pour songer à sa ccnservalîon^» Nous sortîmes .incontinent de la. ville ^ et.. nous nous mtmes. en bataille A la portée du canon où .l'on Boustftint jusjqu'à ce qn'on eût réparé la brèiobe, queies valets avaient faite au magasin y etitqu'xm l'eut: mis en état de n'être pas pillé une seconde fois , après quoi on nous fit rentrer dans la ville. MM. .nos brigadiers*
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généraux ne donnèrent pas en cette occasion une estime fort avantageuse de leur expërience; car au lieu de nous faire marcher droit à la garde comme c'est la coutume , ils se contentèrent de nous ranger en escadron» sur la droite d'une colline où elle était posée y et au lieu de faire tête du côté des ennemis , nous nous trouvâmes rangés en sorte que nous leur présentions le flanc. Cette faute fut remarquée avec un peu de mépris, mais cela n'empêcha pas qu'on ne louât leur prudence d'avoir par cette fausse alar me fait adroitement cesser un fort grand désordre. Gomme ce moyen avait bien réussi, ils voulurent s'en servir encore le lendemains pour faire sortir les valets qui étaient entrés une seconde fois dans l'abbaye ; mais ce fut inutilement, lés maîtres sortirent bien de la ville quand on eut sonné à cheval , mais les valets ne voulurent point quitter prise , ils percèrent le^ toits en tant d'endroits qu'il fut impossible de les empêcher d'entrer, et malgré la résistance de ceux qui étaient commandés pour garder le magasin, il fut entièrement pillé. Durant le séjour que nous fîmes à Marmunster , la plupart de nos gentilshommes furent dans le camp de M, de Turenoe qui était retranché près de Marlehein^ mais ms santé ne me permit pas de sortir qu'aux alarmes dont je viens de parler , et pour aller une fois à Saverne consulter mon mal qu'on appréhendait qui ne dégénérât en gangrène ^ je donnai le reste du temps au repos et aux remèdes en attendant la bataille à laquelle on se disposait. Ou. fit courir le bruit deux ou trois jours de suite qu'il y aurait combat le lendemain sans que l'on fît de part ni d'autre aucune démarche pour en venir aux inains. M. de Turenne n'a-^ vait garde d'aller attaquer les ennemis, parce qu'il savait qu'ils étaient plus de trois ou quatre contre un , et
les enoeiiiifl n'entreprenaient rien parce quHU non» croyaient beaucoup plus forts que nous n'étions } ils s'imaginaient que nous aylons vingt-deux ou vingtquatre mille hommes de troupes réglées y et une lettre de M. de Créqui qu'ils avaient surprise leur fit croire qu'il amenait huit mille gentilshommes , et ils voulurent se donner le loisir de reconnaître nos forces.
Mais enfin , le i8 , toutes choses semblèrent se disposer à une grande bataille ^ les plus sages mirent ordre à leurs, affaires ; j'en vis plus de cent se confesser et plusieurs communier, du nombre desquels fut M. deToulongeon, et, après midi, nous sûmes que les ennemis marchaient droit à nous ; nos commandans nous firent avertir de nous tenir prêts à jouer des couteaux , qu'on ferait sonner boute-selle à deux heures du matin , et qu'on toucherait à cheval à quatre heures. Incontinent tout le monde chai^ea de nouveau les armes , et on se coucha le plus tôt que l'on put pour être en état de partir à l'heure qu'on nous avait marquée. J'entendis ce soir-là des personnes sages et qualifiées qui ne me parurent pas fort judicieuses : ils nous dirent que la cavalerie des ennemis était la plus belle qu'on eût jamais vue , que leurs chevaux étaient meilleurs que les nôtres , et que leurs hommes entendaient mieux la guerre que nous, qu'ils marchaient avec une fierté surprenante , que leurs escadrons étaient de beaucoup plus forts que les nôtres y. et que ces grands escadrons étaient toujours assurés de battre les petits , parce . qu'ils les enveloppaient et les ruinaient par les flancs , que les ennemis se raUiaient avec une facilité admirable , et que si nous étions rompus, nous ne pourrions jamais nous rallier*, à tout cela ils ajoutaient qu'ils avaient autrefois vu plusieurs déroutes et que c'était une chose effroyable de se trouver
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en de pareilles occasions. Ces dâsoonvs étaient capables de donner de l'inquiëtude à des gens «qui savaient 'd'ailleurs que les ennemis étaient beaucoup plus forts que nous ; cependant nous ne laissâmes pas de si bien^ dormir que nous n'entendîmes pas«onner le boute-aelle ^ quelques-uns disent qu'on le sonna ^ maîa presque personne ne l'entendit, et 9 après avoir attendu oe signal jusque après les quatre beuresyon fut surpris d'entendre sonner à cheval. Tout le monde courut en diligence à ses clievaux qui n'étaient pas encore sellés $ on bride en désordre , chacun va chercher son commandant, et Pobscurité et la presse étaient si grandes^dans. lee rues qu'on avait peine à se reconnaître^ la plupart