CHAPITRE XV
Gouvernement civil des peuplades chrétiennes du Paraguai . — Heureuse situation desnéopk jies.
Les avantages temporels dont jouissent les chrétiens du Paraguai ne sont pas moindres que les spirituels. Peut-être les Européens accoutumés au luxe, au faste et aux plaisirs auront-ils peine à se persuader qu une nation si pauvre soit véritablement heureuse. Elle 1 est cependant , et sa situation considérée suivant les vrais principes est préférable à celle des plus florissantes nations de 1 Europe. Une liberté bien réglée, des provisions abondantes de toutes les choses nécessaires à la vie, un logement étroit à la vérité, mais suffisant la paix, 1 union, la concorde, n est-ce pas là ce qui fait le vrai bonheur des peuples?
Les habitants des réductions chrétiennes sont réellement sujets du roi d Espagne, et dépendent des gouverneurs que ce prince envoie dans les trois grandes provinces du Tucuman, de Rio de la Plata et du Paraguai. Mais le ‘poids de cette sujettion est si léger, et ils se sont soumis à des conditions si avantageuses qu’ils conservent une liberté presque entière. Chacune d’elles se goûverne en effet comme une vraie république. C est ainsi qu’on vit autrefois un grand nombre de peuples se ranger sous l’obéissance des Romains. Si
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d'une part ils se privoient volontairement dune petite portion de leur liberté, de l’autre ils s en croyoient amplement dédommagés par la protection que leur accordoit une si puissante république. En même temps qu’ils devenoient les sujets de Rome, ils évitoient l'esclavage dont ils étoient menacés par des nations auxquelles ils se senloient incapables de résister.*
11 n’y a dans les réductions du Paraguai que le corrégidor royal qui soit nommé par le gouverneur de la province. Cette place fut autrefois occupée par des Espagnols. Aujourd hui ce sont toujours des Indiens qui la remplissent. Le corrégidor royal est comme le lieutenant du gouverneur, il a toute l autorité qu'on a crue nécessaire pour le bon ordre de chaque peuplade. Les autres officiers sont choisis par les Indiens mêmes : lélection sén fait le premier jour de l’année. O11 crée encore deux alcades, qui sont des juges en matière criminelle, et d autres magistrats chargés de maintenir la police, et de juger les affaires civiles. Les caciques, les capitaines et tous les autres officiers militaires sont également tirés du corps de la nation indienne; car il n’est permis à aucun Espagnol de fixer sa demeure dans les peuplades, et encore moins d’y exercer aucun acte de juridiction. Le gouverneur de la province est seul excepté de cette loi. On lui présente chaque année la liste des élus, afin quil approuve et confirme 1 élection, s il le juge à propos.
Ainsi ce sont des Indiens qui administrent eux-mêmes la, justice et qui gouvernent les peuplades. Connue ils n’ont tous en vue que le bien public, il en résulte un concert et une harmonie extrêmement avantageuse à la nation. D’ailleurs les missionnaires dont le désintéressement est assez connu, et qui sont universellement respectés par cette raison, veillent. sans cesse à ce que personne n’abuse du pouvoir que lui donne son emploi.
On ne châtie jamais les coupables suivant toute la rigueur des lois. On a égard au peu détendue de leurs lumières, ce qui entre effectivement pour beaucoup dans les fautes que les Indiens commettent. Mais comme les châtiments sont nécessaires pour contenir des gens sourds à toute autre voix qu’à celle de la crainte, tels qu il s’en trouve toujours quelques-uns dans les réductions, le corrégidor royal et les alcades infligent des peines, mais avec beaucoup de prudence et de ménagement. Ils ne s’y déterminent jamais sans avoir pris conseil de leur missionnaire. On trouve moyqn de punir les fautes sans rendre odieux à ceux qui sont punis le séjour de leurs réductions. Dans le cas où il sagit de punir un crime atroce, qui mériteroit le dernier supplice "chose dont il scroit difficile de trouver des exemples), l’affaire est alors portée au tribunal du gouverneur de la province, qui seul a droit de condamner à mort un Indien,
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Si nous considérons ensuite les charges imposées par les rois d'Espagne aux Indiens des réductions, elles sont si légères qu il n y a point de peuple en Europe qui ne s'estimât heureux d’en porter de pareilles. On n exige des Indiens, eu signe de yasselage T qu'un tribut peu considérable; du reste, ils nont point d autre obligation onéreuse que celle de marcher au ser\ ice du roi lorsqu'ils en reçoivent l'ordre , soit pour faire la guerre , soit pour faire bâtir ou fortifier des villes; mais cela arrive très-rarement.
