‹ Relation de la cour de France en 1690Chapitre 3 sur 360 · Pages · texte numérisé non relu

Pages

INTRODUCTION. Vlj

anciennes attaches avec la maison palatine ne laissaient pas d'inspirer quelque ombrage à Croissy, et que même ce ministre avait essayé d'éviter sa venue à la cour de France, comme personne suspecte et peu agréable ; mais il affecta de n'en rien savoir et se contenta « d'aller son droit chemin, » ce qui lui réussit parfaitement et lui valut, pendant huit ou neuf ans, la considération générale.

Dès les premiers jours de son arrivée, il sollicita son audience. Elle lui fut accordée pour le 5 mai. Le lendemain de cette cérémonie, il en donna tous les détails à l'Electeur *.

(c Ma dernière relation du 3 mai, écrivait-il, rendoit compte du jour appointé de mes premières audiences de Leurs Majestés, du Dauphin et de la Dauphine pour ce lundi 0 mai. M. Girault vint encore céans le même jour, pour me notifier qu'elles seroient anticipées d'un jour, à savoir pour celui de dimanche...; qu'ainsi M. [de] Bonneuil et lui viendroient me prendre ledit jour d'hier, à six heures du matin, avec les carrosses du Roi et de la Reine, pour me conduire à Saint-Germain, ensemble avec l'envoyé de Bavière qui devoit avoir son audience de congé au même jour. C'est aussi ce qu'ils firent hier matin. Ils se rendirent céans avec les carrosses et l'envoyé de Bavière, selon ce que j'avois appris de M. le résident Beck qu'il se pratiquoit souvent, et encore l'an passé, lorsque l'envoyé d'Angleterre, un envoyé de l'électeur palatin, comte de Wittgenstein, et un envoyé de Wurtemberg furent conduits d'ici à Saint-Germain dans un même carrosse du Roi, vu qu'il n'y a qu'un introducteur. A Saint-Germain, nous fûmes conduits dans la chambre de lit de S. M., qui étoit retirée en son cabinet voisin, où nous devions avoir nos audiences. A notre passage par la salle des gardes, ils prirent les armes, ce qu'ils n'ont pas autrement coutume de faire pour les audiences des envoyés. Le prince de Gondé se trouvant dans ladite chambre de lit, avec autres seigneurs et courtisans, j'eus l'honneur de lui faire la révérence

1. Originaux conservés aux Archives royales de BerUn. Toutes les dépêches sont écrites en français.

Vllj INTRODUCTION.

et de lui témoigner en passant que je m'en acquitterois en un autre lieu selon mon devoir et les ordres exprès de Votre Altesse Électorale : ce qu'il reçut fort obligeamment et avec des marques d'une estime et d'une considération particulière pour elle. L'envoyé de Bavière ayant été le premier à l'audience de S. M. dans le cabinet, j'y fus introduit ensuite, à sa sortie, et y tins mot pour mot à S. M. le discours couché dans le papier ci-joint. S. M. y fit la réponse qui s'y trouvera aussi marquée. Elle la fit même d'un air fort gracieux et obligeant, après avoir eu la bonté de m'écouter avec attention. J'espère de n'avoir rien oublié, en cette première audience, de ce qui étoit porté par mes instructions à y insinuer, et que j'ai pu croire aucunement conforme aux intentions et aux intérêts de Votre Altesse Électorale ou à la bienséance requise. J'en ai même tiré cette consolation, si j'ose le dire, que S. M. voulut bien s'expliquer en des termes fort obligeants que le choix de mon ministère ne lui étoit pas désagréable, et parler ensuite de mon audience aux ministres et seigneurs présents, et qui voulurent bien me le redire ensuite, d'une manière que je ne mérite pas. Le duc de Gréquy, que j'ai connu son ambassadeur à Rome, et le duc de Saint-Aignan, tous deux premiers gentilshommes de la chambre, étoient derrière la chaire du Roi. Derrière moi, il y avoit d'autres seigneurs et ministres présents, comme M. Colbert-Groissy. Au sortir de là, nous passâmes à l'audience du Dauphin, où je fus aussi introduit après l'envoyé de Bavière. Il y avoit une grande foule de courtisans, qui à peine laissèrent lieu d'approcher le Dauphin.... On avoit cru que nous aurions les audiences de la Reine et de la Dauphine après le dîner, selon la coutume ; mais, comme il y avoit une partie faite pour aller à Versailles à un régal que l'on y devoit faire à la Dauphine, nous eûmes aussi ces audiences séparées avant le dîner.... »

Discours au Roi.

