‹ Relation de l'ambassade au Kharezm (Khiva) de Riza Qouly KhanChapitre 12 sur 38 · La statue ou Tidole du roi · texte numérisé non relu

La statue ou Tidole du roi

a Le 2, à la pointe du jour, on arriva au fort ruiné de Chah Senem ; ce furent les dernières ruines qu'on rencontra sur cette route Le fort de Chah Senem était à notre

droite; nous nous en approchâmes pour Texaminer; il est bâti sur un monticule sablonneux; on voit encore dans l'intérieur quelques traces d'habitations. Ce lieu est célèbre par un événement connu de toute l'Asie, et qui est devenu le sujet des chants et des contes des peuples de l'Orient. Chah Sanem, fille d'un puissant seigneur, était d'une beauté saisissante. Gharib s'éprit de ses charmes; pour éprouver son amour, Chah Sanem lui ordonna de parcourir le monde pendant sept ans. Il revint à Tépoquc qui lui avait été fixée, au moment où l'on célébrait les fêtes des noces de Chah Sanem avec un puissant seigneur. Gharib se fait reconnaître par ses chants et épouse son amante. Mouravicv. » Voyage en Turcomanie et à Khivafait en 181 g et 1820. Paris, 1823, pages 198-199.

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en Russie. Les Khiviens la suivent après avoir fait provision de vivres et d'eau.

Pendant la nuit, un vent violent souleva et fit retomber sur nous des tourbillons de la poussière et du sable de la plaine. Les cordes de nos tentes furent rompues, les mâts qui les soutenaient brisés, nos lampes éteintes. Je demandai le nom de cette plaine. On me répondit qu'elle s appelait Saqar Tchèkèh. C'est juste, répondis-je , car dans Tenfer (saqar), on ne doit pas se trouver mieux.

Le 27 (28 mai). L'excessive chaleur, le grand nombre de gens que j'avais à ma suite, et l'obligation où j'étais de leur fournir de l'eau, avaient épuisé ma provision. L'envoyé du Khan de Khiva, instruit de ma détresse, me fit cadeau d'une cruche d'eau du Gourgan qu'il tenait en réserve. Ce présent me fut aussi agréable que si l'on m'avait donné l'empire du monde. Après une longue traite, nous arrivâmes à une station appelée Ouchaq Qouyoussy. Nous y trouvâmes de l'eau douce et nous en rendîmes grâces à Dieu.

Le 28 (29 mai) . Nous arrivâmes à une localité nommée Ay rtam et, comme dans les autres stations, nous dûmes nous contenter de pain sec et de sikendjebin '. Non loin de cette station, mon cheval arabe épuisé de fatigue resta en arrière. Le palefrenier qui le conduisait s'égara dans le désert. J'envoyai à sa recherche un Turkoman nommé Aly Bay auquel je confiai un vase rempli d'eau douce. Il retrouva mon palefrenier au moment où il allait rendre le dernier soupir. Il le fit boire et le ramena avec mon cheval à la station de Qara Qoulaq. Je fis cadeau à ce Turkoman d'un qaba tissé d'or et d'un châle du Kerman.

Le 29 (3o mai). On nous donna la bonne nouvelle que nous arrivions à la limite des terres cultivées du Kharezm; qu'un canal dérivé du Djihoun traversait ce territoire et qu'une tribu

I. Sikendjebin est la forme arabisée du mot persan sirkenguebin qui désigne une espèce de sirop composé d*eau, de vinaigre et de miel.

yO RELATION

turkomane en occupait les bords. Nous devions nous procurer là tout ce dont nous avions besoin.

En arrivant à cet endroit nommé Pey Chaqry, nous vîmes un canal dont le lit était à sec. Il nous sembla évident qu'on en avait détourné les eaux; nous aperçûmes quelques tentes, mais nous ne pûmes y trouver ce que nous désirions. Les Turkomans nous présentèrent comme régal, et pour nous faire honneur, une écuelle pleine de lait de chamelle caillé. Ils n avaient jamais vu de qalian avec un long tuyau flexible. Ils furent tout étonnés en le voyant et ils se disaient les uns aux autres : « C'est un serpent! > (Ilan dur). Les femmes et les enfants de cette tribu vinrent en foule pour visiter nos tentes et notre campement. Nous ne nous opposâmes point à leur curiosité. Nous leur donnâmes à chacun un chahy blanc; ils Facceptèrent et s'éloignèrent.

Le dernier jour du mois de Redjeb (3i mai), nous arrivâmes à la partie cultivée de Khi va. Nous aperçûmes de loin de nombreux cours d'eau et une grande quantité d'arbres, parmi lesquels il y avait beaucoup de peupliers. Je demandai le nom du lieu où nous nous trouvions. On me répondit qu'il s'appelait Qara Qoulaq et qu'en cet endroit commençaient les terres cultivées.

Vers. — « Après avoir traversé la mer, le vaisseau a enfin abordé le rivage. >

Ata Niaz Malirem avait pris les devants pour faire préparer un logis pour moi et pour lui. 11 expédia des gens qui se portèrent à ma rencontre et me conduisirent à une maison spacieuse et agréable. A Tintérieur, se trouvait un bassin d'une grande profondeur dont les bords étaient entourés et ombragés par de grands ormes et quelques saules. En face du corps de logis, s'étendait un vaste jardin dessiné selon toutes les règles de l'art. Il était coupé par des allées bien tracées. Le propriétaire de cette maison était un Turkoman Yomout nommé

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Molla Pir Nefes; c'était un homme d'un caractère généreux et hospitalier. Il fit apporter et étendre devant nous un sofra (nappe) sur laquelle on mit des pains. Nous en brisâmes un morceau et attendîmes. On ne tarda pas à nous servir du babeurre aigre, du lait caillé, de la viande rôtie, une outarde et d'autres mets que l'on avait préparés. Nous passâmes tranquillement la nuit dans cette maison et, le lendemain, nous nous remîmes en marche.

Le i*^ Chaaban (i®*" Juin). Je rencontrai sur notre route Youssouf Djan Aga, un des personnages les plus distingués de la cour, qui sur Tordre du Khan s'était, avec une troupe de cavaliers, porté au devant de nous. Il s'informa de l'état de ma santé, me combla de marques d'honneur et m'annonça qu'il devait m'accompagner en qualité de mihmandar.

Nous approchions d'une maison et d'un jardin ; il prit les devants et, quand j'arrivai à la porte de ce jardin, je le trouvai debout sur le seuil. Il paraissait confus; il se confondit en excuses sur la manière dont il me recevait. A peine étionsnous descendus de cheval que l'on nous présenta du sucre de Russie et du thé apportés de la ville, des fruits secs et des fruits, les uns mûrs et les autres verts, cueillis dans le jardin.

Nous nous livrâmes au plaisir de la conversation et j'appris que le Khan avait quitté sa capitale depuis une semaine pour diriger une expédition contre Merv et que je serais privé de l'honneur d'être bientôt admis en sa présence. Je m'écriai :

Vers. — € Hélas! C'est donc en vain que j'ai fait ce long voyage et que j'ai supporté ces rudes épreuves ! >

Le retard que j'allais éprouver pour présenter mes hommages au Khan, l'impossibilité de le voir m'attristèrent et me firent éprouver la plus vive contrariété. Je pris , en attendant les événements, la patience pour règle de conduite.

Nous passâmes agréablement la nuit dans cette maison de campagne et, le lendemain matin, nous nous remîmes en route.

Le grand nombre des canaux, l'agglomération des arbres nous firent oublier l'aridité du désert. Nous traversâmes de nombreux cours d'eau et nous atteignîmes la banlieue de Khiva. Une troupe nombreuse vint à notre rencontre pour nous faire honneur. Nous franchîmes la porte et nous pûmes jeter un coup d'œil rapide sur la ville que nous traversâmes pour sortir par une autre porte et nous rendre à une maison entourée d un jardin que Ton avait préparée pour nous recevoir.

Rahmet oullah Divan Khal Mehter, contrôleur général des finances du Khan, et le Nazir Mehter aga, remplirent toutes les obligations qu'imposent les lois de l'hospitalité. Nous passâmes la nuit dans cette maison dont le jardin était aussi grand qu'un parc, et je me tins, tout le jour suivant, enfermé dans ma chambre. Le jardin n'offrait aucun agrément et la maison était délabrée. Je me plaignis du peu d'égards que l'on me témoignait en me donnant une pareille demeure.

Le Khan fut, sans doute, dans le cours de son voyage^ instruit de mes doléances. Il donna l'ordre de mettre à ma disposition la maison de plaisance royale et le jardin de feu Mohammed Rehim Khan situés hors de la ville dans une localité appelée Guendoum Kân (Mine de blé).

