Voir page i66, note
2. Ces pièces durent leur nom à TEmir Ghithryf, onde maternel du Khalife Haroun er Recbid et que ce prince nomma gouverneur général du Khorassan.
3. On peut consulter sur les monnaies de Boukhara le mémoire de M. P. I. Lerch, lu à la troisième session du congrès des Orientalistes et qui a pour titre : a Sur les monnaies des Boukhar Khoudas ou princes de Boukhara^ avant la conquête du Mavera ennahrpar les Arabes, Leyde, 1878.
Les dirhem Mousseiybièh et Mohammedièh étaient ainsi nommés parce qu*ils avaient été frappés sous le règne du Khalife Mohammed Mehdy, par TEmir Mousseiyb ibn Zoheyr ez Zaby qui fut, en Tannée i63 ("79), investi du gouvernement général du Khorassan.
258 RELATION DE LAMBASSADE AU KHAREZM
le prince Samanide Ahmed ibn Mohammed ben Nouh, un ouvrage écrit en arabe et dans un style relevé. Il donnait la description de Boukhara et des villages qui Tentourent^ ainsi que celle des monuments de cette capitale. Cet ouvrage avait pour appendice une histoire de la dynastie des Samanides jusqu'au règne d'Âbou Salih Mançour^ fils de Nasr. L'usage de la langue arabe s'étant perdu dans la Transoxtane, Abou Nasr ibn Ahmed el Qobady traduisit en persan le texte de Mohammed ibn Djafer, en élaguant les détails qu'il jugea inutiles ou de peu d'intérêt pour les lecteurs. Cette traduction^ achevée en Tannée 522 (i 128;, hit, cinquante-deux ans plus tard, abr^ée par Mohammed ibn Zoufer qui dédia son livre à Tlmam Edjell Abdoul Aziz. C'est cette troisième rédaction qui est connue sous le nom de Histoire de Boukhara par Nerchakhy et dont il se trouve quelques exemplaires dans la Bibliothèque publique et impériale de Saint-Pétersbourg et dans celle de l'Académie des sciences de cette ville. 11 en existe également un exemplaire au British Muséum à Londres. J'en possède moi-même deux, dont Tun est une copie soignée faite au xvi^ siècle, à Boukhara, pour un Khodja. L'ouvrage de Nerchakhy, autant qu'on en peut juger par labrégé qui nous a été conservé, est écrit avec peu d'ordre ; il y règne une certaine confusion et de nombreuses contradictions. Les historiens orientaux négligent, de parti pris, rhistoire antéislamique des pays conquis, excepté pour les pays arabes, et ils se taisent sur les usages, les coutumes et les idées religieuses qu'ils méprisaient, tout en les tolérant .Nous trouvons, cependant, dans Nerchakhy d anciennes traditions sur la formation géologique de la plaine de Boukhara, sur ses premiers habitants, sur les chefs qui les gouvernèrent avec le titre de Boukhar Khouda. Nous pouvons conclure de quelques-unes de ses assertions que le Bouddhisme, importé de la Chine, et le culte du feu, emprunté aux Persans, étaient les deux religions pratiquées dans l'État de Boukhara '. L'histoire des Boukhar Khouda
I. Lorsque Qouteïbali s'empara de Bikend, il trouva dans cette ville une pagode où
avant Tinvasion arabe est obscure et incomplète, et rien ne peut fixer l'époque à laquelle vécurent quelques-uns de ces personnages. Nous ne possédons de détails certains que sur la Khatoun, épouse de Beydoun, qui gouvernait Boukhara pendant la minorité de son fils Taghchadèh, lorsque les Arabes franchirent le Djihoun. Il est incontestable que Tlslamisme eut beaucoup de peine à s'implanter dans la Transoxiane, et que tous les gouverneurs du Khorassan durent user des plus grands ménagements^ surtout envers les classes élevées qui se refusaient à accepter les dogmes de la nouvelle religion. Sous les Khalifes, les gouverneurs généraux du Khorassan se bornèrent à placer dans les principales villes des gouverneurs militaires et, à Boukhara, l'autorité civile fiit laissée , jusqu'à Tavénement de la dynastie des Samanides, aux mains des descendants de Taghchadèh qui, dans les premiers temps du moins, se firent remarquer par leur répugnance à professer la religion musulmane.
Aboul Hassan Abdour Rahman ibn Mohammed de Nichabour, dans son ouvrage qui porte pour titre « Kheiàîn oui ouloum > (les trésors des sciences), dit que le sol sur lequel s'élève Boukhara était autrefois envahi par les eaux ; une partie des terrains était couverte de roseaux, d'arbres ou d'herbes, et, dans d'autres endroits, Teau y avait une telle profondeur qu'aucun animal n'y avait pied. L'accumulation de ces eaux provenait de la fonte des neiges qui couvrent les montagnes dans les environs de Boukhara; elles grossissaient la grande rivière de Samarqand qui porte le nom de Massef , et en rendaient le cours plus rapide. Cette rivière s'était creusé un lit dans le sol, et.
Ton voyait la statue en argent d*une divinité; son poids était de quatre mille dirhem : des vaseS) également en argent, pesaient cent cinquante misqal. Il trouva également dans cette pagode, deul perles de la grosseur d'un œuf de pigeon. Il en demanda la provenance. Il lui fut répondu que deux oiseaux les avaient apportées dans leur bec et les avaient déposées dans ce temple. Ces perles et les autres objets de prix furent envoyés à Hedjdjadj, avec la lettre de victoire annonçant la prise de Bikend.
Nerchakhy nous apprend aussi qu'Eskedjket épousa une princesse chinoise qui apporta , outre les objets qui constituaient sa dot, les vases et ustensiles nécessaires au service de son culte pour un temple ou une pagode qui fut construite à Rametin.
200 RLI.ATION HE LAMBASSADI! AU K.HABEZM
dans ses débordements, elle déposait au loin une grande quantité de limon; ces terres d'alluvion finirent par combler les cavités du sol. Les eaux dans leurs cours arrivaient jusqu'à Boutek et Ferber, et elles se déversaient dans un lac situé au-delà de ces deux localités. Le territoire de Boukhara fut aplani grâce aux dépôts de limon et le lit de ce grand cours d'eau devint la plaine du Soghd.
Les hommes y affluèrent de tous côtés pour s'y fixer, et la principale immigration vint du Turkestan. Les eaux étaient abondantes, les arbres en grand nombre et le gibier foisonnait. Les immigrants, séduits par les agréments du pays, s'y établirent. Ils habitèrent d'abord sous des tentes et des huttes. Puis, la population s' accroissant avec le temps, on contruisit des maisons ; on choisit, ensuite, un chef qui portait le nom d'Ebrevy, et auquel on délégua le pouvoir.
BoiJchara n'existait point encore à cette époque, mais il y avait déjà quelques villages, entre autres Nour, Kharqan Roud, Ferdanèh, Terakhèh, Sefnèh et Isvanèh.
Le gros bourg qui servait de résidence au chef était Bikend et la place de guerre, à laquelle on donnait le nom de ville, était Dcbous.
La puissance d'Ebrevy s'accrut avec le temps, et son gouvernement devint si tyrannique que les habitants du pays ne purent supporter ses violences. Les gens riches émigrèrent et se réfugièrent dans le Turkestan, où ils fondèrent la ville de Tiraz à laquelle ils donnèrent le nom de Hamouk Ket, en l'honneur du personnage qui était leur chef, lorsqu'ils s'éloignèrent du territoire de Boukhara, Hamouk, en dialecte de Boukhara, veut dire « joyau, bijou >■ et Ket signifie ville, Hamouk Ket est donc la ville du joyau. A Boukhara, le mot de Hamouk désigne, par extension, tout grand personnage qui, à cause de son rang, doit être tenu en aussi haute estime qu'un joyau. Les gens qui étaient restés à Boukhara expédièrent un envoyé auprès de leurs chefs et de leurs patrons, pour se plaindre des actes tyranniques d'Ebrevy. Les principaux de ces personnages se
rendirent auprès du souverain du Turkestan^ nommé Qara Djourin Turk et qui avait reçu, à cause de sa puissance, le surnom de Biaghou. Ils implorèrent son aide. Biaghou confia à son fils, Chiri Kichver \ une nombreuse armée à la tête de laquelle il envahit le territoire de Boukhara. Il s'empara d'Ebrevy dans Bikend et il le fit mourir en l'enfermant dans un sac que Ton avait rempli de guêpes.
Chiri Kichver trouva le pays agréable : il écrivit à son père pour le prier de lui en faire don et de lui accorder l'autorisation de s'y fixer, Biaghou y consentit.
Chiri Kichver envoya à Hamouk Ket une personne chargée de faire revenir à Boukhara, avec leurs femmes et leurs enfants, tous ceux qui s'étaient éloignés de cette ville. Ceux-ci étaient de grands propriétaires ou des personnages riches : les gens qui étaient restés à Boukhara étaient, au contraire, pauvres et dénués de ressources. Il fut établi, lors du retour des premiers, qu'ils formeraient la classe aristocratique et que les autres leur seraient soumis et les serviraient.
