Ahewan et Qouchèh sont deux caravansérails
la position, la beauté de cet cdiiice n'ont jamais été égalées '.
Le gouvernement de ce pays est confié aujourd'hui à Rahmet Oullah Khan Efchar. Après être parti de Semnan, j'allai loger dans la maison de poste nouvellement construitedans lesenvirons de la forteresse de Lasguerd, place forte ancienne et célèbre 2.
Je passai successivement par Dèh Nemek 3, Qichlaq Khar \ Veramin s3 Eïvanek 63 Khatoun Abad 7 et je m'arrêtai au village
i. Semnan, à six journées de Téhéran, ne renferme que trois ou quatre mille habitants, jardiniers ou cultivateurs. Cette ville, qui était déjà à moitié ruinée au XIII1 siècle, se compose de pauvres cabanes et d'un misérable bazar. On remarque, à Semnan, quelques constructions en briques paraissant remonter à une époque reculée, une mosquée recouverte de plaques de faïence sur lesquelles se détachent en bleu, sur un fond blanc des inscriptions en caractères coufiques et des tables de marbre sur lesquelles on a gravé des ordonnances de Chah Abbas et de Chah Hussein.
Eastwick, Tkrce Ycars' résidence in Persia, London, 1864. tome H, page 147.- Fcrrier, Voyage en Perse, dans l'Afghanistan, etc., Paris, 1860, tome 1er, 124 et suiv.
2. « Lasguerd ou Lasguird possède quatre-vingt-deux familles, un caravansérail, un dbanbar (réservoir) et un cours d'eau saumâtre. Vis-à-vis et à deux cents pas de Lasguerd, il y a, sur la route, une vaste muraille d'enceinte, de huit mètres de hauteur, assez bien conservée et dont la partie supérieure est creuse et percée de meurtrières. Ces couloirs qui ont six pieds de hauteur et autant de largeur, pouvaient servir de logis pour les troupes. L'enceinte pourrait contenir deux mille hommes. Sa position convient parfaitement à un campement militaire. » — Ferrier, Voyage en Perse, tome I, page 221.
Les revenus du village de Lasguerd étaient affectés à l'entretien de la mosquée de Mechhed.— Truilhier, Mémoire descriptif de la route de Téhéran à Meched, Paris, 1841 pages 13-14.
3. Dèh Nemek (le village du sel) est un caravansérail bâti par Chah Abbas, et situé à quatre journées de marche à l'est de Téhéran, sur la route qui conduit à Châhroud. Le sol est couvert d'eUiorescences salines et l'eau est extrêmement saumâtre. — Fraser, Jouniey, page 296, Eastwick, Three ycars' résidence, pages 143-144. — Ferrier, Voyage en Perse, page 118. — Truilhier, Mémoire descriptif, etc., page 12.
4. Qichlaq Khar est un village insignifiant du district de Khawar (ou Khar), au sud de l'Elbourz, à trois journées de marche de Téhéran : on y trouve un chemin menant directement vers le sud-ouest à Kachan et Isfahan.
5. Veramin, village ruiné, situé dans la plaine de ce nom, dépendait autrefois de la ville de Rey.
6. Eïvanek ou Eïvani Keïf ou plutôt Eivani Key, est un village de quatre cents feux avec un caravansérail à moitié ruiné, de nombreux jardins et des cultures très-étendues. Une petite rivière, descendant des montagnes du Mazanderan, coule dans ce village. La contrée est riante et fertile, et les habitants jouissent d'une certaine aisance. On trouve, tout le long de la route, de distance en distance, des éminences couvertes de ruines provenant, sans doute, d'anciens fortins. Le peuple les appelle Guebrâbad. — Truilhier, Mémoire descriptif etc., page 8.— Fraser, Journey, pages 287-290.— Ferrier, Voyage en Perse, tome I, page 110, Eastwick, Three ycars' résidence, tome II, pages i36-i38.
7. Khatoun Abad (le séjour de la Dame) est un hameau situé à quatre heures de Téhéran et composé de cinquante pauvres maisons.
du Chah Zadèh Abdoul Azhim % qui fait partie du territoire de Rey. Je me rendis, le lendemain matin., au tombeau de ce saint pour y faire mes dévotions, en compagnie de Mohammed Chérif Bay et de Seiyd Ahmed Khodja, Naqib de Boukhara. J'y fis mes prières et des vœux pour l'éternité du règne de Sa Majesté. Mes parents, mes amis et mes connaissances , informés de mon arrivée, se portèrent à ma rencontre. Leur vue me combla de satisfaction et de joie. Je rendis grâces à Dieu, et je pris le chemin de la capitale, comblé de marques de considération et d'honneur. J'offris à Dieu l'hommage de ma reconnaissance et je rentrai chez moi le 17 de Moharrem (le 3 novembre i852). Mes compagnons de route s'installèrent dans les logements qui avaient été préparés pour eux, et ils furent traités avec la plus extrême bienveillance.
On assigna six toumans par jour à Mohammed Chérif Bay pour sa dépense, et vingt hê\ar dinars (deux toumans) au Naqib Seiyd Ahmed Khodja pour la sienne. Au bout de quelques jours, Mohammed Chérif Bay se rendit avec moi à l'audience de S. M. Nacir Eddin Chah et il eut l'honneur d'être reçu. Il fit passer sous les yeux de S. M. les présents envoyés par le souverain du Kharezm, Mohammed Emin Khan, et qui consistaient en deux faucons dressés, en un fusil fabriqué à Khiva, en pistolets russes et en vases en porcelaine d'Europe. Il remit également deux montres en or, destinées aux ministres du Roi. Ahmed Naqib Khodja avait également apporté, pour être offerts au Roi, deux aigles et deux émérillons dressés pour la chasse.