Je quittai mon premier logis et je m'y transportai.

Description du palais du Khan qui fut ma seconde résidence

à Khiva. ^

Devant ce palais s'étend une vaste cour au milieu de laquelle est creusé un grand bassin entouré et ombragé par des ormes très-élevés et au feuillage touffu. On rencontre ensuite une porte très-haute flanquée d'une tour de chaque côté; elle forme l'entrée d'une longue galerie, à gauche de laquelle sont

bâties de vastes écuries; à droite, s'élèvent des magasins pour serrer les provisions et des logements destinés aux familiers et aux officiers (mahren) du Khan.

Quand on débouche de cette galerie, on entre dans une seconde cour sur laquelle s'ouvre encore une porte par laquelle on accède à un vestibule ; on franchit encore une porte et, à droite, on trouve un appartement réservé, de moyenne dimension, comprenant une grande salle, un étage supérieur fort propre qui était affecté au logement du précédent Mehter aga.

On trouve ensuite une galerie fermée par une porte et dans laquelle il y a une grande chambre qui sert de logis aux domestiques. Au bout de cette galerie s'ouvre une porte par laquelle on pénètre dans le bâtiment réservé au Khan. Il renferme un grand nombre de vastes chambres disposées en enfilade et dans lesquelles on en a ménagé de plus petites pour se mettre à Tabri de la chaleur en été et pour se garantir du froid en hiver. Devant chaque chambre, on voit un haut péristyle dont le plafond est très-élevé.

Chacun de ces péristyles est soutenu par une colonne sculptée en manière de cyprès, dont la base est formée par une pierre conique de grande dimension et ayant la forme d'une poire. De chaque côté de la salle d'audience, on voit d'autres chambres au-dessus desquelles on a construit des étages supérieurs soutenus par des colonnes.

Au milieu de la cour se trouve un bassin rempli d'eau, sur les bords duquel sont plantés de grands ormes aussi beaux que des platanes. Leur ombrage s'étend autour du bassin ; on a élevé un banc sous leur ombre. En arrière de cette cour qui est environnée de murs, se trouve une porte conduisant à un appartement réservé composé de deux grandes pièces qui se commandent et qui sont ornées de peintures. Devant la première chambre, on voit un péristyle soutenu par une grosse colonne fort élevée , à laquelle on a donné la forme d'un cyprès et dont la surface est couverte de sculptures. Cette colonne

s'appuie sur un socle formé d'une grosse pierre qui est également couverte de sculptures.

Deux autres colonnes semblables servent à soutenir les plafonds des deux chambres qui sont placées des deux côtés du péristyle. Le sol de la cour est pavé en briques cuites. Au milieu, on a ménagé un jardin de moyenne grandeur, planté d arbres fruitiers et de peupliers d'une grande hauteur.

Un chemin a été établi pour se rendre à un autre jardin et à un autre bassin entouré d'ormes d'une grosseur et d'une taille remarquables. Sur l'un des côtés de ce bassin, on a élevé une construction carrée percée de quatre portes, et qui porte le nom de Kouchk (kiosque). Elle est soutenue, sur trois de ses faces, par des colonnes de bois appuyées sur des piédestaux en pierre taillée. Leur sommet est solidement encastré dans le plafond. Sur le sol dallé de ce pavillon, on a établi une estrade exhaussée de deux coudées sur les deux côtés de laquelle on a pratiqué un escalier de cinq marches en briques reliées par du mortier. Les murs de ce kiosque ont une coudée d'épaisseur; ils sont en pisé. La salle dont je viens de parler a cinq coudées de hauteur. Au-dessus de cette salle s'en trouve une autre qui a la même élévation. Des quatre faces de cette construction, on a au-dessous de soi la vue du jardin et du bassin. Au-dessus de cette seconde chambre, il y en a une autre entièrement semblable, dont le plafond forme le plancher de la terrasse. Sur une paroi de cette troisième chambre, est adossé un escalier dont les marches sont d'une grande solidité et qui donne accès à la terrasse qui se trouve au-dessus de la troisième chambre. Depuis le sol jusqu'à elle, il y a vingt-quatre marches et douze pour aller jusqu'à la terrasse.

Ce kiosque a, en tout, vingt-huit coudées de hauteur. La terrasse sert d'endroit pour dormir. La moitié en est couverte d'un auvent, l'autre moitié est à ciel ouvert. Du haut de cette terrasse on a la vue de la plaine, des vergers, des jardins et des champs cultivés qui s'étendent autour de la ville et de la plus grande partie des maisons.

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Ce kiosque est entouré, sur ses trois côtés, par un jardin d'une grande étendue au milieu duquel est creusé un bassin : on y voit aussi un large et haut pavillon carré percé de quatre portes. La superficie de ce jardin est d'environ trente djeribs. Il est coupé par des allées d'ormes dont la taille est de vingt à quarante coudées. On y trouve encore des peupliers blancs et d'autres de l'espèce appelée Tebrizy (de Tauris), remarquables par leur taille élancée et droite.

Les arbres fruitiers produisent des figues, des grenades, des mûres, des raisins, des pêches de deux espèces, des brugnons, des pommes et des coings d'un goût exquis. Nous nous établîmes définitivement dans cette demeure et nous nous reposâmes des fatigues du voyage en faisant des vœux pour Téternelle durée du règne du monarque qui est semblable à Djem , S. M. NacirEddin Chah.

Récii de ce qtii s'est passé pendant le mois de Chaaban (juin,)

Mon compagnon de voyage, l'ambassadeur du Khan de Khiva, qui était allé rejoindre son maître au camp, était de retour. Je l'avais, à Téhéran, reçu un jour à ma table avec les personnes attachées à sa mission. Il sollicita du Khan l'autorisation de m'inviter chez lui ; elle lui fut accordée et il me pria d'accepter à dîner chez lui. J'y consentis. Je montai à cheval un jour, et traversant la ville je sortis par la porte qui était la plus rapprochée de sa résidence. Après avoir franchi la distance d'un temps de galop, j'arrivai près de sa maison et je trouvai, à une certaine distance sur la route, ses gens qui, pour me faire honneur, étaient venus à ma rencontre. Quand je fus plus près de sa demeure, les enfants et les parents de mon hôte se portèrent au-devant de moi et, se mettant en rang des deux côtés de

mon cheval, ils me firent escorte jusqu'à la cour où je mis pied à terre.

Ata Nîaz Mahrem se présenta alors. Il me prodigua les marques de sympathie et d'affection et me conduisit à Tappartement qui avait été préparé.

J'y trouvai réunis environ trente ulémas de ta ville et parmi eux l'illustre Akhound Ata Djan, auquel on avait donné le titre honorifique d'A'lem (le plus savant). Il avait fait ses études à Boukhara. Il avait été en Russie et il connaissait bien la langue persane. Je conversai avec lui.

Le repas fut composé selon la mode du pays, de mets accommodés à la manière de Perse et de Khi va. J'abordai tous les sujets avec Akhound Ata Djan, et la conversation eut un tour si bienveillant que personne ne fut blessé dans ses convictions. Après cette réunion, j'acquis dans Khiva, moi qui ne suis qu'un ignorant, la réputation d'un homme de science. Dans Taprès-midi, je rentrai chez moi en faisant le tour de la ville.

Au bout de deux ou trois jours^ je fus éprouvé par le changement de climat. Je sentis du malaise et je fus saisi par la fièvre. Je parvins à m'en débarrasser en prenant quelques médicaments et en usant de sudorifiques. Quand je le pouvais^ je montais à cheval et j'allais me promener dans les jardins qui entourent la ville.

Un jour que j'étais allé me distraire dans la campagne, on me prévint que je n'étais pas loin du jardin de Mohammed Emin Khan Behadir qui a régné sur le Kharezm. Je m'y rendis aussitôt pour le visiter.

Kellabagh.

Les environs de ce jardin forment un site charmant. Les prairies qui 1 entourent sont traversées par de nombreux ruisseaux. Cest un lieu de plaisance délicieux. Les bâtiments sont moins grands que ceux de Guendoum Kân, mais le jardin a je ne sais quel attrait que Ton ne trouve dans les autres qu'à un moindre degré. Les allées sont bien dessinées, larges et spacieuses. Les arbres sont plantés avec symétrie et selon les règles de l'art.

