‹ Relation de la cour de France en 1690Chapitre 49 sur 360 · FAMILLE ROYALE · texte numérisé non relu

FAMILLE ROYALE

Le Dauphin, né dans l'année 1 661 , est d'une taille au-dessous de la médiocre, ramassée, d'un visage plein, beau, et qui a également de la douceur et de la majesté. Il a été élevé en premier lieu par les soins de la maréchale de la Mothe, sa gouvernante, et ensuite, dès qu'il eut atteint l'âge de sept ans, par ceux du duc de Montausier, qu'on lui donna pour gouverneur, et qui fut préféré à d'autres compétiteurs, tant par la faveur de la duchesse sa femme, dame d'honneur de la Reine et alors la confidente des amours du Roi pour Mme de Montespan, que par la considération de la probité et du mérite particulier de ce duc, de son esprit droit, rigide, fort opposé à la foiblesse et complaisance ordinaire des courtisans; il étoit d'ailleurs également recommandable par son courage, qu'il avoit signalé dans sa jeunesse et en des emplois et occasions considérables durant la grande guerre d'Allemagne, sous le règne passé, et par ses connoissances et ses lumières, particulièrement dans les belles-lettres : ce qui le rendoit, sans contredit, le seigneur le plus savant et le plus éclairé, comme il étoit d'ailleurs le plus vertueux, de la cour. Tout cela fit aisément déterminer le Roi à lui confier l'éducation du Dauphin, et d'autant plus qu'il jugea, par quelques traits d'une humeur

opiniâtre et revêche de ce prince encore enfant, qu'il avoit besoin d'être tenu en bride et élevé avec plus de sévérité que de relâchement. Le duc de Montausier ne manqua pas d'y répondre à ce qu'on s'y attendoit de lui, et d'y apporter tout le soin et l'attachement qu'une charge aussi importante que celle de former les mœurs et l'esprit d'un héritier de la couronne pouvoit exiger. 11 s'y donna aussi tout entier, et dans la vue de le faire également instruire dans la piété et dans les sciences dignes de l'application d'un grand et jeune prince, et d'en réparer par là le défaut qu'on avoit apporté à l'éducation du Roi, qui depuis s'en étoit plaint souvent.

Le duc, à cet effet, se servit de l'aide de l'évêque de Condom, aujourd'hui évêque de Meaux, choisi pour précepteur, et de l'abbé Huet, à présent évêque de; Soissons, pour sous-précepteur du Dauphin, l'un et l'autre déjà célèbre et recommandable par leur vertu, par leur esprit et par leur savoir, quoique dans un divers genre d'érudition. Leur occupation particulière, et à des heures diverses, où ils y vaquoient séparément, fut d'instruire le Dauphin dans la religion et dans les devoirs qu'elle exige , de lui donner, à mesure qu'il se fortifioit par l'âge, les principes de la langue latine, de lui en Hre et expliquer les bons auteurs, de lui apprendre l'histoire ancienne et moderne, et de l'accoutumer à y faire de bonne heure des réflexions convenables à un prince qui les doit un jour mettre en pratique, ou qui doit s'en garantir. C'est dans cette même vue que le duc de Montausier prit le dessein, en l'an 1668, qu'il venoit d'être élevé à ce poste de gouverneur du Dauphin, je veux dire de

faire publier les principaux anciens auteurs latins en prose et en vers, avec des paraphrases et des notes à en rendre et expliquer le sens littéral et la force, sans s'y étendre sur des remarques hors du sujet ou purement critiques, qu'il croyoit moins nécessaires pour l'étude d'un jeune prince, et être cependant la tâche ordinaire des commentateurs modernes sur les mêmes auteurs, et qu'on publioit entre autres en Hollande, sous titre de Notœ variorum. Ce dessein, en soi qui ne pouvoit être que très louable et très utile, et qui, dans la suite, a produit ce grand nombre d'anciens auteurs publiés en France sous le titre spécieux : cum interpretatione et notis in usum Delphini, n'a pas eu tout le succès qu'on s'en pouvoit promettre, ni répondu à l'attente publique, par le choix peu heureux des personnes, si l'on en excepte un fort petit nombre, qui y ont travaillé, et par la manière dont ils s'en sont acquittés. C'est ce que le même duc de Montausier n'a pas dissimulé, non plus que le déplaisir qu'il en avoit. Mais, pour revenir au Dauphin, on ajouta dans la suite, et à mesure qu'il se rendoit capable de son instruction, des habiles maîtres dans les mathématiques, particulièrement pour lui enseigner celles qui sont le plus requises pour l'instruction et l'usage d'un prince, telles que la géographie ancienne et moderne, les principes de la géométrie, et l'architecture civile et militaire, outre l'art de dessiner, à quoi il prenoit beaucoup de goût.

