‹ Relation de l'ambassade au Kharezm (Khiva) de Riza Qouly KhanChapitre 21 sur 38 · Le premier caravansérail · texte numérisé non relu

Le premier caravansérail

cile, ils ont Thabitude de mettre leurs mains sur la poitrine et de s'écrier à plusieurs reprises : « Pardon, pardon ! ô Dieu gardien , ô Dieu gardien ! » Pendant ce jour et cette nuit, la vue des forêts épaisses et les difficultés du chemin leur firent souvent faire ce geste et pousser cette exclamation. Je rafraîchis ma langue en récitant ce quatrain :

Vers. — « Les Uzbeks de Khiva qui parcourent le désert, et qui de Khiva se dirigent vers la ville de Rey, s'écrient à la vue des forêts et des hautes montagnes : Que Dieu nous garde ! que Dieu nous garde ! »

Le lendemain, nous quittâmes ce Rébath ruiné, où la nécessité nous avait forcés de nous arrêter, et nous nous dirigeâmes vers la station de Chah Kouh. La route était fort mauvaise : nous parcourûmes un ferseng dans des gorges et des défilés, puis nous gravîmes le Chah Kouh. Aga Mehdy Chah Kouhy, personnage d*une grande expérience, qui, pendant de longues années, avait été au service du Naïb ous Salthanèh Abbas Mirza, apprit notre arrivée et envoya ses enfants à notre rencontre. Lui-même se porta, également, au-devant de nous, il nous offrit le logement, et s'acquitta envers nous, de la manière la plus complète, de tous les devoirs qu'impose Thospitalité. Il vint me voir la nuit, et nous nous livrâmes au plaisir de la conversation. Le matin, j'appris que Rahmet oullah Ichan , un homme d'une science profonde et d*une grande dévotion et chef de l'ordre des derviches Naqchbendy, était mort pendant la nuit. Il avait revêtu l'/Aram ' du Hedjaz et avait formé le projet de se rendre en pèlerinage à la Mekke, Cette perte me causa une vive douleur. Je donnai ordre à Aga Mehdy Chah Kouhy et à d'autres personnes, de l'ensevelir et de l'enterrer. On lui rendit les derniers devoirs et on le confia à la

I. L'Ihram est le manteau péniicntiel que les pèlerins doivent revêtir pour s'acquitter des devoirs qu*imposc la visite à la Kaabèh. L'ibram consiste en deux pièces d*.étoffc blanche «ans coutures, dont Tune couvre le haut et Tautre le bas du corps.

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terre. Que Dieu lui fasse miséricorde! J'emmenai avec moi son fils et sa famille. Puis , après avoir parcouru plusieurs fersengs, j6 me dirigeai vers Tchardêh Kelatèh, patrie de mes aïeux.

Tchardêh Kelatèh \

Ce canton^ qui relève de Damghan et qui fait partie de l'arrondissement de Hezar Djerib, a joui, pendant de longues années, d'une grande prospérité. Les habitants se montrèrent dévoués à la glorieuse dynastie des rois Qadjar, depuis l'époque à laquelle Mohammed Hassan Khan Kichver Sitan, fils de Feth Aly Khan Qadjar de la tribu de Qavanlou, s'empara du pouvoir. Pendant le règne de Kérim Khan Zend, les habitants de Tchardêh Kelatèh refusèrent tout service aux officiers Zend, à cause de la sympathie et de jrafFection qu'ils avaient vouées aux Qadjars. Mon grand-père Mohammed Ismayl bek, connu sous le nom d'Ismayl Kemal, était le chef des notables de ce canton. 11 refusa de faire sa soumission à Zéky Khan Zend, cousin de Kerim Khan Vékil. Quarante et un notables et personnages marquants de Tchardêh Kelatèh s'étaient retranchés dans la résidence du gouverneur qui était solidement fortifiée, et ils repoussaient les attaques et les assauts qui leur étaient livrés. Zéky Khan leur fit parvenir un message : « Venez auprès de moi, leur faisait-il dire, j'ai juré sur le glorieux Qoran de ne pas mettre à mort un d'entre vous. » Les assiégés se laissèrent aller à ajouter foi à la perfidie de ce serment, et ils descendirent du château pleins de sécurité. Zéky Khan , pour tenir son serment hypocrite, donna la liberté à l'un de ces notables et fit mettre à mort les quarante autres ; il pres-

1. Le canton de Tchardêh Kelatèh est situé entre Hezar Djerib et Damghan. Il renferme quatre villages : Bala Qalèh, Palyn Qalèh, Verzinèh et Kelatèh.

crivit, en outre^ d'élever une tour avec leurs têtes pour perpétuer le souvenir de son action. Ismayl Kemal, mon aïeul paternel, lui dit : « Si tu veux me tuer et si tu veux élever une tour avec nos têtes, fais placer la mienne au sommet, car je suis le primat et le chef de tous ces notables. » Zéky Khan accéda à son désir.

