‹ Relation de l'ambassade au Kharezm (Khiva) de Riza Qouly KhanChapitre 10 sur 38 · I. Gourgan, en persan, signifie » k pays des loups · texte numérisé non relu

I. Gourgan, en persan, signifie » k pays des loups

Cette assertion confirme la supposition que j'ai émise que les ruines que Ion voit sont celles d'Abiskoun '.

Le 25 (27 avril). Le Beylerbey revint à Esterâbad. 11 me fit rhonneur de venir me voir et il me prodigua les marques de considération. Je lui rendis sa visite le lendemain. Le soir il vint me voir au pavillon de Kulahi Firenguy, puis, à la nuit close, il retourna à son palais.

Le 26 (28 avril). Je passai quelques jours à faire mes préparatifs de voyage et je fis connaître l'intention où j'étais de me remettre en route. Je demandai deux guides, appartenant à la tribu des Gouklan et connaissant bien le pays. Le Beylerbey se mit à rire. « Vous avez, me dit-il, une singulière idée. Vous vous imaginez que les routes du Kharezm ressemblent à celles du Mazanderan. Vous allez parcourir un désert où Ton court plus de dangers que sur une mer orageuse. Il faut marcher pendant quarante jours sans trouver ni eau , ni fourrages , ni trace de culture. Vous ne rencontrerez pas d'abri pour vous reposer, pas d'indications 20ur reconnaître votre route. Il n'y a nulle part ni herbe, ni végétation. Et ce voyage doit s'accomplir au milieu de

I. Âbiskoua ou Absokoun, fondée par Qobad, était le port le plus célèbre de la côte orientale de la mer Caspienne. Mouqadessy (édité par M. de Goeje. Leyde, 1877, p. 358) représente cette ville comme une place forte dont les constructions étaient en briques. On y voyait une grande mosquée bâtie dans le marché. C'était le port commercial de la province de Djourdjan. C'était à Abiskoun que Ton s'embarquait pour se rendre par mer dans la province de Khazer, à Derbcnd, etc.

Nedjaty rapporte, dans son commentaire du Tarikh oui Yeminy, que de son temps Abiskoun fut envahi et détruit par la mer. M. Dorn pense qu'il faut placer Abiskoun près de l'embouchure du Gourgan, non loin de Gumuch Tèpèh. Mouravicf {Voyage à Khiva, Paris, 1823, pages 37-42) remarqua, en effet, de nombreuses ruines s'étendant jusque dans la mer.

M.Melgunof, se fondant sur un passage de Maçoudy (Mouroudj ouz Zeheb, traduction de M. Barbier de Meynard, tome IF, p. '25), où il est dit qu'Abiskoun est à trois journées de marche de Djourdjan, pense que l'emplacement de cette ville doit être cherché dans les environs de Timamzadèh de Kharabi Cheher, à mi-chemin de Guez et de Kurd Mahallèh, dans le bulouk d'Anezan. Dorn, Caspia, St-Pétersbourg, pp. 5, 6 et 7; Melgunof, pp. 62, 63, 1 12, II 3^ 119 et 120.

C'est contre Abiskoun que les Russes dirigèrent leurs expéditions, à la fin du 11* et au commencement du x* siècle.

peuplades adonnées au meurtre, sanguinaires, féroces et vindicatives. »

Vers. — « Elles sont innombrables comme le peuple de Gog, on ne peut pas plus les dénombrer que les hordes de Magog. »

Comment les Gcuklan oseraient - ils traverser le territoire des Yomout? Depuis longtemps, ces deux tribus sont divisées par une profonde inimitié. Alors un guide Yomout? Mais, dans ce cas, il faut qu*il ne soit point un Uzbek mais un ghoul ' pour pouvoir traverser le territoire des Turkomans.

En outre, les chameaux ne peuvent fouler ce sol quà la seule condition que le chamelier appartienne à la tribu dont on traverse le territoire. Ces gens ne reconnaissent Tautorité de personne. Il faut se plier à leur volonté et se conduire selon leur bon plaisir. 11 vous est, de plus, indispensable de connaître le nombre exact de tous ceux qui vous accompagneront maîtres ou subordonnés, afin de régler leur subsistance en vivres et en eau. Il faut tout emporter d'Esterâbad, la farine, le biscuit et tout ce dont on a besoin en fait de conserves au vinaigre et de légumes secs. 11 n'y a que la viande dont on ne doive pas s'approvisionner.

