I. Ce distique est tiré du Gulistan, livre
DE l'ambassade AU KHAREZM 1 87
de vous ! Pourquoi cherchez- vous à combattre ces cavaliers supérieurs en force, et courez-vous à votre perte? > Je ne fus pas sans m'apercevoir que c'était à moi qu'ils en voulaient, et que c'était contre moi qu'ils avaient lancé le coursier de l'attaque. Je retournai donc sur mes pas; je m'arrêtai et j'excitai les gens de ma suite à les repousser. J'étais inquiet et anxieux de savoir comment se terminerait cette aventure.
Mohammed Chérif Bay, envoyé du Khan de Kharezm, s'adressa à eux et leur cria : « Je suis chargé par Khan Hazret Mohammed Emin Khan, d'une mission auprès de S. M. le Chah de Perse ! Vos familles et vos amis sont^ dans le Kharezm^ soumis à l'autorité du Khan. Je ne sais qui a pu vous inspirer l'audace de nous attaquer! D'un côté, les troupes de S. M. le Chah sont à Esterâbad, d'autre part, en arrière de vous, le Khan est à Kohnèh Ourguendj. Nous sommes des ambassadeurs envoyés par une puissance à une autre puissance! >
Hémistiche. — « Cette témérité ressemble à de la folie ! >
< Nous n'avons, répondirent-ils, rien à démêler avec aucun de vous, et nous ne voulons exercer de violence contre personne, livrez-nous seulement un tel, qui est l'ambassadeur du Roi de Perse^ et continuez votre voyage sains et saufs. C'est à lui que nous avons à faire. » Je reconnus que :
Hémistiche. — « Leur but était ma mort. »
« Je n'ai, leur répondis-je, aucun rapport, aucun point de contact avec VOUS; quelle inimitié, quel sujet de querelle y a-t-il entre nous? > — t Nous n'avons eu, me répondirent- ils, aucune relation avec vous; mais nous avons été, pendant des années, soiimis à la Perse. Dans ces derniers temps, nous la servions encore. On nous a enlevé nos moutons! on s'est emparé de nos chefs! Aujourd'hui, nous nous saisirons de vous, nous
l88 REIATION
VOUS retiendrons et nous réclamerons les biens qui nous ont été ravis. > — « Insensés! m 'écriai-je, dans ce désert, j*ai un nom et un titre , j'ai un rang et un caractère officiels, une suite et un train nombreux. Mais à la cour du Roi, personne n'a souci de moi, personne ne demande : Qui es-tu? d'où viens-tu ? On trouve des serviteurs comme moi dans tous les coins; leur nombre dépasse toute énumération et tout calcul. Je sais que je ne suis pas capable de servir de rançon , car personne ne dépenserait une pièce de cuivre poxir me racheter et ne donnerait quoi que ce soit, pour me posséder. » — « Il n'en est point ainsi ^ me dirent-ils, nous allons nous emparer de vous et nous vous vendrons. Si on ne vous rachète pas, nous vous tuerons ou nous vous garderons prisonnier. La somme que vous représentez , vous et vos compagnons de voyage, et ce que vous possédez ne nous échapperont ni par la ruse , ni par Tastuce , ni par la force , ni par les armes. Vous ne retournerez ni à Esterâbad , ni à Téhéran ! » Quoique je fusse intérieurement en proie à la crainte, je me mis à rire et je dis :
Vers. — « Je fais partie de la cour de Dara, qui donc aura le pouvoir d'enchaîner mes mains? Lorsque je fixerai sur la corde de mon arc une flèche au vol rapide, je ne demanderai pas si celui qu'elle doit percer est Turk ou Turkoman. Je ne me laisserai point faire prisonnier par les Yomout, pas plus que le faucon ne se laisse prendre dans la toile de l'araignée. Voir mon sang couler sur la terre et les pierres de ce désert, vaut mieux pour moi que de devenir captif et d'être voué au déshonneur. »
Je convoquai les notables de Boukhara, de Ferganèh, de Khiva et du Kaboul qui m'accompagnaient et je leur dis : € Voici ce qui se passe : tous ces discours n'ont d'autre but que celui de semer la division parmi nous, afin de nous faire tous prisonniers. > — « Oui, répondirent-ils, il en est ainsi! »
IQO RELATION
le iekbir '; ils jetèrent sur leur cou rétoflFe de leurs turbans, et^ saisissant leurs sabres et leurs fusils, ils fondirent de tous côtés sur les ennemis ; mais^ ils furent enveloppés par des cavaliers des tribus turkomanes accourant de tous côtés au secours des leurs. Leur nombre croissait à chaque instant.