La maison est haute et solidement bâtie. On voit dans le jardin de nombreuses pièces d'eau qui ajoutent beaucoup à son agrément. J'y remarquai une grande quantité de beaux arbres, ormes et peupliers. Ce lieu m'enchanta et je mis pied à terre ; je fis quelques tours de promenade, et, cédant à la fatigue, je m'assis pour me reposer. Je composai ce distique. « Ce jardin est charmant, quels beaux arbres ! quels cyprès élancés ! Jamais nous ne pourrons nous éloigner d'un si beau lieu! » L'intendant et le jardinier m'accueillirent avec les marques de la plus grande déférence. Ils m'apportèrent des abricots nouvellement cueillis et une prodigieuse quantité de cerises. Ils nous invitèrent d'une manière respectueuse, et en insistant, à rester longtemps dans ce lieu, mais je ne me rendis pas à leurs prières. Ce jardin a vraiment beaucoup d'agréments et de charmes et il a une grande ressemblance avec les jardins de la Perse.

Récit de quelques incidents.

Tangry Qouly Tourèh, un des fils de Mohammed Rehim Khan, était resté à Khiva avec le titre de Naïb ou lieutenant.

Sur ces entrefaites, arriva un envoyé de Khoudayar Khan, Khan de Ferganah et de Khoqand.

Le Khan du Kharezm étant parti pour son expédition contre Merv, il fut aussi obligé d'attendre son retour pour remplir sa mission. Il fut décidé, conformément aux ordres du Khan, que le Naïb m'inviterait à une fête à Kellabagh avec un certain nombre d'ulemas. 11 fut convenu, à mon insu, que Ton profiterait de la présence des ulémas et des ambassadeurs de Khoqand pour. donner à cette réception le plus grand éclat et, si la chose était possible, pour rabaisser et humilier les croyances de ma patrie et jeter sur elles un jour défavorable. Plusieurs jours se passèrent en préparatifs et en apprêts pour donner plus de splendeur à ce banquet. Je fus indirectement prévenu de tout ce qui se passait avant qu'on m'eût fait la moindre ouverture et la moindre communication.

Le jour qui avait été fixé pour le repas, un mahrem, c'est à dire un officier au service du Khan se rend d'abord à l'ambassade du Khoqand et se présenta chez moi avec Rahmet oullah Divan Khan Mehter et un autre personnage, et il m'invita à me rendre à Kellabagh. « Je suis, lui répondis-je, ambassa- € deur de S. M. le roi de Perse et chargé d'une mission € auprès du Khan. Il est absent pour le moment, qu'ai-je donc « à faire avec le Naïb ? Si Ton avait voulu observer les conve- € nances, il aurait fallu que le Naïb vînt me voir pour que je « lui rendisse sa visite. »

Plus leurs instances furent vives pour me déterminer à accepter leur invitation, plus mes refus furent catégoriques. Ils retournèrent auprès du Naïb Tourèh désolés et déçus de leurs espérances. La honte et la confusion les forcèrent à renoncer à leur projet.

Le Naïb m'envoya des fruits et des sucreries par une personne chargée de me faire des compliments. Je lui fis donner une gratification et je la priai de faire parvenir à son maître, de ma part, toutes les assurances de ma considération.

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Hassan Khabouchanj\

J'étais souffrant pendant le mois de Ramazan et je regrettais de n'avoir point assez de forces pour supporter le jeûne lorsque j'appris qu'un individu se faisait passer dans la ville pour un prince du sang royal de Perse. 11 affichait cette prétention et, bien qu'il eût été enlevé comme prisonnier et réduit à la condition d'esclave, il fréquentait des personnages notables. Je fis prendre secrètement des informations sur sa situation et sur sa conduite. Ma présence à Khi va lui causa des appréhensions et il voulut se concilier mes bonnes dispositions. 11 m'envoya un message rempli de compliments et de flatteries et, comme présent destiné à conquérir ma faveur, deux paons dont les ailes et le plumage brillaient des plus vives couleurs.

Sa lettre était remplie de fautes d'orthographe. Je donnai une pièce d'or à l'homme qu'il m'avait envoyé et je l'interrogeai. 11 me répondit que son maître se donnait pour le fils de Feth Aly Chah et pour le frère de Hassan Aly Mirza '. Je reconnus de suite la fausseté de cette allégation et la fourberie de ce personnage. Je demandai son nom; il me fut répondu qu'il se faisait appeler Perviz Mirza ^.

Mes yeux s'ouvrirent encore plus sur sa ruse et je fus encore davantage convaincu de ses artifices. Je connaissais en effet tous les fils de Feth Aly Chah et j'avais eu l'occasion de voir pendant longtemps à Rey le prince Perviz Mirza. J'appris, en outre, que cet homme avait été réduit en captivité depuis quatre ans et qu'il était l'esclave de Seiyd Mahmoud Tourèh. Tantôt il affichait des prétentions à la science, tantôt il tenait

I. Hassan Aly Mîrza Choudja ous Salthanèh était le sixième fils de Feth Aly Chah. Sa mère était la fille de Djafer Khan, chef d*une tribu arabe du district de Bestham. Fihris ont tewarikh, tome IX, p. 342.

a. Perviz Mirza était le cinquantième fils de Feth Aly Chah. Sa mère était née à Chcmtran. Fihris oui tcwarikh, tome IX, p. 343.

le langage d'un directeur spirituel. Les gens simples le considéraient comme un Chah Zadèh, les niais le prenaient pour un médecin et un guide spirituel. Je le menaçai de réduire à néant ses allégations mensongères et de dévoiler Tinanité de ses vaines assertions ; je lui donnai l'assurance que je déchirerais le voile qui couvrait ses fourberies. 11 montra une crainte extrême.

Enfin, redoutant la honte dont il allait être couvert il se tint pour battu.

Hémistiche. — « Je dis : il ne peut se faire qu'une pareille situation demeure plus longtemps cachée, i

« 11 est impossible que pour améliorer ta situation, tu déshonores le gouvernement persan et que tu te vantes faussement d'être un prince de la famille royale. Les gens que tu vois, obéissant à un sentiment d'orgueil, se gardent de divulguer ce secret et ils se plaisent à cacher ta véritable situation. Qui donc aurait le pouvoir de s'emparer d'un prince de la famille royale de Perse? Comment se pourrait-il faire qu'un Chah Zadèh soit enlevé de Perse, emmené en captivité au Kharezm et à Khiva, et qu'il y reste quatre ans sans que personne en soit informé ? La présence de Perviz Mirza à Rey et à Tedjrich est aussi éclatante que le soleil et tous ceux qui le désirent peuvent l'y voir. Un père ne donne jamais le même nom à deux enfants et il ne le fait surtout pas si tous les deux sont vivants. J'ai consigné, sur un cahier que je possède ici, la date de la naissance de tous les enfants du feu roi Feth Aly Châh^ et, grâce à Dieu, j'ai une connaissance exacte de la situation de presque tous les princes du sang royal ^ »

Bref, je réduisis à néant par des preuves certaines tous ces^ artifices et tous ces mensonges, et je parvins à savoir que cet

t. Riza Qouly Khan a donnée à la fin du récit du règne de Feth Aly Chah, la liste des cinquante-sept fils de ce prince. Fihris out tewarikh, tome IX, pages 342-343.

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individu, dont la famille était originaire de Chirvan S était né à Khabouchan ^; qu'il avait, pendant quelque temps, vécu à Esterâbad de la charité publique : que son père était pelletier et que lui-même était un misérable qui avait exercé le métier de bouffon.

La fermeté de mes paroles dévoila le secret de son passé et il fut bafoué dans tout le Kharezm. Je lavai le gouvernement persan de l'opprobre qui pesait sur lui. Je démasquai la turpitude de cet imposteur au Khan de Khiva ; il fut avili aux yeux des Turcs et des Persans et il perdit toute considération.

Vers. — € Comment un moucheron pourrait-il prétendre à se faire passer pour un éléphant? Comment une goutte d'eau pourrait-elle se vanter d'être le Nil ? Les gens sans portée le

1. Chirvan défendue par une forteresse et entourée d'un mur d'enceinte, est située dans une vallée fertile, à égale distance de Khabouchan et de Bouzoundjerd. Fraser^ Narrative, etc., pages 581-584.

2. Khabouchan ou Koutchan est la capitale du plus important des districts kurdes du Khorassan. La ville fut fondée, dit-on. par les Guèbres : elle est défendue par un fort solide et capable de soutenir un siège en règle mais qui fut cependant emporté et rasé par Abbas Mirza en i8'32. La population de Khabouchan s*élevatt, à Tépoque où Fraser la visita, à i5 ou 20,000 âmes.

Le district de Khabouchan occupe une superficie de vingt fersengs de longueur sur trois à six de largeur. Il est habité par vingt-cinq ou trente mille familles de diverses tribus, mais dont le plus grand nombre est de race kurde. Les deux tiers de cette population vivent sous la tente.