« Vous devez supposer qu'Esterâbad est un port de mer, que le désert des Turkomans est TOcéan, les chameliers Yomout les gens de Téquipage, et que le Kharezm est Calcutta, l'Egypte ou TEurope, et que vous ne pouvez relâcher avant d'être arrivé à votre but. L'eau est ce qui vous est le plus nécessaire. 11 faut en emporter une quantité plus que suffisante pour donner à boire à vos compagnons de route et abreuver vos chevaux; sans cette précaution, vous courrez risque de la vie. >»

I. Les ghouls sont des démons, des ogres qui ont la faculté de se rendre invisibles. Us se tiennent dans les déserts, dans les ruines, dans les environs des cimetières et se nourrissent de cadavres ou de la chair des voyageurs qu'ils réussissent à égarer.

Vers. - € Telle est la route, sois homme et parcours-la. »

Je répondis : Les sages ont dit :

Vers. — € Si le rang suprême est au fond de la gueule du lion, précipite-toi dans cette gueule et cherches-y la grandeur, les plaisirs, les richesses et les dignités. (Ou tu les trouveras), ou bien tu verras en homme de cœur la mort face à face. »

Le 27 (29 avril). Nous restâmes ce jour dans la demeure qui nous avait été assignée, occupés de nos préparatifs de voyage, je déliai ma bourse et j'envoyai mes serviteurs au caravansérail et au bazar. Je fis tout d'abord acheter à tout prix quelques peaux de cuir de Russie ; puis, ayant fait venir un sellier, je fis tailler et coudre de grandes outres. J'en fis acheter de petites. On porta du blé au moulin pour le convertir en farine; ensuite, on en fabriqua du biscuit. Un tailleur que je fis quérir confectionna quelques djubbèhs en châle de Kachmir. J'achetai également des qabas et des djubbèhs brochés d'or et en drap pour les donner en présent aux notables des tribus que nous rencontrerions sur notre route. Je fis encore l'acquisition de châles du Kerman à fond rouge et à fond jaune et je fis provision de verroteries et d'objets de mercerie. Une caravane de Khiva arriva sur ces entrefaites. Parmi ceux qui la composaient se trouvaient des gens de Khoqand et de Khiva qui se proposaient de faire le pèlerinage de la Mekke. Je fis venir les chameliers qui étaient des Turkomans Yomout établis dans les environs de Khiva, et je leur demandai le prix auquel ils consentiraient à nous louer leurs chameaux. Us s'aperçurent de suite que les Khiviens et les marchands qui nous accompagnaient avaient, ainsi que nous-mêmes, le plus grand besoin de leurs services. Us ne se firent donc pas faute de demander un prix élevé pour le louage de chaque chameau. A force de promesses et de menaces et en faisant briller à leurs yeux Tespérancc d'une gratification en argent, nous finîmes par les

déterminer à nous louer chaque chameau pour la somme de trois toumans. Nous avions besoin de vingt chameaux pour porter notre eau, nos vivres et nos bagages. Nous acquittâmes par avance le prix convenu et nous fûmes délivrés de ce souci. Mais, ils nous objectèrent alors qu'ils venaient seulement d'arriver et qu'ils avaient des affaires à traiter. « Nous ne pourrons nous mettre en marche, nous dirent-ils, que le dix du mois de Redjeb. Nos chameaux sont exténués de fatigue, et ils n'ont la force ni de marcher, ni de porter des fardeaux. ■ Toute insistance eût été inutile. Je consentis donc à ce retard et je fis continuer les préparatifs nécessaires à la traversée du désert.

Le 28 (3o avril). On reçut la nouvelle qu'un Khilaat (vêtement d'honneur) envoyé de Téhéran au Beylerbey à l'occasion de la fête du Norouz, allait arriver. Le Beylerbey prit toutes les dispositions nécessaires pour aller le recevoir hors de la ville. Quant à moi, j'envoyai chercher les Khans des Turkomans Yomout. Je préparai ma demeure pour les recevoir et je les entretins de la puissance de la Perse et de son organisation. Je fis disparaître de leur esprit leurs idées chimériques des temps passés, et leurs opinions erronées sur l'affaiblissement et l'impuissance du gouvernement persan. Je remplis leur cœur de crainte en leur donnant des preuves matérielles et morales, et en leur faisant des démonstrations pleines de force et de vigueur. Ils me quittèrent, partagés entre la frayeur et l'espérance, et ils prirent le parti de faire leur soumission.