Parmi ceux qui revinrent à Boukhara se trouvait un grand seigneur terrien, auquel on donna le titre de Boukhar Khouda, parce qu'il appartenait à une grande famille de Dèhqan. Il possédait la plus grande partie des villages et la plupart des individus de la seconde classe étaient ses vassaux et ses serviteurs. Chiri Kichver bâtit la ville de Boukhara : il fonda les villages de Masty, de Saqmetin, de Semetin et de Tarab Memasty. Il régna pendant vingt ans et eut pour successeur Eskedjket, qui bâtit Chera, Rametin et le village de Verakhchy.
Lorsque les Arabes franchirent le Djihoun sous la conduite de Zyad el Harithy et d'Oubeïd oullah, le Boukhar Khouda Beydoun était mort, laissant un eniant à la mamelle. La Khatoun, sa femme, exerçait le pouvoir au nom de son fils.
I . Chiri Kichver (le lion du pays) me paraît être la traduction du nom turc d*Il Arslan, encore usité de nos jours.
'jû'j. Ki.i.AiioN 1)1-: i/ambassadf. av kha?zz«
(Jette princesse était Jouée d'une fermeté d'esprit et d^ime énergie qui lui avaient assuré l'obéissance de ses sujets.
l'ouH les jours, elle sortait à cheval du palais de Boukfaan, par la ix)rte qui s'ouvre sur le Riguistan et que Ton ^pçdit nuj()urd*hui < La porte des marchands de fourrages » (Dirva^èhi aie/ fourouchan) . Elle s^asseyait sur une estrade^ entooiée de SCS ministres, de ses esclaves et de ses eunuques. Deux cents jeunes K^'ns, appartenant aux iamilles desDéhqan tH des gouverneurs, et portant des ceintures dorées et un sabre suspendu (\ un haudricr, Tattendaient à la sortie du palais. Lorsque la Kluitoun paraissait^ ils lui présentaient leurs hommages et se loruiaient sur deux rangs. La Khatoun prenait connaissance des allhires de Pl^tat, donnait ses instructions et ses ordres et récompensait ou châtiait qui bon lui semblait. Cette séance durait depuis te matin jusqu'au milieu du jour. I^ Khatoun rentrait alors au palais et faisait servir un repas à tous ceux qui avaient Ibrmé sa suite. Vers le soir, elle sortait dans le même appareil ; elle s'asseyait sur son trône et les fils des Dèhqan i*t iles gouverneurs se rangeaient sur deux files. Au coucher du soleil» i*llc rentrait au i^ilais et les jeunes gens qui avaient figuré dans son cortège retournaient dans leurs villages.
I.i' lendemain, une nouvelle troupe arrivait pour remplacer colle c|ui était partie. L'obligation de paraître devant la Khatoun se renouvelait quatre fois par an.
I .es Arabes se montrèrent pour la première fois^ dans la Transoxiano, en rannOe b\\ (()72-673). Oubeïd ouUah, fils de Zyadel Ihuithy, gouverneur général du Khorassan au nom du Khalife MoavitMi» franchit le Djihoun ù la tète vingt-quatre mille hommes cl s'empara de Bikend et de Rametin, où il fit de nombreux prisoiHîiers. 11 en eut quatre mille pour sa part. Après la prise de ces doux places, il se présenta devant Boukhara, au commencement de Tannée 54 (674). Il fit construire des machines de guerre pour en taire le siège. La Khatoun dépécha un émissaire auprès des 1 urks pour implorer leur secours, et elle fit partir pour le comp d'Oubeïd ouUah un envoyé porteur de
présents et chargé de demander un délai de sept jours, au bout desquels elle devait faire sa soumission. Les secours attendus ne s'étant point présentés, laKhatoun fit offrir de nouveaux cadeaux, en demandant une prolongation de sept jours.
Les tribus Turkes arrivèrent et firent leur jonction avec les troupes de Boukhara. De nombreux combats furent livrés; dans le dernier, les Musulmans mirent les Turks en déroute, en tuèrent et en firent prisonniers un grand nombre. Une énorme quantité d'armes, de vêtements, d'objets en or ou en argent furent le partage des vainqueurs. Une botte ornée de plaques en or incrustées de pierres précieuses, et un bas tissé en or, appartenant à la Khatoun, tombèrent aux mains des Musulmans. La valeur de ces objets fiit estimée à la somme de vingt mille dirhem.
La Khatoun se réfugia dans la citadelle. Oubeïd ouUah fit couper les arbres et mettre au pillage les villages de la banlieue. Redoutant le même sort pour Boukhara, la Khatoun offrit de faire sa soumission et de conclure la paix. Elle lui fiit accordée moyennant le paiement d'une somme d'un million de dirhem, et Oubeïd ouUah s'éloigna, chargé de butin et emmenant avec lui les quatre mille prisonniers qu'il s'était attribués.
Il fiit destitué du gouvernement général du Khorassan en Tannée 56 (ôyS). Son successeur, Sayd ibn Osman, franchit le Djihoun et se présenta devant Boukhara. La Khatoun lui envoya un ambassadeur, pour lui exposer qu'elle observait les conditions de la paix conclue avec Oubeïd ouUah ibn Zyad, et pour lui offrir en présent une somme d'argent considérable.
Tout à coup, elle apprit l'arrivée d'une armée de cent vingt mille hommes, composée de soldats du Soghd, de Nakhcheb et de Kech. Elle se repentit d'avoir fait acte de soumission et d'avoir payé tribut à Sayd. Les Musulmans s'apprêtaient à livrer bataille aux infidèles, quand ceux-ci, saisis d'une terreur panique, prirent la fuite sans combat. La Khatoun dut subir les conditions du vainqueur, payer un tribut plus considérable et livrer, comme otages, quatre-vingts personnages de marque qui
264 RELATION DE l'aMBASSADE AU KHAHEZM
devaient garantir à Sayd la sécurité du retour, lorsqu'il reviendrait de Samarqand, contre laquelle il entreprenait une expédition. Rentré à Boukhara, Sayd étant tombé malade, séjourna pendant quelque temps dans celte ville. Il fut séduit par la beauté de la Khaioun et ses amours servirent de sujet à des chansons qui furent composées à cette époque.
Qouteïbah, fils de Mouslim , investi par Hedjdjadj du gouvernement du Khorassan, rétablit l'ordre dans cette province et se rendit maître du Tliakharistan. 11 passa le Djihoun en Tannée 88 '706). Les habitants de Bikend, instruits de son approche, fortifièrent leur ville. Le siège en fut des plus pénibles et, pendant cinquante jours, les assiégés repoussèrent les attaques des Musulmans, Qouteïbah fit jouer une mine qui ouvrit une brèche dans la muraille. Au moment de donner l'assaut, Qouteïbah fit proclamer qu'il payerait le prix du sang à ceux qui y monteraient et il promit de donner la même somme aux enfants de ceux qui viendraient à succomber. La ville fut emportée et les habitants demandèrent quartier. Qouteïbah le leur accorda et les frappa d'un tribut. Werqa ibn Nasr el Bahily fut établi comme gouverneur militaire, Qouteïbah se dirigea alors vers Boukhara; mais, arrivé à Khenboun, il apprit que les habitants de Bikend s'étaient soulevés et avaient tué Werqa. Celuici avait, lui-même, provoqué cette révolte en enlevant, à un habitant de la ville, ses deux filles qui étaient d'une beauté remarquable. « Bikendjluiavait dit leur père, estune grande ville; tu n'as donc pu ytrouverd'aulresfcmmesquemes deux filles? » Werqa ne lui ayant pas répondu, il s'était précipité sur lui et lui avait porté un coup de couteau dans la région du nombril. La blessure ne fut pas mortelle et Werqa se rétablit promptement. En apprenant cette nouvelle, Qouteïbah revint sur ses pas. Tous les habitants de Bikend, en état de porter les armes , furent passés au fil de Tépée; les autres furent réduits en esclavage.
Bikend fut entièrement dépeuplée et ruinée. Un grand nombre des habitants, qui se livraient au négoce, s'étaient rendus en Chine et dans d'autres pays, pour les besoins de leur com-
merce. À leur retour, ils rachetèrent leurs femmes et leurs enfants et il s'établirent de nouveau dans la ville qui recouvra son ancienne prospérité.
Après la prise de Bikend, Qouteïbah marcha sur Khenboun : de nombreux engagements eurent lieu dans les environs de cette localité. Khenboun^ Tarab et beaucoup d'autres villages tombèrent au pouvoir de Qouteïbah, qui se dirigea alors sur Werdanèh. Ce district était gouverné par un prince qui portait le titre de Werdan Khouda ; il mourut et Qouteïbah s'empara de ses domaines. Mais les ennemis se réunirent en grand nombre entre Werdanèh, Tarab et Ramin et entourèrent Qouteïbah. Therkhoun, prince du Soghd, HenekKhouda et Werdan Khouda avec leurs troupes se joignirent à eux. Ils avaient pris à leur solde Gour Neghanoun, neveu de l'Empereur de Chine, qui leur avait amené quarante mille hommes de renfort.
La jonction de tous ces corps de troupes rendit la situation de Qouteïbah très-difficile : ses soldats manquaient d'armes. II fit vœu de ne point les laisser se débarrasser de celles qu'ils avaient et quitter le camp. Les armes y atteignirent un prix élevé : une lance valut cinquante dirhem , un bouclier , cinquante ou soixante, et une cotte de mailles, sept cents.