Vers. — € Les cavaliers arrivaient de la plaine du Gourgan : leur apparence était celle des Divs : leur taille était aussi haute qu'une montagne. Il advint que le nombre des Turks armés de lances, qui se trouvaient dans la plaine , n'était pas inférieur à mille. >
Le soleil était sur le point de quitter l'horizon, le jour était sur son déclin. Il devint évident pour nous que, lorsque la nuit serait tombée et aurait couvert la terre de ses ombres, on ne pourrait distinguer les amis des ennemis qui se précipiteraient de tous côtés sur nous et nous massacreraient. L'envoyé du Khan de Khiva fit des propositions de paix : les Turkomans demandèrent mille toumans pour la conclure. Ils finirent par consentir à recevoir quatre cent cinquante tillas, en s'engageant à nous escorter. Peu de temps avant le coucher du soleil, le tumulte augmenta. Nous fimes agenouiller de nouveau en cercle les chameaux de charge, gardés par les gens qui les montaient. Nous ne vîmes point la possibilité de nous échapper du lieu où nous étions. L'eau et les provisions que nous avions emportées pour la route étaient épuisées. Depuis deux jours et deux nuits, nous n'avions point goûté le sommeil et nous n'avions pris aucune nourriture, ni eau ni pain. Nous avions l'espérance d'arriver ce même jour à Esterâbad. Nous étions rompus de fatigue et brisés de lassitude : nos outres étaient vides.
Nous formâmes alors le projet d'envoyer un cavalier à
I. Le cri de « Âllahou Ekber » (Dieu est le plus grand !j que poussent les musulmans au moment d'engager un combat.
DE L^MBASSADE AU KHAREZM I9I
Esterâbad , pour instruire le Beylerbey et TEmiri Pentchèh de notre situation. Les Yomout qui nous accompagnaient, craignant les Gouklan^ et mes serviteurs, redoutant les uns et les autres^ ne voulurent point y consentir. Les routes étaient interceptées de toutes parts. Les choses en vinrent au point que les gens de la caravane me regardaient en pleurant, et en s'attendrissant sur mon sort.
Distique. — « J*étais au milieu d'eux; mon âme était livrée aux dernières angoisses; j*étais dans la main du désespoir^ semblable à la perdrbc dans les serres de Taigle. »
Je vis la route de la possibilité et des expédients barrée de tous côtés, et moi-même, sans force et sans vivres, devenu le prisonnier des Yomout.
Distique. — « Cet homme^ aux mœurs pures et innocentes^ avait rhabitude de se transporter dans le monde invisible. »
Je plaçai ma confiance contre la violence des féroces Yomouty dans la protection du Dieu vivant qui ne meurt jamais, et je récitai lentement cette prière : t Mon Dieu! ne nous afflige point de ta colère ! Ne nous fais point périr dans ton courroux, pardonne-nous avant cela, ô mon Dieu I ne nous châtie pas pour nos mauvaises actions ! Ne suscite point contre nous ceux qui n*ont point pitié de nous! Eloigne de nous les mains des oppresseurs. Je t adjure par Mohammed et par toute sa famille! t
Convaincu que nous ne pouvions échapper que par la grâce du Seigneur, il me vint à Tespril que notre délivrance ne pourrait être obtenue qu'en semant la discorde au milieu de nos ennemis, et en les excitant les uns contre les autres.