Mirza Ismayl Khan Noury qui remplissait sur la frontière les fonctions de rapporteur et d'agent politique était venu me faire visite. 11 me pria d'aller le soir dîner chez lui. J'accédai à sa prière et je pris congé de lui après avoir été comblé de marques d'honneur et d'affectueuse considération. Les ferrach du Beylerbey qui m'accompagnaient avaient pris le mot d'ordre. Les factionnaires nous ouvrirent la porte de la ville et je rentrai chez moi pour m'y livrer au repos.

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Le 29 (1^' mai). Dès le matin un sombre nuage s'éleva et revêtit le ciel inclément d'une robe noire.

La pluie tomba d'abord à gouttes pressées, puis à torrents. Ma vue s'étendait sur la montagne et sur la plaine ; sous mon balcon je voyais mon jardin et ses orangers. Leur odeur printanière pénétrait mes sens et la couleur verte des feuilles lavées par la pluie réjouissait mes yeux. On a dit :

Distique. — < Trois choses font disparaître la tristesse du cœur : la vue de l'eau, celle de la verdure et celle d'un joli visage. »

Toute la journée, les nuages, comme mes yeux, versèrent des torrents de larmes, et le sein des nuages déchiré par la foudre était, comme le mien, enflammé et brûlé. Le nuage voulait rivaliser avec mes yeux et l'éclair désirait être à l'unisson de mon cœur. Les lueurs de celui-ci embrasaient le monde, les larmes de celui-là ne cessaient de couler. On aurait dit que le tonnerre, semblable à un rebab ', gémissait comme Raad, séparé de Rebab, ou qu'il exhalait des plaintes comme Saad, éloigné d'Esma. Le nuage était pareil à un ferrach attaché au service royal qui arrose la route sur le passage du souverain ; le tonnerre était semblable aux canons du roi qui donnent aux officiers de la cour le signal de monter à cheval. Le jardin de Bedi ouz Zeman présentait, en vérité, un agrément merveilleux. Le pavillon de plaisance était d'une grande hauteur et les branches des orangers atteignaient le balcon de l'étage supé-

1. Le rebab est une espèce de viole à deux ou trois cordes, se composant d'un chassis en bois couvert d*une feuille de parchemin et soutenu par une tringle en fer. Les cordes de l'instrument, ainsi que celles de Tarchct, sont en crins de cheval. Le rebab soutient la voix du chanteur ou de celui qui déclame des vers. On en trouve une description détaillée dans le mémoire de M. Villoteau^ inséré dans la description de l'Egypte, et dans l'ouvrage de M. E.W. Lanc, a The modem Egyptiansn. Londres, i836, lome II, pages 74-75.

Rebab est la forme arabisée du nom persan Revavèh .

rieur. On aurait dit que des arbres étaient plantés dans le salon et que les orangers nous tenaient compagnie.

Vers. — « La verdure des feuilles relevait l'éclat des oranges; elles brillaient comme des tulipes vermeilles au milieu d'une pelouse. Les arbres semblaient être des mines d'émeraudes et de cornalines. Les émeraudes se trouvaient à la base et les cornalines au sommet. »

Le i^^ du mois de Redjeb (2 mai). La perspective des fatigues et des privations que nous aurions à supporter sur la route du Kharezm, l'élévation de la température dans la saison où nous nous trouvions me déterminèrent, après réflexion, à faire faire une litière pour le cas où Tun de nous serait accablé de fatigue, saisi par la fièvre ou en proie à la maladie. Je me décidai à prendre cette mesure de précaution. Je fis venir un menuisier et je lui commandai une litière qui fut à la fois grande et solide. Je fis faire la housse qui devait la couvrir et on désigna un chameau pour la porter.

Le Beylerbey qui avait fait ce voyage et qui en avait supporté toutes les épreuves donna son approbation à cette mesure et il insista pour qu'elle fût mise à exécution.