Au moment de livrer une bataille qui devait être décisive, Haiyan Nabathy dit à Qouteïbah ; c Je pense qu'il est utile de laisser aux officiers la ■ disposition d'une journée , avant d'engager le combat. » Le lendemain, Haiyan Nabathy envoya un messager au prince du Soghd pour lui faire savoir qu'il avait un conseil à lui donner, et qu'il était indispensable qu'ils eussent une entrevue. Therkhoun l'accepta et demanda à quel moment elle pourrait avoir lieu. « Lorsque les troupes en seront venues aux mains, répondit Haiyan, et lorsque la bataille sera vigoureusement engagée. » Voici comment les choses se passèrent : au plus fort de l'action, Haiyan alla trouver Therkhoun et lui dit : « Tu vas perdre la souveraineté et tu l'ignores! » « Et comment? » demanda ce dernier. « Nous ne pouvons rester ici, reprit Haiyan, que pendant le temps des
266 UELATION DE L AMBASSADE AU KHAREZM
chaleurs. Le froid vient d'arriver et il nous oblige à nous éloigner. Tant que nous serons ici, les Turks seront occupés à nous combattre ; mais, lorsque nous serons partis, ils f attaqueront. Le Soghd est un pays délicieux et on n'en trouve point, dans le monde, un seul qui réunisse autant d'agréments. Les Turks s'en empareront et ne retourneront plus dans le Turkestan ; tu seras la proie de l'infortune et ton royaume te sera ravi. » — « Que faut-il faire? » demanda Therkhoun. « Conclure la paix avec Qouteïbah, répondit Haiyan, lui payer un tribut et faire savoir aux Turks qu'un puissant secours de troupes envoyées par Hedjdjadj à Qouteïbah , arrive par la route de Kech et de Nakhcheb. Tu leur diras, ajouta Haiyan, que tu te retires, afin qu'ils battent aussi en retraite. Lorsque tu auras fait la paix avec nous, que nous serons liés par un pacte, nous te traiterons avec égards et tu échapperas au malheur qui te menace. » — « Tu m'as donné un conseil salutaire, répartit Therkhoun et je le suivrai. Je me retirerai cette nuit même. > En effet, Therkhoun envoya un messager à Qouteïbah pour régler les conditions de la paix et verser entre ses mains, à titre de tribut, une somme de deux mille dirhem ; puis, il fit sonner les trompettes et se mit en marche.
Les Dèhqan et les officiers de son armée lui demandèrent le mobile de sa détermination. « Tenez- vous sur vos gardes, leur répondit-il, et usez de toutes sortes de précautions; Hedjdjadj a expédié à Qouteïbah des troupes qui arrivent par la route de Kech et de Nakhcheb. Elles ont la mission de nous cerner. Je retourne dans mon pays. » Gour Neghanoun , de son côté , fit demander à Therkhoun le motif de sa conduite. Quand il l'eut appris , il fit aussi sonner la retraite et il se retira en ravageant et en pillant le pays sur son passage.
Dieu éloigna des Musulmans la catastrophe qui les menaçait. Qouteïbah était resté quatre mois entouré par l'ennemi. Pendant ce laps de temps, Hedjdjadj n'avait reçu de lui aucune nouvelle et son esprit était assiégé par les plus cruelles appré-
hensions. Dans toutes les mosquées, on récitait le Qoran, on faisait des vœux et des prières publiques pour la délivrance de Qouteïbah.
Après un succès aussi décisif, Qouteïbah marcha contre Boukhara pour Id quatrième fois, et il en prit définitivement possession : la moitié des maisons de la ville et des propriétés rurales fut attribuée à ses soldats. L'impôt à payer fut fixé au chiflfre de deux cent mille dirhem qui devaient être versés, chaque année, dans le trésor du Khalife, plus dix mille dirhem destinés au gouverneur général du Khorassan. Les paysans des environs de Boukhara furent, en outre, astreints à fournir aux Arabes le bois et les fourrages qui leur étaient nécessaires.
Pendant les premières expéditions, les habitants de Boukhara feignaient, en présence des Arabes, de pratiquer Tlslamisme, mais, après leur départ, ils retournaient aux pratiques de leur ancien culte.
Qouteïbah leur imposa l'Islamisme et il donna aux Arabes, établis dans la ville, la mission de surveiller la conduite de leurs nouveaux coreligionnaires et de signaler toutes leurs infractions à la loi religieuse.
Nerchakhy nous fournit, dans son histoire, quelques détails sur les Boukhar Khouda qui paraissent avoir exercé l'autorité civile sur Boukhara. Mais les renseignements que Ton trouve dans divers passages de son ouvrage sont contradictoires et confus. Les mêmes personnages sont désignés sous des noms différents et les dates me semblent inexactes. Les monuments historiques pouvant nous servir à contrôler et à rectifier le récit de Nerchakhy ne sont point parvenus jusqu'à nous ; je crois cependant devoir insérer ici les données éparses dans rhistoire de Boukhara.
La Khatoun, veuve de Beydoun, mourut après la dernière expédition de Qouteïbah ; son fils Taghchadèh, qui eut, après elle, le titre de Boukhar Khouda, était jeune, sans expérience et entouré d'ennemis. Qouteïbah le prit sous sa protection, réduisit ses ennemis à l'impuissance et aflfermit l'autorité entre
ses mains. Taghchadèh fit profession de foi à l'Islamisme entre les mains de Qouteïbah, mais sa conversion ne paraît pas avoir été bien sincère. Il fut assassiné à Samarqand^ où il était allé voir le gouverneur général du Khorassan, Nasr ibn Seîyar, dans les circonstances suivantes :
En Tannée i56 (772), Essed ibn Abdillah mourut à Merv. Le Khalife Hicham^ fils d'Abd el Melik^ fils de Merwan^ donna rinvestiture du gouvernement du Khorassan à Nasr ibn Seiyar, qui se rendit dans la Transoxiane pour faire une expédition contre les Turks; il les battit^ les dispersa et s^empara de Ferghanèh. Il revint ensuite à Samarqand où Taghchadèh Boukhar Khouda alla le trouver. Nasr qui avait demandé sa fille en mariage laccueillit avec les plus grands honneurs et lui témoigna la plus haute considération. Nasr ibn Seiyar, lorsqu'il reçut la visite de Taghchadèh^ était assis à la porte de sa tente. On était au mois de Ramazan et le soleil était sur le point de se coucher; ces deux personnages causaient ensemble^ lorsque deux Dèhqan de Boukhara, parents du Taghchadèh, et dont Nasr ibn Seiyar avait reçu la profession de foi à l'Islamisme, se présentèrent devant lui pour se plaindre de Taghchadèh qui s'était, disaient-ils, emparé violemment de leurs villages. Ils réclamèrent aussi justice contre Wacil ibn Amrou, gouverneur militaire, qui, selon eux, faisait cause commune avec le Boukhar Khouda pour dépouiller les gens de leurs biens. Taghchadèh s'entretenait, en ce moment, à voix basse avec Nasr ibn Seiyar. Les deux Dèhqan s'imaginèrent qu'il demandait leur mort et ils prirent, après s'être concertés, la résolution de le tuer, Taghchadèh faisait remarquer à TEmir Nasr que ces deux personnages qui avaient embrassé l'Islamisme par ses soins, portaient des poignards à leur ceinture. Nasr leur demanda pourquoi ils étaient ainsi armés. « C'est, répondirent -ils, parce que nous soipmes les ennemis de Taghchadèh, qui ne nous inspire aucune confiance pour notre sûreté. » Nasr ibn Seiyar leur témoigna son mécontentement et donna à Haroun, fils de Siavech, Tordre de leur enlever leurs poignards* Les Dèhqan s'éloi-
gnèrent. Nasr se leva alors ^pour faire la prière à la tête des Musulmans qui l'entouraient.
1 aghchadèh, qui pratiquait encore secrètement Tidolâtrie, demeura assis sur son siège. Nasr, après avoir achevé sa prière, rentra dans sa tente et invita Taghchadèh à le suivre. Celui-ci avait à peine posé le pied sur le seuil qu'un des Dèhqan se précipita sur lui et lui plongea son couteau dans le ventre. L'autre s'élança sur Wacil ibn Amrou qui n'avait point encore achevé sa prière et il le frappa également d'un coup de couteau. Wacil qui avait vu son mouvement eut le temps de tirer son sabre et de lui en asséner un coup sur la tête. Tous deux tombèrent morts. Nasr ibn Seiyar fit immédiatement tuer le Dèhqan qui avait frappé Taghchadèh; il fit transporter ce dernier dans sa tente et étendre sur son lit. Les médecins appelés en hâte ne purent le sauver, et il succomba au bout d'une heure, après avoir fait connaître ses dernières volontés.
Les serviteurs de Taghchadèh réclamèrent son corps : ils détachèrent les chairs de ses os qu'ils transportèrent à Boukhara» Son fils Bêcher fut investi de la dignité de Boukhar Khouda et Kalid ibn Djouneïd succéda à Wacil comme gouverneur militaire. Taghchadèh avait exercé le pouvoir pendant trente-deux ans.