« Sire,

« Le sujet de mon envoi de la part de S. A. É. de Brande- « bourg, mon maître, ne peut qu'avoir le bonheur d'être déjà « pleinement connu de Votre Majesté. Elle sait, Sire, quelle

INTRODUCTION. IX

« est la grandeur des respects de S. A. É. envers Votre Majesté, « la sincérité de ses désirs à entretenir par toute sorte de « moyens l'honneur de sa bienveillance, à en rechercher les « occasions avec soin, à les embrasser avec zèle, et à s'en faire « un mérite et une application particulière. Je pourrois y « joindre. Sire, si Votre Majesté n'en étoit pas encore suffisam- « ment informée, l'attachement de S. A. É. à satisfaire, comme a elle a fait en tous ses points, au traité fait à Saint-Germain le « 29 juin de l'an dernier, l'espérance dont elle se flatte que « Votre Majesté lui rendra ce glorieux témoignage de n'avoir « rien omis jusques ici de soins et de zèle à observer rehgieuse- « ment toutes les conditions annexées audit traité, à aller « même au-devant de tout ce qu'elle a cru pouvoir aucune- « ment contribuer à la gloire et aux avantages de Votre Majesté, « à lui faire évidemment connoître que S. A. É. croira toujours « y trouver elle-même sa gloire et ses avantages. C'est là, Sire, « l'abrégé de ce que j'aurois dû représenter plus au long à « Votre Majesté, dans les termes les plus exprès et les plus « soumis, selon mes ordres, puisque c'est même l'agréable a matière de mon envoi à Votre Majesté et du séjour que j'au- « rai l'honneur de faire à sa cour. Aussi S. A. É. s'est trouvée « trop sensible à l'honneur que Votre Majesté lui a fait de l'en- « voi de M. le comte de Rebenac ^ et aux assurances qu'il lui a « portées de l'affection sincère et constante de Votre Majesté, « pour ne pas m'avoir chargé de lui en rendre ici ses actions « de grâce très humbles. Elle ne doute pas même. Sire, que « ledit envoyé extraordinaire de Votre Majesté ne lui ait rendu « un compte fidèle du véritable et sincère dévouement de S. A. É. a à être honorée de la continuation de l'amitié et môme de la

1 . Le comte de Rebenac-Feuquière, lieutenant général pour le Roi en Navarre, était accrédité auprès du duc de Zell lorsqu'il reçut l'ordre de se rendre à Berlin. Le mémoire qui devait lui servir d'instruction est daté de Saint-Germain-en-Laye, le l*' décembre 1679. Il lui était enjoint de s'entremettre pour l'accommodement du différend soulevé entre l'électeur de Brandebourg et le duc de Zell sur quelques sommes que le premier prétendait lui être dues par la ville de Hambourg.

X INTRODUCTION

« confiance d'un si grand roi, à s'intéresser et à concourir en « tout ce qui peut dépendre d'elle à ses prospérités et au bien « de son service. Heureux mon ministère s'il peut être désor- « mais un foible instrument de la fermeté et de la durée de « cette amitié et de cette confiance, s'il peut aucunement a répondre au bonheur particulier que je trouve d'avoir été a jugé digne d'y être employé, au zèle et à l'application entière « que j'y apporterai, et surtout à mériter durant le cours de « ce mien emploi, et selon les occasions qui s'en présenteront, « l'honneur des commandements, des accès et des audiences « favorables de Votre Majesté. Heureux encore, Sire, et par « où je dois finir, de pouvoir confirmer de bouche à Votre « Majesté jusqu'où S. A. É. se trouve intéressée dans la joie tt publique de la France et de ses alliés, dans le bonheur récent « d'une maison électorale d'avoir donné une fille à la France « et à Votre Majesté, une digne et auguste épouse à Monsei- « gneur le Dauphin, digne de perpétuer la postérité d'un « monarque qui, après avoir étendu la gloire et la félicité de « son règne au delà de ce que la fortune et la valeur, au delà « même de ce que les souhaits des héros et des conquérants les a plus fameux l'ont pu porter, n'avoit plus qu'à la rendre « immortelle par une longue succession de monarques qui a marchent un jour sur ses pas et qui se forment sur son « exemple. »