Le 2 Redjeb (3 mai). Quelques ulémas vinrent me faire visite. Ils me remirent une liste comprenant les noms des individus d'Esterâbad et autres localités qui étaient captifs à Khiva De pauvres gens dont les parents étaient esclaves dans le Kharezm me supplièrent de leur permettre de m'accompagner. J'agréai leurs prières pour attirer leurs vœux sur le Gouvernement du Roi.

Je leur dis que, lorsque nous partirions, ils monteraient sur les chameaux chargés de porter les bagages et que, pendant le voyage, on ne leur refuserait ni Teau ni le pain.

Le 3 Redjeb (4 mai). Je montai à cheval et j'allai me promener dans les environs de la ville. On travaillait avec ardeur à reconstruire le château et les fortifications qui étaient tombées

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en ruines. Un fonctionnaire, délégué par le Beylerbey, surveillait les travaux. Je m'assurai que Ton dépensait les sommes assignées et je me rendis compte de tout ce qui se faisait. Les habitants d'Esterâbad me parlèrent de la conduite de leurs anciens gouverneurs et j'acquis la certitude que la province d'Esterâbad n'avait jamais joui d'une sécurité et d une prospérité plus grandes.

Le 4 Redjeb (5 mai). Nous apprîmes que Dja'fer Qouly Khan Emiri Pentchèh (commandant un corps de cinq mille hommes) avait reçu Tordre d'agir sur les frontières d'Esterâbad avec un corps de troupes royales. Cette nouvelle jeta les Khans Turkcmans dans le trouble et l'inquiétude. Je tâchai, ainsi que l'exigeaient les circonstances, de les rassurer par des paroles sensées, et je leur inspirai tour à tour des sentiments de crainte et d'espérance en leur traçant le tableau des forces militaires de la Perse et de son organisation administrative.

Le 5 (6 mai). On reçut une dépêche de Hassan KhanTurkoman surnommé Hassaii Tchoughan '. 11 avait été chargé par le Beylerbey d'Esterâbad de demander le rapatriement des habitants du Mazanderan que les Turkomans avaient enlevés sur les bords de la mer Caspienne. 11 faisait savoir qu'il avait délivré une partie des prisonniers et qu'il ne tarderait pas à obtenir la liberté de ceux qui restaient et à les ramener.

Le Beylerbey fit, de son côté, ses préparatifs pour entreprendre une expédition; il convoqua les milices de la province et leur donna ordre de répondre à l'appel de leur officiers et de se réunir à Siâh Bâlà *. Ces dispositions donnèrent matière à toutes sortes de réflexions de la part du peuple. Le Beylerbey sortit de la ville pour aller s'établir dans les environs.

Le 6 Redjeb (7 mai). J'engageai mon compagnon de voyage,

1. Tchoughan est le nom d'une des subdivisions des Yar Aly, fraction de la tribu Yomout des Djafer Bay.

2. Siâh Bâlâ ou Qalèhi Siâh Bâlâ est un village du bulouk d*Esterâbad Roustaq, au nord-est de la ville d'Esterâbad. Il est situé à un fcrseng de la frontière de la steppe habitée par les Turkomans Yomout. (Melgunof. p. 109.)

renvoyé du Khan de Kharezm, à partir et à aller camper sur les bords de la rivière de Gourgan, pour ôter aux chameliers Yomout de Khiva tout prétexte de retard, afin que nous pussions être prêts à nous mettre en marche le dix de Redjeb. Ata Niaz Mahrem adopta le parti que je lui suggérais et il se dirigea vers la rivière de Gourgan avec les gens de sa suite.

Le 7 Redjeb (8 mai). Je complétai mes préparatifs de voyage; mon départ fut irrévocablement fixé. J'écrivis une dépêche aux ministres; je la remis à Mirza Ismayl Khan, agent politique à Esterâbad pour qu'il expédiât un courrier à Téhéran et que les ministres fussent instruits des motifs qui avaient retardé mon voyage.

Le 8 Redjeb (9 mai). A Taube du jour, je fis partir d'Esterâbad pour la rivière de Gourgan mes serviteurs et mes bagages. Je me mis moi-même en route quelque temps après, en compagnie de Qara Khan Ata Bay dont la tribu et la famille résidaient sur les bords du Gourgan. Nous arrivâmes à Siâh Bala où nous trouvâmes le camp et les tentes du Beylerbey d' Esterâbad. 11 nous reçut avec la plus grande cordialité et désigna^ pour nous accompagner et nous servir de guide, Kouktchèh Bay, de la tribu de Djafer Bay. Nous abordâmes dans notre conversation toutes sortes de sujets. Le Beylerbey me donna tous les renseignements utiles et me fit toutes les recommandations nécessaires pour le voyage de Khiva. De mon côté, je lui communiquai en détail tout ce que j'avais appris sur Esterâbad et sur les Turkomans.