Taghchadèh avait eu, après sa conversion à l'Islamisme, un fils auquel il avait donné le nom de Qouteïbah par affection pour ce dernier. Ce fils gouverna Boukhara après la mort de son père. Après avoir pratiqué Tlslamisme, il apostasia secrètement. Informé de ce fait, Abou Mouslim le fit mettre à mort, lui et ses serviteurs. 11 fut remplacé par son frère Beniyat qui suivit, pendant quelque temps, les préceptes de l'islamisme. Mais, à Tépoque où Mouqannah proclama sa mission, et lorsque les Sefid Djamègan parurent dans les environs de Boukhara, Beniyat embrassa leurs doctrines et leur prêta aide et assistance. Ces faits furent portés à la connaissance du Khalife Mehdy par le chef de la police. Lors-
272 RELATION DK L AMBASSADE AU KHAREZM
toun et père de Taghchadèh, devint souverain de Boukhara^ il la fit relever et il construisit dans Tintérieur un grand palais. Au-dessus de la porte^ il fit fixer solidement une plaque de fer qui portait son nom. Cette plaque existait encore à Tépoque où écrivait Mohammed ibn Zoufer. Aboul Hassan Nicbaboury dit que ce palais, bâti par Beydoun Boukhar Khouda, s'écroula à plusieurs reprises, et qull fut chaque fois reconstruit. Pour conjurer un nouveau malheur^ on réunit des savants qui furent d*avis de le réédifier en lui donnant la configuration de la constellation de la grande Ourse et en le faisant soutenir par sept piliers.
Cet expédient le préserva de tout accident. Depuis sa reconstruction, on constata encore une particularité singulière. Aucun des souverains qui ont établi leur résidence dans ce château n'a jamais éprouvé de défaites, et ils ont tous constamment été victorieux. Autre fait extraordinaire : aucun prince n'y est mort, ni au temps de Tidolâtrie ni pendant Flslamisme. Lorsque l'heure de la mort approchait pour l'un d'eux, il survenait une circonstance qui le forçait à s'éloigner, et il allait rendre ailleurs le dernier soupir. Les choses se sont toujours passées ainsi, depuis le jour où ce château a été construit, jusqu'au jour où il a été détruit.
La citadelle a deux portes dont Tune s'ouvre à l'orient et l'autre à l'occident. Celle-ci porte le nom de porte du Riguistan, celle-là s'appelle porte des Ghoury (Derpa\èhi Ghourian).
Le nom de la première porte a été, du temps de Mohammed ibn Zoufer, changé en celui de porte des marchands de fourrages (Deri alef foiirouchan). Un chemin en droite ligne relie ces deux portes entre elles. La citadelle a été, depuis les temps les plus anciens, la résidence des souverains, des Emirs (gouverneurs militaires) et celle des grands officiers. Elle renfermait la prison, les bureaux des princes, le palais où ils demeuraient, le harem et le trésor.
A Tépoque de Mohammed ibn Zoufer, cette citadelle était
en ruines; mais^ quelques années plus tard^ Arslan Khan la fit reconstruire ; il y fixa sa résidence et, pour y assurer le bon ordre, il y établit comme gouverneur un Emir d'un rang élevé. Le peuple avait pour cette citadelle un respect tout particulier. Lorsque le Kharezm Chah entra à Boukhara dans le courant de Tannée 534 (nSg), FEmir Zenguy Aly Khalifèh en était le gouverneur au nom du Sultan Sindjar. Le Kharezm Chah le fit prisonnier et le mit à mort. La citadelle fut alors démolie. Elle resta en ruines pendant deux ans; en 536 (i 141), Alp Tekin^ nommé gouverneur de Boukhara par Gour Khan, donna l'ordre de la reconstruire, et il y établit sa résidence.
En 538 (1143), les Ghouzz se présentèrent devant Boukhara et y assiégèrent Aïn oud Daoulè]i Qaradjèh Bek et le Vézir Chehab oud Din ; après de violenta assauts et de rudes combats^ les Ghouzz se rendirent maîtrei de la citadelle^ la rasèrent et mirent à mort le Vézir Chehabloud Din! Elle resta en ruines jusqu'à l'année 56o (1164). Ajcette époque^ on résolut de construire un faubourg qui devait être entouré d'une niuraille de briques cuites. On employa à cette construction les matériaux dont étaient bâtis les murs et les tours de la citadelle. U ne resta alors aucun vestige ni de la citadelle ni du palais. En 604 (1207), le Kharezm Chah Mohammed, fils de Sultan Tekich, s'empara de Boukhara et fit reconstruire la citadelle. En 616 (12 19), elle fut prise, après douze jours de siège, par les Tatars commandés par Djenguiz Khan, et complètement rasée.
La grande mosquée de Boukhara.
Qouteïbah ibn Mouslim construisit, en l'année 94 (712), la grande mosquée dans l'intérieur de la citadelle de Boukhara, sur l'emplacement d'un temple consacré à l'idolâtrie.
Tous les habitants furent astreints, par un cri public, à se rendre tous les vendredis à la grande mosquée pour assister à la prière. Chaque habitant pauvre recevait, à cet effet, deux
dirhem. Les Boukhares qui , dans les premiers temps de llskmisme, ne pouvaient comprendre l'arabe, récitaient en persan les prières et les chapitres du Qoran. Lorsque les fidèles devaient s'incliner, un homme placé derrière l'assistance disait à haute voix : Neguméta Neguinet, et, lorsqu'ils devaient se prosterner la face contre terre, il criait : Nigout^a, Nigouity '.
Mohammed ibn Djafer dit avoir vu sculptées, sur les portes de la grande mosquée, des représentations de personnages dont la figure avait été efTacée, maïs dont le reste avait été respecté. Ces portes provenaient des habitations de plaisance des environs de Boukhara. C'étaient des demeures occupées par des gens riches qui n'avaient aucune sympathie pour l'Islamisme. Les pauvres seuls allaient, le vendredi , à la mosquée pour y recevoir les deux dirhem qu'on leur donnait.
Un vendredi^ les Musulmans se portèrent dans le quartier des riches pour en inviter les habitants à se rendre à la prière ; ceux-ci refusèrent; les Musuknans insistèrent, ils furent repoussés à coups de pierres lancées du haut des terrasses et il s'ensuivit une échauffourée. Les Musulmans vainqueurs arrachèrent les portes des maisons, les transportèrent dans la ville et les placèrent dans la grande mosquée, après avoir fait disparaître les figures des idoles que l'on y avait fait sculpter.
Lorsque l'Islamisme se fut définitivement établi à Boukhara et que le nombre de ses adhérents se fut considérablement augmenté, la grande mosquée de Qouteïbah ne fut plus assez vaste pour contenir tous les fidèles. Les habitants s'associèrent, sous l'administration de Fadhl ibn Yahya le Barmécide, Emir du Khorassan au nom du Khalife Haroun er Rechid, et ils bâtirent, en l'année 17g (7g5), une grande mosquée sur im terrain situé entre la ville et la forteresse. Fadhl ibn Yahya affecta à sa construction des sommes considérables. L'ancienne mosquée de Qputeïbah fiit abandonnée, et on y établit les bureaux de la
t. Ces mois sont persans d'origine. L'ancien verbe iieguiiiiden veut dire éire rond, se courber, s'incliner; il n'en reste plus aujourd'hui de (race que dans le substantif n«- Ifuiii, anneau, bague. Sigounideii ei iiifjDuhiden signifient fire la xixa en bas.
perception des impôts. L'Emir Ismayl le Samanide acheta un grand nombre de maisons et agrandit cette mosquée d'un tiers. Sous le règne de TEmir Sayd, fils de Mohammed, fils d'Ismayl, la mosquée s'écroula subitement, un vendredi du mois de Ramazan, pendant que le peuple y était réuni. Un grand nombre de gens furent tués sur le coup ; ceux qui furent retirés de dessous les décombres avaient les bras et les jambes brisés^ et ils ne tardèrent pas à succomber. Le deuil fut universel dans la ville qui fut à peu près dépeuplée. Cependant, grâce aux secours du gouvernement et à la bonne volonté des fidèles, la mosquée fut reconstruite dans l'espace d'un an. L'année suivante, les deux côtés du Qiblèh s'écroulèrent; mais, à ce moment, la mosquée était déserte, et personne ne perdit la vie.
1^ minaret de la mosquée fut construit dans l'espace de cinq ans par Oubeïd ouUah ibn el Haiyany, Vézir de l'Emir en l'année 3o6 (918) et la dépense en fut faite sur ses revenus particuliers. Le sommet était couvert en bois. Pendant les combats livrés par Chems oui Moulk Nasr ibn Ibrahim, des matières incendiaires furent lancées du château sur le minaret pour en déloger les archers qui inquiétaient les soldats renfermés dans la citadelle. Le haut prit feu et des tisons enflammés tombèrent dans l'intérieur de la mosquée qui fut entièrement consumée (460 — 1067).