Quelques jours plus tard, Spanheim eut l'honneur d'être reçu par Monsieur, frère du Roi, et par Madame.

« Mardi -14 du courant, écrit-il à l'Électeur sous la date du -17 mai, je fus à Saint-Cloud à l'audience de Monsieur et de Madame, conduit dans un carrosse de Monsieur par l'abbé de Saint-Laurent, leur introducteur, et je m'y acquittai envers l'un et l'autre des curialia requis en telles occasions et que je pus juger conformes aux intentions de Votre Altesse Électorale. Monsieur y répondit en des termes très civils et très honnêtes, qui marquoient la haute considération qu'il faisoit de la personne de Votre Altesse Électorale et de son amitié. Madame me dit en souriant : « H y a longtemps que vous me connoissez.

INTRODUCTION. xj

<f Vous savez que je ne sais pas faire des compliments ; je vous a prie d'en faire pour moi les plus propres que vous jugerez à « marquer à M. l'Électeur combien je lui suis acquise. »

« Étant sorti de ladite audience et entré dans une galerie voisine, Madame suivit, me donna lieu de l'aborder et de se promener avec moi plus d'une demi-heure. Elle m'y renouvela de nouveau, et bien sérieusement, la prière de suppléer au défaut de son compliment et de mander à Votre Altesse Électorale tout ce que je croirois pouvoir mieux lui marquer son estime particulière et son amitié. Du reste, elle voulut bien se ressouvenir fort obligeamment de l'honneur que j'avois eu de la connoître et de la voir tous les jours, dans les temps que j'avois la conduite du prince électoral, son frère; mais elle me chargea encore parlicuHèrement de faire insinuer à S. A. S. M""^ l'Électrice le souvenir particulier qu'elle conservoit des faveurs qu'elle en avoit reçues autrefois à Celle [Zell), dans le temps qu'elle demeuroit auprès de la duchesse d'Osnabruck, sa tante, résidant alors à Hanovre.

« En me retirant, je trouvai encore Monsieur sur mes pas, qui m'arrêta quelque temps et me confirma obligeamment ce qu'il avait ouï dire à Madame de notre connoissance passée, comme il parloit, et touchant d'ailleurs les agréments de Saint- Gloud et ce que j'en trouvois. Il partira demain avec Madame, pour aller trouver la cour à Fontainebleau. »

Les affaires de France fournirent à Spanheim, dès les premiers jours de sa mission, un vaste champ à ses investigations et à son activité ; malgré le rétablissement de la paix, Louis XIV avait conservé toutes ses troupes sur pied; l'attention des différents États était tenue en éveil par les revendications du Roi en Alsace; de grands événements semblaient se préparer du côté du Rhin ; la guerre pouvait se rallumer, et l'électeur de Brandebourg aurait dû , dans ce cas, y prendre une part considérable. Des mouvements de troupes dont le but était rigoureusement tenu secret eurent lieu vers la fin de l'année 1681 : Louis XIV allait réaliser le

XIJ INTRODUCTION

projet d'occuper Strasbourg ; à ce moment, la correspondance de Spanheim avec sa cour devint presque quotidienne , et ses dépêches nous fournissent , sur cette entreprise si heureusement conduite, des détails intéressants.