Il sollicita et obtint la permission de se rendre à la Mekke.
J'ai narré, dans un qacidèh composé à la louange du Roi, les incidents les plus marquants de mon voyage, à l'aller et au
1. Le village de Chah Abdoul Azhim, à un ferseng et demi de Téhéran, est presque une petite ville; on y trouve des bazars, de larges rues plantées d'arbres et arrosées par des courants d'eau vive, une habitation royale, des bains, un caravansérail et une belle mosquée où est enterré l'imam dont elle porte le nom. On s'y rend en pèlerinage de tous les points de la Perse. Le village de Chah Abdoul Azhim est situé au milieu des ruines de l'ancienne ville de Rey.
retour, et je prends la liberté de placer cette pièce de poésie à la fin de ma relation.
Qacidch. — « A l'heure la plus heureuse, à l'époque du printemps, je montai à cheval et je partis de Rey, me dirigeant vers le Kharezm. J'étais précédé par mes serviteurs et suivi par mes chevaux de main; tantôt, je jetais les yeux sur ceux-ci, tantôt, je surveillais ceux-là. De Firouz Kouh à Sary, je traversai des campagnes où j'avais, pour me reposer, des matelas et des coussins de rubis et de turquoises (de coquelicots et de bleuets). La douceur du printemps avait donné aux fleurs des prairies la beauté de celles que Ton cultive dans les serres ; leur éclat faisait ressembler les pelouses à la galerie des peintures de la Chine. Tout ce qui frappait mes yeux avait les perfections de l'Eden ; tout ce qui s'offrait à mes regards avait les charmes des houris du Paradis. »
« Parfois mon pied foulait !e cou du poisson (qui supporte la terre), parfois ma tête effleurait la couronne des Pléiades. »
« Je montais un cheval aux mouvements agiles, dont la taille était aussi haute qu'une montagne élevée. Sa course égalait la rapidité du vent du matin; ses hennissements jetaient l'effroi dans le cœur du tonnerre, et la légèreté de ses mouvements inspirait à l'araignée la honte et le dépit. Lorsque son sabot s'imprimait sur le front d'une montagne, il y laissait une trace aussi large que l'empreinte que ferait une enclume. Ses oreilles, en se dressant , s'enfonçaient comme un dard dans le sein de la planète de Saturne. »
« Je le poussai dans un défilé dont l'aspect était plus effrayant que la vue d'un lion ; il franchit les collines avec plus de vitesse qu'un faucon. Comment les gravissait-il? Avec la rapidité de l'éclair qui sillonne l'horizon de bas en haut. Comment les descendait-il? Comme un torrent qui se précipite du sommet d'une montagne. Je me dirigeai d'Esterâbad vers le Gourgan; les souvenirs de Qabous et de Gourguin se présentaient tour à tour à mon esprit. Je parcourus, en quarante étapes, la distance
de deux cents fersengs, à travers une contrée dépouillée de végétation, privée d'eau potable et où l'on ne voyait ni bêtes fauves, ni oiseaux, ni djinns, ni créatures humaines, ni montagnes, ni arbres. Le ciel s'étendait sur nos têtes; l'immensité du désert se déroulait sous nos pieds. »
« Les chameaux attachés enfiles, marchaient jour et nuit d'un pas cadencé, semblables à des navires qui voguent pendant des mois et des années entières. »
« L'ardeur du soleil avait rendu le sol brûlant comme l'enfer, l'herbe était empoisonnée par les exhalaisons d'un air méphitique; elle était aussi vénéneuse que le poison de la tarentule. Dans les terres imprégnées de sel, l'eau était saumâtre et arrière, son goût ressemblait à celui des larmes purulentes qui s'échappent des yeux des damnés. Lorsque j'arrivai au terme de cette route semblable au chemin qui conduit à l'enfer, le Kharezm apparut à mes yeux comme un paradis céleste. Cent canaux dérivés du Djihoun coulaient de tous côtés. Leurs ondes pures et douces étaient aussi délicieuses que celles du Kaoucer et du Selsebyl. Partout, s'étendaient des champs cultivés, des villages et des jardins; partout, on apercevait des arbres, de la verdure et des rosiers. »
« Je fis à Khiva une entrée pompeuse et solennelle. Cette ville est florissante, et la solidité de ses fortifications lui donne l'aspect d'une montagne. On y voit de magnifiques mosquées et de superbes medressèhs : on s'acquitte dans les premières des devoirs qu'impose une religion pure, et on s'ijiitie dans les autres aux sciences qui ont pour objet la connaissance de la théologie et de la jurisprudence. »
« Je goûtai le repos dans une grande maison entourée d'un vaste jardin qui m'avait été assignée comme résidence. Je fus, pendant deux mois, condamné à rester au lit, dévoré par la fièvre. »
« Le Kharezm Chah revint de l'expédition de Merv, suivi d'une nombreuse escorte. Le jour de son arrivée, le bruit du canon ébranla la voûte du firmament. Je me rendis a son pa-
lais; j citais comme lange Sourouch qui parcourt dans son vol les pavillons les plus élevés du ciel. Dans mes entretiens avec le Khan, je traitai tous les sujets avec la plus entière liberté. Toutes mes paroles étaient marquées au coin de l'éloquence ; tous mes raisonnements reposaient sur les baseslesplus solides. »