Kérim Khan Vekil apprit avec indignation Tacte de cruauté^ de félonie et de trahison de Zéky Khan. Il lui fit sentir sa colère, le disgracia et rendit la liberté aux habitants de Tchardèh Kelatèh qui étaient détenus prisonniers.

Depuis lavènement de la dynastie des Qadjars et sous les règnes d'Aga Mohammed Chah et de Feth Aly Chah, ce canton était Tapanage de Tltizhad oud Daoulèh, Souleyman Khan Qadjar Qavanlou. Feth Aly Chah le donna à son gendre, l'Emir Kebir Mohammed Qassim Khan Qadjar Qavanlou.

Je revis Kelatèh après un grand nombre d'années : j'y reçus la visite de nombreux parents, hommes et femmes, mais je ne connaissais aucun d'eux. Je m'arrêtai une journée, puis je gagnai Daoulet Abad \ Qouchèh et Ahewan * et de là, je me dirigeai sur Semnan.

Semnan est une ville célèbre, bâtie par Tehmouras Divbend. Elle est située par 91° de longitude des îles Fortunées et 39** de latitude. Elle fut autrefois une grande ville, mais elle est tombée en décadence depuis longtemps. Ses fruits et ses céréales jouissent d'une grande réputation. Les grenades, le raisin, les figues, les amandes, les pistaches et le raisin sec y sont excellents. La ville est construite sur un terrain accidenté. Le Cheikh Roukn oud Din Ala oud Daoulèh est un des ascètes et des cheikhs de cette ville célèbre. Il mourut en 786 (i335). La mosquée royale de Semnan, construite par Tordre de Feth Aly Chah, a coûté plus de vingt mille toumans. L'étendue,

. I. Daoulet Abad, un des plus beaux villages de Perse, est entouré d*une triple enceinte et renferme un palais, une mosquée, un bain et de vastes écuries. Sous le règne de Feth Aly Châh^ cette forteresse était la résidence d*un fils de ce souverain, gouverneur de ce district. — Fcrrier. Voyage en Perse, tome I", page iSg. 2. Ahewan et Qouchch sont deux caravansérails.

la position^ la beauté de cet édifice n'ont jamais été égalées ".

Le gouvernement de ce pays est confié aujourd'hui à Rahmet OuUah Khan Efchar. Après être parti de Semnan, j'allai loger dans la maison de poste nouvellement construite da ns les environs de la forteresse de Lasguerd, place forte ancienne et célèbre ^

Je passai successivement par Dèh Nemek ^ Qichlaq Khar "^^ Veramin ^ Eïvanek ^ Khatoun Abad ^ et je m'arrêtai au village

1. Scmnan, à six journées de Téhéran, ne renferme que trois ou quatre mille habitants, jardiniers ou cultivateurs. Cette ville, qui était déjà à moitié ruinée au xin* siècle, se compose de pauvres cabanes et d'un misérable bazar. On remarque, à Semnan, quelques constructions en briques paraissant remonter à une époque reculée, une mosquée recouverte de plaques de faïence sur lesquelles se détachent en bleu, sur un fond blanc des inscriptions en caractères coufiques et des tables de marbre sur lesquelles on a gravé des ordonnances de Chah Abbas et de Chah Hussein.

Eastwick, Three Years* résidence in Persia, London, 1864. tome II, page 147. — Ferrier, Voyage en Perse, dans l'Afghanistan, eic, Paris, 1860, tome !•', I24etsuiv.

2. tt Lasguerd ou Lasguird possède quatre-vingt-deux familles, un caravansérail, un dbanbar (réservoir) et un cours d'eau saumâtre. Vis-à-vis et à deux cents pas de Lasguerd, il y a, sur la route, une vaste muraille d*enceinte, de huit mètres de hauteur, assez bien conservée et dont la partie supérieure est creuse et percée de meurtrières. Ces couloirs qui ont six pieds de hauteur et autant de largeur, pouvaient servir de logis pour les troupes. L*enceinte pourrait contenir deux mille hommes. Sa position convient parfaitement à un campement militaire. » — Ferrier, Voyage en Perse, tome I, page 221 .