Je répétai^ à plusieurs reprises, cette invocation : < O mon Dieu, suscite les oppresseurs contre les oppresseurs et faisnous sortir sains et saufs du milieu d'eux ! »
J'en arrivai à consentir de demeurer prisonnier des Yomout pour sauver mes compagnons, et je pensai que ce serait une honte et un opprobre pour le gouvernement persan, qui marquerait ainsi son indifférence pour un serviteur dévoué, s'il ne me délivrait pas des mains des Turkomans. D'autre part, s'il me réclamait, lés Turkomans pourraient formuler des demandes exagérées. Il était, en outre, probable que certains personnages, qui n'avaient point approuvé mon voyage à Khiva, représenteraient à S. M. que je n'avais pu remplir la mission qui m'avait été confiée, et que je n'avais fait que rendre la situation encore plus difficile. Je me réfugiai de nouveau en Dieu -, et, invoquant la force toute-puissante de Tétoile heureuse de S. M., je consultai le sort pour savoir si je serais délivré. Tout-à-coup, mon valet de chambre se présenta devant moi et me dit : « Le qadi des Yomout, que vous avez vu chez Qara Khan et qui vous a accompagné jusqu'à l'Etrek, lorsque vous vous rendiez à Khiva, vient d'arriver. Il désire vous voir et s'entretenir avec vous. » Je reconnus, dans ce fait, une grâce divine et un effet de la fortune propice de S. M.
Hémistiche. — « A qui veut venir, dis-lui : viens ! A qui veut parler, dis-lui : parle! »
Voici, je suis dans le désert du Gourgan, et, entouré de tous côtés par les Turkomans.
Vers, — « Je suis comme Joseph au milieu des loups : petits et grands veulent m'arracher la vie. »
Le qadi se présenta devant moi , me donna le salut et entama la conversation : « O qadi ! lui dis-je , sans prendre en considération notre ancienne amitié, vous avez consenti à ce que je fusse fait prisonnier ! Et vous êtes venu ici, associé avec les vils Turkomans de l'Etrek, pour me retenir captif! Quelle belle affection! quelle sincère amitié! i> -- « Non, par Dieu, reprit
DE L^MBASSADE AU KHAREZM I93
le qadi, je ne suis point le complice de ces gens-ià , et je n'étais point informé des projets de ces rebelles! Je me trouvais dans ma tente^ sur les bords du Gourgan, lorsque j'ai appris ces nouvelles qui m'ont troublé ; maintenant, je vois que Ton est réuni en forces et prêt à combattre. Quelles que soient les menaces que je fasse à ces séditieux, à ces fauteurs de troubles, ils ne voudront prêter l'oreille ni à mes paroles ni à mes conseils; mes discours ne feront aucune impression sur eux. Ils ne se retireront pas sur ce que je leur dirai. » — « Là où Ton n'écoute pas la parole d'un homme sensé, répondis-je, l'opinion de la multitude ignorante prévaudra. Si vous dites vrai, si vous êtes sincère, envoyez un homme à votre tribu, à votre campement, à ceux de Qara Khan et de Qouly Khan qui sont liés d'amitié avec moi. Appelez, pour me délivrer, les cavaliers Ata Bay et Aq pour que l'on sache quels sont les gens dévoués et quels sont les traîtres! » Le qadi dépêcha sur-le-champ son frère pour instruire sa tribu de ce qui se passait .
La sœur de Qara Khan Ata Bay qui était mariée à Naqd Aly Khan Yomout, son cousin, et que je connaissais un peu, était, depuis l'emprisonnement de Qara Khan et de ses enfants à Esterâbad, le chef de la tribu et l'arbitre de toutes les affaires dans le campement de son frère. Lorsqu'elle sut que j'avais eu l'intention de me rendre à la tente de Qara Khan, et qu'en route, j'avais été assailli par les Turkomans de l'Etrek et autres bandits, elle dénoua, selon la coutume des femmes turkomanes , ses cheveux blancs , les laissa flotter et se mit à pousser des cris et à se lamenter : « O Turkomans! disait-elle, qu'est devenue votre valeur ? nos âmes et nos corps, ceux de nos pères ont goûté le sel des rois Qadjar. Khodjend Verdy repose, après sa mort, sous une coupole élevée à Dervazèhi Daoulet par les ordres d'Aga Mohammed Chah ! Que Qara Khan cesse de vivre, si le serviteur du roi de Perse, qui se rendait à notre fribu et à nos tentes, vient à être enlevé par les Turkomans de l'Etrek ! quelle honte ce serait pour nous ! si vous ne l'amenez pas avec honneur à notre campe-
