DE LA DAUPHINE
Madame la Dauphine, sœur de l'électeur de Bavière, née à Munich en novembre 1 660 , fut mariée en janvier 1680. Le marquis de Croissy, deux ou trois mois auparavant, et au retour de l'ambassade de Niemeguen, y fut envoyé pour en faire la demande et ajuster les conditions, dont l'une ne lui réussit pas, qui étoit d'engager un mariage réciproque, à savoir de l'électeur de Bavière avec Mademoiselle , fille du duc d'Orléans frère du Roi, et laquelle a été mariée depuis au duc de
Savoie. Le duc de Gréquy, premier gentilhomme de la chambre du Roi et connu d'ailleurs par l'affaire des Corses suscitée durant son ambassade à Rome sous le pape Alexandre VII, fut chargé d'aller porter les présents à l'épouse et de l'épouser au nom du Dauphin ; Tiiais la difficulté qu'il trouva à faire agréer à la cour de Bavière qu'en qualité d'ambassadeur extraordinaire, qu'il prendroit le jour du mariage, et dans cette fonction, il pût précéder l'Électeur, et qui ne put être surmontée, fit prendre le parti d'en laisser faire la cérémonie au duc Maximilien, oncle de l'Électeur et de la Dauphine. Le départ de cette princesse suivit bientôt son mariage, en sorte qu'elle arriva au commencement de mars suivant, 1 680, à Ghâlonsen Champagne, où la cour de France s'étoit rendue, et où le mariage fut renouvelé et s'accomplit. Les lumières de son esprit, jointes aux charmes de son entretien et à d'autres attraits de sa personne, suppléoient abondamment à ce qui pouvoit manquer aux agréments du visage, ou, pour mieux dire, aux traits d'une beauté régulière. On ne laissoit pas de lui voir la taille belle et aisée , l'air noble, quoique moins brillant , le teint vif, bien que sans éclat, les yeux grands et non sans pénétration , quoique l'entre-deux qui les sépare , comme d'ailleurs le nez et la bouche, n'eussent pas les mêmes agréments ; en échange, de beaux cheveux d'un clair brun, et en grande quantité ; enfin, tout le maintien digne d'une grande princesse. On peut même ajouter que le séjour de la cour de France lui donna insensiblement un air plus adouci et plus ouvert qu'elle ne l'y avoit porté. Quoi qu'il en soit, elle plut et surprit même la cour, dès son arrivée, par la noblesse de
son port^, par la justesse et la vivacité de ses compliments ou de ses réparties, par les traits d'un esprit également délicat et éclairé, et enfin parles manières, qui n'avoient rien de contraint ou de trop libre , et ainsi par des qualités que les courtisans ne s'attendoient pas de trouver à ce point-là dans une princesse qui venoit d'un climat aussi opposé, comme on croyoit, à l'air, à l'esprit et aux manières polies et aisées de la cour de France. On lui trouva d'ailleurs le discernement fort fin et fort juste, un goût exquis et accompagné de beaucoup de lumières pour les beauxarts ou pour les ouvrages d'esprit, et en partie^ pour la musique et pour les pièces de théâtre, beaucoup d'agrément et de disposition pour la danse, et d'ailleurs une facilité, jointe à une justesse d'expression et de langage en françois et en italien, qui ne pouvoit être plus grande dans une princesse née et élevée dans Vvn ou dans l'autre de ces deux pays : ce qui étoit, en même temps, soutenu par un entretien raisonné et agréable, qui avoit du brillant et du solide et qui lui faisoit toujours beaucoup d'honneur dans les audiences qu'elle donnoit aux ministres publics et dans les réponses qu'elle leur adressoit. Elle sut même conserver partout son rang, sa dignité et la considération qui leur est due, et en rendre par là d'autant plus sensibles et agréables les manières obligeantes et distinguées dont elle honoroit les personnes qu'elle en jugeoit dignes ou pour qui elle témoignoit quelque penchant. Tout cela répara aisément, comme j'ai dit