« Après être resté dans les Etats de ce prince et avoir été son hôte pendant trois mois, un jour heureux fut fixé pour mon voyage. On me fit partir pour Téhéran par la route du Gourgan, afin que je pusse me rendre compte de l'état du pays, et faire mon pèlerinage au tombeau de Nedjm oud Din. J'atteignis les bords de l'Etrek et ceux du Gourgan; là, les Turkomans pleins de perfidie me tendirent une embuscade. Grâce au bonheur qui favorise le règne du Roi des Rois du monde, je pus échapper aux coups de ces rebelles maudits. Bien que la route du Gourgan ait été, pour moi, semée de dangers, je ne récoltais point des fatigues, mais bien les richesses et les trésors (de l'expérience). Ma tête s'éleva jusqu'au ciel, lorsque je pus l'incliner devant le seuil du palais du Roi, père de tout secours. Nacir Eddin Chah. »
« La splendeur qui illumine son visage nous permet de voir tout ce qui existe dans le monde terrestre. La lumière qui s'échappe de son front fait éclater sa majesté à nos yeux. Sa gloire et sa dignité resplendissent comme le firmament. Sa gravité et sa fermeté sont inébranlables comme une montagne. Parfois, il donne cours à sa colère, parfois on voit briller en lui la bonté et la clémence. Tantôt, il incline vers la paix et la patience, tantôt il se laisse aller à ses instincts guerriers. Son caractère ne le porte qu'à faire le bien; il ne reconnaît d'autres lois et d'autres règles que celles du code religieux. Si ma vie se prolongeait sous son règne pendant mille ans, jamais je ne cesserais de faire des vœux pour lui et de maudire ceux qui lui portent envie. Il est le souverain qui prête son aide à la religion de Dieu, et qui accorde son appui à la loi du du Prophète ; que le Prophète veuille donc lui donner son appui et Dieu son aide! »
Pendant que je remplissais, dans le Kharezm, la mission dont j'avais été chargé et que je tâchais, par mes conseils, de ramener le Khan à des sentiments de sympathie et de conciliation, Sa Majesté s'était, à la tête de son armée, rendue dans Tlraqpour visiter cette province. Elle se montra, dans le cours de ce voyage, mal satisfaite de la conduite et des services de l'Emiri Nizham Mirza Taqy Khan Ferahâny. La poussière du mécontentement se fixa sur le miroir de l'esprit du Roi qui trouvait que l'Emir outrepassait ses pouvoirs et agissait avec témérité, dans l'exercice de ses fonctions de ministre et d'émir. Le Roi, justifiant le proverbe qui dit : « Le sultan est comme le lion »3 fut irrité contre lui. Le 19 du mois de Moharrem 1269 (3 novembre i852), il traça sur le feuillet de sa position les lettres de la destitution. Obligé de se soumettre, TErnir fut éloigné des affaires et condamné à la retraite. Il ne fut cependant ni lié, ni enchaîné : il ne fut soumis à la surveillance ni d'Amr ni de Zeïd (de personne), mais il dut garder les arrêts et il perdit toute espérance de conserver la vie.
Un ministre qui, sur l'échiquier de la puissance, fait marcher le cheval au corps d'éléphant sur le même rang que le roi, est, par un billet contenant peu de mots, confiné dans le coin de la destitution. Le rokh de sa faiblesse est placé sur le sol de l'avilissement. Il tombe du cheval de la considération pour n'être qu'un piéton (pion) et il devient mat.
Sur le trictrac du désespoir, le dé de son espérance reste dans la case de la stupéfaction, sans pouvoir en sortir \ Oui :
I. Toutes ces métaphores sont empruntées au jeu des échecs et à celui du trictrac. Chah Souvar est le roi, Esp (le cheval) le cavalier ; Rokh la tour, Piadêh le pion. Le mot Rouqa'a a, tout à la fois, la signification de lettre, billet officiel, et celle du petit tapis en drap qui remplace, chez les orientaux, la table de l'échiquier. Cf. Thomas Hyde, Mandragorias seu historia shahiludii, vi%. ejusdem origo, antiquitas ususque per totum Orientent celeberrimus. Speciatim prout usurpatur apud Arabes, Persas, lndos, et Chinenses, etc. Oxonii, 1694. Th. Hyde a également publié un traité sur le jeu du trictrac : Historia nerdiludii, hoc est dicere, trunculorum, cum quibusdam aliis Arabum, Persarum, Indorum, Chinensium et aliarum gentium, etc. Oxonii, 1694. Voyez encore : Persian Chess, illustrated front Oriental sources; especially in référence to the great chess, improperly ascribed to Timur, and in vindication of the Persian origin of the gante, against the daims of the Hindus, by N. Bland, London, i85o.
DF I. AMRASSADi: Al KHARF/M 12 I I
Vers. — « Dans ce jeu d'échecs du chagrin, dans ce trictrac de la douleur, celui-là sera un homme qui ne sera ni mat ni bloqué. »
Malgré toute sa pompe et tout son luxe, l'Emir erra éperdu dans le désert du trouble et de l'infortune. Le jour allait, pour lui, faire place à la nuit.