Les chefs du district de Khabouchan portaient le titre de Ilkhany. Le plus célèbre de ces Ilkhany a été Riza Qpuly Khan qui, en révolte ouverte contre Fcth Aly Chah, dévastiit les provinces voisines de son état et en emmenait les habitants en esclavage. II conclut avec le gouvernement de Téhéran un traité par lequel il s*engageait^ à la place du tribut qu'il aurait dû payer, à s*opposer aux incursions des Turkomans de TEtrck et à prêter aide et assistance aux gouverneurs persans dans le cas où ils seraient attaqués par ces tribus. La puissance de Riza Qouly Khan devint si menaçante pour la Perse, qu* Abbas Mirza dut marcher contre lui. Ce prince s*empara de Khabouchan, mais sa mort permit à Riza Qouly Khan Je se relever. Le gouverneur de Mcchhed dut mcmc s*accommoder avec lui.

« Khabouchan, dit Hadji Khalfa, est un des gros bourgs du canton de Oustouwanâ dépendant de Nichabour. Il porte aussi le nom de Khoudjan. Il fut rebâti par Houlagou et Argoun Khan contribua à augmenter sa prospérité. Le climat y est délicieux, le blé et les fruits d'excellente qualité. Khabouchan a donné le jour aux imams Nedjm oud Din et Aboul Berekat. » Djihan Numa, page 32 3.

prenaient pour du musc, mais il devint évident que, loin d'être du musc, il n'était que du crottin. »

Exposé de la situation de Venvoyé de l'Emir de Boukhara auprès

de la Cour ottomane. Son retour.

J ai dit, au début de ce récit, qu'un Boukhare nommé Nour Mehdy avait été envoyé en ambassade à Constantinople par le souverain de Boukhara, l'Emir Nasr oullah. A son retour de Constantinople, il s'était, à Téhéran, présenté devant les ministres et il leur avait demandé la permission de faire en ma compagnie le voyage de Khi va pour de là gagner Boukhara. Après avoir annoncé la résolution de venir avec moi à Khiva et de se rendre de cette ville à Boukhara, il rompit ses engagements et, prenant la route du Khorassan, il arriva à Derèh Djez \

Ata Niaz Mahrem fit savoir au Khan que cet envoyé revenant de Turquie avait reçu de l'Empereur des Ottomans une tabatière enrichie de brillants qui devait être remise, comme un témoignage de considération, à l'Emir de Boukhara.

L'Émir de Boukhara et le Khan de Khiva sont depuis longtemps en état d'hostilité. Ce dernier fit partir une troupe de Tekèh qui fondirent sur l'envoyé de Boukhara, pillèrent ses bagages, l'enlevèrent, le firent prisonnier et le conduisirent à Khiva en l'accablant de mauvais traitements.

11 y vécut dans la situation la plus pénible jusqu'au moment

I . Derchgucz ou Dcrèh Djcz est le chcf-licu du plus méridional des cinq états Kurdes du Khorassan. Dcrêhguez est situé non loin de la source de Tiitrek. Ce canton est habité par la tribu appelée liât Kurdzcban qui compte cinq à six mille familles. Cette tribu fournit, en temps de guerre, cinq ou six cents cavaliers et deux ou trois mille fantassins. Fraser, Narrative, Appendix, pages 57 et 2^0.

OÙ le Khan revint de Texpédition de Merv. II attendait son retour, espérant qu'il mettrait fin à ses embarras.

Il était loin de se douter que sa maladie provenait de celui qu'il croyait être son médecin et que celui en qui il avait placé son espoir était l'artisan de sa disgrâce.

11 m'adressa un message pour me faire connaître sa position.

J'avais le projet d'intercéder pour lui au retour du Khan, et je comptais employer tous mes efforts pour lui faire restituer ses effets. Mais j'appris^ sur ces entrefaites, que, quelque temps auparavant^ une caravane était partie du Kharezm pour se rendre à Boukhara; qu'en chemin était survenue une troupe de cavaliers qui avait donné l'ordre aux Boukhares de se séparer des Kharezmiens. Ils s'étaient alors mis à piller les marchandises de ces derniers et ils avaient permis aux Boukhares de continuer leur marche. Les cavaliers du Khan de Khiva avaient usé de représailles. Ils avaient relâché les Khiviens et pillé et emmené en captivité les Boukhares qui faisaient partie des caravanes. Ces incidents me donnèrent à réfléchir pour savoir la conduite que je devrais tenir au retour du Khan.

Bien que TÉmir de Boukhara et le Khan de Khiva tirent, Tun et l'autre, leur origine des princes Uzbeks et qu'ils aient une souche commune, la discorde les désunit et la bonne harmonie a cessé de régner entre eux. L'Émir de Boukhara ne reconnaît comme turks ni le Khan de Khiva ni les habitants du Kharezm. Il leur donne le nom de Tât. Le Khan de Khiva, de son côté, appelle les Boukhares, Taziks et il donne la même dénomination aux paysans de ses états, voulant dire par là que les Boukhares sont ses sujets.

Les gouverneurs et les officiers de Khiva et de Boukhara sont, la plupart du temps, en état d'hostilité et ils se livrent de fréquents combats dans lesquels l'avantage reste aux Khiviens. Ils ont fait prisonniers un grand nombre de Boukhares qui ont été transportés à Khiva. Ils ont été établis dans les envi-

rons de Kohnèh Ourguendj, où on leur fait cultiver la terre et exercer des métiers pénibles.

Récit de quelques faits, ^

On reçut, au milieu du mois de Ramazan,des nouvelles venues du Gourgan, par Tintermédiaire de Turkomans Gouklan et Yoniout; on apprit qu'un corps de troupes royales placé sous les ordres de Djafer Qouly Khan Qaradjèh Daghy, général de brigade, était parti de Téhéran et était arrivé à Esterâbad ; que Mohammed Vely Khan Devalou Qadjar beylerbey avait fait sa jonction avec ce corps de troupes qui s'était dirigé sur le Gourgan. Ces informations provoquèrent une certaine agitation parmi les tribus Yomout et leurs alliés du Kharezm.

Immédiatement après avoir reçu cette nouvelle^ on apprit que les troupes de S. M. le Roi, placées sous le commandement du Nevvab Hussam ous Salthanèh Sultan Murad Mirza, gouverneur général du Khorassan \ avaient fait une expédition contre Serakhs et qu'elles avaient enlevé le gros bétail et les moutons des Turkomans Tekèh établis aux environs de cette ville ^ Ce fait, lorsqu'il fut connu, contribua à augmenter

1. Sultan Murad Mirza Hussam ous Salthanèh (le glaive de la royauté) est le onzième fils d'Abbas Mirza proclamé héritier présomptif de la couronne par Feth Aly Chah. Il fut à diverses reprises gouverneur général du Khorassan. Il gouverne aujourd'hui la province de Kermanchâh. Fihris oui tewarikh, tome IX, page33o.

2. La ville de Serakhs est située dans une plaine unie entre Nichabour et Merv. Les environs sont sablonneux; le territoire de cette ville n*est point traversé par des cours d*eau, il est seulement arrosé par Texcédant des eaux des rivières de Hérât et de Fouchendj lorsqu'elles débordent en hiver. Les pâturages sont abondants dans les environs. La principale richesse des habitants consiste en chevaux. L'auteur du Nou^het oui Qpuloub dit que le mur d'enceinte de Serakhs est en terre et solidement construit. 11 a cinq mille brasses de circonférence. Ahmed Razy, dans le Heft Iqlym dit que le château de Sarakhs est un des plus considérables du Khorassan. Le climat est chaud. Le raisin et

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le trouble et les appréhensions de la population. On me questionna à ce sujet. Je répondis qu'il n'était point improbable que des troupes eussent été dirigées sur le Gourgan pour assurer le maintien de Tordre à Esterâbad et parmi les tribus des Yomoutet des Gouklan.

Ces faits alimentaient les conversations, lorsqu'arriva la fête de la rupture du jeûne. On apprit aussi le retour du Khan qui revenait de MervChahidjan. La population, selon la coutume usitée, fit éclater sa joie de la prochaine venue du prince en battant du tambour et en sonnant de la trompette sur les terrasses des bazars.

A l'occasion des fêtes qui ont lieu après le mois de Ramazan, les esclaves persans et autres qui sont disséminés dans les villages et dans les cantons du Kharezm où ils exercent le métier de valets, de charretiers et de laboureurs, jouissent de trois jours de liberté. Ils se rendent de toutes parts à Khiva où ils passent leur temps à se promener et à se divertir. Ils rencontrent leurs compatriotes, leurs compagnons d'infortune; ils se parlent de leur condition ; ils se racontent la manière dont ils ont été réduits en captivité et ils se plaignent les uns aux autres des rigueurs de l'exil et de la misère à laquelle ils sont réduits.

