CHAPITRE III
- £ E ! ' .il, v , . . l / . ' .
Génie et mœurs des Indiens barbares (jui vivent
en liberté.
J ai dit que les Espagnols avoient bâti des villes et fondé des colonies dans les provinces qu ils occupent au midi de l’Amérique méridionale; mais il ne faut pas croire pour cela que le roi d Espagne soit maître de tout le pays. Comme les villes qu’il possède sont à une grande distance les unes des autres, on rencontre dans l’espace qui les sépare des peuplades indiennes toujours ennemies des chrétiens, ou qui sans être en guerre avec eux, ne craignent rien tant que de les a\ oir pour maîtres. Le roi catholique ira d’autres sujets parmi les Indiens que ceux qui ont embrassé la religion chrétienne. Les uns sont sur le pied d esclaves, les autres paient seulement un tribut. C est surtout des derniers que j’ai à parler dans cet ouvrage.
Mais avant que d’en parler, il faut que je fasse connoître les moeurs des Indiens sauv ages qui vivent en liberté. Cette connoissance est nécessaire pour bien comprendre quels furent autrefois ceux qui vivent aujourdhui sous les lois du christianisme, et le changement admirable que la grâce divine a produit dans eux.
Les sauvages ne commissent entre eux ni
rs
iij'
princes ni rois; s’il se trouve parmi eux quelque espèce de républiques, elles noùt point de forme Stable; on n y connoît ni lois ni aucune règle fixe pour le gouvernement civil, et pour l’administration delà justice. Ghaque famille , etmême chaque Indien, sc croient absolument libres, et vivent dans une entière indépendance. Mais comme les discordes intestines et les fréquentes guerres qu ils ont à soutenir contre leurs voisins, mettent leur liberté dans un danger continuel, ils ont appris de la nécessité à former entre eux une sorte de société, et à se choisir un chef ; qu ils nomment cacique, cest-à-dire capitaine ou commandant. En le choisissant, ils ne prétendent pas se donner un maître : c est plutôt un père et un directeur, sous la conduite duquel-ils se mettent. On n’est point eievé à cette dignité , si 1 on n’a donné des preuves/ éclatantes de sa valeur. Plus un cacique devient laineux par ses exploits, plus sa peuplade s’augmente. 11 aura quelquefois sous lui jusqu’à cent familles.
Si nous en croyons quelques anciens missionnaires, il y a parmi les caciques des magiciens qui savent rendre leur autorité respectable par les maléfices qn ils emploient en secret contre ceux dont iis sont mécontents. S’ils entreprenoient de les punir publiquement par la voie d une justice réglée, on ne tarderoit pas à les abandonner. Ces imposteurs font entendre au peuple que les tigres et les tempêtes sont à leurs ordres pour dévorer,