Sa Majesté se rendit compte que les personnages d'une naissance distinguée sont les seuls qui soient aptes à s'acquitter des hautes fonctions de l'Etat; qu'eux seuls n'égratignent pas, avec l'épine de l'avilissement, le cœur des nobles, et qu'ils ne tirent point vanité des richesses de ce monde.
Sa Majesté choisit donc , parmi les fonctionnaires d'un rang élevé et les grands dignitaires, S. A. l'Itimad oud Daoulèh Mirza Aga Khan Noury, qui, précédemment, avait été intendant général de l'armée." Ses aïeux avaient acquis de la célébrité au service de Feth Aly Chah. Son intelligence qui s'était révélée dès son enfance, l'avait fait parvenir aux plus éminentes dignités. 11 avait éprouvé les vicissitudes de la fortune et connu tour à tour la faveur et la disgrâce. 11 avait, à plusieurs reprises, joui de l'abondance et souffert de la. privation des biens de ce monde.
Sa Majesté lui conféra la dignité de Grand Vézir et lui fit don d'un khilat dont l'éclat, égal à celui du soleil, était orné de nœuds en perles et en pierreries. Il reçut, en outre, une canne incrustée de pierres précieuses.
Cette nomination combla de joie les grands et les petits qui se sentirent délivrés de tous soucis.
Hémistiche. — « Après chaque automne, on voit paraître un nouveau printemps. »
Cet événement eut lieu le 6 du mois de Safer ( 20 novembre), anniversaire heureux de la naissance de Sa Majesté, jour de fête nationale pour la Perse. Cet anniversaire, cette desti-
tution et cette nomination formèrent trois fêtes en un seul jour. Ce furent trois murailles de Yadjoudj (Gog), élevées pour arrêter les mauvais desseins des pervers.
Je conduisis deux ou trois fois Mohammed Chérif Bay, envoyé du Khan de Khiva, à l'audience de ce ministre qui lui témoigna la plus grande bienveillance. Au bout de quelques mois, Tenvoyé eut son congé, après avoir reçu une robe d'honneur et des cadeaux. S. M. le Roi lui fit remettre, pour l'offrir en son nom au Khan, une tabatière enrichie de brillants et le premier ministre envoya en présent au Mehter Yaqoub, fils de Youssouf, Vézir du Khan, une écritoire en or émaillé. Les recommandations verbales et écrites,, relatives à la soumission du Khan au Roi, furent faites à Mohammed Chérif Bay dans le plus grand détail et celui-ci partit, après avoir donné l'assurance formelle que ses bons services ne feraient pas défaut.
Il se passa quelque temps sans que l'on eût des preuves des bonnes dispositions du Khan; bien au contraire, on voyait surgir, chaque jour, de nouvelles manifestations de son orgueil et de son esprit de révolte. Il fit marcher des troupes contre Serakhs et Merv, et, une autre fois, il donna ordre aux Turkomans de faire des incursions dans les districts du Khorassan et de les livrer au pillage. Les ministres, blessés d'une pareille conduite, dissimulèrent leur mécontentement. Cependant, les actes d'hostilité, d'hypocrisie, de rébellion et de rapine atteignirent la dernière limite. Les gouverneurs de Merv et de Serakhs, et les officiers préposés à la garde des frontières du Khorassan et du Gourgan, faisaient parvenir leurs plaintes à la cour. Les courriers spéciaux et les dépêches se succédaient sans interruption. Le Nevvab Feridoun Mirza, ancien gouverneur général de la province de Fars et oncle du Roi qui est l'asile du monde, fut investi du gouvernement du Khorassan l. Mirza Fazhl Oullah, Vézir Nizham (intendant général de la guerre) et frère de S. A. le premier ministre, lui fut adjoint pour l'assister dans les af-
I. Feridoun Mirza est le cinquième fils d'Abbas Mirza Naîb ous Salthanèh.
DE LAMBASSADE AU KHAREZM 2l3
faires de l'administration et il fut investi de la charge de Mulevelly (curateur) du tombeau de l'Imam Aly Riza. Ces deux personnages se mirent en route pour leur destination, au mois de Ziqaadèh(août). Le 9 du mois de Redjeb (29 mars), ils entrèrent dans la sainte ville de Mechhed.
Feridoun Mirza, se conformant aux ordres du roi, fit partir pour Téhéran son frère cadet, le Nevvab Hussam ous Salthanèh, et il s'occupa de mettre en ordre les affaires de la province qui lui était confiée. Les Turkomans de Merv et de Serakhs, fatigués des excès et des incursions annuelles du Khan de Khiva, lui portèrent leurs plaintes et ils acceptèrent, comme gouverneur, un des grands personnages de sa cour; ils témoignèrent le plus grand zèle pour les intérêts du gouvernement persan.