Chems oui Moulk, devenu maître de Boukhara, la fit reconstruire ; le sommet du minaret fut rebâti en briques cuites et on creusa un large fossé pour séparer la mosquée de la citadelle. Les fonctionnaires et les gens riches contribuèrent à l'envi à cette reconstruction qui fut terminée dans l'espace d'une année. Le maqçourèh, le minber et le mihrab furent fabriqués et ornés de sculptures à Samarqand et apportés ensuite à Boukhara. Arslan Khan Mohammed ibn Souleyman, voulant éviter les accidents qui s'étaient produits du temps de Chems oui Moulk, résolut de faire reconstruire la grande mosquée à une plus grande distance de la citadelle. Il acheta un nombre considérable de maisons
dans rintérieur de la ville et il fit bâtir la mosquée sur leur emplacement. Le minaret qui s'élevait à côté de Fanciemie mosquée fut abattu, pour être réédifié à côté de la nouvelle. II était de la plus grande élégance, couvert d^omements, et il n'avait point son pareil. La construction en était à peu près achevée et le faîte était posé, lorsqu'une influence maligne le fit écrouler^ et, dans sa chute, il détruisit le tiers de la mosquée et brisa les poutres couvertes de peintures ainsi que les ouvrages de menuiserie. Arslan Khan la fit immédiatement recons* traire^ et relever le minaret qui fut bâti en briques cuites. La mosquée d* Arslan Khan fut achevée en Tannée 5 1 5 (i 121) et les dépenses de sa construction furent prélevées sur les revenus particuliers de ce prince.
Il y a dans la mosquée cinq chapelles intérieures : les deux qui se trouvent du côté de la ville sont , ainsi que le minaret, l'œuvre d'Arslan Khan. La grande chapelle et le maqçourèh sont dus à Chems oui Moulk. Au milieu s'élèvent les deux autres chapelles^ celle qui est la plus rapprochée de la citadelle date du règne de TEmir Ismayl le Samanide qui la construisit en Tannée 290 (902), Tautre qui donne sur le palais du gouverneur général du Khorassan a été bâtie par TEmir Hamid Nouh ibn Nasr bin Ismayl en 340 (95 1).
Le Mouçalla de Boukhara '.
Qouteïbah, après avoir construit la grande mosquée dans Tintérieur de la citadelle^ établit le Mouçalla à Textérieur de la ville^ dans Tendroit qui a reçu le nom de Riguistan. Llslamisme n'étant point encore solidement établi à Boukhara et les infidèles n'inspirant aucune confiance^ Qouteïbah donna Tordre aux Musulmans de se rendre armés au Mouçalla.
I. Le Mouçalla est un emplacement entoure de murs et généralement situé hors de la ville, où toute la population musulmane se rend pour assister à la prière de la fête de la rupture du jeûne et ù celle de la féie des sacrifices.
Cet usage a été conservé depuis comme une tradition religieuse
On y fit la prière des fêtes jusqu'à Tépoque de TEmir Mançour ibn Nouh, fils deNasr (35i-366 A. H., A. D. 962-976). Celui-ci acheta à grand prix des maisons et des jardins situés sur la route de Semetin et il dépensa des sommes considérables pour y établir un Mouçalla. Il fit construire un minber et un mihrab d'une grande beauté et il fit élever des tours pour servir à l'appel de la prière.
Le Mouçalla était à la distance d'un demi-ferseng de la porte de la citadelle et la foule y était considérable. On y fit la prière depuis l'année 36o (970) jusqu'à l'époque d'Arslan Khan (495-1 loi), qui affecta pour l'établissement du Mouçalla remplacement de Chems Abad, ancienne propriété royale située près de la porte d'Ibrahim, dont les constructions étaient tombées en ruines et dont les terres avaient été mises en culture. Il le rapprocha de la ville pour épargner une grande fatigue aux fidèles et les mettre, en cas de guerre, à Tabri d'un coup de main. Le Mouçalla fut alors entouré d'une enceinte formée par une haute muraille : on construisit dans Tintérieur un minber et un mihrab en briques cuites et on y éleva également des tours pour servir à l'appel de la prière. Ce Mouçalla fut achevé en Tannée 5i3 (i 1 19).
Muraille de Boukhara, vulgairement appelée Kounsserek.
Le Khalife Mehdy confia le gouvernement du Khorassan à l'Emir Aboul Abbas ibn el Fadhl bin Souleyman de Thous qui arriva en 166 (782) à Merv et y établit sa résidence. Il reçut dans cette ville la visite de tous les grands personnages et de tous les notables du Khorassan. Ceux du Soghd se rendirent aussi auprès de lui, pour lui présenter leurs hommages. L'Emir s'enquit de la situation de leur pays. « Nous avons à souffrir, dirent-ils, des Turks idolâtres. Ils font des incursions con-
278 RE[.ATION DE L'aMBASSAOE AU KHAREZM
tinuelles, et pillent nos villages; tout dernièrement encore, ils ont saccagé le village de Samedoun et ils ont emmené des Musulmans en captivité. » — ■ Avez-vous,reprit!'Emir, un moyen de porter remède à cette situation; j'en ordonnerai l'exécution. ■ Yezid, fils de Ghourek, était présent à l'entrevue : » Que la duréede la vie de l'Emir soit éternelle ! dit-il. Dans les temps anciens, à l'époque de l'idolâtrie, les Turks livraient leSoghd au pillage. Une femme le gouvernait alors; elle fit élever un mur fortifié et le Soghd n'eut plus à redouter les invasions des Turks. » L'Emir donna l'ordre à Mouhtedyibn Hammad binAmrou ed Dehely, gouverneur de Boukhara, de faire construire une muraille et de comprendre dans son enceinte tous les villages de la banlieue pour assurer leur sécurité contre les attaques des Turks. On perça des portes de distance en distance, et, à chaque demimille, on éleva une tour d'une construction solide. Saad ibn Khalif, Qadi de Boukhara surveilla les travaux qui furent achevés à l'époque de Mohammed^ fils de Mançour, fils de Heldjid, fils de Waraq, en l'année 2 1 5 (83o). Les gouverneurs qui se succédèrent veillèrent à l'entretien de cette enceinte. On prélevait, à cet efl'et, tous les ans des sommes considérables sur les habitants de la ville. Cet impôt fut perçu jusqu'au règne de l'Emir Ismayl qui le supprima et laissa la muraille tomber en ruines. " Tant que je serai vivant, dit ce prince, je serai le rempart de Boukhara. » En effet, il paya toujours de sa personne et il ne laissa aucun ennemi pénétrer en vainqueur sur son territoire.
En 235 (849), lorsque Mohammed ibn Abdallah bin Qalhah était gouverneur du Khorassan, Boukhara fut entourée d'une enceinte fortifiée, flanquée de tours et qui était réparée chaque fois que Boukhara se trouvait menacée.
Arslan Khan fit élever une autre enceinte devant celle qui existait; elles tombèrent toutes deux en ruines et elles furent successivement relevées par Arslan Khan, par Messoud Qilidj Thamghadj Khan en 56o (1164) et par le Kharezm Chah Mohammed, fils de Sultan Tekich. Les Tatars la rasèrent en l'année 616 (1219).
Le palais des rois à Boukhara.
Depuis la porte de rOccident {Deri Gharby) jusqu'à celle de Toratoire {Deri Maabed) s'étend un terrain qui a reçu le nom de Riguistan. C'est sur cet emplacement que Ton a élevé , depuis les temps les plus reculés, depuis l'époque de Tidolâtrie, le palais des princes qui ont gouverné Boukhara.
Sous la dynastie des Samanides , TEmir Sayd , fils d'Ahmed , fils d'Ismayl, fils de Nouh, fit bâtir un palais somptueux pour la construction duquel on dépensa des sommes considérables. Il fit élever, à proximité, d'autres bâtiments destinés à renfermer les administrations des hauts fonctionnaires de l'État, telles que le divan du Vézir, celui du ministre des finances, le divan de TAmyd oui Moulk, les bureaux du maître de la police, le divan du Sahib Moueyyed, le divan de la noblesse, celui du domaine privé, celui du Mohtessib, le divan des fondations pieuses et celui du Qadi. A l'époque de l'Emir Rechid Amyd oui Moulk, fils deNouh, fils de Nasr, fils d'ismayl, son Vézir Aboul Nasr Mohammed el Outby, auteur de l'ouvrage qui porte le titre de « Yeminy » ' et dont le tombeau se trouve dans le quartier de la porte de Mançour, dans le voisinage du bain du Khan, fit construire, en face du Medressèh, une mosquée qui donna à cette place un aspect irréprochable. L'Emir Rechid tomba de cheval et mourut des suites de cette chute. La nuit de sa mort, ses esclaves pénétrèrent dans le palais et se mirent à le piller. Les femmes du prince et les servantes allumèrent un incendie, en voulant résister aux envahisseurs. Le palais fut entièrement brûlé, jusqu'à ses fondements, et tous les objets précieux en or ou en argent qui s'y trouvaient furent anéantis.
Quand l'Emir Mançour, fils de Nouh, parvint au trône, au
I. Le Tarikhi Yeminy est Thistoire de Sultan Mahmoud, fils de Sebektekin Yemin oud Daoulèh.
mois de Chevval 35o (novembre 961), il donna l'ordre de construire le palais qui avait été anéanti et il y accumula des objets encore plus précieux que ceux qui avaient été détruits. Lorsqu'il lut achevé, l'Emir s'y établît : l'année ne s'était point écoulée que, pendant la nuit du Sour, on alluma, selon l'usage antique, un grand feu '. Des étincelles jaillirent sur le toit et l'embrasèrent : le palais fut entièrement consumé. L'Emir Mançour se transporta cette nuit même à Djouy Mevalian, après avoir donné l'ordre de faire enlever, par des gens de confiance, les trésors et les objets conservés dans les souterrains et de les transporter à Djouy Mevalian. Au jour, on s'assura que rien n'avait été perdu, à l'exception d'une tasse en or.
Le Vézir en fit faire, à ses frais, une autre du poids de sept cents miçqal et il l'envoya au trésor.