Mes domestiques qui s'étaient rendus à la ville et au bazar vinrent me rapporter que les esclaves persans affluaient de tous côtés à Khiva et, qu'au coin des rues et des bazars, ils se lamentaient entre eux sur leur triste sort ; que les Khiviens, en les voyant, les accablaient d'injures et de moqueries. Je m'attendris sur leur situation et le feu du regret s'alluma dans mon

les melons y sont excellents. Lorsque Mohammed Khan Chelbany envahit le Khorassan, le nombre des maisons portées sur les registres publics s'élevait à cent soixante mille. A rapproche de Chah Ismayl qui s'avançait pour l'attaquer, Cheibany Khan transporta la population de Serakhs dans la Transoxiane. Serakhs tomba en décadence et fut relevée par Chah Thahmas. Parmi les tombeaux de personnages célèbres que l'on visite dans cette ville, on cite ceux deSaad oud Din Teftazany, celui du Cheikh Aboul Fazhi Hassan et celui de Chems oui Aymmèh l'un des principaux docteurs de la secte Hanéfite. Djihan Numa, Constantinople, pages 317-318.

cœur. « Amenez-les à mon logis, m'écriai-je, dressez des tables, et, dans ces jours de fête, donnez-leur toutes les marques d'affection et de sympathie ! » Les esclaves s'empressèrent d'accourir à ma demeure et mes gens leur servirent à manger matin et soir. Je les fis paraître devant moi ; je m'enquis de leurs noms, je leur demandai des renseignements. J'appris que ces captifs avaient été amenés à Khiva à différentes époques, qu'il y en avait parmi eux qui s'y trouvaient depuis cinquante ans, d'autres depuis trois ans; qu'ils étaient maltraités et obligés de servir comme domestiques ou de se livrer aux travaux les plus pénibles. On' a vu des parents, des frères, des cousins demeurer séparés pendant de longues années sans avoir la moindre nouvelle les uns des autres.

Bref, un certain nombre de ces esclaves se présenta chez moi; je les interrogeai, je m'informai de leur situation. On les faisait ensuite asseoir à part, et on leur servait du thé. Ils vinrent ainsi successivement à mon logis et je leur demandai à tous le récit de leurs aventures.

Tout à coup, j'entendis de grandes clameurs, puis des pleurs et des gémissements. C'étaient deux esclaves qui, après avoir poussé un grand cri, étaient tombés évanouis, puis s'étaient mis à pleurer. Informations prises, je sus que c'étaient deux cousins restés sans nouvelles l'un de Tautre jusqu'au moment où ils s'étaient retrouvés tous deux en captivité à Khiva par un effet de leur mauvaise fortune. Ils s'étaient reconnus après une .si longue séparation.

Cette scène me jeta dans un trouble extrême et je m'écriai hors de moi « S. M. Nacir Eddin Chah ignore tous ces faits! Elle ne sait point qu'un nombre aussi considérable des sujets et des serviteurs de son père et de ses augustes aïeux gémissent ici dans la servitude. Elle a daigné n\e confier la mission de réclamer et de délivrer les serviteurs de sa couronne. Je consacrerai à cette tâche tous mes soins et tous mes efforts. »

« Après l'arrivée du Khan de Khiva, leur dis-je, je demanderai votre mise en liberté et je vous ramènerai avec moi, i

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Je comblai de joie le cœur des esclaves qui appartenaient aux tribus des Beyat ', de Zerend ^ et des Efchar ^, ainsi que de ceux qui étaient originaires de Ferahan "^^ de Tlraq, qui étaient Qaragueuzlou ^ et de Tebriz et de tous ceux qui avaient appartenu à l'armée régulière. Je fis luire à leurs yeux l'espoir d'une prochaine délivrance, et je pris note de leurs noms et de leur signalement.

Je me dirigeais un jour, après la fête de la rupture du jeûne, vers le jardin d'Allah Qouly Khan. Ce jardin a reçu le nom de Rahi Pey Nik que l'on prononce par contraction Refnik. La maison de plaisance qui s'y trouve est considérée comme une des constructions les plus remarquables du pays. Je fus accompagné, pendant que j'étais à cheval, par une troupe d'esclaves persans, nègres et blancs, valets et laboureurs, qui me poursuivirent de leurs supplications. Je leur prodiguai à tous des paroles d'espérance. J'arrivai à la ville et je traversai, suivi de cette foule, les rues, les marchés et le bazar. Cette circonstance provoqua dans la population, de l'émoi et de l'agitation. Peu s'en fallut que les esclaves et les valets ne se révoltassent contre leurs maîtres et n'attaquassent leurs maisons.

Un certain Molla Moukhtar, natif de Hérât, avait été placé auprès de moi par le Khan et le Mehter en qualité de mihmandar et pour se tenir à ma disposition ; mais il épiait secrètement toutes mes actions, et il adressait des rapports au chef du gouvernement. Il saisit l'occasion qui se présentait et il rendit compte au Mehter^ de ce qui s'était passé en surchar-

1. La tribu turque des Beyat qui se divise en Qara Beyat et Aq Beyat, est établie dans rAzerbaldjan, dans les environs de Téhéran, à Nichapour et dans le Fars. Elle compte dix-neuf mille hommes en état de porter les armes.

2. Zerend est le nom d'un canton et d'une petite ville du district de Savèh.

3. La tribu des Efchar comprend deux grandes fractions : les Qassimlou et les Erechlou. On la rencontre dans TAzerbaïdjan, dans le Khamsèh, à Cazbin, Hamadan, Rey, dans le Khouzistan, le Kerman, le Khorassan, le Fars et le Mazanderan. Elle compte près de quatre-vingt-dix mille hommes.

4. Ferahan est un canton considérable de la province de Hamadan.

5. Les Qaragueuzlou habitent particulièrement les environs de Hamadan. Ils sont au nombre de douze mille.

géant son récit de toutes sortes d'amplifications et de détails exagérés. 11 lui fit savoir qu'il fallait craindre que les Doqmèh Persans (c'est par ce nom que Ton désigne les esclaves achetés à prix d'argent), ne se révoltassent et n'attaquassent les habitants de Khiva. Le Khan de Khiva avait déjà reçu la nouvelle des mouvements des troupes persanes, il se détermina donc à revenir de Merv. Il tint conseil la nuit avec son vézir, leMehter Aga Yaqoub, et avec le fils du Mehter Youssouf, qui avait été précédemment son ministre.

Le Mehter Aga proposa de partir de Merv et de marcher contre les troupes des Qizil Bach et des Qadjar, de leur livrer bataille et de les chasser de devant Serakhs. « En effet, ajoutat-il, Serakhs qui, aujourd'hui, ne reconnaît pas notre autorité se soumettra à nous en reconnaissance de la protection que nous lui aurons accordée. »

Bek Djan Mahrem, dont l'influence secrète était plus considérable et plus intime que celle du vézir Mehter, prit la parole. « Les assertions du Mehter, dit-il, sont vides de sens, et la voie qu'il parcourt est celle de l'ignorance. Les troupes qui se trouvent dans le Khorassan sont reposées; celles du Kharezm ont passé deux mois à faire le siège de Merv, privées d'eau et de pain et excédées de fatigue. Les vivres leur font défaut; les chevaux et les chameaux sont épuisés. Les soldats ne pourront soutenir la guerre contre les Qadjar et les infidèles Qizil Bach. Si on les conduit au combat, ils seront mis en déroute et ils se débanderont pour rentrer dans leurs foyers. Il vaut donc mieux employer d'autres moyens. »>

On écrivit, en conséquence, une lettre conçue en termes pleins de douceur et d'amitié, et on l'expédia au Nevvab Hussam ous Salthanèh.

Djafer Aga de Kélat qui affectait les dehors d'un dévouement absolu au gouvernement persan , mais qui était secrètement à la dévotion du Khan de Khiva, imagina un stratagème. Se couvrant des apparences de la sincérité, il écrivit au Nevvab Hussam ous Salthanèh une lettre dont voici le sens. « Le Khan de

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Khiva est prêt à tenter une expédition à la tête de soixante mille cavaliers. Je crains qu'il ne veuille fondre sur Kélat et s'emparer de cette place dont la possession est en litige. Soyez avertis; venez à mon secours et tenez-vous sur vos gardes contre les tentatives du Khan qui dispose d une nombreuse artillerie et de troupes innombrables. Il est préparé à la lutte. »

Cette lettre remplie de faits mensongers fut remise aux fonctionnaires persans; ils cherchèrent un prétexte pour- reculer et ils rendirent ainsi un service signalé aux habitants de Serakhs et au Khan de Khiva, en déployant Tétendard de la retraite. Djafer Aga fit savoir, d'autre part, au Khan de Khiva que les troupes placées sous les ordres du Nevvab Hussam ous Salthanèh ne s'élevaient pas à plus de cinq ou six mille hommes, et que, si les cavaliers Tekèh ', Serakhsy, Djemchidy*, Salour ^ et Sarouq * fondaient sur elles, ils en viendraient aisément à bout. Le Khan fit prévenir toutes ces tribus en leur envoyant des lettres dont la teneur était ainsi conçue : « Les infidèles Qizil Bach ont attaqué les musulmans ; il faut non

1 . Les Turkomans Tekèh sont établis dans les environs de Serakhs et de Merv, sur les bords du Mourgâb. On les trouve aussi sur les bords de la mer Caspienne et dans la province d*Esterâbad, dans les environs d*Akhal, à Test de Ichqâbad et à l'ouest de Qizil Rebath.