Behadir Khan Derèhguèzy était , à cette époque , gouverneur de Merv, au nom du Roi. Le Khan de Khiva avait désigné les Turkomans de Qariab, pour faire des incursions dans les environs de Merv et pour les dévaster. 11 avait établi sur les frontières, en qualité de commandant en chef, Mir Ahmed Khan Djemchidy. Ces circonstances avaient fait hausser le prix du blé à Merv. Emir Hussein Khan, père de Sam Khan, Ilkhany du Khorassan l, accompagné de deux cents cavaliers, portait à Merv une somme en or monnayé, destinée à Behadir Khan et aux troupes cantonnées dans cette ville. A la distance d'une étape de Merv, il fut entouré par deux mille cavaliers Qariaby et Turkomans ; il fut, pendant quatre jours, enveloppé par ces gens et occupé à les combattre et à repousser leurs attaques. Le quatrième jour, ses cavaliers ayant mis le sabre à la main, fondirent sur les Qariaby, en mirent quinze hors de combat et, passant au milieu d'eux, ils réussirent à franchir la distance qui les séparait de Merv et à entrer dans cette ville. Au moment où ils s'en approchaient, Behadir Khan fit une sortie avec de l'infanterie régulière et de l'artillerie; il tomba sur les
1. V. sur le titre d'ilkhan ou d'ilkhany la note 2 de la page 81
Qariabv, en tua trois cents, en blessa cinq cents et, s'emparant de mille charges de blé qu'ils transportaient à Qariab, il les fît entrer à Merv où elles furent partagées entre les habitants de la ville.
La nouvelle de ces événements parvint au Kharezm, et elle détermina le Khan à se mettre à la tète d'une expédition, pour enlever aux Persans les villes de Merv et de Serakhs. Le Nevvab, gouverneur général, après être resté dix jours à Mechhed et avoir fait ses dévotions au tombeau de l'Imam Riza, y fut rejoint par Sam Khan Ilkhany et l'Emiri Pentchèh Aly Qouly Khan Efchar qui conduisait les régiments Nousret j et Efchar et de l'artillerie. Sam Khan, avec mille cavaliers d'élite, fut chargé de conduire à Merv mille charges de blé. Le gouverneur général, de son côté, se dirigea sur Serakhs. Les notables de cette ville, tels que Erazh Khan, Ghouchid Khanet autres, vinrent lui présenter leurs hommages. Dans ces circonstances, l'Emir Nizham avait réussi à soulever les habitants de Kelat contre leur gouverneur, Djafer Agha Djelaïr, qui avait embrassé le parti du Khan de Khiva, après avoir déserté le service du gouvernement persan. Une troupe de soldats déterminés fut envoyée contre Kelat. Djafer Agha prit la fuite et se réfugia dans le Kharezm, pour invoquer l'assistance du Khan et rentrer dans son pays.
Le gouverneur général alla lui-même à Kelat et il en confia la garde au général de brigade Mirza Ibrahim Khan Khamsèh, puis il se rendit dans les cantons d'Atou, d'Ichq Abad et d'Akhal. Des combats furent livrés aux Turkomans , combats dans lesquels ceux-ci furent mis en fuite. Tous ces faits sont racontés en détail dans l'histoire que j'ai publiée 2. Après avoir
i. Le régiment qui porte le nom de Nousret est recruté dans le Sevvad Kouh du Mazandcran. Il tient ordinairement garnison à Téhéran, où il est prépose à la garde du palais et du harem du roi.
2. Le récit des événements dont les frontières du Khorassan furent le théâtre, après l'arrivée de Feridoun Mirza à Mechhed, et du combat dans lequel Mohammed Emin Khan perdit la vie, se lit dans le Raouçet ous Sefay Naciry de Riza Qouly Khan, tome X, pages 177-180; dans le Nassikh out Tewarikh de Mirza Sipehr (Histoire de
rétabli l'ordre dans ces localités, le gouverneur général retourna à Mechhed.
Djafer Agha, à son arrivée dans le Kharczm, implora le secours du Khan. Mohammed Emin lui donna mille cavaliers Qariaby pour faire une expédition contre Kelat. Il s'en suivit un combat qui dura cinq heures et dans lequel le frère de Djafer Agha et cent cavaliers furent tués. Djafer Aga dut battre en retraite, après avoir échoué dans son entreprise. Il ne cessait d'exciter Mohammed Emin Khan à se rendre maître de Serakhs, de Merv et de Kelat. Ce prince envoya des messages à Meïmenèh, à Hérât, à Akhal et à tous les Turkomans, pour réclamer leur secours et des hommes. On se rendit à ses instances, et le Khan forma le projet non-seulement de reconquérir ces villes, mais encore de s'emparer de Nichabour et de Sebzvar. Il commença par faire marcher contre Merv de l'artillerie et trois mille cavaliers, commandés par Chah Murad Ouïnaq et le Qouch Beguy. Ayant fait tous ses préparatifs, il se mit lui-même en marche pour envahir le Khorassan, après avoir réduit Serakhs.
Lorsque ces nouvelles parvinrent à Féridoun Mirza , ce prince partit de Mechhed le 17 du mois de Djoumazy oui akhir .'8 mars i855), à la tête de dix mille hommes, et il se dirigea, à marche forcée, du côté d'Aq Derbend. 11 détacha Hassan Khan Sebzvary, avec deux ou trois cents cavaliers, pour porter secours aux habitants de Serakhs. Celui-ci se présenta devant la ville, au moment où une action était engagée entre les gens de Serakhs et lesKhiviens. Son arrivée ranima le courage des Serakhssy qui infligèrent à leurs ennemis une rude défaite. Six pièces de canon, cinq cents mousquets de gros calibre tombèrent aux mains des cavaliers du Khorassan. La nouvelle de ce combat excita l'ardeur du Khan de Khiva;
la dynastie des Qadjars), tome III, pages 188-200; dans le « Haqaiq oui Akhbar » de Mirza Djafer Khan, Téhéran 1284, tome Ier, siib anno 1271, et dans le second volume du Miraat oui bouldan de Mohammed Hassan Khan Seny oud Daoulèh. Téhéran I2q5 .1878), pages l59-i63. Ce second volume est entièrement consacré à l'histoire des quinze premières années de Nacir Eddin Chah.