D’ailleurs ces charges sont bien compensées par les privilèges qu'ont accordés à ces peuples Philippe IV et Charles ü, et qui ont été ensuite confirmés par le très-pieux roi Philippe Y , aulourd hui régnant v
Car i° tous les Indiens qui ont embrassé la loi catholique, et qui se sont soumis librement à la couronne, sont sujets immédiats du roi, sans que leur pays ni leurs personnes puissent jamais être cédés en fief ni en commencîe (comme il sc pratique à l’égard des autres Indiens qui sont soumis aux Espagnols), ni dépendre en aucune façon d’une personne particulière. 2° On ne sauroit exiger cfeux annuellement plus d une piastre par tète, tandis que les autres Indiens réduits en commende paient cinq fois davantage, et sont encore exposés à beaucoup d autres vexations. 3° Les Indiens convertis ne soin point imposés avant 1 âge
1 L aufeur écrîvoit ccci en 17 j 3.
de vingt ans, et même ce tribut ne regarde point les Indiens qui ont embrassé le christianisme dans un âge avancé, ni les femmes, ni ceux qui ont passé cinquante ans. Tous les caciques, à titre de noblesse, et douze autres Indiens qui sont employés dans chaque réduction au service des autels, sont encore exempts de cette taxe.
Les Indiens consignent eux-mêmes leur argent dans la capitale de la province, entre les mains des officiers du roi, qui leur en donnent sur-lechamp un acte par écrit. C est aux officiers des réductions, conjointement avec les missionnaires, de faire en sorte que le tribut soit exactement payé, et cela ne souffre jamais aucune difficulté. Ainsi f on n’a pas affaire en ce pays comme en Europe à des exacteurs qui sont quelquefois plus à charge que les impôts mêmes qu’ils sont chargés de percevoir.
Ce que le roi d Espagne tire des Indiens suffit à peine pour l’indemniser de ce qibil dépense en leur faveur. Car toutes les fois qu’on envoie par son ordre des missionnaires d Europe au Paraguai , il donne pour chacun d’eux 3oo piastres, et fournit aux frais de leur embarquement. On tire de plus chaque année 10,000 piastres du trésor royal pour l’entretien des missionnaires du Paraguai; le roi donne à toutes les nouvelles églises une cloche et tous les ornements sacrés qui sont nécessaires pour un premier établissement. C’est encore le roi qui fait la dépense du vin pour les messes et de
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l’huile pour les lampes qui brûlent jour et nuit devant l’autel : celte dépense n’est pas un petit objet? parce qu’on est obligé de faire venir 1 un et l’autre d'Europe. L’on cultive dans le Pérou et dans le Chili des vignes qui produisent d'assez, bon vin; mais on ne sauroil le transporter au Paraguai que par terre, et ce transport entraineroit des frais encore plus considérables. J ignore si les missionnaires ont essayé de planter des oliviers dans le Paraguai. 11 semble que ces arbres devroient y réussir, à moins qu il n’en lût de ce pays comme de 111e espagnole, où I on en avoit porté qui profitèrent admirablement en peu d’années, mais qui n’ont jamais produit de lruit.
