‹ Relation des missions du ParaguaiChapitre 19 sur 30 · CHAPITRE XVt · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVt

Manière de vivre des Indiens : sages réglements qui entretiennent dans les réductions le bon ordre , Vabondance et la tranquillité publique.

Après avoir considéré en général 1 heureuse situation où se trouvent les chrétiens du Paraguai, il est à propos de voir ce qui contribue davanta ge à les y maintenir. Nous nous étendrons aussi un peu sur leur manière de vivre et de s habiller.

Les Indiens n’ont ni esclaves à qui ils puissent donner des ordres, ni maîtres dont ils soient obligés d’en recevoir de durs et d’impérieux. Chacun des habitants, jouit d’une portion de terre qui lui est prêtée par la république; il en a 1 usufruit, sans rien devoir à personne, si ce n est, comme nous lavons dit, une piastre de tribut annuel au prince. Il est riche à proportion de son assiduité au travail. Les Indiens sèment dans leurs champs toute sorte de grains et de légumes, du mais sur- . tout et du manioc, qui sont leur nourriture la plus ordinaire. Le manioc a cet avantage que le pain qui s en fait est propre à réparer les forces, et quil se conserve long-temps. Il est d’une grande ressource lorsqu’on est en voyage, ou quil faut travailler plusieurs jours cle suite à la campagne.

Je ne comprends pas pourquoi les Indiens négligent la culture du riz : la plupart des réductions étant sur le bord des rivières, l’on en pourroit tirer toute leau nécessaire à cette culture , qui en demande beaucoup. Suivant une relation env o yée du pays des Chiquites, les vastes campagnes qui sont entre ces peuples et le lac des Xarayès se couvrent tous les ans dune abondante moisson de riz, dont elles ne sont redevables qu’à la nature. Les Payagnas? les Gnatos et d’autres peuples voi-* sms y viennent faire la récolte, sans avoir eu la peine de semer.

Les caciques, les capitaines, les magistrats^ et les principaux de chaque peuplade sont distingués du peuple; mais cette distinction n’est fondée ni sur des possessions plus -amples ou plus s mules, ni sur d autres richesses qui proviennent du commerce et de l'industrie.

L habillement ordinaire des Indiens consiste dans un juste-au-corps avec un haut de chausses a 1 espagnole, et un surtout de toile de coton , qui est fait à peu près comme les anciennes chasubles , et qui descend jusqu’à mi-jambes. On nomme cette sorte de vêtement poncio. Il est blanc d'ordinaire, comme le reste de leurs habits. On les leur a donnes tels, afin qu’ils puissent les laver de temps en temps. Si quelque Indien porte un poncio de couleur, alors c’est un présent qu’on lui a fait, ou bien un prix qu’il a remporté dans ces es- . pèces de tournois dont nous avons parlé. Il y en a

pourtant qui, plus industrieux que le commun, savent teindre le colon. Mais l’habit ordinaire est toujours blanc; et ceux d autres couleurs ne se portent qu'aux jours les plus solennels.

11 ny a que les caciques, les capitaines et les

notables qui soient chaussés.

L’habillement des femmes consiste en une chemise sans manches qui leur descend jusqu aux talons, une ceinture, et une tunique que l'on appelle tipoi dans la langue du pays; cette tunique descend aussi bas que le premier vêlement dont nous avons parlé; mais elle est ordinairement plus propre, et elle a des manches. Les femmes ne quittent le tipoi que quand elles travaillent a la campagne. Et comme leurs cheveux longs et flottants ressemblent assez au voile des religieuses, on croit voir de loin des religieuses cultivant la

terre.

Les femmes indiennes se ceignent le front d tin bandeau fortement serré. Elles y attachent les iardcaux , et les laissent poser sur leurs opauies . on dit la même chose des femmes qui habitent les côtes d'Afrique.