Le Riguistan demeura une place sablonneuse et couverte de ruines.
Les souverains continuèrent à résider à Djouy Mevalian. Cet endroit est, en effet, le plus agréable de Boukhara à cause des palais qui s'y élèvent, des jardins, des prairies, des vergers, des eaux courantes qui serpentent au milieu des prés en se confondant les unes avec les autres.
Un poète dit à ce sujet : « L'eau de la fontaine de Jouvence coule au milieu de la prairie et elle s'éloigne en gémissant : elle pleure en voyant qu'il lui faut quitter ces jardins remplis de fleurs. »
L'espace qui s'étend de la porte du Riguistan jusqu'à Dechtek est entièrement couvert de superbes allées, de magnifiques bassins, de caravansérails décorés de peintures, de maisons en pierres d'une grande élévation, bâties dans de belles proportions et ornées d'arabesques sculptés. Des ormes y forment des voûtes impénétrables aux rayons du soleil.
Les allées sont plantées en arbres fruitiers de toutes sortes,
I. La nuit du Sour ou de la (été est le nom de celle qui priScède le Naurouz. L'usage d'allumer de grands feux fiait général dans les pays de langue persane, et cette coutume existe encore dans plusieurs parties de la Perse.
nachpaty, amandiers^ pistachiers, cerisiers, jujubiers; bref on y voit tous les arbres qui se trouvent dans le paradis.
Le village du Djouy Mevalian avait appartenu jadis à Taghchadèh, qui en avait attribué une partie à ses enfants et à ses gendres. L'Emir Ismayl le Samanide acheta ce village de Hassan ibn Mohammed bin Thalout, général du Khalife Moustaïn, fils de Moustacim. Il y fit construire des palais et des jardins ; il affecta les revenus de la plus grande partie de ces propriétés à des fondations pieuses. Ces domaines sont encore aujourd'hui des biens de main-morte.
L'Emir Ismayl était continuellement préoccupé du sort de ses affranchis. Un jour^ dans le château de Boukhara , il portait ses regards dans la direction de Djouy Mevalian; Sima el Kebir, affranchi de son père et pour lequel il avait la plus vive amitié, se tenait debout devant lui : c Fasse Dieu, lui dit l'Emir Ismayl, que j'aie l'occasion d'acquérir ce village pour vous, et puisse ma vie se prolonger assez longtemps pour que je vous voie le posséder, car ce village est, des environs de Boukhara, le plus beau, le plus agréable et celui qui jouit du climat le plus salubre ! »
Dieu lui permit de l'acheter et il le donna à ses aflranchis. C'est pour ce motif que le village reçut le nom de Djouy Mevalian (le canal ou la rivière des affranchis) que le peuple prononce Djouy Moulian. Une plaine qui porte le nom de Dechtek s'étend à partir de la porte de la citadelle. Elle était couverte de roseaux ; l'Emir Ismayl l'acheta aussi à Hassan Thalout pour dix mille dirhem. La première année la récolte des roseaux produisit cette somme.
L'Emir Ismayl affecta les revenus de Dechtek aux dépenses de la grande mosquée.
La beauté du site, les charmes et les agréments de Djouy Mevalian déterminèrent les descendants de l'Emir Ismayl à y planter des jardins et à y construire des kiosques. Les princes Samanides fixèrent leur séjour à Djouy Mevalian et à Kareki Alevyan jusqu'à la chute de leur dynastie. Puis les palais tombèrent
282 RKLATION DE L AMBASSADE AU KHAREZM
en ruines et la résidence officielle fut de nouveau établie dans le château de Boukhara, jusqu'à l*époque de Chems oui Moulk NasT ibn Ibrahim ben Thamghadj Khan qui habita Chems Abad.
Le Ba^ar de Makh.
Ce marché se tenait deux fois par an, et chaque fois^ il s*y faisait des transactions pour la somme de cinquante mille dirhem. On y vendait des statuettes d*idoles. Ce marché existait encore à Tépoque de Mohammed ibn Djafer qui questionna, ù ce sujet, les vieillards et les notables de Boukhara. Ceux-ci lui répondirent que ce marché était fort ancien; qu'autrefois les habitants de Ek>ukhara étaient idolâtres et que c*était U\ que l 'on vendait les figures de dieux.
Aboul Hassan de Nichabour rapporte^ dans son « Kheiaïn oui ouloum, » qu'un roi^ portant le nom de Makh^ régna jadis à Boukhara. Il ordonna aux ouvriers en bois et aux peintres de fabriquer un certain nombre d*idoles que Ton exposait en vente dans ce marché, i\ des jours déterminés. Ceux dont les idoles avaient été perdues ou endommagées y venaient en acheter d'autres.
L'endroit où s*éléve aujourd'hui la mosquée de Makh, sur le bord de la rivière, était une plaine couverte d'arbres^ à lombre desquels on tenait le marché que le roi présidait luimèmcj assis sur son trône.
On éleva ensuite, sur cet emplacement, un pyrée qui était fréquenté, le jour du marché, par la population. Les gens y entraient , adoraient le feu^ se livraient à ieiu^ achats et retournaient chez eux. Ce pyrée a subsisté jusqu^à Tépoque où rislamisme fut prédominant à Boukhara. On le convertit en une mosquée qui est une de celles qui jouissent de la plus grande vénération.
La fabrique de tissus (Beit outh Thirai) qui existait et existe
encore aujourd'hui à Boukhara,
Boukhara possédait une fabrique de tissus située entre la citadelle et la ville^ à proximité de la grande mosquée. On y fabriquait des tapis, des tentes, des Vendis, des coussins et des tapis de prières, de couleur vert-clair, qui étaient réservés pour l'usage du Khalife, Les impôts de Boukhara servaient à payer la confection d'une seule grande tente. Tous les ans, un fonctionnaire spécialement désigné arrivait à Boukhara et emportait des tissus pour une somme équivalente à celle des impôts.
Le travail cessa dans cette fabrique et les ouvriers qui y étaient employés se dispersèrent et allèrent s'établir dans les villes du Khorassan. Les marchands y venaient acheter les étoffes fabriquées là, ainsi que le Zendpitchy ' et ils les portaient en Egypte, en Syrie et dans les villes de l'Asie Mineure. Un fait est à noter pour sa singularité : bien que ces étoffes lussent fabriquées avec les mêmes procédés que ceux qui étaient employés à Boukhara, elles n'avaient ni le lustre ni l'éclat qu'on leur donnait dans cette ville. Il n'y avait ni roi ni émir, ni ministre, ni haut fonctionnaire qui n'en possédât. On en fabriquait de rouges, de blanches et de vertes. Aujourd'hui^ le Zendpitchy est plus connu dans tous les pays.
I. Le Zendpitchy est une mousseline très fine et de couleur blanche. Les Guëbres enroulaient autour de leur tête une pièce de Zendpitchy, lorsqu'ils faisaient la lecture de leurs livres sacrés et c'est à cet usage que cette éto(Te doit son noni (Zend et pitchyden, rouler, enrouler).
Les poètes persans du moyen âge comparent la neige au Zendpitchy.
MOUQANNAH
LES historiens musulmans sont, en général, fort sobres de détails sur la mission religieuse que s'était attribuée Mouqannah, et sur les troubles que ses prédications et celles de ses missionnaires excitèrent dans l'Asie centrale.
Thabary ne donne que peu de renseignements sur cet imposteur. Ibn el Athir se contente de dire qu'il professait la doctrine de la métempsycose; qu'il prétendait être une incarnation de la Divinité qui s'était^ avant lui, manifestée dans le corps d'Adam et, en dernier lieu, dans celui d'Abou Mouslim ; qu'il séduisit les populations et leur fit abandonner les croyances de l'Islam ; qu'il recruta de nombreux partisans parmi les Turks idolâtres; et, enfin, que le cri de guerre de ses soldats était : O Hachim, sois-nous en aide!
Les annalistes persans Hafiz Abrou, Mirkhond, Khondemir ne font que reproduire, sans y rien ajouter, les renseignements donnés par les auteurs que je viens de citer.
Il semble que les historiens musulmans aient répugné à parler des anciennes croyances persanes et indiennes, qui avaient encore de profondes racines dans Tesprit des peuples du Khorassan et de la Transoxiane.
La révolte de Mouqannah mit en péril, dans la Transoxiane, l'autorité du Khalife Mehdy, et les plus gpands efforts furent
286 UKI.ATION DE L*AMBASSADE AU KHAREZM
faits par ce prince pour anéantir une secte qui menaçait de détruire son pouvoir dans toute l'Asie centrale.
Abou Bekr Mohammed Nerchakhy a consacré à Mouqamiah^ dans son « Histoire de Boukhara , » un chapitre assez étendu. Il s'appuie sur le témoignage d'un certain Ibrahim qui^ sous le titre de « Akhbar Mouqannah » avait composé une histoire de cet imposteur. Ce document ne nous est pas parvenu.
Il ne m'a pas paru inutile de donner ici la traduction du récit d'Abou Bekr Nerchakhy : il renferme des détails curieux qui donnent une idée exacte de l'état de la Transoxiane^ à la fin du W siècle de l'hégire, et je me plais à espérer quïls offriront quelque intérêt au lecteur.
Je dois d'abord donner l'explication du surnom de c Lune de Nakhcheb » ou de c faiseur de lune de Nakhcheb > donné à Mouqannah.