Enfin le trésor royal donne tous les ans a cha-
que réduction i4o piastres pour se fournir de remèdes; je ne compte pas encore les aumônes extraordinaires des rois d Espagne, qui montent souvent à des sommes considérables. On remarque que les rois catholiques lônt presque Jes memes dépenses pour 1 avantage de la religion dans toutes les parties de l’Amérique dont ils sont les maîtres. Et certes ils reçoivent dès ce monde la récompense de leur piété généreuse. C est une espèce de miracle qn ils se soient maintenus depuis deux siècles et demi dans la possession tranquille d une si vaste étendue de pays.
Ajoutons à cela que les Indiens du Paraguai, en payant au roi un si léger tribut acquièrent mi droit réel à sa protection. Ils en ont ressenti pins
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dune fois les effets, lorsqu’ils navoient pas encore des forces suffisantes pour se défendre eux- mêmes.
IN est -ce pas encore un grand avantage pour les Indiens de pouvoir finir en un instant tous leurs procès, sans avocats, sans procureurs, sans notaires, d ignorer absolument tous les détours de la chicane. S'il s élève parmi eux quelque contestation, (éle est aussitôt terminée par un jugement définitif des alcades, qui ne savent ni faire traîner les affaires en longueur, ni recevoir des présents. ■ -r
Quant à la subsistance des Indiens, il n y a point de famille à laquelle on irait assigné une portion de terre plus que suffisante pour Feutre tien de tous ceux qui la composent. Les fleuves dont les bords sont couverts d une multitude d’oiseaux sontremplis, aussi-bien que les lacs, de poissons de toutes espèces. On rencontre à chaque pas toutes sortes de gibier dans les bois; on y trouve encore quantité de fruits sauvages, dont on mange cependant avec plaisir. Des abeilles de différentes sortes y font un miel exquis et de fort belle cire; les cannes de sucre croissent d elles-mêmes dans les endroits humides. Entre les poissons, on re- marque les cochons et les loups marins, animaux amphibies, qui pour la figure et pour la grosseur ont quelque ressemblance avec les animaux, terrestres dont ils portent le nom. La peau du loup marin est si belle et si fine qu'on la prendrait pour du velours; sa couleur ressemble à celle du tabac.
Elle se vend fort cher lorsqu’elle est préparée. La chair du cochon marin est, dit-on , très-saine e! très-délicate.
La connoissance du vrai Dieu, le passage d'une vie brutale à la pratique de toutes les vertus chrétiennes, ce sont là sans doute les plus signalés bienfaits que les Indiens aient reçus des mission naires. Mais que ne leur doivent-ils pas encore pour le soin qu ils ont pris de procurer à chaque réduction toutes les commodités de la vie, autant que la situation des lieux a pu le permettre?
La vue de ce que coûtèrent à ces fervents ouvriers les premiers établissements qu’ils firent, a de quoi effrayer notre imagination, il falloit pourvoir a la subsistance de tout un peuple pendant une année entière, c est-à-dire jusqu'à la première récolte. Mais, ce qui étoit encore moins aisé, ii falloit apprendre peu à peu tous les arts nécessaires à des gens grossiers et sans expérience, et leur montrer ensuite ceux qui sans être nécessaires peuvent être utiles a la société. Les missionnaires lurent obliges de faire toutes sortes de personnages, si j ose ainsi m’exprimer, et d’exercer eux-inèmes tous les métiers les uns après les autres. Tantôt ils hatoient les travaux publics, encore plus par leurs exemples que par leurs paroles. D’autres fois ils soccupoient à défricher des terres jusqu’alors incultes. Les uns labouroient la terre avec des chai rues de bois; d autres semoient le maïs, forge, les fèves, et tous les légumes dont ils avoient ap-