Les revenus du village de Lasguerd étaient affectés à Tentretien de la mosquée de Mechhed.— Truilhier, Mémoire descriptif de la route de Téhéran à Meched, Paris, 1841 pages i3-i4.

3. Dèh Nemek (le village du sel) est un caravansérail bâti par Chah Abbas, et situé à quatre journées de marche à Test de Téhéran, sur la route qui conduit à Châhroud. Le sol est couvert d*efflorescences salines et Teau est extrêmement saumâtre. ~ Fraser, Joumey, page 296, Eastwick, Three years' résidence, pages 143-144. — Ferrier, Voyage en Perse, page 118. — Truilhier, Mémoire descriptif etc., page 12.

4. Qichlaq Khar est un village insignifiant du district de Khawar (ou Khar). au sud de TElbourz, à trois journées de marche de Téhéran : on y trouve un chemin menant directement vers le sud-ouest â Kachan et Isfahan.

5. Veramin, village ruiné, situé dans la plaine de ce nom, dépendait autrefois de la ville de Rey.

6. Eïvanek ou Elvani Kelf ou plutôt Elvani Key, est un village de quatre cents feux avec un caravansérail à moitié ruiné, de nombreux jardins et des cultures très-étendues. Une petite rivière, descendant des montagnes du Mazanderan, coule dans ce village. La contrée est riante et fertile, et les habitants jouissent d'une certaine aisance. On trouve, tout le long de la route, de distance en distance, des éminences couvertes de ruines provenant, sans doute, d*anciens fortins. Le peuple les appelle Guebrâbad.— Truilhier, Mémoire descriptif ^ etc., page 8.— Fraser, Journey, pages 287-290.— Ferrier. Voyage en Perse, tome I, page 1 10, Eastwick, Three years' résidence, tome II, pages 136-1 38.

7. Khatoun Abad (le séjour de la Dame) est un hameau situé à quatre heures de Téhéran et composé de cinquante pauvres maisons.

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du Chah Zadèh Abdoul Azhim ', qui fait partie du territoire de Rey. Je me rendis, le lendemain matin^ au tombeau de ce saint pour y faire mes dévotions, en compagnie de Mohammed Chérif Bay et de Seiyd Ahmed Khodja, Naqib de Boukhara. J'y fis mes prières et des vœux pour Tétemité du règne de Sa Majesté. Mes parents, mes amis et mes connaissances , informés de mon arrivée, se portèrent à ma rencontre. Leur vue me combla de satisfaction et de joie. Je rendis grâces à Dieu, et je pris le chemin de la capitale, comblé de marques de considération et d'honneur. J'offris à Dieu Thommage de ma reconnaissance et je rentrai chez moi le 17 de Moharrem (le 3 novembre i852). Mes compagnons de route s'installèrent dans les logements qui avaient été préparés pour eux, et ils furent traités avec la plus extrême bienveillance.

On assigna six toumans par jour à Mohammed Chérif Bay pour sa dépense, et vingt héiar dinars (deux toumans) au Naqib Seiyd Ahmed Khodja pour la sienne. Au bout de quelques jours, Mohammed Chérif Bay se rendit avec moi à l'audience de S. M. Nacir Eddin Chah et il eut l'honneur d'être reçu. Il fit passer sous les yeux de S. M. les présents envoyés par le souverain du Kharezm, Mohammed Emin Khan, et qui con* sistaient en deux faucons dressés, en un fusil fabriqué à Khiva, en pistolets russes et en vases en porcelaine d'Europe. Il remit également deux montres en or, destinées aux ministres du Roi. Ahmed Naqib Khodja avait également apporté, pour être offerts au Roi, deux aigles et deux émérillons dressés pour la chasse.

Il sollicita et obtint la permission de se rendre à la Mekke.

J ai narré, dans un qacidèh composé à la louange du Roi, les incidents les plus marquants de mon voyage, à l'aller et au

I. Le village de Chah Abdoul Azhim, à un fcrseng et demi de Téhéran, est presque une petite ville; on y trouve des bazars, de larges rues plantées d'arbres et arrosées par des courants d*eau vive, une habitation royale, des bains, un caravansérail et une belle mosquée où est enterré Timam dont elle porte le nom. On s'y rend en pèlerinage de tous les points de la Perse. Le village de Chah Abdoul Azhim est situ(^ au milieu des ruines de Tanciennc ville de Rcy.

retour, et je prends la liberté de placer cette pièce de poésie à la fin de ma relation.