a Je revins hier au soir de Fontainebleau, écrivait-il de Paris sous la date du -1 9 septembre. Je trouvai que tout le monde étoit encore à Fontainebleau dans la même incertitude des desseins dont on parle tant depuis quelque temps. Les uns croient à présent qu'ils n'ont pour but que d'intimider le duc de Mantoue et lui montrer les dispositions prêtes à prendre Gasal par force, s'il ne veut y entendre sur le pied du traité qui en auroit été arrêté il y a deux ans avec son ministre, à Venise, et qui a été désavoué par le duc... D'autres sont toujours dans la créance que tous ces appareils regardent Strasbourg. Ils s'y confirment par les réflexions, tant sur le grand attirail de munitions et de chariots, avec des remèdes pour des blessés et malades, au besoin, qui se trouveroient à Schlestadt, que sur le nombre des troupes distribuées dans tous les environs. ...»

« Le 22 septembre, de Paris.

« Ma dernière relation du -1 9 du courant aura rendu compte à Votre Altesse Électorale, en toute soumission, de ce que j'avois appris en mon dernier voyage de Fontainebleau. Le lendemain, des gens qui en revinrent parloient comme si, depuis mon départ, le Roi s'étoit enfin déclaré de devoir faire un voyage dont les dames ne seroient pas, et les ordres donnés là-dessus pour tenir des voitures prêtes en plus grand nombre qu'il n'en étoit besoin pour Ghambord; qu'enfin l'on croyoit que l'on en vouloit tout de bon à Strasbourg. La convénience et la facilité que l'on trouve à se rendre maître présentement de Strasbourg, et la réflexion que, l'affaire faite, on en sera, comme on dit, dans les mêmes termes que l'on est à présent avec l'Empire, et cependant qu'on aura un si bon poste de plus, joint au délai de la conférence de Francfort, dont on rejette la faute sur l'absence des ambassadeurs impériaux, font croire à bien des gens que le dessein sur ledit Strasbourg n'estpas hors d'apparence.... »

INTRODUCTION. Xllj

« Le 3 octobre, de Paris.

« Je touchai déjà, par mes précédentes à M. le conseiller Fuchs, écrites de Fontainebleau le 28 septembre, ce qui venoit d'y être déclaré et publié du changement du voyage de la cour pour Chambord en celui pour Nancy et pour Strasbourg. J'en appris la première nouvelle sur la route de Paris à Fontainebleau, et y fus entièrement confirmé à mon arrivée en ce dernier lieu. Ce n'est pas que, depuis quelque temps, il n'y eût divers bruits du dessein formé sur Strasbourg, et que je n'aie aussi mandé de fois à autre, et peu auparavant, tous les préjugés sur lesquels ils paroissoient fondés. Cependant on ne savoit encore qu'en croire, puisqu'il y avoit en même temps des dispositions prêtes et des apparences de même pour pouvoir agir d'autre côté, soit de Casai, soit de Luxembourg, et que la conférence de Francfort sembloit à d'autres s'opposer en quelque sorte à un pareil dessein; que d'ailleurs toutes les mesures continuoient de se prendre pour le voyage de Chambord et pour faire croire à tout le monde, jusqu'à la Reine, Madame et tous les courtisans, que la cour s'y rendroit infailliblement, et qu'on en prendroit la route au jour arrêté du mardi 30 septembre : en sorte même que 1" équipage de Madame étoit parti pour Chambord et que le duc de Saint-Aignan s'y étoit déjà rendu pour y faire préparer le théâtre et exercer par avance les troupes des musiciens et des comédiens de S. M. Ce fut le vendredi 26 septembre qu'après le départ de M. de Louvois et l'arrivée d'un courrier S. M. déclara aux courtisans que l'on prendroit la route de Metz et d'Alsace, au lieu de Chambord, et même que l'on ne se cacha pas que c'étoit dans le dessein de prendre Strasbourg. M. le marquis de Groissy, que je vis le même jour de mon arrivée à Fontainebleau, 28 septembre, ne m'en parla qu'en termes généraux, c'est-à-dire que S. M. alloit voir ses places d'Alsace; qu'au fond, elle ne désiroit que de maintenir la paix avec l'Empire-, qu'elle le feroit connoître par des propositions justes et raisonnables, dont le comte de Rebenac auroit ordre de donner part à Votre Altesse Électorale ; que, dans cette vue, les ambassadeurs de S. M. seroient à présent à Francfort, où ils avoient eu ordre de se rendre; et en insinuant enfin que les intentions de l'Empereur et ses démarches avoient