Je pris congé du Beylerbey et je me dirigeai sur le Gourgan. J'arrivai, un peu avant le coucher du soleil, à la tente de Qara Khan. Qouly Khan Aq et quelques Turkomans notables s'étaient portés à ma rencontre.

Le 9 Redjeb (10 mai). Nous nous établîmes sous nos tentes et nos pavillons sur la rive du Gourgan. Les femmes et les enfants de la tribu vinrent, selon leur habitude, deux ou trois fois par jour, de leur campement à la rivière pour s'y baigner, s'y livrera mille ébats et y prendre le plaisir de la natation.

Ce qui nous étonna le plus, fut de voir des enfants de six à sept ans se jeter dans les flots agités de la rivière, de la rive élevée de six à sept coudées, lis nageaient comme des canards.

Incident. Un de mes domestiques natif de Chiraz, nommé Feth oullah, s'imagina pouvoir faire ce que faisaient ces femmes, ces enfants et ces jeunes gens sautant dans la rivière et y prenant leurs ébats comme des oiseaux aquatiques. Cette rivière, se dit-il, ne doit point être profonde et le courant n'est assurément point assez fort pour m'entraîner. Je sommeillais; il profita de cette circonstance pour se rendre sur le bord de la rivière et se jeter dans Teau. Ses pieds ne touchèrent pas le fond y il revint à la surface et le courant se mit à le faire rouler sur lui-même et à Fentraîner.

Les enfants qui étaient sur la rive et qui se disposaient à nager, aperçurent une outre gonflée d'air qui suivait le fil de Teau. Ils voulurent s'en emparer; ils s'élancèrentet ils étendaient les mains pour s'en emparer, quand Feth oullah , voulant échapper à la mort, saisit Tun d'eux et l'étreignit vigoureusement. Tous deux disparurent sous les flots. Les enfants, témoins de ce spectacle , se mirent à pousser de grands cris- Des Turkomans accoururent aussitôt et se précipitèrent tout habillés dans la rivière. Deux ou trois d'entre eux saisirent par un effort commun et ramenèrent sur la rive ces deux jeunes gens qui se noyaient. On suspendit Feth oullah par les pieds, la tête en bas. Il rendit l'eau qu'il avait avalée et qui représentait la contenance d'une petite outre. Il tomba ensuite sur le sol privé de connaissance et comme mort. Nous passâmes un jour et une nuit à lui administrer des médicaments, jusqu'à ce qu'il eut recouvré le sentiment. Après cet accident, il se garda bien de retourner sur le bord de la rivière.

La rivière du Gourgan.

Cette rivière emprunte son nom à la province de Gourgan qu'elle traverse. C'est un cours d'eau considérable dont la largeur, dans les endroits que Ton traverse à gué, est de quinze à vingt coudées. Elle prend sa source dans le pays occupé par les Gouklans et se jette dans la partie de la mer Caspienne que l'on appelle mer d'Esterâbad. Cette mer porte aussi les noms de mer du Guilan et mer d'Esterâbad. Pendant Thiver, on traverse le Gourgan au moyen de radeaux, d'outrés ou sur des bateaux grands et petits. Pendant Tété, un cheval peut le franchir à la nage. On a vu, dans cette rivière, d'énormes poissons. Au printemps, son volume devient si considérable, que l'eau s'élève de plus de six coudées au-dessus des berges, et elle inonde les terrains plats '. Le terrain de la plaine de

I. Le fleuve de Gourgan prend sa source dans les montagnes du Mazanderan, dans la vallée de Chehereki nao, traverse la plaine de Sulthan Douin, la province de Gourgan et se jette dans la mer Caspienne.