ment, considérez-moi comme morte, empoisomiée par 1 mdignation ! » Après avoir entendu ces paroles^ les parents et les clients de la tribu Ata Bay et les Aq se prévinrent les uns les autres. Ils se réunirent et prirent la route du désert. Au moment où, avec mon fils Aly Qouly, mon parent Nedjef Qouly et tous mes domestiques, j'étais livré aux plus vives appréhensions et en proie à la frayeur, un neveu de Qara Khan, nommé Kazhim, qui m'avait servi en qualité de Qaraoul (guide) et de Khadim et auquel j'avais donné un beau khilat, se présenta devant moi. Il me trouva assis dans l'obscurité au milieu des chameaux. Il m'informa de ce qui se passait; je refusai de le croire. Après lui, arrivèrent Mohammed Kerim Khan, Iltouzer Khan, les parents de Qara Khan, ceux de Qouly Khan et le qadi. « Il ne s'agit point de rester ici, me dirent-ils; si vous demeurez cette nuit dans ce désert, les tribus turkomanes arriveront demain matin en si grand nombre, qu'il vous sera impossible de fiiir et de vous échapper. »
Hémisiiche.- < La crainte du serpent nous a fait tomber dans la gueule du dragon. »
Je réfléchis qu'il était, dans tous les cas, préférable de gagner la tente de Qara Khan, plutôt que de rester dans ce désert, théâtre de tant de meurtres et de tant d'assassinats. Nous nous mîmes donc en marche; les Turkomans nous suivirent en nous entourant, nous et les bagages , et ils semblaient épier l'occasion de nous attaquer. Ils n'osèrent cependant pas le tenter. Chaque fois qu'ils se rapprochaient de nous, les cavaliers Ata Bay et principalement Kazhim, les accablaient d'injures et leur criaient leurs noms. Ces brigands étaient saisis de crainte en entendant nommer leurs chefs. Ils nous suivirent ainsi pendant un ferseng; puis, voyant l'inutilité de leur poursuite, ils s'éloignèrent peu à peu et se dispersèrent. Nous arrivâmes après minuit à la tente de Qara Khan et nous nous y établîmes.
DE l'ambassade AU KHAREZM igS
Une femme d'un caractère viril et dont j'ignore le nom, vint me trouver, accompagnée par le qadi; elle versait des larmes abondantes. « Si vous pleurez sur Qara Khan, lui dis-je, Dieu est assez puissant pour le délivrer. > — « Non, me répondit-elle; chacun de nous vaut Qara Khan ; c'est sur vous que je pleure! Les Turkomans voulaient vous faire prisonnier. En vérité, ils n'avaient d autre but que celui de nous déshonorer. Tout homme, en apprenant ce qui s'était passé, aurait pu supposer que la tribu de Qara Khan avait commis une pareille félonie, pour venger son emprisonnement. » La fermeté d'esprit et la sagacité de cette vieille femme me frappèrent d'étonnement ; je lui donnai l'espoir que Qara Khan serait Tobjet de la bienveillance des ministres de la cour, asile de l'équité. Je pris quelque nourriture et je me couchai :
Hémistiche. — « Pour assister le lendemain matin à la naissance de l'enfant que la nuit portait dans son sein, i
Le jour suivant, à mon réveil, je disposai la tente pour recevoir les chefs Yomout. Ils s'y présentèrent, et j'eus une conférence avec eux. Il fut décidé que je ferais partir un homme porteur d'une dépêche rendant compte de tous ces événements. Je la rédigeai et je la confiai à Mirza Aly Naqy, médecin du régiment Efchar, que j'avais trouvé prisonnier à Khiva et que je ramenais avec moi : je le chargeai de se rendre à Esterâbad. Le Beylerbey me répondit par un billet : « qu'il reconnaissait l'importance du service rendu par les*Ata Bay et les Aq. » Il m'engageait ensuite à ne pas rester plus longtemps au campement de Qara Khan, et à prendre la route de Mahmoud Abad pour revenir à Esterâbad, où il viendrait me voir.
Hémistiche. — « Grand Dieu ! est-ce ici la place de pareilles paroles! »
J'appris que l'on avait établi un barrage sur le Gourgan,
construit le fort de Sultan Abad^ élevé des fortijScations en terre et qu'un corps de troupes royales était échelonné sur les frontières d'Esterâbad. Pouvais-je retourner à Téhéran sans avoir examiné tout cela, sans m'étre mis au courant de la situation des Yomout et d'Esterâbad, sans avoir appris quelles étaient les populations soumises et celles qui étaient insurgées?
