‹ Relation de la cour de France en 1690Chapitre 19 sur 360 · Correspondant à nos pages · texte numérisé non relu

Correspondant à nos pages

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bien les hauts personnages qui ont illustré le règne de Louis XIV, et qui, comme on s'en est déjà certainement aperçu, fut un observateur aussi exercé et aussi avisé des caractères et des actions humaines qu'on le reconnaissait jusqu'ici pour un des premiers savants de son époque. »

Une étude attentive du texte publié dans le tome V des Materialien me semble prouver presque péremptoirement qu'il provient d'une transcription faite d'après le manuscrit que j'ai en ma possession : j'y retrouve un certain nombre de fautes de copie conservées par mégarde ; quelques-unes seulement ont été amendées ; la plupart des corrections faites par Spanheim en marge ou en interligne sur mon manuscrit sont reportées avec soin ; certains passages politiques ont disparu, mais, en revanche, quelques phrases d'addition postérieure feraient croire que Spanheim les a dictées lui-même en dirigeant la transcription.

Quant au fond même, le texte de Dohm présente peu de variantes importantes : on les trouvera relevées à la fin du présent volume, avec l'indication des suppressions et le texte des additions, qui sont parfois considérables ; mais je n'ai pas cru devoir tenir compte de certaines différences de style et d'orthographe qui n'ont point de portée. Le texte imprimé dans le tome V des Materialien s'arrête à la septième ligne de notre page 345 : c'est donc une lacune de cinquante pages à peu près, contenant les Considérations de la situation présente, lacune peut-être motivée par des raisons politiques.

Comme je le disais, la nature du recueil des Materialien, le fait de la publication du texte français de Spanheim en pays étranger et au milieu de documents allemands, l'absence du nom de l'auteur sur le titre (car Dohm le prononce seulement dans ses deux très courtes préfaces), sont autant de rai-

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sons qui expliquent que la Relation ait passé inaperçue, ou qu'on ait oublié cette publication même en Prusse, et que, jusqu'ici, les érudits mis en face du volume de Spanheim l'aient tous considéré comme inédit. Il en faut d'ailleurs rabattre bien peu, puisque le recueil de Dohm est inconnu en France et n'est même pas mentionné dans les biographies que nous possédons de cet historien.

En qualifiant, un peu plus haut, de « mise au net » le texte du manuscrit possédé jadis par Gaullieur et acquis par moi après la mort de celui-ci, je n'ai pas entendu dire qu'il fût parfait et irréprochable : tant s'en faut. Spanheim s'est servi pour sa Relation, comme pour ses dépêches officielles, de la langue française, sa langue maternelle, ne l'oublions pas, qui lui était familière de tout temps, et que d'ailleurs la diplomatie allemande employait presque universellement. Mais, s'il en possédait le mécanisme à peu près aussi bien que celui du latin, ce qui n'est pas peu dire, et s'il recourait à elle en toute circonstance, de préférence même à l'allemand*, je dois reconnaître, avec l'abbé de la Bletterie, que ses « finesses » lui échappaient, et qu'il était aussi peu habile à la manier légèrement qu'à digérer les matériaux de ses écrits d'érudition. De plus, ce défaut s'est aggravé lorsqu'il a fait faire la mise au net de la Relation : la première page

1. Parmi ses ouvrages écrits en français, on cite une dissertation faite au sujet de la dispute de Ménage avec l'abbé d'Aubignac sur les règles des anciennes pièces « dragmatiques, » et une autre dissertation sur les fêtes de Bacchus dont il venait d'achever le premier fragment quand les événements de 1701 le forcèrent de quitter Paris, Il a même publié en français des discours qu'il avait prononcés en latin à Genève. « Il ne savoit pas seulement, dit Jean le Clerc, du grec et du latin , mais savoit écrire joliment envers et en prose dans sa langue maternelle. » (Notice sur Spanheim, dans la Bibliothèque choisie^ tome XXII, p. 185.)