XIV INTRODUCTION

obligé le Roi à s'y opposer de i)onne heure et y prendre ses précautions.

a Le comte de Mansfeld, envoyé de l'Empereur, arrivé dans ce même temps à Fontainebleau, et qui, jusque-là, n'avoit rien voulu croire du dessein sur Strasbourg, en témoigna bien de la surprise et eut là-dessus deux audiences de M. le marquis de Groissy, avec lequel il en vint à bien des reproches et à de grosses paroles sur le manque prétendu de foi, contrevention, à son dire, aux paroles qui lui avoient été données et déclarations faites à l'occasion de la conférence de Francfort. Sur quoi, le marquis de Groissy, dans la première audience, lui auroit répondu en termes généraux que ce comte verroit que S. M. ne manqueroit en rien à tout ce qu'elle avoit promis, justifieroit le dessein qu'elle a de continuer à vivre en bonne intelligence avec l'Empereur et l'Empire, et leur en donneroit les informations suffisantes. Mais, comme ledit comte ne voulut pas s'en contenter, et demanda une déclaration positive de ce qui en étoit, le marquis de Groissy se chargea de le dire au Roi et de recevoir là-dessus ses ordres. Il lui expliqua le lendemain que S. M. alloit recevoir les hommages de la ville de Strasbourg pour dernière exécution de ce qui lui appartenoit en vertu de sa souveraineté de l'Alsace cédée par le traité de Munster et confirmée par celui de Nimeguen. A quoi ledit comte auroit répliqué qu'il le prenoit pour un commencement de rupture avec l'Empereur et l'Empire; et qu'il auroit accompagné [de] plusieurs autres discours et reproches sur le même sujet, selon l'information qu'il voulut en donner aux ministres publics qui se trouvoient à Fontainebleau. Le même jour, le marquis de Groissy s'en expliqua aussi à d'autres ministres, comme à ceux d'Angleterre et de Hollande, que S. M. alloit recevoir les hommages de la ville de Strasbourg. On sut d'ailleurs que c'étoit en effet une prise de possession, et non simplement par précaution qu'on alloit à Strasbourg ; que M. de Louvois avoit porté avec lui la capitulation qu'il devoit faire insinuer à la ville de Strasbourg en la sommant de reconnoître le Roi son souverain ; qu'il y avoit des articles, entre autres, touchant la religion et par où la cathédrale seroit cédée aux catholiques ; qu'en cas de défaut d'acquiescence, la place se trouveroit investie de qua-

INTRODUCTION. XV

rante mille hommes, qui sauroient bientôt la mettre à la raison; que l'on ne croyoit pas d'y trouver grande résistance, et qu'il y avoit même lieu de croire que l'on auroit bon marché du Magistrat, et qu'il n'y auroit, en tout cas, que des gens de métier et ouvriers qui pourroient faire du bruît; que d'ailleurs le peu de garnison qu'il y a pour la garde d'une telle place, le manque de tout secours, la crainte de traitements pires et du feu du dehors en cas de résistance, et les ménagements qu'on peut déjà avoir pris sous main dans la ville, la réduiront bientôt à ce qu'on veut. Aussi S. M. auroit dit à des courtisans qu'il en coûteroit cent mille livres par jour en cas qu'elle attendît le canon. L'on fait état que S. M. arrivera devant la place mardi prochain 7 octobre.... »

Le 17 octobre, Spanheim mande encore à l'Electeur :

a Selon les dernières lettres de la cour, le Roi devoit faire son entrée dans Strasbourg. Le comte de Mansfeld croit avoir à présent de bons avis comment cette affaire de la reddition de Strasbourg a été ménagée sous main du côté de deçà avec divers du Magistrat, et, entre autres, le secrétaire de la ville, et qu'il en auroit coûté au Roi deux cent ou trois cent mille écus.... »