S. M. le Roi, dont le rang égale celui de Djem, qui est 1 asile du monde^ que notre âme et celles des mortels lui servent de rançon ! me dirait à mon retour : < O homme ! lorsque vous avez quitté la cour, il vous a été ordonné de prendre note de tous les faits d'ensemble et de tous les détails qui vous frapperaienl dans le royaume, depuis le jour de votre départ jusqu'à celui de votre retour. Vous deviez les consigner minutieusement, afin d'avoir la plus ample connaissance de tous les lieux que vous auriez visités. Maintenant, vous revenez d'Esterâbad^ rendez-moi compte de ce que vous avez vu ; faites-moi connaître vos appréciations. » Pourrais-je répondre que je n'avais point vu le bend (barrage) du Gourgan, que j'ignorais les événements qui ont surgi à Esterâbad et chez les Yomout? Dans ce cas, le Roi punirait sévèrement, sans aucun doute, ma négligence. Il faut que je revienne, en passant au milieu des tribus Turkomanes Ata Bay et Djafer Bay, pour que j'examine avec soin le bend du Gourgan, que je compte les soldats qui sont en garnison dans cet endroit, que je voie les fortifications, les troupes, le fort de Djafer Abad, etc. Je résolus de ne point aller à Esterâbad sans avoir vu toutes ces choses.
Le Beylerbey m'adressa une seconde lettre : « Je vous envoie, m'écrivait-il, Qouly Khan et Qilidj Khan pour que vous veniez à Esterâbad par la route que vous désirerez suivre : les tribus des Djafer Bay et d'Ata Khan, et celle d'Allah Nazhar Khan recevront Tordre de se porter à votre rencontre et de se mettre à votre disposition. ^
Retour à Esierâbad.
Après avoir passé, dans la tribu des Ata Bay, deux nuits et un jour, je fis cadeau d*un vêtement d'honneur au qadi, à la soeur de Qara Khan et à son neveu Kazhim Bek. Je quittai le campement de Qara Khan, où la plupart des notables et des chefs Yomout étaient venus me faire visite. Je reçus même celle de Hassan Khan^ surnommé Hassan Tchighan, qui se plaignit vivement à moi du Khan Beylerbey. « Le Beylerbey, lui répondis-je , est un homme d'un rang élevé et d'une grande intelligence. Vos paroles ne détermineront pas les ministres du Roi à ne pas tenir compte de ses mérites. » On s'était abouché avec lui et on lui avait inspiré de la sympathie pour le Khan de Khiva. Je détruisis toutes ses illusions et je lui déclarai que le Khan de Khiva avait fait, à Tégard de S. M., acte de soumission et de dévouement loyal et qu'il m'avait fait accompagner par un ambassadeur. « Si les Turkomans Yomout et Gouklan qui dépendent du gouvernement d'Esterâbad, se déclaraient pour Khiva, ajoutai-je, un ordre des ministres de la cour de Téhéran déterminerait le Khan à les renvoyer prisonniers. Abandonnez donc ces folles pensées et ne faites aucune opposition au Beylerbey d'Esterâbad, car on ne le destituera pas pour complaire à vos désirs. J'intercéderai en votre faveur, je serai votre intermédiaire auprès du Beylerbey. » Hassan Khan et la plupart des notables se séparèrent de moi, à peu de distance du campement de Qara Khan, après m 'avoir fait leurs adieux. Après un séjour de deux jours, Mohammed Qouly Khan, Qilidj Khan, Iltouzer Serdar, les autres Khans Ata Bay et Aq et les parents du qadi, avec un grand nombre de cavaliers vinrent me prendre pour m'escorter. Lorsque nous fûmes arrivés près du Gourgan, les cavaliers Djafer Bay se portèrent à ma rencontre, et je congédiai ceux de la tribu Ata Bay qui retournèrent sur leurs pas.
Description du Bend (barrage) du Gourgan.
Arrivé près du bend du Gourgan^ je m*y arrêtai un instant pour lexaminer. Ce bend peut avoir cinquante coudées de longueur sur quinze de largeur. Le Beylerbey a réussi, en fort peu de temps, à achever ce travail sur une rivière aussi considérable. L'ouvrage a des avantages de plus d*un genre^ et il est d'une grande utilité pour l'augmentation des revenus publics.
