‹ Relation de la cour de France en 1690Chapitre 53 sur 360 · Accoutume, dans le manuscrit · texte numérisé non relu

Accoutume, dans le manuscrit

cercle se remplit et que les filles d'honneur de la Dauphine s'y trouvent. Aussi a-t-elle un train et un appartement séparé à Versailles, au-dessus de celui de sa maîtresse, où on la peut voir, mais où elle évite sagement de donner beaucoup d'accès aux visites des gens de la cour de l'un et de l'autre sexe, pour ne laisser aucune prise sur elle et pour se donner toute entière à sa maîtresse. Elle n'a pas laissé, malgré toute cette conduite, de croire qu'une maladie de consomption et de langueur dont elle a été atteinte depuis quelques années venoit d'être empoisonnée, et l'a même dit plus d'une fois à des personnes en qui elle avoit quelque confiance.

Au reste, je me suis un peu étendu sur ce sujet et le caractère de Madame la Dauphine , et de ce qui y a du rapport, comme s'y agissant d'une princesse allemande et de maison électorale, qui, depuis la mort de la reine de France, en remplis3oit déjà comme le poste, et en devoit porter un jour la qualité, si le mauvais état de sa santé ^ n'abrège ses jours. Elle a un bon et un grand cœur, une âme droite et sensible, des sentiments nobles et généreux ; elle en conserve de fort obligeants, et même de tendres, pour sa patrie, pour sa maison, et pour les électeurs ses frères en particulier.

DU DUC d'orléans, frère du roi.

Le duc d' Orléans, frère unique du Roi, et qu'on appelle en France du seul nom de Monsieur, né en

1. Ici l'écriture change jusqu'à la fin de l'article, qui doit avoir été terminé (c'est une fin de page) par Spaaheim lui-même.

septembre 1640, et d'une taille médiocre, fort audessous de celle du Roi, d'un visage et d'un teint plus délicat, dont il prend aussi plus de soin, d'une taille plus déliée, et enfin qui, dans tout l'extérieur, a peu de rapport avec celui de Sa Majesté. Il n'y a pas moins de différence dans leur humeur, leur procédé et leurs inclinations. Celle de Monsieur, comme on l'appelle, est toute portée aux plaisirs, éloignée d'aucune application sérieuse, et ainsi plus caressante, plus ouverte, et plus insinuante que celle du Roi : d'où lui vient un procédé civil, obligeant et fort régulier même, envers les personnes qui l'abordent ou qui lui font la cour. Aussi se plaît-il qu'on la lui fasse , et à n'être pas négligé par les courtisans, ou même par les ministres étrangers qui fréquentent la cour, et ainsi qu'on se trouve à son lever, qui est d'ordinaire assez tard, et quelques heures après celui ^ du Roi. Comme il est curieux à l'excès de sa parure et de son ajustement, aussi met-il en usage tout ce qui peut y contribuer, jusqu'à porter dans les bras des bracelets de pierreries, et à ne rien omettre de ce qui peut entretenir la fraîcheur ou l'éclat de son teint. Il aime assez à parler, et d'où vient que, dans les repas, qu'il prend d'ordinaire avec le Roi et le reste de la maison royale, on n'entend presque que lui durant le même repas. Ses entretiens, après tout, ne partent pas d'un génie fort éclairé, ni rempli d'autres idées que de celles qui se peuvent trouver conformes au train ordinaire de la cour de France et aux conjonctures qui s'y présentent, et, comme on ne le tient pas propre à garder un

1, Celui remplace midi.

secret, il arrive qu'on ne lui en confie guère : aussi n'a-t-il aucune part aux affaires d'État ou du gouvernement, ni même entrée ou séance dans aucun conseil, que purement dans celui qu'on appelle des dépêches, qui s'assemble une fois tous les quinze jours, où il ne se traite que des affaires particulières des provinces, et dont il sera parlé ci-après.