Qacidèh, — « A l'heure la plus heureuse, à Tépoque du printemps, je montai à cheval et je partis de Rey, me dirigeant vers le Kharezm. J'étais précédé par mes serviteurs et suivi par mes chevaux de main; tantôt, je jetais les yeux sur ceux-ci, tantôt, je surveillais ceux-là. De Firouz Kouh à Sary, je traversai des campagnes où j'avais, pour me reposer, des matelas et des coussins de rubis et de turquoises (de coquelicots et de bleuets). La douceur du printemps avait donné aux fleurs des prairies la beauté de celles que Ton cultive dans les serres ; leur éclat faisait ressembler les pelouses à la galerie des peintures de la Chine. Tout ce qui frappait mes yeux avait les perfections de TEden ; tout ce qui s'offrait à mes regards avait les charmes des houris du Paradis. »

« Parfois mon pied foulait )e cou du poisson (qui supporte la terre), parfois ma tête effleurait la couronne des Pléïades. »

« Je montais un cheval aux mouvements agiles, dont la taille était aussi haute qu'une montagne élevée. Sa course égalait la rapidité du vent du matin; ses hennissements jetaient l'eflfroi dans le cœur du tonnerre, et la légèreté de ses mouvements inspirait à l'araignée la honte et le dépit. Lorsque son sabot s'imprimait sur le front d'une montagne, il y laissait une trace aussi large que l'empreinte que ferait une enclume. Ses oreilles, en se dressant, s'enfonçaient comme un dard dans le sein de la planète de Saturne. »

<r Je le poussai dans un défilé dont l'aspect était plus ef&ayant que la vue d'un lion ; il franchit les collines avec plus de vitesse qu'un faucon. Comment les gravissait-il? Avec la rapidité de l'éclair qui sillonne l'horizon de bas en haut. Comment les descendait-il? Comme un torrent qui se précipite du sommet d'une montagne. Je me dirigeai d'Esterâbad vers le Gourgan; les souvenirs de Qabous et de Gourguin se présentaient tour à tour à mon esprit. Je parcourus, en quarante étapes, la distance

de deux cents fersengs, à travers une contrée dépouillée de vé gétation, privée d'eau potable et où i on ne voyait ni bêtes fauves, ni oiseaux, ni djinns, ni créatures humaines, ni montagnes, ni arbres. Le ciel s'étendait sur nos têtes; Timmensité du désert se déroulait sous nos pieds. »

a Les chameaux attachés en files, marchaient jour et nuit d'un pas cadencé, semblables à des navires qui voguent pendant des mois et des années entières. »

« L'ardeur du soleil avait rendu le sol brûlant comme Tenfer, l'herbe était empoisonnée par les exhalaisons d'un air méphitique; elle était aussi vénéneuse que le poison de la tarentule. Dans les terres imprégnées de sel, Teau était saumâtre et amère, son goût ressemblait à celui des larmes purulentes qui s'échappent des yeux des damnés. Lorsque j'arrivai au terme de cette route semblable au chemin qui conduit à Tenfer, le Kharezm apparut à mes yeux comme un paradis céleste. Cent canaux dérivés du Djihoun coulaient de tous côtés. Leurs ondes pures et douces étaient aussi délicieuses que celles du Kaoucer et du Selsebyl. Partout, s'étendaient des champs cultivés, des villages et des jardins; partout, on apercevait des arbres, de la verdure et des rosiers. »

« Je fis à Khiva une entrée pompeuse et solennelle. Cette ville est florissante, et la solidité de ses fortifications lui donne l'aspect d'une montagne. On y voit de magnifiques mosquées et de superbes medressèhs : on s'acquitte dans les premières des devoirs qu'impose une religion pure, et on s'initie dans les autres aux sciences qui ont pour objet la connaissance de la théologie et de la jurisprudence. »

« Je goûtai le repos dans une grande maison entourée d'un vaste jardin qui m'avait été assignée comme résidence. Je fus, pendant deux mois, condamné à rester au lit, dévoré par la fièvre. »

< Le Kharezm Chah revint de l'expédition de Merv, suivi d'une nombreuse escorte, l^e jour de son arrivée, le bruit du canon ébranla la voûte du firmament. Je me rendis à son pa-