Les fusiliers de Kurd Mahallèh et d'Esterâbad^ commandés par RizaQouiy Khan, fils de Mousta£ei Khan Seden Roustaqy^ tiennent garnison dans les tours élevées à la tête du barrage.
Nous nous arrêtâmes là, pendant quelque temps, et je demandai quel était le nombre des soldats. Il me fut répondu que les tours construites des deux côtés du bend, servaient de logement à cinquante hommes qui étaient de garde jour et nuit. Quand nous eûmes dépassé le bend, les Serguerdèh (ofiSders de troupes irrégulières) d'Esterâbad vinrent à notre rencontre. Je demandai des nouvelles de Hamzèh Khan Enzany. On me répondit qu'il était, avec ses fusiliers, chargé de la garde des fortifications, qu'il y demeurait et qu'il n'en sortait jamais. Il était indispensable pour moi de lui faire visite et d'examiner ces fortifications.
Nous nous dirigeâmes donc de ce côté, et nous rencontrâmes son fils Mohammed Baqir Khan qui venait à pied au devant de nous.
Hamzèh Khan, avec les notables de la tribu, s'avança, de son côté, jusqu'au bord du fossé du rempart où nous nous abordâmes. Nous franchîmes le rempart et nous restâmes une heure sous sa tente. J'appris tous les détails du combat livré par les Turkomans aux troupes du Beylerbey et de l'Emiri Pentchèh. Je pris congé de Hamzèh Khan et je revins sur mes pas. Le camp du Beylerbey et de l'Emiri Pentchèh
DE l'ambassade AU KHAREZM I99
était placé près de Djafer Abad. Nous nous établîmes, moi et mes compagnons de voyage^ Boukhares, Khiviens, ainsi que tous les gens de Kachghar et de Kaboul, sur la colline de Djafer Abad, à portée du camp. Les neveux du Beylerbey et les officiers des troupes, sous les ordres de TEmiri Pentchèh, prirent la peine de me faire visite et de me présenter les excuses du Beylerbey et celles de TEmiri Pentchèh^ qui n'avaient pu venir, étant occupés, me dirent-ils, avec Mirza Bey, portearquebuse du Roi et porteur des fonds du trésor, à distribuer la solde aux troupes. Ils m'offrirent une grande quantité d'oranges, de citrons et de melons. Je reçus aussi un billet du Beylerbey qui m'invitait à Taller voir et à dîner le soir avec lui. Je me rendis à son invitation avec Mohammed Chérif Bay. La conversation s'engagea entre nous; je lui racontai brièvement les incidents de mon voyage et je lui fis part de toutes mes opinions ; je lui dis avec la plus entière franchise .que, si Ton poussait les Turkomans au désespoir, ils se laisseraient entraîner par les suggestions des ambitieux et passeraient sur le territoire Khivien, et qu'alors, la province du Gourgan serait continuellement troublée par leurs brigandages. « La mise en liberté de Qara Khan, ajoutai-je, sera accueillie par les tribus Ata Bay avec joie et comme un gage de sécurité pour eux; et, en vérité, il n'a commis contre le Gouvernement aucun acte de trahison. »
« J'ai porté cette affaire, me répondit le Beylerbey, à la connaissance de Sa Majesté; mais, vous, TEmiri Pentchèh et moi, nous intercéderons en sa faveur, afin qu'il obtienne son pardon. Comme sa tribu vient de rendre un nouveau service en vous protégeant, on lui enlèvera la chaîne du cou et on le traitera bien. Quant à vous, rendez- v^ous à la ville où je compte aller vous faire visite. *
Le lendemain matin, je me mis en route pour Esterâbad. Nous rencontrâmes, jusqu'à la porte de la ville, les employés et les gens de métier qui se portaient à notre rencontre par détachements, les uns à pied, les autres à cheval. On assigna
des logements agréables et dignes d'eux, à Mohammed Chéri! Bay, à Seiyd Ahmed Naqib Khodja de Boukhara, cousin de TEmir, à Seiyd Miran Chah de Qandahar, à Khodja Rahmet Ouliah Ichan de Khoqand et aux autres personnages^ et nous les laissâmes se livrer au repos. Moi-même, je m'établis dans le Divan Khanèh (salle de réception) du Beylerbey. Le lendemain^ j allai au bain. Il y avait sept mois que je n*en avais vu et je débarrassai mon visage et ma barbe de la poussière du voyage. Les ulémas de la ville vinrent me voir. Le prévôt des marchands et le Kelanter (maire) m'envoyèrent des sucreries et des fruits.