Les chevaux des Tekèh de Merv jouissent de la plus grande réputation dans la Transoxiane et en Perse.

2. Les Djemchidy sont des nomades établis sur les frontières du Khorassan. Ils sont de race persane et prétendent faire remonter leur origine jusqu'à Djemchid.

3. Les Salour ou Salar forment une tribu de Turkomans habitant la partie occidentale du Khorassan ; leur Hekim-Khan ou chef réside à Serakhs^ ils sont considérés comme les plus nobles d'entre les Turkomans et ils peuvent fournir deux fois plus de cavaliers que les autres tribus. Le Khan de Khiva fit contre eux, en i832. une expédition à la suite de laquelle il établit des postes de douanes sur les routes qui traversent leur territoire. «

Les Salour ne construisent point de mosquées, ils n'ont comme sanctuaire que le tombeau d'un saint à Serakhs. Ils y conduisent les chameaux malades pour en obtenir la guérison. Ils font leur prière dans la tente, comme au désert, sans ablution et sans étendre de tapis. — A. Burnes. Travels into Bokhara, etc. Vol. II, pages 3o-53. — Rilter, Allgem. Géographie, VIII, 279.

4. Les Sarouq sont une tribu de Turkomans établis à Mery et dans ses environs. Ils sont au nombre d'environ vingt mille. — Burnes, Travels, etc., pages 252, 235,

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seulement les repousser, mais entreprendre contre eux la guerre sainte. »

Puis, avec le concours des habitants de Serakhs, il confia l'élite de ses troupes composée de Yomout et de Djemchidy à Mir Ahmed Khan Djemchidy et à ses frères auxquels il adjoignit quelques-uns de ses officiers ; il leur ordonna de fondre sur larrière-garde des Persans, tandis que lui-même s'enfuyait et se dirigeait sur Khiva.

Un des Khans du Khorassan fit de son côté parvenir aux Tekèh, aux Sarouq et aux autres tribus les informations les plus rassurantes, c'est-à-dire que toutes les troupes qui se trouvaient dans le Khorassan , accompagnaient Hussam ous Salthanèh ; que son armée n'avait point d'arrière-garde et que la province était complètement dégarnie.

Ces tribus se jetèrent alors avec furie sur les derrières de Tarmée persane; elles tuèrent et firent prisonniers un grand nombre de soldats. Elles poussèrent leurs courses dans la plus grande partie du Khorassan et emmenèrent de nombreux captifs. En évacuant AqDerbend S les troupes deHussam ous Salthanèh tuèrent un grand nombre de ces Turkomans et s'emparèrent des prisonniers qu'ils avaient faits. La nouvelle en parvint à Khiva, mais on jugea utile de ne pas la divulguer; on y amena, à plusieurs reprises, les soldats faits prisonniers à Serakhs et à Thijen. On en fit grande parade, et on les faisait promener dans les rues et les marchés. On répandit partout la nouvelle de la défaite des troupes des Qizil Bach. Ces événements rendirent ma position pénible et mon prestige en souffrit; mon cœur en fut profondément attristé, et j'éprouvai un ennui et des angoisses mortels. Je réglai mes paroles et mes actions

I, Aq Derbend, poste frontière sur la route de Serakhs à Mechhed. Il se compose de onze tours bâties sur la crête d'une chaîne de montagnes à rentrée du défilé qui conduit en Perse.

La vallée d'Aq Derbend est fertile et bien arrosée. La population, autrefois nombreuse, a été ruinée et dispersée à la snite des incursions des Khiviens. — (Burnes, Travels^ tome II, pages 63 et suivantes. — Ritter, Allgemeine Géographie, tome VIII, pages 280- 281.)

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sur les circonstances. J'entretenais tous ceux que je voyais de la grandeur, de la splendeur et de la puissance du gouvernement persan sans en rien rabattre , ni sans en rien amoindrir, jusqu'à ce que Ton apprit l'arrivée prochaine du Khan de Khiva. Il fit son entrée le lo du mois de chevval (i^^^ août). J'en fus informé, mais je m'abstins de me porter à sa rencontre, prétextant le mauvais état de ma santé et les ennuis que j'éprpuvais. J'envoyai quelques-uns de mes gens pour se rendre un compte exact du train, de l'artillerie et des troupes du Khan. Le Khan fit son entrée ayant une aigrette sur son bonnet ; son cheval eo avait aussi une sur la tête. Il était vêtu d'une robe de couleur rose. Je fus exactement informé de ce qu'il avait de troupes, de la manière dont elles étaient armées, et de ce qu'il possédait de fusils et de canons. Je me dis : Hélas!

Vers. — « 11 fait bon entendre le bruit du tambour de loin. >

J'appris que Mirza Aly Naqy, médecin du régiment Efchar, accompagnait le Khan dans cette expédition. Je feignis d'être malade pour pouvoir connaître les détails de l'expédition de Mervet de Serakhs. Comme il était le seul médecin de la ville, le Khan lui accorda la permission spéciale de venir me voir. Je pris auprès de lui toutes les informations désirables et je connus les faits beaucoup mieux qu'auparavant.

Mon enlreviie et mes entretiens avec Mohammed Emin Khan U\bek,

Le Khan de Khiva avait été instruit de mon désir de réclamer les prisonniers persans. Il rappela à Khiva Ata Niaz Mahrem, son envoyé à la cour de Téhéran, qui était alors employé au recouvrement des impôts à Kohnèh Ourguendj. Il le mit en

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tiers entre lui et moi et prit toutes sortes de renseignements. Au bout de quelques jours, il m'envoya chercher. 11 avait réuni pour une audience solennelle les ulémas et les émirs. On avait déployé un grand appareil de luxe.

Le mauvais état de ma santé ne me permettant pas de supporter la fatigue d'une audience solennelle , je m'excusai en faisant savoir que j'étais souffrant et que mon indisposition ne me permettrait pas de me rendre à l'invitation qui m'était adressée. Je dis que j'avais pris médecine et que non-seulement je ne pourrais pas paraître à Taudience^ mais que je n'aurais pas la force de m'y rendre.

On envoya de nouveau un autre personnage qui me dit : « Khan Hazret, c'est-à-dire le Kharezm Chah vous attend et tous les dignitaires de TÉtat ont les yeux fixés sur le chemin.» — Je répondis : « Je n'ai pas la force de me rendre auprès de lui. S'il avait été indispensable que j'allasse aujourd'hui à l'audience, il aurait fallu me prévenir dès hier afin que je me fusse abstenu de prendre médecine aujourd'hui ; maintenant, cela m'est difficile et je suis au moment où le remède doit agir. »

Enfin l'audience fut rompue. On imputa l'excuse que j'avais alléguée à la fierté, à l'orgueil et à la présomption. Tout le monde s'étonna de mon audace et de mon impolitesse, car à Khiva les ordres du Khan sont considérés comme une révélation divine et personne n'aurait l'audace de s'y soustraire. Enfin, il fut convenu qu'aussitôt que je serais rétabli, je ferais connaître le désir d'avoir mon audience et que je m'y rendrais.