Un mois plus tard, se réunissait l'assemblée générale du clergé de France. Spanheim crut devoir rendre compte à l'Electeur d'une harangue prononcée par Bossuet, pour lequel il avait peu de sympathie, tout en rendant un juste hommage à son génie et à ses vertus *.

a Ily eut dimanche passé, écrit-il sous la date du U novembre, l'ouverture solennelle de l'assemblée générale du clergé de France dans l'église des Augustins, où.... l'évêquede Meaux .... fit un sermon de deux heures sur l'unité de l'Église, la louange du clergé de France, les prérogatives du siège apostolique et des papes, mais restreintes aux canons, et enfin sur les éloges de S. M., et, entre autres, à l'occasion de la prise de

!.. Voyez la Relation, p. 273-277.

XVJ INTRODUCTION

Strasbourg avantageuse pour l'État et la religion. Sur quoi j'apprends que l'ambassadeur d'Espagne, qui n'y fut pas présent, mais l'a su, auroit dit : « Che ha da fare il negozio di Strasburgo « col Spirito santo ? »

Les dépêches que Spanheim adressa à l'Electeur deux ans plus tard, au moment où la mort frappait presque en même temps la Reine et Colbert, paraissent assez importantes pour devoir être insérées ici^

« Paris, 2 août -1683.

« Monseigneur, « Je dois mander par cet ordinaire le décès de la Reine, qui arriva assez subitement à Versailles, et peu d'heures après le départ de ma dernière relation de vendredi passé, 30 juillet, et avec une surprise et un déplaisir égal de tout le monde. Cette princesse, peu de jours auparavant, et depuis le mardi 27 juillet, que je fus à Versailles, s'étoit trouvée un peu incommodée d'un clou au côté gauche, mais sans qu'on appréhendât aucune fâcheuse suite ; cela ne Fempécha aussi de manger, comme à l'ordinaire, avec le Roi et ceux de la maison royale, sinon qu'on ne la vit pas en public. La nuit du mercredi 28 au jeudi 29, sa douleur augmenta, et il s'y joignit de la fièvre : ce qui obligea le Roi à découcher d'avec elle et aller prendre ailleurs du repos. Cette indisposition dura le jeudi, et sur quoi les médecins, et entre autres le sieur d'Aquin, premier médecin du Roi, furent d'avis qu'elle fût saignée au pied le vendredi matin, 30 juillet, bien que quelques-uns, et entre autres le chirurgien qui devoit faire la saignée, y trouvassent à redire. En effet, elle se trouva plus mal d'abord depuis la saignée, qui lui porta des vapeurs au cerveau, qui ne l'ont point quittée jusqu'à sa mort : ce qui fit aussi qu'elle désira de prendre le saint-sacrement ce même matin, et en suite de quoi on lui donna l'extrême-onction. Et comme

1. La perte du volume des Mémoires du marquis de Sourches qui contenait le récit des événements de l'année 1683 m'engage d'autant plus à donner ces lettres de Spanheim, au moins en partie.

INTRODUCTION. Xvij

son mal continuoit, les médecins se résolurent à lui donner du vin émélique, dont on se promettoit un bon effet. Aussi le Roi, après avoir assisté la Reine et ne l'avoir point quittée, surtout après que son mal, depuis ce matin du vendredi, avoit redoublé, à peine étoit-il allé dîner et se trouvoit-il à table, entre les deux et trois heures de l'après-midi, qu'on vint lui dire que la Reine se trouvoit plus m.al, et, peu de moments après, qu'on craignoit qu'elle ne la fit pas longue. Sur quoi, le Roi s'étant rendu en diligence auprès de la Reine, cette grande princesse ne put lui dire autre chose sinon : « Monsieur, je me meurs ! » et en effet expira en même temps, vers les trois heures de l'après-midi. La nouvelle en fut bientôt portée à Paris, et surprit étrangement tout le monde, qui ignoroit la maladie de la Reine ou n'en tenoit pas compte. Le Roi en eut et a continué de témoigner une douleur inconcevable, de même que toute la maison royale et toute la cour, vu la piété et bonté incomparable de cette princesse. Aussi S. M. quitta presqu'au même instant Versailles pour se rendre à Saint-Gloud, d'où elle doit aujourd'hui aller à Fontainebleau, pour y rester quelques mois, à ce qu'on dit. Et, comme il a paru du pourpre sur le corps de la Reine peu avant et depuis sa mort, et qu'on l'a crue d'ailleurs atteinte d'un abcès au côté gauche, on résolut de l'ouvrir pour découvrir plus à fond la nature de son indisposition, et si elle tenoit en quelque sorte d'un mal contagieux, dont on saura plus de détail. On jette à présent la faute sur les médecins qui ont traité la Reine, et entre autres sur la saignée, comme faite à contre-temps, et on dit qu'il y en a déjà d'exilés.... D'ailleurs on ne songe plus qu'à prendre le grand deuil, non seulement toute la cour, mais tout Paris ^ . »