2l6 RELATION
il prit la détermination de livrer bataille, et il s'avança à la tête de plusieurs milliers de cavaliers. Le Nevvab, gouverneur général , après avoir expédié Hassan Khan Sebzvary, fit partir, pour secourir Serakhs et offrir le combat à l'armée Khivienne, le général de brigade Mohammed Hassan Khan avec deux régiments de Ferâhan et un de Guerrous l3 quatre pièces d'artillerie et mille cavaliers d'élite.
Cinq cents cavaliers furent envoyés en toute hâte comme éclaireurs. Hassan Khan rencontra dans sa marche deux mille cavaliers khiviens qui, ayant dépassé Serakhs, voulurent s'opposer à son passage. Hassan Khan, sans se laisser effrayer, fit une vigoureuse résistance, repoussa l'ennemi et s'approcha de Serakhs. Le lendemain, environ cinq cents cavaliers arrivèrent également près de cette ville. Le Khan de Khiva apprit que les troupes persanes, semblables aux flots de la mer, continuaient à arriver, jour et nuit, à la suite les unes des autres. Il reconnut que le succès deviendrait plus difficile à obtenir et qu'il valait mieux se hâter de se rendre maître de Serakhs. Ayant donc résolu de porter secours aux troupes du Kharezm qui étaient engagées, il se mit en marche, à la tête de quarante mille hommes pris dans les clans et dans les tribus des Djemchidy, des Qariaby, des Teïmény, parmi les soldats de Meïmenèh et de Chibourghan, parmi les Salour, les Sarouq, les Tekèh, les Gouklan, les Yomout et autres Turkomans. Avant son arrivée, des combats avaient eu lieu, tous les jours, entre les gens de Serakhs et les Khiviens et la victoire s'était, le plus souvent, déclarée pour les premiers et pour les guerriers du Khorassan. Mohammed Hassan Khan Ferâhany était arrivé avec ses bataillons à la distance de six fersengs de Serakhs. Le Nevvab Feridoun Mirza fît partir d'Aq Derbend pour Serakhs, deux mille cavaliers sous les ordres de Mehdy Qouly Mirza, de Sam Khan Ilkhany, du prince Mohammed Youssouf de Hérât , d'Emir
i. Les Guerrous sont une tribu Kurde qui occupe les districts du nord du Kurdistan persan, et qui s'étend jusque dans les environs de Tebriz dans l' Azerbaïdjan.
Khan Chahyoun et de Mohammed Hussein Khan Hezarèh.
Mohammed Emin Khan arriva le même jour que les troupes persanes-, il excita, par toutes sortes de promesses et de menaces,, ses soldats à donner l'assaut à Serakhs et à s'en emparer. On dressa sa tente , qui était en étoffe de couleur vert clair, sur le sommet d'une colline qui porte, en turc, le nom de Qanly Tèpeh (la colline sanglante); il s'y établit avec les officiers attachés à sa personne, les ministres, les Tourèh, ses parents et les personnages les plus notables de ses Etats, afin d'avoir le spectacle de la bataille, de pouvoir donner ses ordres à ses cavaliers et récompenser leurs chefs.
Mohammed Hassan Khan Sebzvary, de son côté, sortit de la ville et lança les cavaliers du Khorassan contre les Khiviens .auxquels ils offrirent le combat. Les habitants de Serakhs les attaquaient, en même temps, avec le plus grand courage et la plus grande impétuosité. Une grande bataille s'ensuivit. L'air fut obscurci par la poussière que soulevaient les combattants ; les cimeterres, semblables au destin immuable, ne cessaient de couper les veines du cou; les fers de lance, pénétrant dans les cœurs et dans les foies, leur racontaient leurs secrets.
Vers. — « On aurait dit que les Persans étaient la chaîne d'une étoffe, et les Khiviens, la trame,. (La mêlée fut telle) que ceux-ci devinrent la chaîne et ceux-là la trame. La boutique de l'espoir (d'avoir la vie sauve) n'avait pas de chalands ; le bazar de la mort en était, au contraire, encombré. Le sabre, semblable au lis, se teignit de sang. Les fers de lance, qui ont la couleur du jasmin , se changèrent en fleurs de grenadiers. Le malheur s'associa aux Khiviens, le bonheur devint Tarni et l'auxiliaire des Persans \ »
Le désordre se mit dans les rangs des Khiviens qui com-
1. Ces quatre distiques sont tirés du Qacidèh que Riza Qpuly Khan présenta au Roi, pour le féliciter de la victoire remportée par les Persans. (Voy. pp. 221 et suiv.)