Les peuplades chrétiennes sont bâties avec simplicité. L'église est le bâtiment le plus remarquable : attenante est la demeure des missionnaires. Près de là sont tous les magasins et les greniers publics, où se gardent en commun tous les grains, 1 herbe cua, le coton et les autres provisions , pour être ensuite annuellement distribuées aux Indiens

Iü2 RELATION DES MISSIONS

suivant leurs besoins. Les boutiques et les ate* Lois gc tous les artisans sont vers le' même eninoit, ensuite les maisons des Indiens , rangées à Peu près comme les boutiques d’un marché. Les i ues sont toujours tirées au cordeau. Ces maisons n ont qu un rez-de-chaussée : elles consistent en une seule salle carrée, ou loge toute une famille. Plies sont construites de cannes enduites de mortiti , sans fenêtres, et sans cheminées 5 ainsi elles n ont d autre ouverture que la porte : c'est par là q 11 entre le jour et que sort la fumée d un brasier qui est continuellement allumé au milieu de la caoaue. Les Indiens dorment ordinairement dans un hamac suspendu à des pieux plantés aux deux bouts de la chambre. Aussitôt qu’ils sont éveillés, i.:-> plient ce hamac et 1 accrochent dans un coin. Us s-assoient à terre autour du feu, les jambes liOisées. Ces bonnes gens, peu curieux d avoir des meubles inutiles qui les incommoderoient, se contenter) t du pur nécessaire; ainsi le désir du superflu 11e vient point troubler leur tranquillité.

Un des plus solides fondements de la paix et de 1 union qui régnent parmi ces Indiens, est la privation entière ou ils sont d espèces d or et d argent , et d aucune sorte de monnoie. Ces idoles de la cupidité leur sont absolument inconnues. Le Paraguai ne renferme aucunes mines de métal, du moins on n y en a point encore trouvé. Le fer et 1 acier qu on y emploie sont apportés d'Espagne par les vaisseaux qui arrivent tous les trois ou

quatre ans à Buenos-Ayres. C’est ce qui fait que les Indiens mal pourvus des instruments nécessaires ne peuvent que difficilement se perfectionner môme dans les arts qui leur sont familiers. Ils tirent le métal pour fondre leurs cloches de Coquimbo dans le Chili, à plus de 5oo lieues du Parana et de 1 Uraguai.

Quelques centaines d Indiens se répandent tous les ans dans les villes espagnoles pour y faire le commerce. Toutes les réductions équipent i frais communs des baises ou des radeaux pour transporter par les rivières qui se déchargent dans le fleuve de la Plata leurs marchandises à Buenos- Ayres et à Santa-Fé. Ces marchandises sont l’herbe du Paraguai, du tabac en -feuilles, du miel, des fruits du pays, des peaux de différents animaux, des toiles de coton , etc. Les Indiens ont dans ces deux villes des facteurs à qui ils abandonnent le soin de leurs intérêts. Une partie de l’argent qu'on retire de ces marchandises est employée à payer le tribut annuel que les Indiens doivent au roi; et de ce qui reste on achète premièrement les choses nécessaires pour 1 entretien des églises; ensuite tous les instruments d’agriculture, et les outils dont les Indiens ont besoin. Ainsi tout leur commerce consiste, comme celui des premiers habitants de la terre, dans des échanges de marchandises ou de denrées.

Ces voyages des Indiens, qui n'ont pour but que 1 avantage de la nation, et où 1 intérêt parti-

1 RELATION DES BUSSIONS

cuber ira point de part, durent ordinairement plusieurs mois. Et afin que leurs terres ne souf- Iront aucun dommage dune si longue absence, on charge d'en prendre soin quelques-uns des habitants les plus laborieux de la peuplade. Ceux-ci s’acquittent si bien de la commission qui leur est donnée, que les voyageurs de retour trouvent leurs plantations en aussi bon état que s ils les a voient toujours cultivées eux-mêmes. On les dédommage outre cela de tous les frais de leur voyage, et la réduction quils habitent leur fait encore présent de quelques meubles à leur usage ou de quelques provisions de bouche tirées des magasins publics.

On a prévu que les Indiens, soit par leur négligence, soit par quelque autre accident pourroient se trouver exposés à manquer du nécessaire. Car plusieurs d entre eux 11e pensent guère à l'avenir, et il ne faut pas oublier que les peuples de FAmérique , a ussi-bien que ceux d'Afrique , sont tous ennemis du travail. Les missionnaires ont dû prendre garde que les néophytes ne tombassent par leur faute dans une fatale disette qui entrain croit tôt ou tard la perte de la religion. Ils doivent se regarder comme des pères de famille chargés d'un grand nombre déniants, qui n'ont point encore assez de raison pour se conduire eux-mêmes, et pour savoir ce qui leur convient.

Or voici les mesures qu’ont prises les sages ministres de l'Evangile, afin d’entretenir Tabou-

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