Un mois plus tard, Spanheim faisait connaître à l'Electeur la mort de Golbert^ et les changements apportés par le Roi dans la composition de son ministère :

1. Spanheim alla présenter ses compliments de condoléance les 2 et 7 septembre (Gazette, p. 514).

2. Yoyez ce qu'il dit de cet événement dans la Relation, p. 172, 174, 176.

XVllj INTRODUCTION.

« Fontainebleau, 2 septembre K)83.

« .... Il se répandit ici, hier matin, la nouvelle de la mort de M. de Colbert, comme étant décédé à Paris dans la nuit précédente.... Le marquis de Groissy, son frère, est allé aujourd'hui à Paris pour le voir. ...»

a Fontainebleau, 5 septembre 4683.

« .... M. Colbert est encore en grand danger. Comme sa maladie empira dès avant-hier, le bruit se répandit dans Paris de sa mort, et fit que les particuliers, en grand nombre, qui ont de l'argent dans la Caisse des emprunts, se mirent en presse pour ravoir leur argent, craignant qu'un changement dans les finances n'apportât ensuite du retard à leur remboursement, ou n'en changeât la nature. On en satisfit quelques-uns des plus pressés. Dès le vendredi au soir, qui fut avant-hier, il se sentit un peu soulagé, de même qu'hier matin, en sorte qu'on le croyoit même autant qu'échappé. Cependant on ne parle pas aujourd'hui de même, et on doute qu'il s'en relève. Son mal est une colique néfrétique, causée par une pierre qu'il auroit dans l'uretère et qui lui fait souff'rir d'extrêmes douleurs. M. de Croissy, qui alla jeudi à Paris et en revint hier au soir, m'a témoigné lui-même aujourd'hui de craindre fort pour le succès de cette maladie. Il m'a dit, entre autres, que S. M. lui avoit dit qu'elle y perdroit plus que lui. On ne dit point encore, en cas de mort, qui pourroit remplir une place si importante, qui veut également de la confiance , de la bonne foi et de l'habileté dans les finances dans un haut degré.... »

« Fontainebleau, 9 septembre ^ 683.

a .... Il y a eu par deçà, depuis mes dernières, des changements considérables dans la situation du ministère et de l'administration des finances, le tout par la mort de M. Colbert, décédé la nuit du dimanche au lundi, 3 et 6 septembre. Le lendemain matin, la nouvelle en fut portée ici au Roi par M. de Croissy, son frère, M. de Seignelay, son fils, et le sieur Desmaretz, son neveu, l'un des deux intendants dans les finances sous M. Colbert. Ledit de Seignelay, secrétaire d'État et qui a le département de la marine, en prit occasion, comme j'ai su