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mencèrent à s'enfuir. Les troupes persanes,, aidées par Dieu, coupèrent près de trois mille têtes et s'emparèrent d'un grand nombre de chevaux et de chameaux, d'une grande quantité de mousquets de fort calibre, de fusils, d'une pièce de canon du calibre de dix-sept pounds, de seize fauconneaux (Saff Chiken), et de deux drapeaux. Elles poursuivirent les Khiviens dans leur fuite. Lorsqu'elles eurent refoulé les troupes du Kharezm jusqu'à la distance de deux mille pas au-delà de la ville, elles arrivèrent au pied de la colline de Qanly Tèpèh. Mohammed Emin Khan voyait la plaine de Serakhs transformée en un fleuve de sang qui égalait le Sihoun et qui rivalisait avec le Djihoun, et ses troupes mises en déroute. Il reconnut qu'il ne pouvait plus rester en sûreté là où il était. Il voulut monter à cheval et s'enfuir , et il demanda sa monture. Son cheval avait, une selle brodée en or; une aigrette se dressait sur sa tète et une boule d'or était attachée à sa croupière. Le costume du Khan présentait aussi des particularités qui servaient à le distinguer; il avait, sur la tête, une aigrette et une plaque en or; le haut de son bonnet était couvert de drap rouge et personne autre que lui, dans ses Etats, n'a le droit de porter cette couleur. Lorsque les cavaliers de Serakhs et du Khorassan arrivèrent au bas de Qanly Tèpèh, ils reconnurent le Khan et ils gravirent la colline dans l'intention de le tuer.
La plupart des gens qui formaient l'escorte du prince s'étaient dispersés et les cavaliers persans purent arriver jusqu'à lui; ils mirent le sabre hors du fourreau. Qourban Kel l s'approcha de lui. Le Khan de Khiva cria à ses gens : « Détournez de moi la fureur de cet hérétique ! » Qourban lui asséna un coup de sabre qui l'atteignit à la bouche et la fendit jusqu'à l'oreille. Le Khan criait : « Je suis Khan Hazret, je suis un grand personnage,, conduisez-moi vivant devant le roi de Perse et renoncez à me tuer. » Personne ne prêta l'oreille à ses paroles. Qourban s'était précipité sur lui et l'avait blessé. Une lutte s'engagea
i. Kel est un surnom ; ce mot signifie teigneux.
entre les cavaliers qui voulaient lui couper la tète, lutte dans laquelle douze d'entre eux furent tués. A la fin, Sihhat Niaz Khan, fils d'Erazh Khan, de Serakhs, sépara la tète du Khan de son corps ; puis, on pilla ses dépouilles. Cet événement eut lieu le dernier jour du mois de Djoumazy oui Akhir de Tannée 1271 (7 mars 1 8 5 5 ) . Trente-deux des personnes qui accompagnaient le Khan de Khiva furent massacrées, et, parmi elles, quatorze étaient ses cousins. Le qadi du Kharezm, qui était venu avec lui pour rendre le fetva qui autorisait la guerre sainte, goûta aussi le breuvage mortel que contient la coupe du sabre. Les noms des personnages tués, et dont je connaissais la plupart, étaient donnés dans la lettre qui annonçait la victoire. Les voici :
Bek Djan, Divan Beguy, qui avait le rang de ministre des affaires étrangères-, Khoudayar By, un de ses principaux fonctionnaires; le Darougha Mahrem (chef de la police); Abdoullah Mahrem, un des chambellans; Daoulet Yar By, Serdar (général), Bek Djan, Niaz Qouly Bin bachy, qui avait mille hommes sous ses ordres; Allah Qouly Yuz bachy (capitaine), Haqq Nazhar Bin bachy, Daoulet Niaz Yuz Bachy. Ce dernier était le fils de Niaz Mohammed Bay dont le père avait été envoyé par Allah Qouly Khan, père de Mohammed Emin Khan, en qualité de gouverneur à Merv. Les habitants de cette ville se révoltèrent contre lui et le massacrèrent. Il était le cousin du Mehter Vézir de Khiva. Ya Sin Bay, maire (Kelanter) de Khiva, fils de Hukoumet Khan, fils de Mizrab Khan qui avait été gouverneur de Meïmenèh. Il avait amené au secours du Khan un corps de mille cavaliers. Bek Mourad Bay de la tribu des Tekèh de Qariab, Sulthan de la tribu des Tekèh de Qariab; Mohammed Cheikh, de Qariab qui, à la tête de deux mille cavaliers, faisait constamment des incursions dans le Khorassan; le fils d'Abbas Bay de la même tribu. Djafer Aga Kelaty et Mir Ahmed Khan Djemchidy furent blessés, Les autres officiers tués , dont le nombre s'élevait à soixante-dix, eurent la tète séparée du corps.
Ces tètes furent placées au bout des lances, et les troupes persanes revinrent à Aq Derbend avec ces trophées.
Le mercredi 2 du mois de Redjeb (10 mars) qui était le jour de la fête du Naurouz , les vainqueurs arrivèrent au camp du gouverneur général et la nouvelle de ce succès parvint à Téhéran le i3 Redjeb (24 mars), anniversaire de la naissance du prince des croyants, Aly fils d'Abou Thalib. S. M. ordonna que ce jour heureux fût consacré comme fête publique, et que tous les ans elle fût célébrée avec toutes les marques du respect.