Au bout de quelques jours, je fis prévenir le Khan qui se trouvait au jardin d'Engouri Nik (du bon raisin), appelé par corruption Enguerik. Je pris avec moi Ata Niaz Mahrem ; je saluai le Khan qui me rendit mon salut et m'adressa diverses questions en turk. Il fit approcher un interprète, car il feignit de ne pas comprendre le persan et moi je refusai de parler turk. Il me demanda, tout d'abord, comment j'avais passé mon temps ces derniers jours. Je lui répondis que j'avais été indisposé et pris par la fièvre et que je n'avais pas de médecin capa-

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ble de me soigner. J ajoutai que les sages défendaient de résider dans une ville où ne se trouvait pas de médecin.

c Comment j me dit-il, avez- vous recouvré la santé? » — « Grâces aux mesures que j'ai prises et qui, répondis-je, ont concordé avec les arrêts du destin. » — En Perse et à Téhéran, reprit-il, y a-t-il beaucoup de médecins? — Oui, répondis-je; dans chaque rue et dans chaque quartier, il y a des bureaux et des dispensaires où se tiennent des médecins et où les étrangers et les indigènes ont recours à leurs consultations. Les mesures ordonnées par ces médecins préviennent et éloignent toutes les maladies. La plupart d'entre eux reçoivent des pensions et des appointements du roi. Un médecin est attaché à, chaque régiment, soit en temps de guerre, soit en temps de paix. En outre, quelques-uns sont chargés par le gouvernement de vacciner les enfants et de tenij* un registre de leurs noms. Us les préservent à jamais de la petite vérole et de la cécité qui en est la conséquence. » Le Khan fut émerveillé de ces paroles et ces mesures lui causèrent le plus profond étonnement. J'ajoutai : « Le nombre des troupes du Roi s'élève à cent mille hommes, et chaque régiment possède un médecin. Mirza Aly Naqy était l'un d'eux et il faisait partie du régiment Efchar; aujourd'hui, il est sans emploi à Khiva. »

Il me demanda des détails sur les régiments et je lui répondis d'une manière qui le plongea dans la stupéfaction.

« Nous ne sommes pas sans renseignements sur le gouvernement persan et sur les rois Qadjar et Qizil Bach , me répondit-il, nous avons eu des relations avec eux à l'époque de Feth Aly Chah et de Mohammed Chah. » — « Sous le règne de Feth Aly Chah, repris-je, la plus grande partie de Tarmée se composait de cavalerie ; il n'y avait, en fait de troupes régulières, que douze mille hommes de Tlraq pour la garde des places et vingt-quatre mille fusiliers du Mazanderan. Mais ils n'étaient point disciplinés; aussi l'infanterie persane, quand elle fut aux prises avec les soldats russes, fut tantôt vaincue

tantôt victorieuse. L'attention se porta donc sur l'organisation de l'armée et de rartillerie et sur leur approvisionnement. Sous le règne de Mohammed Chah, il y avait vingt pièces de siège et soixante régiments de soldats réguliers peu disciplinés. Aujourd'hui, en exécution des ordres de Nacir Eddin Chah, 1 armée compte cent vingt mille hommes de troupes régulières et douze cents pièces de canon attelées, approvisionnées de poudre, de gargousses et de boulets et de tout ce qui est nécessaire en fait de projectiles. En outre, dans les provinces et à la disposition des gouverneurs, il y a cent mille cavaliers réguliers qui touchent une solde et des rations. Ils sont préposés à la garde des frontières et ils attendent les ordres du Roi qui sont aussi inflexibles que ceux du destin. S. M. donne ses ordres pour ce qui concerne l'armée aux généraux, à TAdjoudan Bachy de ses troupes aussi impétueuses que les flots de la mer ; celui-ci a un état-major composé d'Émir Zadèh et de colonels, à la capacité desquels est confiée Tadministration des affaires militaires. Quand S. M. donne un ordre à FAdjoudan Bachy, ses aides-de-camp le transmettent aux colonels, aux généraux de brigade, et aussitôt, selon les règles d'une année régulière, avec le plus grand ordre, l'artillerie et les régiments se mettent en mouvement. Le sol tremble, les montagnes sont ébranlées ; oui, ce spéciale peut donner une idée du jugement dernier! Votre ambassadeur, Ata Niaz Mahrem, qui est allé à Téhéran, a été témoin d'une partie de ce que je vous raconte, H a vu la place devant la caserne royale où se trouvent quatre cents chambres au rez-de-chaussée et quatre cents au premier étage ; devant chacune de ces chambres où sont logés des soldats d'infanterie, sont placés deux canons avec leurs caissons remplis de boulets, de poudre et de gargousses. Si vous n'ajoutez pas foi à ce que je vous dis, voici votre ambassadeur ; il est devant vous : demandez-lui si mon récit est inexact ou véridique. En outre, en l'honneur des douze Imams, douze mille hommes de troupes régulières tiennent garnison dans la capitale pour faire le service de la place ; tous les jours, soir et

matin, ils font Texercice. Leur solde est payée tous les mois par les officiers de la cour. Au bout d'un temps déterminé, ils sont remplacés par d'autres soldats et ceux qui sont libérés retournent dans leur pays où ils sont employés à différents services déterminés. A l'extérieur et à l'intérieur de la ville, principalement aux portes d'entrée, aux coins des rues et des carrefours, par ordre du roi, on a élevé de solides édifices et de beaux péristyles.

Jour et nuit, des détachements occupent ces corps de garde pour veiller au maintien du bon ordre.

Si parfois deux individus, violant les lois établies et les règles de la bienséance, viennent à se disputer, à se quereller ou à se battre, on les arrête; on les punit et, après leur avoir appliqué le châtiment édicté par la loi, on les relâche. J'exposai en toute vérité et en toute sincérité quelques-uns des règlements en vigueur en Perse. Le Khan écouta ces paroles, avec une attention , un recueillement marqués. Dans son étonnement, il porta ses deux mains à sa poitrine, s'écriant trois fois : Ya Hafyi! (ô Dieu protecteur!) La crainte et la terreur le portaient à se mettre sous la garde de Dieu.

Autres questions du Khan de Kliiva,

Le Khan, relevant la tête , me demanda quel était Tàge du Roi. Je lui répondis : « la naissance heureuse de ce monarque fortuné a eu lieu le six du mois de Safer de Tannée 1246 (28 juillet i83o). S. M. a donc aujourd'hui vingt-deux ans. Les astrologues ont prédit qu'elle régnerait pendant quarante ans, entourée de gloire et de splendeur. » — « S'il en est ainsi, répartit le Khan, le Roi de Perse est tout jeune et sans expérience. » — « S. M. le Roi qui est le refuge du monde, répondis-je, est jeune et vigoureux comme son heureuse fortune, mais il a la

maturité d'esprit et toute l'expérience d'un vieillard et d'un homme accompli. Il n'est point ignorant comme les autres souverains. Sa science est innée, et Dieu lui a donné en partage les plus brillantes qualités de Fintelligence. En outre, il est orné de toutes les perfections physiques et morales, et il est exempt de toute imperfection apparente ou cachée. Aussitôt qu'il s'est acquitté des devoirs et des obligations que lui impose le pouvoir souverain, sa sollicitude le porte à remplir les devoirs de la religion et de la dévotion et à se présenter devant son Créateur pour s'humilier devant lui et implorer sa protection. Tous les soirs, après qu'il a achevé ses prières et ses exercices de piété, on allume dans son cabinet des bougies supportées par des flambeaux enrichis de pierreries; puisse rame de. ses ennemis venir comme des papillons se brûler à leur flamme! On place devant lui des volumes d'histoire religieuse et de traditions, les vies des prophètes et des chroniques. Son regard qui a les propriétés de l'alchimie en pénètre les vérités et il se livre à de profondes réflexions sur les événements qui ont trait à la religion et au gouvernement des Etats. Sa sagesse et sa perspicacité puisent de nouvelles forces dans les exemples qui nous sont légués par le passé. Il s'occupe de géographie en consultant les cartes des sept climats. 11 étudie la longitude et la latitude des contrées qui sont rapprochées ou éloignées de son royaume, des pays Turks et Persans. Il a acquis dans cette science des connaissances si étendues et si solides, qu'il connaît mieux les provinces de l'empire Ottoman, de la Russie, de Tlnde , du Touran que les habitants mêmes de ces pays. »

« Ainsi, lorsque S. M. me donna l'ordre d'entreprendre le pénible voyage de Khiva, elle me dit que, d'Esterâbad à Khiva, la route était difficile et qu'il fallait traverser un désert sans eau et sans végétation, et elle me fit connaître sur la route les quelques stations où l'on trouve des puits d'eau douce et celles où on ne trouve qu'une eau saumâtre et non potable. L'événement a confirmé les paroles de S. M. »