Tout cela, et le grand soin qu'on y apportoit par les ordres et l'application particulière de son gouverneur, ne pouvoit que rendre le Dauphin fort éclairé, et au delà même de ce qui s'étoit vu jusque-là dans

PAR ÉZÉCHIEL SPAPOIEIM. 43

les princes de son sang et de sa nation, et ce qui apparemment auroit eu aussi plus de succès, et lui en auroit laissé des impressions plus avantageuses, si on l'y avoit plus ménagé, si on se fût autant attaché à lui rendre l'étude agréable que nécessaire, à la lui faire goûter plutôt par inclination que par devoir, et ainsi à lui donner plus de relâche et moins de dégoût : ce qui a paru dans la suite, et dès qu'il est sorti, comme on dit, de tutelle par son mariage arrivé en 1680, et en la dix-neuvième année de son âge. On lui vit dès lors une assez grande adversion pour tout ce qui ressentoit l'étude, peu d'inclination pour la lecture, et ainsi un éloignement visible à cultiver ou à approfondir davantage les diverses lumières et connoissances qu'on avoit tâché de lui donner jusque-là, et, ce qui surprit davantage, peu de marques même d'en avoir profité. Son esprit, dont on avoit pubhé ou attendu de merveilles, ne brilla par aucun endroit. Il paroissoit surtout médiocre dans les audiences des ministres publics, où il ne faisoit que prêter de l'attention, sans y répondre que par des signes de tête et deux ou trois mots prononcés d'un air timide, embarrassé, et sans même qu'on les pût bien entendre. Sa conversation familière ne paroissoit pas moins contrainte, peu libre ou accompagnée d'un air et d'un entretien qui répondît à son rang et à son éducation. Il parut même, assez longtemps après son mariage, et dans une cour d'ailleurs aussi galante, peu attaché ou sensible à aucun divertissement particuher, hors le penchant qu'on lui vit pour la chasse, et qui s'est augmenté de plus en plus : ce qui étoit attribué par les uns à défaut de génie, et par d'autres à la grande contrainte dans

laquelle il avoit été élevé, au profond respect qu'il avoit pour le Roi, et à quelque défiance où il étoit pour ceux qui l'approchoient, et qu'il croyoit gagés à veiller sur ses discours et sur ses actions : à quoi ne put encore que contribuer l'éloignement où on le tenoit des affaires, en sorte que, jusques en l'année 1 689, il n' avoit jamais été appelé au Conseil du ministère, le seul où se traitent toutes les grandes affaires, et n'y avoit que le Conseil des finances, qui se tient aussi devant le Roi, deux fois la semaine, où il avoit pouvoir de se trouver quand il vouloit, de même qu'à celui des dépêches, qu'on ne tient qu'une fois dans la quinzaine. D'ailleurs, il vivoit fort régulièrement avec Madame la Dauphine , et en témoignant beaucoup d'égard et de considération pour elle. Ce n'est aussi que trois ou quatre ans après son mariage qu'on commença de s'apercevoir de quelque penchant qu'il avoit pour une de ses filles d'honneur nommée Mlle de Rambures, qui, sans avoir une grande beauté, avoit un tour d'esprit adroit, insinuant, porté à l'intrigue, et ainsi capable d'entretenir l'inclination d'un amant de cette importance : ce qui fit prendre le parti, dans la suite, de la marier à un jeune gentilhomme de Guyenne nommé le marquis de Polignac, et de l'éloigner de la cour, où on ne la vit depuis que très rarement. Le Dauphin, de son côté, fit succéder à cette première inclination une seconde, pour une autre fille d'honneur de Madame la Dauphine, qui avoit plus de jeunesse, plus de beauté et moins d'esprit : ce fut Mlle de la Force, fille du duc de ce nom, née et élevée, comme le reste de sa famille, dans la religion réformée, mais qui, ayant suivi l'exemple d'une sœur

aînée, laquelle avoit embrassé la religion romaine en bigote, prit aussi le parti d'une véritable convertie, quoiqu'il n'en fût pas de même du duc son père, qui, après une longue résistance et des traitements assez rudes pour un seigneur de ce rang, avoit bien eu la foiblesse de signer, comme on parle en France, mais nullement d'abandonner par là sa créance, ou de consentir à aucun acte qui en pût servir de préjugé. Il ne put cependant empêcher que, comme on lui avoit enlevé ses enfants en assez bas âge, qu'il avoit de la duchesse vivante, sa seconde femme et demeurée ferme jusques ici dans la profession de la religion réformée, cette fille qu'il avoit du premier lit ne fût prise pour fille d'honneur de Madame la Dauphine, dont on lui donna le poste avec une pension considérable. Le Dauphin, dans la suite, ayant conçu ou marqué de l'inclination pour elle, et dont il ne se cachoit guère, cela joint à quelque intrigue qui se passa avec deux autres filles d'honneur de la Dauphine et filles du comte de Gramont, et où le Dauphin étoit mêlé avec le marquis de Gréquy, fils du maréchal de ce nom et qui en fut exilé, cela, dis-je, joint à une autre aventure d'ailleurs peu considérable, donna lieu, sous un autre prétexte, et du consentement de Madame la Dauphine, de lui ôter les filles d'honneur, qui furent renvoyées chez leurs parents, et sans qu'il y en ait plus qui occupent ce poste depuis ce temps-là. Et, comme Mlle de la Force étoit cependant restée à la cour, chez la duchesse d'Arpajon, dame d'honneur de la Dauphine, et ainsi dont la présence entretenoit l'inclination du Dauphin, on trouva moyen de la marier au comte du Roure, fils du lieutenant du roi de ce

nom de la province du Languedoc, et avec la survivance de la charge du père, qu'on donna au fils en considération de ce mariage.