Les Turkomans ayant pillé la plus grande partie de ma batterie de cuisine, de ma vaisselle de voyage et de mes plats d'office, je dus les remplacer et acheter d'autres ustensiles en cuivre. Le lendemain, le qadi et le cheikh oui islam prirent la peine de me faire visite. Je leur rapportai, ainsi qu'aux autres docteurs, les discussions que j'avais eues sur des matières spirituelles et sur des sujets politiques. Ils donnèrent une approbation complète à tout ce que j'avais dit. Ils virent les esclaves originaires d'Esterâbad et du Mazanderan que je ramenais avec moi du Kharezm, et ils firent des vœux pour le Roi, dont ils exaltèrent les vertus. Je leur fis montrer aussi les autres esclaves et ils m'adressèrent de nombreuses questions sur Khiva.
Départ d'Esterâbad,
Le 1'' Moharrem (i5 octobre), nous partîmes d'Esterâbad et nous prîmes la route de la montagne et des cols de Qizliq et de Chah Kouh. La route de Qizliq est très-raide : elle traverse une montagne d'une grande hauteur et difficile à gravir. Les chameaux du Kharezm, qui n'avaient jamais vu que la plaine et
DE l'ambassade AU KHABEZM 201
qui, depuis plus d'un mois, n avaient goûté ni repos ni sommeil et n'avaient pris qu'une nourriture insuffisante, se fatiguèrent, s'épuisèrent et se blessèrent en franchissant cette montagne. Quelques-uns de ces animaux s'abattirent dans le défilé ; ne pouvant supporter les difficultés de la route et réduits à une grande faiblesse, ils finirent par succomber. En vérité, ce passage est, pour les chameaux, malaisé à franchir. Le roi des poètes, Sabay Kachany % a dit avec justesse :
Vers. — « J'ai dit au chameau : Vas-tu mourir? II serait fâcheux que tu périsses si tôt. Il me répondit : Je me nourris d'épines, j'en ai la bouche remplie; mon dos plie sous le poids des fardeaux; si la mort vient vite, ce sera encore trop tard pour moi. >
Quoiqu'il en fût, nous marchâmes du matin jusqu'au soir. Au coucher du soleil, nous arrivâmes au Rébaihi Evvel^. Les bagages étaient restés en arrière. Les chameaux s'étaient abattus avec leurs charges. Le jour déclina et Rahmet OuUah Ichan de Khoqand, de l'ordre des Naqchbendy, qui était malade, tomba de sa litière. Pendant la nuit, les bagages et les hommes qui les conduisaient arrivèrent, après avoir éprouvé mille difficultés. Cette route fut une route de fatigue pour les Uzbeks et les Turkomans qui, vivant dans des déserts et des plaines, avaient vu peu de montagnes, leur pays ne possédant ni forêts, ni montagnes élevées. Quand ils entendent des paroles qui les frappent, ou qu'ils vont par un chemin diffi-
1. Sabay est le surnom poétique de Feth Âly Khan Kachany, disciple de Hadji Suleyman Bey Bidgouly. Lorsqu*en 121 1 (1796), Feth Aly Chah arriva de Chiraz à Téhéran après la mort d*Aga Mohammed Chah, Feth Aly Khan lui présenta un qacidèh (ode) et il en composa un autre pour féliciter le Chah sur son avènement au trône : cette pièce de poésie fut lue solennellement le jour de la fête du Naurouz. Feth Aly Khan reçut à cette occasion le titre honorifique de Melik ouch Chouara (roi des poètes). Il dédia à Feth Aly Chah deux poômes épiques ; Le Chehinchdh Namèh et le Khoudavend Na* mèh. Le premier de ces ouvrages contient quarante mille distiques, le second trente mille. Feth Aly Khan mourut à Téhéran en 1238(1822).