Une petite partie seulement de ses eaux est employée pour les besoins de l'agriculture. Le reste n*est d'aucun profit. Ce fleuve a une grande profondeur : ses bords sont marécageux et cette particularité en rend le passage très-diâicile. 11 ne se passe point de jour sans qu'un homme ne s'y noie. La longueur du cours du Gourgan est de cinquante fiersengs. » — Nou\het oui qouloub, page 284.

a Le Gourgan prend sa source à Guerm Tchechmèh (source chaude) dans TElbourz, non loin de Chah âbad et de Semoulgan, et se jette dans la mer Caspienne, près de Taoul de Gumuch tèpèh, à six fersengs au sud de l'embouchure de l'Etrek. Le cours du Gourgan a une longueur de vingt-huit fersengs ; ses bords sont assez escarpés; le lit du fleuve est argileux et vaseux, ce qui donne une couleur jaunâtre à ses eaux. Le Gourgan est assez profond dans maint endroit pour qu'on ne puisse pas le passer à gué, et pendant la saison des pluies^ son volume d'eau est, en général, assez considérable. Près de son embouchure, le Gourgan forme un marécage dont les bords sont très-plats. Lesaflluents du fleuve sont : à droite, le Karesly, dans la vallée de Cheherek, le Tchilguessy qui vient du mont Nilèhkouh, reçoit le Qarasou et se réunit au Gourgan à un ferseng de Goumbedi-Qabous ; le Guerm roud, qui traverse une gorge de TElbourz, reçoit quelques petits cours d'eau et se jette dans le Gourgan à l'ouest de Goumbedi-Qabous, l'Âbi-Khour et trois fersengs plus haut le Sary Sou. Les afliuents de la rive gauche sont : le QaraouMchay ou Echek Sou, et le Dougouloum qui traverse la vallée deChâhrek.»

a Le long de la rive droite du Gourgan, se trouvait autrefois un mur appelé Kizil-alan, qui commençait au mont Poucht i Kemer, à quatre fersengs de la source du Gourgan,

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Gourgan est des plus fertiles. En raison de Tabondancc de Teau, de la bonne qualité du sol qui se prêterait à toutes les cultures, les récoltes pourraient être d'une extrême abondance; mais les Turkomans ne sèment que la quantité de céréales nécessaire à leur subsistance. Si des cultivateurs étaient fixés dans cette contrée, elle produirait de quoi nourrir un royaume '.

près de Taoul des Qara-Balqan, longeait le fleuve jusqu'à son embouchure et s'avançait même à une certaine distance dans la mer. Ce mur, construit en briques, a disparu aujourd'hui, son emplacement est indiqué par une série de petits monticules dont quelques-uns s'élèvent jusqu'à huit ou dix pieds au-dessus du sol. Ces monticules ou qourgan, qui présentent l'aspect de petites redoutes carrées, sont distants de quarante minutes l'un de l'autre et mesurent en général cent cinquante pas de long. Plus loin, on trouve les traces d'un autre mur parallèle au premier; la route passe entre les débris de ce second mur. Selon la tradition, ces murs furent construits du temps d'Alexandre pour protéger le pays contre les Alains. De même, la légende attribue tantôt à Alexandre, tantôt à l'ancien Djordjan, les travaux d'irrigation dont on rencontre les vestiges sur les deux rives du Gourgan. » (Melgunof, /. c, pp. 80-81.

I. Djourdjan. La capitale de cette province, située dans le quatrième climat, a été rebâtie par le petit-fils du prince Seldjoukide Melik Chah. Son mur d'enceinte a mille pas de circuit. La température est celle des climats chauds. L'eau que l'on boit a déjà servi à arroser les terres cultivées mais la proximité des montagnes permet d'en faire venir de la neige pendant les grandes chaleurs. Les produits du Djourdjan sont le blé, le coton et la soie. Les fruits sont le raisin, le jujube et les dattes. On y récolte du sésame d'excellente qualité. Le sol y est si bon qu'un arbre d'un an y est plus fort et plus vigoureux que ceux qui, dans d'autres pays, sont plantés depuis deux ans. Les habitants sont Chntes et ils se font distinguer par la générosité de leur caractère. Dans les premiers temps de l'Islamisme, la population était fort nombreuse; mais, sous la dynastie des princes Bouides, la guerre éclata dans la ville et la population fut notablement diminuée. Lors de l'invasion des Mogols, il y eut un massacre général des habitants et la ville est encore en ruines On n'y voit que peu d'habitants.