INTRODUCTION. XIX

de bon lieu, d'insinuer à S. M. la demande d'être trouvé digne d'entrer dans son Conseil, c'est-à-dire d'être du nombre des ministres d'État, en place de feu son père, et où il ne restoit à présent que trois : le chancelier [le] Tellier, M. de Louvois, son fils, et M. de Groissy. A quoi le Roi auroit répliqué en termes généraux qu'il seroit bien aise de lui faire plaisir et qu'il y aviseroit. Cependant toute la cour avoit les yeux pour le successeur de M. Colbert dans la direction générale des finances, et, dès quelques jours auparavant, qu'on jugeoit sa maladie mortelle, on ne s'entretenoit d'autres choses. Les uns parloient du maréchal de Bellefonds, qui y avoit eu autrefois des vues ; d'autres, de M. [de] Gourville ; d'autres, du procureur général Harlay, et quelques-uns, mais peu, de M. Pussort, l'un du Conseil royal des finances, oncle de MM. Colbert et auquel le sieur Colbert, avant sa mort, devoit avoir déposé dans cette vue plusieurs secrets qui regardent les finances, pour en rendre compte au Roi. Mais on ne tarda pas d'être éclairci de ce choix peu d'heures après la nouvelle donnée au Roi de la mort de M. Colbert, qu'on sut que S. M. avoit donné sa place de contrôleur général des finances, sous laquelle il en a exercé la surintendance, à M. [le] Peletier, parent et l'intime créature du chanceher [le] Tellier et de M. [de] Louvois, et de plus conféré la charge de surintendant général des bâtiments, qu'avoit eue M. Colbert, à M. de Louvois, et remboursé le second fils de M. Colbert, qui avoit eu et exercé déjà cette charge en survivance, de la somme de cinq cent mille livres : ce qui, tout ensemble, surprit bien du monde, et d'ailleurs donna une nouvelle et illustre marque du grand crédit et de la faveur de ces deux grands ministres père et fils, [le] Tellier et Louvois , et qu'il n'y avoit plus de balance entre ces deux partis qui seuls partageoient jusqu'ici en quelque sorte le ministère et tous les premiers et importants postes du dedans et du dehors. On passa même à en tirer de mauvais augures pour le reste de la famille des Colbert, et, entre autres, pour croire que M. de Seignelay ne garderoit pas longtemps la marine ; mais, après tout, ce ne sont que des préjugés de courtisans, et, à l'égard de Croissy, il faut espérer qu'il n'y aura pas de changement à son égard. On peut bien craindre qu'il en reste moins accrédité dans le Con-

XX INTRODUCTION

seil, où il n'aura que sa voix contre trois, M. [le] Peletier ayant été fait en même temps ministre d'État et pris place dès avant-hier au Conseil, avec les trois autres ministres, et où il fut conduit et présenté avec bien de la joie par le chancelier [le] Tellier. Ledit [le] Peletier a été ci-devant président du parlement de Paris dans les enquêtes, de là prévôt des marchands quelques années, et puis conseiller d'État ordinaire, s'entend du Conseil de ce nom qui se tient devant le chancelier, et non de celui du Ministère. Il est généralement loué pour un homme d'une grande probité, douceur, sagesse, habileté, hors celle peut-être dans les finances, où il n'avoit jamais eu aucune part, et comme il le témoigna lui-même quand il apprit son élection ; mais il ne manquera pas de bons directeurs. Le Roi dit de lui, entre autres choses, après l'avoir nommé à cet important emploi, qu'on trouveroit dans [le] Peletier de l'honnêteté, et ce qu'on a pris, comme on dit, par opposition à la dureté dont on accusoit M. Golbert. Tout ceci achève de faire considérer M, de Louvois comme un premier ministre en effet. M. de Louvois alla dès avant-hier à Saint-Germain et à Versailles, prendre possession de sa charge de surintendant des bâtiments et en faire les premières fonctions à l'occasion des bâtiments nouveaux qu'on fait au premier lieu et des réparations à faire au dernier, où tous les planchers du beau et grand appartement neuf sont tombés, et d^où M. Colbert, qui s'y étoit transporté, prit, il y a vingt-deux jours, une colère contre les ouvriers dont il s'y est servi, qui lui donna d'abord la coUque dont il ne s'est pas relevé. »

Au printemps de l'année 1684, Spanheim, sur l'ordre de l'Electeur, suivit la cour dans le fameux voyage de ValenciennesS et, au mois d'octobre, il fut autorisé à aller passer quelques mois à Berlin. L'Electeur, voulant lui donner une marque publique de son estime et de sa satisfaction , lui accorda, avec le titre de ministre d'État, celui de baron ^.

Page 1