furent obligés de sortir de la ville sans leurs chefs, et ]e fus si heureux, qu'étant au^lelà du> faubourg,. je trouvai M. de Bragny, il n'avait presque personne à sa' ^uite ; cependant , sans attendre ceux qui n'étaient pas venus , il nous mena au champ de bataille , et quand nous y fumes rangés, nous reconnûmes qu'il manquait plus de quarante-cinq maîtres en l'escadron, et que de^ vingtcinq gentilshommes du bailliage de Dijon , il n'y en avait que sept^ le rest^ ne pouvant trouver le commandant (à cause de l'obscurké et de l'embarras de ceux qui mardiatent confusément dans les chemins en criant les noms de leurs pi<ovinces pour se rallier) se rangea SOUS' M. de Nogent et ne put nous rejoindre qu'à midi. On avait fait pour ce jour un ordre de bataille dont j'ai perdu la copie*, il me souvient seulemf3iit>que les. trenteneuf escadrons de noblesse qui étaient pour lors en l'armée, étaient divisés comme le jouir de notre arrivée en quatre brigades et que la n6tre devait dtre à l'aile droite. Nous attendions qu'on nous vtnt couduire en- notre poste, quand on vint dire que ML de Turenne était dé-
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eampé déslami'nuit eta'éiait retire; oelte nouvelle surprit ceux qui savent combien une retraite de cette nature est dangereuse, et que quand deux armées sont aussi procbes que nous Tétions des ennemis , celle qui se retire la première abandonne la victoire k l'autre: ce-* pendant la chose était comme on nous Tavait dite , et nous avons depuis admiré la prudence et Tadresse de M. de Turenne qui sut si bien se ménager en cette occasion qu'il n'j perdit pas un homme. Les ennemis, qui avaient desaein rde l'attaquer dans ses retranchemens au point du jour, s'étant avancés et ayant trouvé son camp vide, s'en emparèrent incontinent et ^étachèrent quelques troupes pour observer la contenance de son arrièregarde. Ces troupes vinrent à la portée du canon de Wasseleim , et nous , d'un autre côté , quoique nous fussions assurés dé là retraite de M« de Turenne ^ nous ne laissâmes pas d'avancer du côté du camp qu'il avait quitté, et d'exécuter les ordrev qu'il avait donnés la veille, parce que nous n'en avions point reçu de contraires ; il faisait un brouillard épais qui ne permettait pas de voir de fort loin , et^ soit â dessein , soit par erreur^ MM. nos brigadiers nous conduisirent près de Wasseleim, et l'on envoya même des gentilshommes y prendre du pain. Nous ne savions- pas , ni les ennemis , ni nous , que nous fussions si près les uns des autres^ mais le brouillard étant dissipé, ils virent nos escadrons rangés sur une hauteur en fort bel ordre, mais seuls et éloignés du reste de l'armée ; il* en donnèrent incontinent avis à leurs^ généraux , qui tinrent conseil comme nous l'avona st» depuis , sur ce qu'ils devaient faire de nous^ On dit que M. le duc de Lorraine fut d'avis de détacher dix mille chevaux pour nous attaquer, mais qu'il y eut peu de chefs^ de son ayisj on lui dit que la cavalerie qu'on en^
verrait pour nous charger^ ne pourrait venir à nous que par des dëfilés , et que e^était envoyer des troupes à la boucherie que de les faire passer par des chemins étroits à la vue d'un capitaine aussi habile que M. de Turenne; que quand on serait dans un lieu où on pourrait combattre avec un pareil avantage , dix mille hommes ne suffiraient pas pour combattre huit mille gentilshommes français. M. le duc de Lorraine leur repartit avec mépris que, avec deux mille hommes, il battrait tout Tarrière-ban ; mais ils lui répliquèrent qu'il n'y avait pas apparence qu'un 8;ënéral aussi sage que M. de Turenne eut exposé tant de gens de qualité et ce qu'il y avait de plus considérable dans son armée sans le faire soutenir, qu'il fallait se défier d'un vieux général qui ne nous avait peut-être fait approcher d'eux que pour les attirer dans quelque piège ; leur avis prévalut , et on nous laissa aller sans nous attaquer ; ainsi la bonne opinion qu'ils eurent de la prudence de M. de Turenne et de notre bravoure nous a sauvés en cette occasion où je crois que nous aurions été défaits si on nous eût attaqués. Ce n'est pas que nous ne fussions bien intentionnés , et je crois même que du premier choc nous aurions rompu les ennemis *, mais j'ai vu depuis si peu de discipline parmi nous , que je suis persuadé que nous ne nous fussions jamais ralliés , et que des troupes aussi aguerries que celles à qui nous eussions eu affiiire , nous auraient infailliblement taillés en pièces , après quoi l'armée de M. de Turenne n'étant plus assez forte pour tenir la campagne devant les ennemis , nous eussions peut-être perdu, et Brissac qui manquait de vivres, et toute l'Alsace dont les principales villes n'étaient pas en état de défense. H y a même beaucoup d'apparence que la Lorraine , qui n'attendait que l'arrivée de son prince