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de mon texte est presque entièrement écrite de sa main ; mais le reste de la transcription a été fait, soit sous sa dictée, soit d'après le brouillon original S par des auxiliaires (on reconnaît plusieurs mains différentes dans le manuscrit) qui ignoraient le français, selon toute apparence, ouïe connaissaient fort mal. De là des altérations considérables dans l'orthographe, la langue et peut-être même le style, altérations tellement gênantes qu'il y aurait eu lieu de remanier et de corriger de fond en comble le texte ainsi gâté, si un travail de ce genre, bien difficile d'ailleurs à concilier avec les règles de la publication des documents historiques, n'avait risqué de compromettre non seulement la forme, mais aussi le sens et la pensée de l'auteur. J'ai donc cru, d'accord avec le commissaire responsable désigné par le Conseil, qu'il était préférable de maintenir en principe le texte tel qu'il se trouve ; de corriger seulement l'orthographe (en conservant toutefois quelques particularités orthographiques et grammaticales qui appartenaient bien à Spanheim et à la langue française des dernières années du xvii^ siècle), et de ne faire des modifications de forme ou de style qu'à la dernière extrémité, avec une extrême réserve, et à charge de prévenir le lecteur et de reporter en note le texte exact du manuscrit. Sous les lourdeurs et les barbaries de construction que je mets au compte des copistes aussi bien qu'à celui de Spanheim, on retrouvera sans trop de peine, au bout de quelques lignes ou de quelques pages, la langue usuelle de la cour qu'il décrit et dépeint ; je crois même que l'on y pourra relever avec profit pour l'histoire du parler de cette époque quelques particularités intéressantes.

1. Les indices qui autorisent ces deux suppositions ont été relevés dans les notes. Voyez p. 91, 95, 96, etc.

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Au point de vue historique, annoter ce texte, lui adjoindre un commentaire courant, eût été impossible, puisqu'à lui seul déjà il dépasse les dimensions ordinaires des volumes publiés pour la Société ; et où me serais-je arrêté dans cette voie, si j'avais entrepris, soit de compléter les portraits, soit de contrôler les jugements et les appréciations de Spanheim, avec références, renvois et preuves à l'appui ? Quant à l'identification des personnages, il l'a faite lui-même avec une exactitude presque toujours suffisante : je n'ai eu qu'à rectifier un très petit nombre de dates, de noms ou de faits, et me suis borné à établir aussi correctement que possible les noms de personnes et de lieux. J'ai pris soin d'indiquer partout les traces d'une revision faite par l'auteur lui-même, revision trop incomplète, il faut le dire, et qui ferait supposer qu'il fut découragé par les façons de lire et de transcrire de ses auxiliaires. J'ai conservé aussi les très utiles divisions et subdivisions que porte le manuscrit, et qui forment à elles seules une excellente table des matières.

Le morceau d'une trentaine de pages qui se présente le premier dans mon manuscrit (ci-dessus, p. xxxix), sous le titre de Remarques sur Vétat de la France (dans la table générale il a ce titre plus exact : Recueil du caractère de diverses personnes considérables de la cour de France), offre tout à la fois des analogies et des différences considérables avec la Relation.

Par la date de rédaction tout d'abord , il appartient au temps de la dernière mission de Spanheim ; mais, tandis que Racine et Pomponne y figurent comme vivant encore (ils moururent, l'un en avril, l'autre en septembre 1699), Philippe V y est déjà qualifié roi d'Espagne (il ne fut proclamé que le 16 novembre 1700) ; le chancelier Boucherat est

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présenté aussi comme vivant, sa mort n'est mentionnée que dans une addition marginale, et cependant on trouve à la page précédente le portrait de son successeur Pontchartrain, « à présent chancelier de France. » Ainsi les « caractères » dont se compose ce morceau datent les uns de 1699, les autres de la fin de 1700, c'est-à-dire des tout derniers mois du séjour de l'envoyé prussien, et l'on n'y constate pas une unité de temps absolue comme dans la Relation.

D'autre part, tout en constituant une sorte de galerie complémentaire delà Relation, ils diffèrent absolument de celle-ci, soit comme forme, soit comme fond. Ils lui sont, il faut le dire, tellement supérieurs en valeur littéraire, qu'on s'explique comment Gaullieur, lorsqu'il voulut donner un spécimen de l'œuvre de Spanheim, prit dans ces premières pages de son manuscrit, plutôt que dans la Relation même, les fragments communiqués en 1856 à VAthenœum française

Je ne pouvais hésiter non plus à reproduire ce morceau, et on le trouvera tout entier à l'Appendice. Mais quel est l'auteur de ces « caractères » si nettement, si hardiment dessinés , qu'ils rappellent parfois le style des bons écrivains du xvn® siècle? Au premier abord, devant le manuscrit original que Spanheim a mis en tête de son volume et dont il a écrit lui-même les trois premières pages, passant ensuite la plume à un secrétaire dont la main et l'orthographe correctes — en cela si différentes de l'écriture et de

1. Ainsi on ne connaît jusqu'ici, de mon manuscrit, que les quelques portraits publiés incomplètement dans VAthenxum (celui de Racine a été reproduit dans l'édition des Grands Écrivains, ainsi que dans les Lectures choisies de littérature française de M. le major Staaff), et trois portraits de la duchesse de Guise, de Dangeau et du maréchal de Bellefonds insérés, en 1880, dans le tome III du Saint-Simon de la même collection.