Le roi Sassanide Firouz fit construire une muraille d'une longueur de cinquante fersengs pour mettre le pays à l'abri des incursions des Touraniens (Turkomans).

Parmi les tombeaux des saints personnages, on remarque celui de l'Imam Djafer Essadiq, que le salut soit sur lui ! Il est connu sous le nom de Gouri Sourkh (le tombeau rouge). On voit là deux meules dont chacune a une épaisseur de vingt coudées et un diamètre de trente coudées. — Nou^het oui Qouloub, page 42 1 .

Aboul Farad) Qpudamah (337-948) mentionne cette muraille dans son ouvrage qui a pour titre : <& Sana'at oui Kitabèh ». Les Turks, dit-il, sortaient de leur désert et pénétraient dans le Djourdjan. Les habitants de cette province élevèrent une muraille de briques pour se mettre à l'abri de leurs incursions. Mais les Turks finirent par être vainqueurs et un de leurs chefs, nommé Soi, s'empara du pays qui fut ensuite conquis par les Musulmans.

« Sur la frontière du Gourgan, dit Sa'id el Djourdjany, on a élevé une muraille de briques cuites, qui s'étend depuis le sommet de la montagne d'Aly âbad jusqu'à Siavechek et Abisgoun. Chacune des briques qui ont servi à cette construction pèse trente ou

Du temps de Sultan Mahmoud et de Sultan Messoud, princes de la dynastie des Gaznévides, la richesse et la densité de la population du Djourdan étaient devenues proverbiales. Plus tard, TEmir Qabous, fils de Vechmguir, et ses descendants gouvernèrent le Djourdjan d'une manière indépendante. La coupole qui recouvre le tombeau de Qabous existe encore aujourd'hui dans le désert des Turkomans ; elle est intacte et elle a toutes les apparences de la plus grande solidité.

Ce tombeau a été construit, il y a près de six cents ans, par Menoutcheher, fils de Qabous.

La tribu des Turkomans Ata Bay dont Qara Khan est le chef est fixée sur les bords du Gourgan. Celle des Djafer Bay est établie sur les bords de la mer d'Esterâbad '.

quarante mans.» Ce mur, au dire de Tauteur, s'étendrait à travers le désert jusqu'à Serakhs. Les habitants lui donnent le nom de Bakhtiar. — Messalik oui Memalik, manuscrit de ma collection, f* 78.

I Je crois devoir donner ici, d'après M. Melgunof, quelques détails sur les Turkomans des bords du Gourgan.

La tribu Yomout des Djafer bay se divise en Yar Aly et Nour Aly.

Les Yar Aly se composent des branches suivantes: Ouniouk Taumadj, 25o tentes; Ery Toumadj, 140 tentes; Tchoughan, 85 tentes; Fourkhas, 1 10 tentes; Aryq, 100 tentes; Kal, 45 tentes; Qpus Aly, 46 tentes; Qizil, 90 tentes; Saqally ou Aryq Saqally, 90 tentes.

Les principaux lieux de campement des Yar Aly sont Qara Senguer et Gumuch Tèpèh aux environs du Gourgan.

Les Nour Aly comprennent les branches suivantes : Kara, 220 tentes; Qir, 60 tentes; Qourt ou Qpurt thayfèh, 60 tentes; Qareiidjik ou Qaradjèh, 200 tentes; Pan ou Pan Koutouk, i5o tentes; Igdir Koutchek, 25o tentes; Keltèh, 170 tentes. Lesaouls ou résidences des Nour Aly sont : Khodja Nefes, Gumuch Tèpèh et Hassan Qpuly sur les bords de TEtrek. Les Yomout de la tribu Ogourtch Aly se divisent en Aq et en Ata bay. Ils vivent sur la rive droite du Gourgan. Les Aq se composent des Ouzoun Aq avec 320 tentes et des Qisqah Aq avec 280 tentes. Les Ata bay se subdivisent en Sahanèh, 100 tentes; les Saqy, yb tentes; les Yanpey, 40 tentes; les Mohammed Oulouk 170 tentes; les Saridjly, 40 tentes; Qaza, 45 tentes; Qaza Halgah, i5o tentes ;Dauguendjèh, 80 tentes; Taana, 200 tentes; Qandjermèh, 80 tentes; Qpullar, 20 tentes Qaradachlou, 20 tentes.