Qazwiny rapporte " qu'il avait, dans cette ' ville, creusé, selon les règles de la géométrie, un puits, duquel il semblait faire sortir une lune, et que l'on accourait de toutes parts pour être témoin de ce prodige. Le vulgaire y voyait une œuvre surnaturelle, mais ce résultat était obtenu au moyen d'un grand bassin rempli de mercure qui renvoyait au loin l'éclat des rayons qui venaient s'y refléter. Ce fait causa un étonnement général; on y fît allusion dans des poésies; il donna naissance à des proverbes et on le cita dans les entretiens littéraires.
Ibrahim, auteur des « Akhbar Mouqannah > et Mohammed ibn Djerir Thabary disent que Mouqannah reçut le jour à Kazèh, village de la banlieue de Merv. Son nom était Hachim, fils de Hekim.
« Il exerça, d'abord, le métier de blanchisssur de toiles (Kaierguery). 11 se livra ensuite à l'étude et acquit les connaissances les plus variées. Il devint habile dans la pratique de la
(i) Açar oui bilad, Cosmographie de Zekevya ibn Mohammed el Qazwiny, publié par M. Wustenfeld. Goettingue, 1848, page 3 12,
magie blanche^ de la sorcellerie et dans lart des incantations. Il eut la prétention de se faire passer pour prophète. Il périt en Tan 167 (783) sous le règne du Khalife Mehdy, fils de Mançour.
€ Mouqannah était un homme d'un esprit délié et plein de ruses; il avait lu un grand nombre des livres de sciences de l'antiquité et il était très-versé dans la connaissance des choses surnaturelles.
€ Hekim, son père, était originaire de Balkh, et il avait servi comme officier dans les troupes de l'Emir Abou Djafer Dewaniqy, gouverneur général du Khorassan.
« Mouqannah était d'un aspect repoussant; il était teigneux et borgne. L'habitude qu'il avait de se couvrir le visage d'un Aoile vert (Miqna'ah) pour cacher sa laideur lui fit donner le sumom sous lequel il est connu. Il avait été lui-même au service militaire, dans l'armée du Khorassan, sous les ordres du Vézir Abdoul Djebbar, à l'époque d'Abou Mouslim *. Il se. donna comme prophète; Abou Djafer Dewaniqy le fit arrêter et l'envoya à Bagdad où il resta en prison pendant quelques années. Il fut, à la fin, élargi et il retourna à Merv, où il réunit autour de lui un certain nombre de gens.
€ Savez- vous qui je suis? demandait-il.
— Tu es, lui répondait-on, Hachim,filsde Hékim. »
— Vous êtes dans Terreur, disait-il; je suis votre Dieu et le Dieu de tout Tunivers. Je prends les noms qu'il me plaît, car je suis celui qui s'est successivement incarné dans Adam, dans Noé, dans Abraham, dans Moïse, dans Jésus, dans Mohammed, puis dans Abou Mouslim. J'ai pris enfin la forme sous laquelle vous me voyez aujourd'hui.
— Ceux qui t'ont précédé, lui fut-il répondu, se donnaient comme prophètes, mais toi, tu prétends être Dieu.
— Ces prophètes, répliquait-il, étaient revêtus d'une forme
I. Abdoul Djebbar ibn Adirrahman el Azdy fut nommé gouverneur du Khorassan «n 140. Cf. Kamilfit Tarikh d'Ibn cl Alhir, tome V, pages 38o-385-387.
matérielle^ mais moi^ je suis Tessence spirituelle qui les animait. J'ai, de plus, le pouvoir de me manifester sous telle forme que je choisis. »
« Mouqannah résidait encore à Merv quand il envoya, de tous côtés, des missionnaires qu'il chargea de détourner les peuples de leur foi. Il écrivit des lettres qu'il confia à ses émissaires qui devaient les répandre dans tous les pays. Elles étaient conçues en ces termes : « Au nom du Dieu clément et miséricordieux. Louange au Dieu en dehors duquel il n'y a point d'autre divinité! Il est le Dieu d'Adam, de Noé, d'Abraham, de Moïse, de Jésus, de Mohammed et d'Abou Mouslim. La puissance, la souveraineté, la gloire et la révélation sont mon partage. La royauté et la puissance créatrice m'appartiennent. 11 n'y a point d'autre Dieu que moi! Celui qui croira en moi entrera dans le paradis, celui qui sera incrédule sera précipité dans l'enfer. »
« Ses missionnaires détournèrent un grand nombre de gens de la voie du devoir.
« Un Arabe, fixé à Merv, nommé Abdoullah ibn Amr, embrassa ses doctrines et lui donna sa fille en mariage. Cet Abdoullah passa le Djihoun et se rendit à Nakhcheb et à Kech où il fit un grand nombre de prosélytes; ses prédications eurent surtout du succès à Kech et dans les villages des environs de cette ville.
€ Le village de Choubeck ^ fut le premier dont les habitants firent profession publique de la nouvelle religion; ils se soulevèrent, prirent pour chef Amrou Choubekhy et massacrèrent leur gouverneur qui était un Arabe attaché à l'Islamisme.
« Le plus grand nombre des villages du Soghd embrassa le parti de Mouqannah, et beaucoup de localités relevant de Boukhara abandonnèrent, ouvertement, les pratiques religieuses de l'Islamisme.
€ La révolte prit de vastes proportions et la situation des fidèles
I. Yaqout orthographie le nom de cette localité Soubekh. Moudjem, tome III, page 182 .
devint extrêmement pénible. Les caravanes furent attaquées et les villages pillés ; le pays se couvrit de ruines. La nouvelle de ces troubles se répandit dans le Khorassan. L'Emir Homeïd ibnQahthabah \ qui en était le gouverneur, donna Tordre d'arrêter Mouqannah; mais celui-ci s'enfuit du village où il résidait et il se tint caché jusqu'au moment où il apprit que, dans la Transoxiane, un grand nombre de gens avaient embrassé sa religion et la pratiquaieut publiquement. 11 résolut de franchir le Djihoun. L'Emir du Khorassan en faisait surveiller les rives, et cent cavaliers qui faisaient des patrouilles continuelles avaient Tordre de l'arrêter quand il se présenterait.
« Mouqannah arriva sur les bords du fleuve et il le passa avec trente-six de ses partisans. Il gagna la ville de Kech qui se soumit à lui et où il fut accueilli avec des transports de joie.
« Sur le mont Siam ^ s'élevait une vaste enceinte entourée de solides murailles ; dans l'intérieur se trouvaient des eaux courantes, des arbres et des champs cultivés : on y avait aussi construit un château d'une extrême solidité. Mouqannah le fit réparer et il y fit déposer de grandes richesses et d'immenses approvisionnements, dont il confia la garde à une garnison qu'il y établit.
« Le nombre des Sefid Djamègan ^ devint très-considérable et les Musulmans ne purent leur résister. »
€ Le bruit de cette sédition parvint à^Bagdad et le Khalife Mehdy en hit profondément affecté. 11 fit partir une puissante armée pour réduire ces sectaires, et il se rendit lui-même à Nichabour pour étouffer la révolte. Ce prince craignait Tanéan-
I. On peut consulter sur ce personnage le Kamilfit Tarikh, édition de M. Tornberg. tomes V et VI, passim.
a. Le mont Siam est situé dans les environs de Nakhcheb. Le poète Roudeky en cite le nom dans une pièce de vers.
3. Le mot Sefid Djamègan signifie aies gens vêtus de blanc». Les historiens arabes les désignent sous le nom de « Moubaiydèh » qui a le même sens.
La couleur blanche avait été adoptée par Mouqannah, soit comme emblème de la pureté de ses doctrines, soit comme marque d'opposition à la dynastie des Abassides dont les vêtements et les drapeaux étaient noirs.
290 REÏ-ATION DE L AMBASSADE AU KHAREZM
tissement deTIslaniisme et le triomphe sur toute la terre de la religion de Mouqannah .
« Celui-ci implora alors le secours des Turks ; il leur promit qu*il leur serait licite de verser le sang des Musulmans et de s'emparer de leurs biens. Attirées par Tappât du pillage^ des hordes accoururent du Turkestan; elles ravagèrent les campagnes, réduisirent en esclavage les femmes et les enfants, et massacrèrent les Musulmans.
« Une troupe de Sefid Djamègan, qui avaient prêté serment à Mouqannah, parut devant Boukhara et envahit pendant la nuit le village de Nemdjeket ; elle tua les muezzins de la mosquée et quinze personnes ; puis, le lendemain, elle passa toute la population au fil de Tépée.
€ Cet événement eut lieu dans le courant de Tannée i Sg (yyS) alors que TEmir Hussein, fils de Ma'az, était gouverneur militaire de Boukhara.
« Parmi les chefs des bandes de Mouqannah, se trouvait un habitant de Boukhara appelé Hekim Ahmed. Il avait avec lui trois officiers, dont deux nommés Khachouy et Baghy étaient nés à Kouchki Fezil. Le troisième, qui portait le nom de Guirdek, était originaire du Ghoudjevan. Ces trois personnages se faisaient remarquer par leur courage, par un esprit fertile en expédients et en stratagèmes et par la rapidité de leurs marches et de leurs mouvements.