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lais; j'étais comme l'ange Sourouch qui parcourt dans son vol les pavillons les plus élevés du ciel. Dans mes entretiens avec le Khan, je traitai tous les sujets avec la plus entière liberté. Toutes mes paroles étaient marquées au coin de l'éloquence ; tous mes raisonnements reposaient sur les bases les plus solides. » < Après être resté dans les Etats de ce prince et avoir été son hôte pendant trois mois, un jour heureux fut fixé pour mon voyage. On me fit partir pour Téhéran par la route du Gourgan, afin que je pusse me rendre compte de Tétat du pays, et faire mon pèlerinage au tombeau de Nedjm oud Din. J'atteignis les bords de TEtrek et ceux du Gourgan ; là, les Turkomans pleins de perfidie me tendirent une embuscade. Grâce au bonheur qui favorise le règne du Roi des Rois du monde, je pus échapper aux coups de ces rebelles maudits. Bien que la route du Gourgan ait été, pour moi, semée de dangers, je ne récoltais point des fatigues, mais bien les richesses et les trésors (de l'expérience) . Ma tête s'éleva jusqu'au ciel, lorsque je pus l'incliner devant le seuil du palais du Roi, père de tout secours, Nacir Eddin Chah. »

< La splendeur qui illumine son visage nous permet de voir tout ce qui existe dans le monde terrestre. La lumière qui s'échappe de son front fait éclater sa majesté à nos yeux. Sa gloire et sa dignité resplendissent comme le firmament. Sa gravité et sa fermeté sont inébranlables comme une montagne. Parfois, il donne cours à sa colère, parfois on voit briller en lui la bonté et la clémence. Tantôt, il incline vers la paix et la patience, tantôt il se laisse aller à ses instincts guerriers. Son caractère ne le porte qu'à faire le bien; il ne reconnaît d'autres lois et d'autres règles que celles du code religieux. Si ma vie se prolongeait sous son règne pendant mille ans, jamais je ne cesserais de faire des vœux pour lui et de maudire ceux qui lui pointent envie. Il est le souverain qui prête son aide à la religion de Dieu, et qui accorde son appui à la loi du du Prophète ; que le Prophète veuille donc lui donner son appui et Dieu son aide ! »

Pendant que je remplissais, dans le Kharezm, la mission dont j'avais été chargé et que je tâchais, par mes conseils, de ramener le Khan à des sentiments de sympathie et de conciliation. Sa Majesté s'était, à la tête de son armée, rendue dans riraq pour visiter cette province. Elle se montra, dans le cours de ce voyage, mal satisfaite de la conduite et des services de TEmiri Nizham Mirza Taqy Khan Ferahâny. La poussière du mécontentement se fixa sur le miroir de l'esprit du Roi qui trouvait que TEmir outrepassait ses pouvoirs et agissait avec témérité, dans Texercice de ses fonctions de ministre et d'émir. Le Roi, justifiant le proverbe qui dit : « Le sultan est comme le lion », fut irrité contre lui. Le 19 du mois de Aloharrem 1269 (3 novembre i852), il traça sur le feuillet de sa position les lettres de la destitution. Obligé de se soumettre, FEmir fut éloigné des affaires et condamné à la retraite. Il ne fut cependant ni lié, ni enchaîné : il ne fut soumis à la surveillance ni d'Amr ni de Zeïd (de personne), mais il dut garder les arrêts et il perdit toute espérance de conserver la vie.

Un ministre qui, sur Téchiquier de la puissance, fait marcher le cheval au corps d'éléphant sur le même rang que le roi, est, par un billet contenant peu de mots, confiné dans le coin de la destitution. Le rokh de sa faiblesse est placé sur le sol de Tavilissement. Il tombe du cheval de la considération pour n'être qu'un piéton (pion) et il devient mat.

Sur le trictrac du désespoir, le dé de son espérance reste dans la case de la stupéfaction, sans pouvoir en sortir '. Oui :

I. Toutes ces métaphores sont empruntées au jeu des échecs et à celui du tricinc. Chah Souvar est le roi, Esp (le cheval) le cavalier ; Rokh la tour, Piadêh le pion. Le mot Rouqa'a a, tout à la fois, la signification de lettre, billet officiel, et celle du petit tapis en drap qui remplace, chez les orientaux, la table de Téchiquier. Cf. Thomas Hyde, Mandragorias seu historia shahiludii, vif. ejusdem origo, antiquitas ususque per tatitm Orieniem celeberrimus. Speciatim prout usurpatur apud Arabes, Persas, Jndos, et Chittenses, etc. Oxonii, 1694. Th. Hyde a également publié un traité sur le jeu du trictrac : Historia nerdiludii, hoc est dicerCy trunculorum, cum quibusdam aliis Arabum, Persarum, Indorum, Chinensium et aliarum gentium, etc, Oxonii, 1694. Voyez encore : Persian Chess, illustrated from Oriental sources; especially in ref agence to the great chess, improperly ascribedto Timur, and in vindication of the Persian origin 0/ the gante, against the daims of the Hindus, by N. Bland, London, i85o.