D'ailleurs, on ne peut disconvenir que les inclinations de Monsieur ne soient naturellement douces, bienfaisantes, du reste éloignées des occupations ou des divertissements qui sont accompagnés de peine et de fatigue, jusques à n'avoir aucun penchant pour le plaisir de la chasse et à ne prendre aussi point de part dans les parties qui s'en font. Il s'attache plus à celles des fêtes galantes, et à en donner quelquefois dans sa belle maison de Saint-Gloud, ou même dans le Palais-Royal, qu'il occupe à Paris, où il aime à se rendre de fois à autre, et à y faire un séjour de quelques semaines de suite : ce qui n'a pu aussi que lui attirer l'inclination des Parisiens. Et comme, au reste, suivant qu'on le peut déjà assez recueillir de ce que dessus, le génie de Monsieur n'est pas naturellement martial, et est même assez éloigné de tout ce qui y a du rapport, il n'a pas laissé cependant de se signaler, ou au moins de faire du bruit dans le monde, à la prise de Saint-Omer et à la bataille de Mont-Cassel, arrivée en 1677, où il commandoit l'armée de France, et ainsi dont on lui attribua la victoire.

Il seroit de vrai à souhaiter que le bruit public lui attribuât des inclinations moins criminelles qu'on ne fait, et que sa conduite eût contribué à détruire ce bruit, plutôt qu'à l'autoriser. 11 est arrivé même qu'il

en a été brouillé plus d'une fois avec le Roi son frère, fort ennemi d'un vice aussi haïssable, qui eût voulu l'en détourner, mais ce qui , après tout, n'a pas eu à cet égard le crédit et le succès qu'il de voit avoir. On en donne principalement la faute au chevalier de Lorraine, frère puîné du comte d'Armagnac, grand écuyer de France, et qui est considéré depuis assez longtemps, savoir : ledit chevalier, comme le favori et l'arbitre absolu des volontés et des inclinations de Monsieur, aussi bien que de toute la conduite de sa maison, dont il dispose à son gré. Mme de Grancey, fille du maréchal de ce nom, élevée d'ailleurs dans la maison de Monsieur, et qui accompagna en Espagne la Reine et sa fille, d'où elle revint bientôt en France, passe encore pour la maîtresse, comme on tient, et du maître et du favori, et ainsi pour entrer dans un commerce peu honnête, sur lequel il n'est pas besoin de réfléchir ici davantage. Le pouvoir et le commerce susdit de ce favori, qui avoit déjà pris pied du vivant de feu Madame, fille du défunt roi d'Angleterre Charles F% mariée avec Monsieur en 1661, joint à l'esprit beau et délicat et à l'humeur enjouée et galante de cette princesse, et à quelque éclat que fit dans le monde une intrigue galante entre elle et le comte de Guiche, fils aîné du feu duc et maréchal de Gramont, et qu'on avoit rendu public par l'imprimé qui s'en fit en Hollande, tout cela, dis-je, ne put que causer du trouble et de la désunion, et enfin de la jalousie entre Monsieur et feu Madame : ce qui alla même si loin, que la mort assez subite de cette princesse, arrivée en 1 670 et en suite d'une limonade à la glace qu'elle prit à Saint-Gloud et d'une colique

fâcheuse et mortelle que ce breuvage lui causa, donna lieu aux soupçons, et aux preuves même qu'on crut en avoir assez fortes, savoir : que sa mort n'étoit point naturelle.

DE MADAME, SECONDE FEMME DU DUC d' ORLÉANS ; DE SON MARIAGE.

Cette mort ne laissa pas d'être bientôt suivie d'un second mariage de Monsieur avec la princesse palatine Charlotte - Elisabeth , fille du feu électeur palatin Charles-Louis, et lequel se fit, l'année suivante, en décembre 1671, [à] la négociation^ delà princesse palatine de Nevers, veuve du feu prince Edouard palatin, oncle de Madame d'aujourd'hui. Comme cette princesse palatine avoit été de tout temps fort attachée aux intérêts de Monsieur, et d'ailleurs d'un esprit merveilleusement adroit et insinuant, il ne lui fut pas difficile de le ^ porter à donner Heu à ce mariage moyennant le changement préalable de religion de la future Madame, ni, d'autre côté, à y disposer l'Électeur son père, plus attaché aux intérêts politiques et aux avantages de sa maison qu'il prétendoit recueillir de cette alliance, que prévenu d'un grand zèle et attachement pour sa religion. Il en voulut néanmoins sauver les apparences, et à ce que ce changement, dont il convint secrètement avec cette princesse sa belle-

1. La rédaction primitive était : « Lequel fit .... la négociation, » Spanheim a ajouté après coup, en interligne, ce entre lequel et fit ; mais il a oublié de mettre la préposition devenue nécessaire avant la négociation.

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