D'ailleurs, outre ces inclinations susdites que le Dauphin fit paroître successivement, et une autre intrigue qui fut découverte par son premier valet de chambre, avec une des femmes de chambre de la Dauphine, et dont celle-là fut bientôt exilée, son plus grand attachement redoubla pour la chasse, et, entre autres, celle du loup, pour laquelle il se donnoit peu de relâche : à quoi succéda, dans l'automne 1688, la campagne du siège de Philisbourg, où il fut envoyé après l'épreuve que le Roi fit du secret qu'on lui avoit confié de ce dessein quelques semaines auparavant, et qu'il avoit su garder religieusement. On lui donna pour surveillant de sa conduite le duc de Beauvillier, un des quatre premiers gentilhommes du Roi et chef du Conseil royal des finances, dont il a été parlé ci-dessus, et ce, en considération du caractère de ce seigneur, que j'y ai touché, d'homme dévot, régulier et ennemi du vice. Le succès de ce siège, conduit d'ailleurs par les ordres du maréchal de Duras, et encore plus par ceux de l'intendant Vauban, ne manqua pas d'attirer au Dauphin les applaudissements inséparables des premiers exploits qui se font sous le nom et avec la présence des jeunes princes. Ce qu'on loua le plus en lui fut l'attachement qu'il y fit paroître à apprendre le métier de la guerre, à se trouver dans les ouvrages et les approches autant qu'on le lui permettoit, à rendre un compte exact, et de sa main, au Roi, presque par chaque jour, de tout ce qui se passoit au siège, mais encore plus son humeur généreuse

et libérale à assister d'argent, de son pur mouvement, les officiers qu'il connoissoit ou apprenoit en avoir besoin, et en soulager les troupes : ce qui aussi lui avoit gagné l'affection de l'armée, et n'a pas peu contribué peut-être à n'avoir pas continué à lui en donner le commandement. La conduite qu'on apporta depuis son retour à ne point tenir les capitulations solennelles faites sous son autorité et en sa présence, à la réduction de Heidelberg et de Mannheim, et au contraire à les enfreindre avec autant de violence et de barbarie qu'on a fait, ne lui donna pas lieu d'en demeurer ou d'en paroitre satisfait, comme il donnoit assez à connoître dès lors que Madame lui parla des menaces ou premières vexations qu'on en faisoit. Après tout, le grand et profond respect dans lequel il a été élevé et qu'il conserve pour le Roi, le peu de part qu'on lui donne des affaires du gouvernement, joint à son humeur naturellement posée et éloignée de tout emportement, ne lui a guère donné lieu d'aller plus loin et d'en venir là-dessus à des reproches et des marques de ressentiment, quoique justes, tels qu'on l'a publié quelquefois dans les nouvelles. Au reste, il a toujours bien vécu, comme j'ai déjà dit, avec Madame la Dauphine, malgré les attachements susmentionnés, ou plutôt le penchant qu'il en faisoit paroître, et a d'ailleurs une particulière liaison d'amitié et de confidence avec la princesse de Conti, fille du Roi et de la Vallière.

A l'égard de ses favoris ou des seigneurs de la cour qu'il fréquente le plus, on peut mettre le duc de Vendôme et son frère le Grand-Prieur, arrière-petit-fils naturels de Henri IV, qui le régalèrent entre autres

magnifiquement et avec le concours de toutes sortes de passe-temps de jeux, de chasse et de comédie, d'opéra, de bonne chère, qu'on faisoit succéder les uns aux autres, et ce, durant quelques jours, dans leur maison de campagne, à Anet; et ce qui fut suivi, peu de temps après, par le prince de Condé d'aujourd'hui, dans la maison et parc de Chantilly. Enfin, il est difficile de répondre précisément par le peu d'occasion qu'on lui en donne ou qu'il en affecte, je veux dire de ce qu'on peut attendre ou se promettre du Dauphin au cas qu'il vienne un jour à la couronne. Ce qu'on en peut dire ou recueiUir jusques ici, c'est le caractère d'un grand fond de bonté, de douceur, de débonnaireté, d'une humeur libérale et bienfaisante, comme j'ai déjà dit, peu emporté, et à quoi je puis ajouter peu remuant et inquiet, d'ailleurs d'un esprit médiocre, et réservé plutôt que vif et fort enjoué, d'un attachement insatiable pour la chasse, et d'une indifférence assez grande et peu réfléchie pour d'autres occupations sérieuses.

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