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y^ers. — € Dans ce jeu d'échecs du chagrin, dans ce trictrac de la douleur, celui-là sera un homme qui ne sera ni mat ni bloqué. »

Malgré toute sa pompe et tout son luxe, TEmir erra éperdu dans le désert du trouble et de Tinfortune. Le jour allait, pour lui, faire place à la nuit.

Sa Majesté se rendit compte que les personnages d'une naissance distinguée sont les seuls qui soient aptes à s'acquitter des hautes fonctions de TEtat; qu'eux seuls n'égratignent pas, avec Tépine de Tavilissement, le cœur des nobles, et qu'ils ne tirent point vanité des richesses de ce monde.

Sa Majesté choisit donc, parmi les fonctionnaires d'un rang élevé et les grands dignitaires, S. A. Tltimad oud Daoulèh Mirza Aga Khan Noury, qui, précédemment, avait été intendant général de Tarmée. Ses aïeux avaient acquis de la célébrité au service de Feth Aly Chah. Son intelligence qui s'était révélée dès son enfance, l'avait fait parvenir aux plus éminentes dignités. Il avait éprouvé les vicissitudes de la fortune et connu tour à tour la faveur et la disgrâce. Il avait, à plusieurs reprises, joui de l'abondance et souffert de la privation des biens de ce monde.

Sa Majesté lui conféra la dignité de Grand Vézir et lui fit don d'un khilat dont l'éclat, égal à celui du soleil, était orné de nœuds en perles et en pierreries. Il reçut, en outre, une canne incrustée de pierres précieuses.

Cette nomination combla de joie les grands et les petits qui se sentirent délivrés de tous soucis.

Hémistiche. — t Après chaque automne, on voit paraître un nouveau printemps. »

Cet événement eut lieu le 6 du mois de Safer (20 novembre), anniversaire heureux de la naissance de Sa Majesté, jour de fête nationale pour la Perse. Cet anniversaire, cette desti-

tution et cette nomination lormèrent trois fêtes en un seul jour. Ce furent trois murailles de Yadjoudj {Gog)j élevées pour arrêter les mauvais desseins des pervers.

Je conduisis deux ou trois fois Mohammed Chérif Bay, voyé du Khan de Khiva, à l'audience de ce ministre qui témoigna la plus grande bienveillance. Au bout de quelques mois, l'envoyé eut son congé, après avoir reçu une robe d'honneur et des cadeaux. S. M. le Roi lui fit remettre, pour l'offrir en son nom au Khan, une tabatière enrichie de brillants et le premier ministre envoya en présent au Mehter Yaqoub, fils de Youssouf, Vézir du Khan, une écritoire en or émaïllé. Les recommandations verbales et écrites, relatives à la soumission du Khan au Roi, furent faites à Mohammed Chérif Bay dans le plus grand détail et celui-ci partît, après avoir donné l'assurance formelle que ses bons services ne feraient pas défaut.

Il se passa quelque temps sans que l'on eût des preuves des bonnes dispositions du Khan; bien au contraire, on voyait surgir, chaque jour, de nouvelles manifestations de son orgueil et de son esprit de révolte. 11 fit marcher des troupes contre Serakhs et Merv, et, une autre fois, il donna ordre aux Turkomans de faire des incursions dans les districts du Khorassan et de les livrer au pillage. Les ministres, blessés d'une pareille conduite, dissimulèrent leur mécontentement. Cependant, les actes d'hostilité, d'hypocrisie, de rébellion et de rapine atteignirent la dernière limite. Les gouverneurs de Merv et de Serakhs, et les officiers préposés à la garde des frontières du Khorassan et du Gourgan, faisaient parvenir leurs plaintes à la cour. Les courriers spéciaux et les dépêches se succédaient sans interruption. Le Nevvab Feridoun Mirza, ancien gouverneur général de la province de Fars et oncle du Roi qui est l'asile du monde, fut investi du gouvernement du Khorassan '. Mirza Fazhl Oullah, Vézir Nizham (intendant général de la guerre) et frère de S. A. le premier ministre, lui fut adjoint pour l'assister dans les af-

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