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l'orthographe de la Relation — sont presque absolument semblables à celles de notre ambassadeur, au premier abord, dis-je, on ne peut l'attribuer qu'à Spanheim, et c'est ce que j'ai fait, ainsi que GauUieur l'avait fait avant moi, jusqu'au jour où, étudiant de plus près un des autres morceaux qui terminent le volume, celui qui a pour titre : Fragment d'une relation de Mons'' Erizzo, ambassadeur de la république de Venise, et qui date, selon une annotation de Spanheim, de « peu après la paix de Ryswyk, en 1697, » j'ai retrouvé dans cette relation les six premiers « caractères », ceux qui sont écrits par Spanheim lui-même en tête du morceau dont je parle en ce moment. Nos lecteurs pourront, du reste, faire facilement cette constatation par eux-mêmes, car la Relation d'Erizzo a été imprimée, en 1827, par le marquis de Châteaugiron, d'après un manuscrit appartenant à M. Bérard, dans le tome Y de Mélanges de la Société des Bibliophiles françois^. De part et d'autre, le portrait du Dauphin est exactement pareil; mais, dans le texte d'Erizzo, il se termine par une anecdote des plus caractéristiques sur les démarches infructueusement tentées auprès de ce prince pour lui faire reconnaître le mariage de son père avec M™^ de Maintenon. Par contre, la phrase qui, chez Spanheim, termine le portrait du duc de Bourgogne, manque dans Erizzo. Le paragraphe consacré à Philippe V est plus long et autrement disposé dans Erizzo que dans Spanheim ; celui-ci a en outre supprimé cet autre paragraphe après la phrase consacrée au duc de Berry :

a Tous deux (les deux frères) sont encore d'une belle espérance, connoissent la grandeur de leur extraction, et qu'ils sont

1. Je me suis efforcé vainement de découvrir quel était ce manuscrit. Peut-être le mien ?

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appelés à la succession des Espagnes, dont, dans des rencontres, ils ont tous entre eux des discours avec émulation. »

Puis vient dans Erizzo cette anecdote non moins curieuse que celle du Dauphin , et dont la conclusion seule a été assez maladroitement conservée dans le texte de Spanheim :

« Je ne dirai plus qu'un mot du duc de Bourgogne. Étant, peu après son mariage, dans la chambre de M™* de Main tenon, froid, rêveur, même abstrait, elle lui en fil un doux reproche, ajoutant qu'il sembloit qu'il ne la connoissoit pas. a Si fait, « Madame, je vous connois fort bien ! » reprit le prince d'un air rude et sévère. Cette réponse la fit taire elle-même. Le duc de Beauvillier, gouverneur du duc de Bourgogne, s'approchant d'elle, lui dit : « Le temps vous apprendra, Madame, à quel « homme nous avons à faire. » On peut s'attendre que, si le Roi mouroit, il y auroit un grand changement dans la cour et que cette dame en sortiroit avec peu de satisfaction, non pas qu'elle fasse, etc. »

Deux mots sur la paix de Ryswyk ajoutés en interligne dans le texte de Spanheim n'existent pas dans celui d'Erizzo.

Avec le portrait de la « petite » duchesse de Bourgogne, que Spanheim reproduit textuellement, s'arrête la série de « caractères » d'Erizzo, et par conséquent l'analogie entre les deux textes. Tout le reste de la relation vénitienne est consacré à un examen de la situation des afifaires européennes et des conditions dans lesquelles la succession d'Espagne allait s'ouvrir lorsqu' Erizzo quitta la France.

Ainsi, les six premiers portraits du recueil de Spanheim, écrits entièrement de sa main, comme je l'ai déjà dit, et qui ne représentent qu'une minime partie du document, ont été empruntés (sauf les modifications que j'indique), sans dire mot de cet emprunt ^ à un texte qui non seu-

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