Tchouny, fils de Yomout, est considéré comme étant la souche des Ata bay.

DE L AMBASSADE AU KHAREZM DQ

La mer d'Esterâbad plus connue sous le nom de Bahri Kha^er

ou mer Caspienne.

La mer Caspienne est désignée ^ous le nom des différents pays qui se trouvent sur ses bords. Elle porte ceux de mer du Guiian^ du Thabarestan, du Gourgan, deBab oui Ebwab (Derbend), de Khazer et de Qouizoum. Cette dernière dénomination est erronée. Sa longueur, de TOrient à TOccident, est de deux cent soixante fersengs et sa largeur de deux cents. Elle reçoit les eaux d'un grand nombre de fleuves qui viennent se décharger dans son sein. Je citerai le Gourgan, le Volga et TAraxe. Cette mer n'ayant aucune communication avec le grand Océan, le flux et le reflux ne s y font pas sentir. Ses flots sont toujours agités et bouleversés. Les pays du Kharezm et de Saqsin sont situés à l'orient de cette mer. Au nord, se trouve le désert de Khazer, à l'occident le Chirvan, au sud le

Guilan , le Mazanderan et la province d'Esterâbad. Ses rives sont fréquentées par des tribus turkomanes. On affirme que cette mer renferme deux cents îles. Abiskoun était l'une d'elles, mais elle est, aujourd'hui, couverte par les eaux.

Le 10 de Redjeb (i i mai). Nous quittâmes la rive du Gourgan et nous nous mîmes en route en implorant l'assistance de Dieu. Après avoir parcouru deux ou trois fersengs, nous arrivâmes à Aq Qalèh, aujourd'hui en ruines et qui fut la résidence des Qadjars '•

Aq Qalèh fut autrefois une ville florissante où s'étaient fixés les Qadjars, tribu qui anciennement émigra duTurkestan en Perse. Ils se divisèrent dans cette ville en deux partis : les Achagha

I. Aq Qalèh est entouré de buttes et de monticules de terre qui sont certainement les restes de fortifications et de villages ; mais les plantes et une végétation abondante ont remplacé la population. Aq Qalèh semble avoir été une solide place forte de forme carrée. Les amas de terre et de briques permettent de se représenter la ligne des murailles et des bastions. — Fraser, Travels, etc., page 620.

6o RELATION

bach et les Yokharou bach '. II ne reste que peu de vestiges de cette place forte; cependant on peut, grâce à des indices certains et en procédant par inductions, distinguer les ruines d'une porte, l'emplacement de plusieurs grands édifices et reconnaître une chaussée, une écurie , un vaste édifice et le bazar. Cette ville était bâtie dans une heureuse situation , à peu de distance du Gourgan.

Nous traversâmes Aq Qalèh et nous arrivâmes sur le bord du Gourgan, à Tendroit où nous devions le traverser. Le bonheur qui préside aux destinées du Roi nous permit de franchir la rivière à gué et, arrivés sur la rive opposée, nous rendîmes grâces à Dieu et nous lui offrîmes les témoignages de notre reconnaissance. Nous fîmes halte pour attendre que les bagages, les gens de notre suite, les pauvres gens qui nous accompagnaient et les pèlerins de Khoqand eussent traversé le fleuve sains et saufs. Notre caravane se composait de plus de deux cents personnes, cavaliers, piétons ou gens montés sur des chameaux. Nous nous arrêtâmes après avoir franchi un ferseng au-delà du Gourgan.

Le II Redjeb (12 mai). Nous congédiâmes les Khans Turkomans, qui nous avaient accompagnés au-delà du fleuve. Pour reconnaître les services qu'ils nous avaient rendus, je leur fis cadeau de robes tissées d'or.

Hassan Tchoughan vint me trouver en compagnie de Qouly Khan et d'une troupe de Turkomans. Ils passèrent tous la nuit dans notre campement, et, le lendemain matin, ils continuèrent leur route vers le but de leur voyage.

Le Qazhy des Turkomans, qui prétendait descendre des Mogols et appartenir à la famille de Djenguiz Khan, nous fit aussi ses adieux et retourna au campement de sa tribu.

Nous nous enfonçâmes alors dans l'immensité du désert. Nous tournions le dos aux montagnes d'Esterâbad; le lendemain, nous les perdîmes de vue. Nous marchions vers le Nord,

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