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porté les graines. Ceux-ci abattoient de gros ar* bres, et les transportaient dans la réduction pour construire une église et des maisons. Quelquesuns conduisoient devant eux, à traders des deux et trois cents lieues de pays, des bœufs, des vaches, des brebis, des chèvres, des chevreaux, des oiseaux domestiques , qu’ils avoient été chercher „ dans les villes espagnoles, pour les conduire dans les nouvelles peuplades. Ce fut dans ce glorieux exercice de-charité que le P. Pierre ciEspinosa perdit la vie. 11 amenoit de Santa-Fé un troupeau nombreux de brebis, lorsqu’il fut pris et massacre par la nation barbare des Guaiaquires. Quel objet plus édifiant que la vue de ces grands hommes! Ils étoient nés dans les principales villes de l’Europe. Plusieurs étoient distingues par 1 éclat do leur naissance ou par la supériorité de leurs talents, applaudis dans les chaires des universités les plus célèbres. Non contents de renoncer aux commo¬
dités de la vie, et à la réputation qu ils pouvoient se promettre en Europe, pour embrasser l etat pénible et obscur de missionnaires en des contrées barbares, ils devenoient encore bergers, maçons, menuisiers, charretiers. Ils s’adonnoient à tous les métiers les plus vils et les plus laborieux; et tout cela pour procurer aux Indiens qu ils avoient convertis la pratique de tous ces métiers, et pour leur faire comprendre la nécessité de s y affectionner/
Pendant qu ils travailloient ainsi à la sueur de
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leur frontales Indiens demeuroient ordinairement les bras croisés, occupés à les considérer, et dans une espècq d’extase; iis 11e pensoient seulement pas à s offrir pour partager le travail, quoiqu ils sussent fort bien qu’ils étoient plus en état de le soutenir que ces missionnaires, qui d ailleurs ne travailloient que pour futilité de leurs chers néophytes. Il n’y avoit personne dans les villes espagnoles qui 11e traitât de folie le projet qu’avoient formé les missionnaires. Mais Dieu qui avoit inspiré à ses serviteurs une résolution s.i généreuse donnoit sa bénédiction à des travaux entrepris pour sa gloire. Grâces aux premiers travaux de ces braves missionnaires, les terres des réductions sont aujourdhui cultivées avec soin, et répondent presque toujours à l’attente des laboureurs. On trouve maintenant dans toutes les peuplades des charpentiers, des maçons, des serruriers, des tisserands, des sculpteurs, des architectes, des doreurs, des peintres même, et des graveurs, qui tous s’efforcent à fenvi de se perfectionner dans leur art; rien n’avance davantage leurs progrès que le désir qu’iis ont de contribuer àl embellissementdes temples et des autels. Quelques-uns savent aussi lart de fondre les métaux, cl’aulres fabriquent toute sorte d’instruments de musique. Enfin les femmes ont appris à filer, à coudre, à broder, à tailler des habits.
On nous représente assez communément les Indiens comme des gens incapables de s’appliquer
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aux sciences de pure spéculation. Je cra ns que cette peinture ne soit infidèle; cette dureté apparente d entendement pourront bien n’ê're qu’une suite de 1 éducation qu’ils reçoivent. Les Indiens du Paraguai mènent une vie assez semblable à celle de nos paysans '/Europe. Ceux-ci ne nous paroissent-ils pas également simples et grossiers, sans délicatesse, sans subtilité dans l’esprit. Cependant les campagnes, et surtout celles où Ton respire un air pur et subtil produisent comme les villes des esprits heureux et inventifs, qui, lorsqu on les porte aux ai ts, aux sciences, au négoce, y lont des progrès admirables. Je suis persuadé que la même chose arriveroit chez les Indiens, si leurs enfants pouvoient comme ceux d'Europe s exercer et se former dans des écoles, et qu’on en verroit quelques-uns se distinguer ensuite dans la carrière des sciences et des belles-lettres. On peut en juger par l'extrême facilité avec laquelle ils ont appris la musique et les autres arts que les missionnaires leur ont enseignés.
On voit ici dans celle ville de Modène, chez \1jL Cattaneo, un petit tableau peint par un Indien du Paraguai, et qui h tira été envoyé par le P. Cattaneo leur oncle. 11 est vrai que ce morceau ne donne pas une grande idée du peintre qui l a fait , mais le missionnaire avoit soin d’avertir qu ils s’en trouvoit de beaucoup meilleurs au Paraguai. Les indiens ne pouvant avoir des couleurs li nés 5 le coloris de leurs tableaux manque de force