Mon récit augmenta la surprise du Khan qui s'écria plusieurs fois : « Pardon! pardon! ô Dieu gardien! ô Dieu gardien! » Il me demanda alors : « Comment est le Roi actuel comparé à Feth Aly Chah et à Mohammed Chah , que Dieu leur fasse miséricorde? » Je lui répondis : « Pour rendre hommage à la vérité, je dois déclarer que, parmi tous les rois et les souverains des sept climats ^ il n'y en a aucun qui soit plus noble, plus équitable et plus instruit que S. M. le Roi de Perse. » Il réfléchit un instant : « Et comment cela? » me demanda-t-il. — « Je suis au courant des dynasties étrangères, répondis-je ; je sais que les sultans de Constantinople remontent à Osman bey et qu'ils se rattachent aux Turkomans et aux Seldjouqides. Je sais ce que sont la France, l'Angleterre, la Russie et les autres Etats. Quelques-uns de ces souverains sont, en effet, de noble race, mais aucun d'eux n'est assis sur le trône en vertu des droits qu'il tient de son père et de sa mère. Le Roi de Perse est sur le trône à ce double titre, car la tribu des Qadjar se divise en deux branches : les Qavanlou et les Devalou. Dans le principe, la souveraineté fut départie aux Qavanlou et la dignité d'émir aux Devalou ^ Les mères des précédents souverains Qadjar n'étaient pas de sang royal, tandis que la mère du Roi actuel est la petite-fille de S. M. Feth Aly Chah; il réunit donc en lui la noblesse du père et celle de sa mère. Il est de la branche des Qavanlou, Sultan fils de Sultan, Khaqan fils de Khaqan. ^

Vers. -- « Ce Roi réunit en lui la noblesse du père et celle de la mère ; il est un Khosrau possesseur de la couronne à ce double titre. Quel est le prince de la dynastie des rois de Perse qui a eu une pareille noblesse? Ni Key Khosrau, ni Qobad ne l'ont point possédée. »

I. Lorsqu'Aga Mohammed Khan fit épouser à son neveu Feth Aly Chah qui monta après lui sur le trône, la fille de Feth Aly Khan Qadjar Devalou, il fut convenu que le pouvoir souverain se perpétuerait dans la branche des Qavanlou et que les grandes fonctions de la cour et de TÉtat seraient réservées aux Devalou.

g8 RELATION

Après que j'eus donné ces détails sur la généalogie et sur la noblesse du Roi, le Khan me questionna au sujet du Newab ChoudjaousSalthanèh Hassan Aly Mirza. Je lui exposai tout ce qui concernait ce personnage ; je satisfis aussi son désir au sujet d'Acef oud Daoulèh et de son fils '. Il me demanda aussi des détails au sujet de Djafer Qouly Khan, chef kurde de Bouzoundjerd et sur son séjour à la cour de S. M ^ Par ce qui me fut dit, je compris que les Khiviens^ les Tekèh et les Yomout avaient eu à souffrir de ses expéditions ; que^ dans ses courses, il leur avait enlevé beaucoup de prisonniers ; qu'il leur causait de vives appréhensions et une grande terreur et qu'ils redoutaient son autorité dans les provinces du Khorassan. Il fut question de Serakhs. « J'ai envoyé, me dit le Khan^ Ata Niaz Mahrem à Téhéran pour témoigner de mon bon vouloir et de la sincérité de mes sympathies. Le Roi de Perse vous a chargé d'une mission au Kharezm^ et^ dans ces circonstances, une marche de Tarmée persane dans la direction de Serakhs et d'Esterâbad serait un fait en contradiction avec les sentiments de Tamitié. » — <i L'arrivée de Tarmée à Esterâbad, lui répondis-je, n a d'autre but que celui d'assurer le bon ordre sur cette frontière et d'arrêter les déprédations des Turkomans. Ce mouvement ne menace ni votre pays, ni les tribus qui vous sont soumises. Quant à la présence du Newab Hussam ous Salthanèh devant Serakhs, cette expédition n'a été entreprise que parce qu'il est notoire que Serakhs, de même que Merv, ne reconnaît pas votre autorité et que cette ville ne cesse d'être un foyer de troubles. Si on avait su que les habitants de Se-

1. Allah Yar IvIiaq Devalou qui avait reçu le titre honoriiique d'Acef oud Daoulèh, était le rils de Mirza Mohammed Khan, Roukn oud Daoulèh, gouverneur de Téhéran à la mort d'Aga Mohammed Khan. Feth Aly Chah pour reconnaître ses services lui confia les fonctions de vézir et plus tard celles de grand chambellan.

Accf oud Daoulèh épousa une fille de ce prince, et sa sœur fut une des femmes légitimes d'Abbas Mirza. Acef oud Daoulèh a composé des poésies sous le nom de Hadjib.

Son fils Hassan Khan Salar prit une part active au soulèvement du Khorassan au commencement du règne du roi actuel. — Fihrisout Teivarikh^ tome IX", page 345.

2. Le chef kurJc de Bouzoundjerd, Djafer Qouly Khan était le fils d'Emir Gounèh Khan; il fui envoyé comme ôiagc à Téhéran} il mourut gouverneur d'Esté: âbad.

DE L AMBASSADE AU KHAREZM gg

rakhs étaient vos sujets, on n'aurait pas marché contre eux. En outre, cette expédition n'a point été résolue sur Tordre des ministres de la cour de Perse. Hussam ous Salthanèh ne l'a tentée que sur les instances réitérées des Khans du Khorassan. La preuve que le Roi est étranger à cette tentative, c'est que, lorsque votre envoyé a proposé de retirer vos troupes, si Hussam ous Salthanèh voulait battre en retraite, celui-ci y a consenti. S'il avait reçu des ordres du Roi, il ne se serait pas retiré avec autant de facilité. »

« Hussam ous Salthanèh est le fils d'un prince qui, semblable à Darius, a eu les vastes desseins d'Alexandre et le génie guerrier de Djenguiz. Lorsqu'il marcha contre Serakhs, la population du Kharezm passa les nuits dans l'insomnie. Malgré la grande distance (qui les sépare du Khorassan) les habitants de Gourgandj, de Kât, de Hezaresp ne goûtaient point une heure de repos, »

« Si dans ces conjonctures, on a montré des sentiments de conciliation^ c'est à cause de la puissance du souverain de la Perse qui a le ciel pour vestibule. Si S. M. le Roi de Perse n'avait pour le souverain du Kharezm ni égards, ni déférence, ni sympathie, sur un signe d'elle quelques régiments et quelques batteries d'artillerie se dirigeraient sur Seraks et détruiraient cette ville de fond en comble. Je connais la situation de votre pays. 11 est en butte, d'un côté, à l'hostilité de Boukhara, de Merv et de Hérât; de l'autre, il est exposé aux attaques de Tarmée russe qui vous guette. Les frontières de vos Etats ne sont point éloignées d'Esterâbad et elles confinent aussi àDerèhguèz et au Khorassan. Réfléchissez à ce qui vous est le plus profitable. Considérez qui peut vous donner appui et protection. Si quelques gouvernements étrangers vous montrent de la sympathie, ces dispositions sont basées sur leur propre intérêt. Ils vous ont dans la main pour avancer leurs propres affaires et agir contre vous, et ils vous prennent comme un bouclier pour se protéger contre les malheurs qui peuvent les atteindre. Ainsi, la nation qui est la plus rapprochée de vous est l'alliée

de l'Emir de Boukhara et votre ennemie. Une autre, qui est encore plus voisine de Boukhara, affecte d'être votre amie; mais, en réalité, elle ne désire, pour satisfaire ses intérêts, que susciter les musulmans les uns contre les autres. »

Vers. — j' De quelque côté qu'il y ait des hommes tués (parmi les infidèles), l'avantage sera toujours pour l'islamisme.»

« Vos ministres ne se préoccupent nullement des affaires. Leur conduite est si odieuse et si pleine d'hypocrisie, qu'aux yeux des musulmans des autres pays, ils ne valent pas un grain d'orge. Les sujets du Roi de Perse vont en Turquie, en Russie, dans Tlnde et en Europe. Ils y vivent entourés d'égards et ils reviennent en Perse sains et saufs. Il n'y a que sur les confins de vos Etats que les choses se passent autrement. Vos sujets sont pleins d ardeur pour piller et pour réduire en captivité les musulmans, pour les molester et pour les tyranniser. Pourtant^ nous avons le même Qoran, le même Qiblèh , le même Prophète et le même Dieu ; et il n'y a ni verset du Qoran ni tradition qui autorisent une pareille conduite. »

c Les ulémas, répondit le Khan, disent qu'injurier les deux Cheikhs ' est un blasphème et Ton sait quelle doit être la punition des blasphémateurs. Les Persans ont introduit des innovations; ils injurient et maudissent les plus nobles des compagnons du Prophète et, d'après la décision juridique des muftis de Boukhara et du Kharezm, ils sont hérétiques et infidèles. S'emparer des biens et de la personne des infidèles est une obligation religieuse. » — Moi qui suis un des serviteurs de la cour de Perse, repris-je, je suis ici pour parler en homme politique ; la controverse regarde les ulémas des différentes sectes. Il n'y a pour moi aucune utilité à entamer de pareilles discussions. Si on avait voulu approfondir vos croyances et les discuter, on aurait envoyé ici un mufti ou un qadi. Mais il y a

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