« Lorsque la nouvelle du massacre des gens de Nemdjeket parvint à Boukhara, les habitants de cette ville se réunirent et se présentèrent devant TEmir. « Il faut, lui dirent-ils, livrer bataille aux Sefid Djamègan. » L'Emir Hussein, accompagné par le Qadi Amir ibn Iniran, sortit de la ville suivi par ses troupes et par la population (Redjeb iSg — maiyyô). 11 s avança jusqu'au village de Nerchakh, appelé aujourd'hui Nerdjaq, et il y établit son camp en face de l'ennemi. Le Qadi représenta qu'il fallait inviter les rebelles à embrasser la vraie religion, et qu'il ne convenait pas de les attaquer avant d'avoir fait cette démarche.
• Le Qadi et quelques hommes pieux se rendirent dans le village, pour faire rentrer les révoltés dans la voie de T Islamisme. € Nous ne reconnaissons rien de tout ce que vous dites », répondirent-ils au Qadi et, persistant dans leurs blasphèmes, ils rejetèrent les conseils qui leur étaient donnés. L'attaque fut donc résolue et l'action s'engagea. Le guerrier qui le premier fondit sur les rebelles fut un arabe nommé Naym, fils de Sehl. Il combattit pendant longtemps, tua quelques Sefid Djamègan, mais à la fin il succomba. Les partisans de Mouqannah furent mis en fuite après avoir perdu sept cents des leurs. Le lendemain, ils envoyèrent un député pour demander quartier, affirmant qu'ils étaient devenus Musulmans. La paix leur fut ac cordée et un traité stipula comme conditions : « qu'ils ne battraient plus les grands chemins; qu'ils ne tueraient plus les Musulmans; qu'ils se disperseraient et retourneraient dans leurs villages où ils reconnaîtraient l'autorité des chefs. »
« Enfin, comme clause spéciale, ils devaient s'engager à obéir aux ordres de Dieu et à ceux du Prophète. Tous les notables de Boukhara apposèrent leur signature sur ce traité.
€ Lorsque les Musulmans se furent retirés, les Sefid Djamègan rompirent les engagements qu'ils avaient pris. Ils infestèrent les routes, massacrèrent les Musulmans, coupèrent les blés encore verts et les transportèrent dans le château de Nerchakh. La situation des Musulmans devint des plus critiques.
a Le Khalife Mehdy fit partir le Vézir Djebrayl ibn Yahya ' et le chargea de réduire Mouqannah. Celui-ci arriva à Boukhara et établit son camp à la porte de Samarqand.
« L'Emir Hussein ibn Ma'az se rendit auprès de Djebrayl et lui dit : < Accordez-moi votre assistance pour combattre les Sefid Djamègan, et, quand nous serons venus à bout de cette entreprise, je me joindrai à vous pour attaquer Mouqannah. >
« Djebrayl accueillit cette demande. Il leva son camp et se di-
I. Djebrayl ibn Yahya el Badjely est cité dans le Kamilfil Tarikh, tomes V, pages 382, 441, 452 et tome VI pages 2G et 27.
rigea vers Nerchakh. Il fit creuser un fossé entre le village et son camp et il recommanda à ses soldats de se tenir sur leurs gardes, prévoyant que les Sefid Djamègan feraient une sortie et les attaqueraient pendant la nuit. Les choses se passèrent ainsi ; mais les assaillants furent repoussés après avoir éprouvé de grandes pertes.
" Le gouverneur de Boukhara, Hussein ibnMa'az, témoin de ce fait d'armes, exprima â Djehrayl la plus vive reconnaissance et il le pria de ne marcher contre Kech que lorsque Nerchakh serait emporté. Djebrayl yconsentit : pendant quatre mois, on se livra matin et soir des combats incessants. L'avantage restait toujours aux Sefid Djamègan et les Musulmans furent réduits à la dernière extrémité.
« On chercha un expédient qui pût assurer le succès. Matik ibn Farim proposa de pratiquer une mine , qui partant du camp, aboutirait à la muraille de Nerchakh. On donna l'ordre à des soldats armés de creuser un fossé dont les parois furent consolidées avec des pièces de bois et qui fut couvert de claies de roseaux et de terre. On arriva ainsi jusqu'aux fondements de la muraille sous laquelle on fit une excavation de cinquante ffue^ 'coudéesj de largeur. On la soutint avec des poutres, puis, on la remplit de boîs sur lequel on répandit du naphie et on y mit le feu, pour que, les poutres une fois consumées, la muraille s'écrouldt.
" Le manque de courant d'air ne permit pas au feu de se développer. On dressa alors, en face de la tour minée, des machines de guerre avec lesquelles on lança des pierres. On pratiqua une brèche qui donna naissance à un courant d'air ; la flamme jaillit dans la mine, les poutres qui la soutenaient furent brûlées et la muraille s'effondra sur une largeur de cinquante coudées. Les Musulmans s'élancèrent à l'assaut, le sabre à la main, et massacrèrent une partie des défenseurs de la place, le reste demanda la vie sauve. On fit accord sur les mêmes bases que dans le premier traité, c'est-à-dire que les Sefid Djamègan durent s'engager à s'abstenir de toute violence à
APPENDICE 2g 3
l'égard des Musulmans; à retourner dans leurs villages; à envoyer leurs chefs auprès du Khalife et à renoncer à porter des armes.
<• Ces conditions furent acceptées. Les Sefid Djamègan sortirent de la place et franchirent le fossé. Ils avaient cependant sur eux des armes cachées.
" Le Vézir Djebrayl remit Hekim, leur chef, à son fils Abbas. " Conduis-le à ma tente, lui dit-il, et fais-le mettre secrètement à mort. " Cet ordre fut exécuté. Djebrayl regagnait le camp quand il vit arriver Khachouy, compagnon de Hekim, envoyé pour lui faire savoir que les Sefid Djamègan ne s'éloigneraient pas, si Hekim ne leur était pas rendu.
« Khachouy, qui était à cheval et portait des bottes jaunes, faisait celte déclaration au Vézir, quand Abbas vint lui dire que Hekim avait été mis à mort. Djebrayl donna aussitôt l'ordre de jeter Khachouy à bas de son cheval et de le tuer. A cette vue, les Sefid Djamègan poussèrent de grands cris, et, saisissant leurs armes, ils fondirent sur les soldats de Djebrayl. Celui-ci fit monter ses gens à cheval, il s'engagea un combat qui fut le plus rude de tous ceux qui avaient été livrés jusqu'alors. Les Sefid Djamègan furent battus et ceux qui échappèrent à la mort se dispersèrent.
" Le village de Nerchakh était la propriété d'une femme dont le mari, appelé Echref, avait été officier au service d'Abou Mouslim qui lavait fait exécuter. On Tamena devant Djebrayl. Elle se présenta accompagnée par un de ses cousins qui était aveugle, d'un extérieur repoussant et d'un méchant caractère. « Pardonne à Abou Mouslim, lui dit Djebrayl. » — « Non, répondit cette femme, on appelle Abou Mousiimie père des Musulmans, mais il ne mérite pas ce nom, car il a tué mon mari !
<i Djebrayl la fil couper par le milieu du corps et il fit également exécuter son cousin.
" Guirdek se réfugia auprès de Mouqannah. Baghy périt les armes à la main. Djebrayl fit porter dans le Soghd les têtes des Sefid Djamègan qui avaient succombé, afin de répandre la
terreur parmi les habitants de cette contrée. Ceux-ci avaient pour chef un homme appelé Soghdian. Dans un des derniers engagements qui furent livrés, Soghdian fut tué par un habitant de Boukhara. Ses partisans se dispersèrent. De Nerchakh, Djebrayl se rendit à Samarqand et il livra dans les environs de cette ville de nombreux combats aux Sefid Djamègan et aux Turks.
« En l'année i6i (777), il alla à Merv avec le gouverneur du Khorassan, l'Emir Ma'az ibn Mouslim ', De Merv, il se dirigea sur Boukhara en passant par le désert d'Amouy. Il fit, dans cette dernière ville et dans ses environs, une levée de cent soixante-dix mille hommes. Ma'az ibn Mouslim fit fabriquer une énorme quantité de matériel de guerre et il organisa un corps de trois mille hommes munis de haches, de pioches et de pelles ; il enrôla tous les gens de métier dont la présence est nécessaire dans une armée. Il fit aussi construire des catapultes et des balistes. Il se mit en marche et se dirigea vers le Soghd où lc5 Sefid Djamègan et les Turks étaient réunis en grand nombre. L'Emir de Hérât avait amené avec lui un troupeau de dix mille moutons. L'Emir Ma'az lui dit : <• Nous avons près de nous les Turks qui sont nos ennemis et qui désirent ardemment s'emparer de ces moutons. Laissez-les à Boukhara ou vendez-les moi, atîn que j'en fasse te partage entre mes troupes. » L'Emir de Héràt n'y voulut point consentir. Les Turks fondirent à limproviste sur ces moutons ; ils s'en emparèrent et les conduisirent à leur campement qui était situé entre Zikten et Zermaz. Les troupes se mirent à la poursuite des pillards, en tuèrent quelques-uns et mirent les autres en fuite Ma'az ibn Mouslim, après avoir, pendant deux ans, guerroyé contre les Sefid Djamègan et les Turks, aux environs de Samarqand et dans le Soghd et avoir été, tantôt vainqueur^ tantôt battu, demanda à être relevé de son gouvernement.