La tête du Khan de Khiva, son bonnet et quelques-uns de ses insignes furent présentés le 1 5 (26 mars) à S. M. Le Roi me fit appeler ; il me questionna sur les signes qui la distinguaient et sur sa physionomie. Je dis tout ce que j'avais vu et je reconnus la tête qui portait les marques delà blessure reçue, et la barbe qui était en désordre et arrachée par places. Je reconnus également la plaque et le bonnet que Ton avait apportés. Je songeai aux exemples que nous offre la fortune, en me rappelant les conseils de tous genres que j'avais donnés au Khan pour qu'il se soumît au Roi de Perse , conseils dont il n'avait tenu aucun compte, jusqu'à ce qu'il subit le sort qui lui était réservé. J'improvisai ce quatrain que je soumis à S. M.
Quatrain. — « O Roi, la renommée de ton généreux caractère s'est élevée jusqu'au ciel. Les Djinns et les anges ont connu tes libéralités et tes dons. Ce Khârezm Chah s'était, avec arrogance, élevé contre toi ! Voici sa tète, elle est arrivée et elle roule dans la poussière de tes pieds ! »
Le Khan de Khiva était un descendant des princes du Khârezm; ses ancêtres avaient reçu, de la part des princes de la dynastie des Séfévy, des marques de faveur qui avaient fortifié leur autorité et ces Khans avaient rendu de bons services aux souverains de la Perse. Ils suivaient, en outre, la religion musulmane et ils étaient les observateurs des lois du Pro-
phète. S. M. ne lut donc point satisfaite de voir sa tête apportée dans la capitale. Elle décida qu'un tombeau et qu'un édifice élevé seraient construits en dehors de la porte appelée Dervaçèhi Daoulet, et que Ton y enterrerait la tète du Khan et celles des personnages tués en même temps que lui.
Cet ordre fut exécuté. Des lecteurs furent établis dans ce tombeau pour y lire le Qoran, et des distributions d'eau et de soupe furent faites aux pauvres. Mohammed Emin Khan, fils d'Allah Qouly Khan, pouvait avoir trente-cinq ans au moment de sa mort. Il avait régné près de neuf ans.
Le gouverneur général du Khorassan se rendit à Serakhs où il resta cinq jours; puis, il se mit en route pour Merv où il arriva le 17 du mois de Redjeb (23 mars). Il s'occupa de mettre en ordre toutes les affaires de ces localités et, le premier jour du mois de Ramazan (6 mai), il rentra dans la sainte ville de Mechhed.
Il m'a paru nécessaire,, en terminant mon opuscule, d'y ajouter ce récit de la fin du règne du Khan de Khiva. J'ai donc mis en appendice ces quelques feuillets supplémentaires. Les poètes contemporains ayant présenté à S. M. des pièces de poésie pour célébrer cette grande victoire, j'ai composé, de mon côté, les vers que Ton va lire :
Qacidèh. — « La gloire de Nacir Eddin Qadjar vient de rendre une nouvelle jeunesse à la fortune de la Perse. Si la royauté était un œil, ce prince en serait la lumière; si la souveraineté était un arbre, il en serait le fruit. Ses armées, en marchant, creusent dans les plaines de profonds sillons. Les coups de son poignard transforment les montagnes en cavernes. Son coursier, de race arabe, est un tigre qui sème la mort sous ses pas. Son sabre d'acier de l'Inde fait pleuvoir les calamités autour de lui. Son lacet, semblable à un serpent, enserre l'aide divine dans son nœud; sa flèche, rapide comme le vautour dans son vol, a la victoire fixée à sa pointe. »
* Sa main, le jour où il distribue ses libéralités, est semblable à cent nuages qui laissent échapper de leur sein une pluie abondante. Son cœur, quand il donne cours à sa générosité, nous représente cent mers agitées. »
« Pendant le banquet, son visage reflète lumière sur lumière ; pendant le combat, son caractère jette feu sur feu. Son visage est l'image du paradis, sa colère nous donne l'idée de l'enfer. »
« Ses bataillons sont comme les flots de l'Océan; ses officiers sont comme des lions qui se désaltèrent dans le sang. Tantôt ils attaquent Qarchy ou le Kharezm, tantôt ils jettent la terreur dans le pays de Saqssin ou dans celui des Bulgares. »
« Un jour, ils marchent contre Hérât et Balkh ; un autre jour, ils attaquent Kelat et Merv. Leurs lances, qu'ils tiennent élevées, font ressembler le ciel à un champ de roseaux ; la poussière, que soulèvent leurs pas, donne aux nuages l'aspect d'un bosquet de jasmins. »
« Lorsque le Roi des Rois s'aperçut que le souverain du Kharezm désirait répandre le sang et faire appel à la violence, il me donna l'ordre de me rendre dans ce pays et de réveiller le Khan du sommeil dans lequel il était plongé. Ce prince ne voulut écouter ni mes conseils, ni mes remontrances; dans son orgueil, il refusa de venir à résipiscence. 11 voulait jouer avec la queue du lion, et chercher la thériaque sous celle du serpent. »
« Il forma le projet de ravager les provinces de l'Orient; sa tête était remplie des plus folles illusions, et elle tomba avilie dans la poussière. Semblable à Houman \3 il marcha contre Serakhs, entouré des Tourèh et de nombreuses bandes de Turkomans. Il était accompagné par plus de cinquante mille cavaliers; chacun d'eux était semblable à un dragon, et il aurait été le vainqueur de Behmen \ Il fit planter ses tentes qui
i. Houman était le frère de Piran qui commandait l'armée d'Afrassiab. Il fut tué ' par Bijen, fils de Guiv.