‹ Relation des missions du ParaguaiChapitre 21 sur 30 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Des animaux qui se trouvent dans le Paraguai.

— V tdité qu’on en retire.

JjES Espagnols ont amené dans FAmérique presque toutes les espèces d’animaux domestiques connues en Europe. Nous avons déjà dit que plusieurs de ces animaux, s étant échappés des mains de leurs maîtres, étoient devenus sauvages. Leur nombre s’est tellement multiplié, que les campagnes des environs de Buenos- Ayres en sont couvertes. Ils se sont ensuite répandus plus ou moins dans toutes les autres parties de F Anurique méridionale.

Les habitants de Buenos-Ayres passent plusieurs mois de 1 année à la chasse des bœufs sauvages. Comme il sera parlé fort au long de cette chasse dans une des lettres du P. Cattaneo, je ne m’y arrêterai pas davantage. Il suffit d’observer que les peaux des bœufs que l’on tue chaque année sont la principale richesse du pays. Ces cuirs si épais et si forts qui viennent d Angleterre en Italie, sont faits de peaux que les Anglois vont chercher sur les côtes occidentales de FAfrique, et surtout au Paraguai, où ils les achètent six à sept réales 1 la pièce. Les Espagnols en chargent

1 Lz\ réale vaitf environ 7 sous de notre mognoie,.

aussi de temps en temps des vaisseaux qu’ils envoient à Cadix, d’où les Anglois les ont longtemps tirées. Il est encore défendu, sous des peines très-sévères, aux Européens établis dans le Paraguai de vendre des peaux â d autres qu à des Espagnols. Cette défense est si mal gardée, que les Anglois et les Portugais eu enlèvent tous les jours la plus grande partie. Ce n’est certainement pas des néophytes du Para guai qu’ils les reçoivent.

Ce qui favorise le plus cette contrebande, fort dommageable aux intérêts de la nation espagnole, c'est un poste important dont les Portugais s'emparèrent en 1679. N est situé vis-à-vis de Buenos- Ayres? de 1 autre côté de la rivière de la Plata. Les Portugais y avoient bâtiun fort , qu’ils furent forcée d’abandonner un peu de temps après; mais ils le reprirent dans la suite , ils se sont tellement fortifiés dans l ile de Saint-Gabriel, qu’on n’a jamais pu les en chasser. Cet établissement ? qu’ils appellent la Nouvelle Colonie, ou la colonie du Saint- Sacrement , leur sert d’entrepôt , aussi-bien qu’aux Anglois. Ceux-ci formèrent en T727 le dessein de s’emparer d une autre île située à Pembouchurc ^le la rivière, et ils lauroient apparemment exécuté, s’ils n avoient pas été prévenus par les Espagnols.

Les Indiens du Paraguai vont aussi à la chasse des bœufs, des vaches et des cerfs, etc. La chair de ces animaux est avec le pain leur nourriture la plus ordinaire. Ils en apportent les peauy dans les

villes espagnoles lorsqu’ils y viennent faire le commerce.

D ailleurs chaque réduction a toujours un-nombre suffisant de bœufs, de vaches et de chevaux domestiques , dont les Indiens se servent pour labourer la terre, ou qu’ils emploient à divers autres usages. Mais ils iront ni étables ni écuries. À 1 ex-

ception d'un ou deux chevaux quils retiennent près de leurs maisons dans une espèce de cour, ils laissent tous les autres errer en liberté dans la campagne.

Lorsqu'ils ont besoin de bœufs et de chevaux, soit sauvages, soit domestiques, ils les prennent avec un lacet, comme on fait en certains cantons d Italie, où les bestiaux errent pareillement en liberté. Trois ou quatre Indiens montent à cheval. Ils tiennent chacun à la main une longue corde dont un bout est bien attaché à la selle du cheval, à l'autre extrémité se trouve un nœud courant. Aussitôt qu'ils aperçoivent un bœuf ou une vache, ils font tourner leur corde en lair pour la tenir en mouvement, et poursuivent l'animal quils veulent prendre. Dès qu iiS se voient à portée de l’atteindre, ils lancent leur corde et ne manquent guère de saisir à l’aide du nœud coulant l'animal par les cornes, ou par le cou. Si le bœuf se sentent pris revient sur eux, ils 1 esquivent avec une promptitude admirable. Si la bète résiste, ils reçoivent les secousses de coté pour pu diminuer la violence. Ils tachent surtout de passer

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la corde autour d’un arbre, ce qui laisse au bœuf moins d espace pour se débattre. Un enfant de i 5 à 16 ans arrêtera de cette manière un des plus grands et des plus forts bœufs. 11 lui fait faire <*n le tirant tantôt d’un côté tantôt de l’autre, tant de tours et de détours qu’à la fin il le lasse, il l’étourdit, et quaprès lavoir fait tomber, il lassomme sans peine. Lorsqu il y a plusieurs hommes ensemble on prend les jambes de familial dans un lacet, et Ton ne cesse point de lui donner des secousses jusqu à ce qu’il soit abattu. De tout ce que je viens de dire, on n’aura pas de peine à cou dure que les Indiens ne font point usage du lait de vache, qui paroît en Europe sous tant de formes différentes, presque toujours également agréable au goût et utile pour la santé.

Les chevaux donnent bien moins de prise, et courent incomparablement mieux que les bœufs. Du reste toute la difficulté consiste à les joindre d assez près pour leur passer le lacet au cou. Mais ce qu on aura peut-être peine à croire, c’est que les Indiens prennent de la même manière les bêtes les plus féroces. Cependant il faut plus d adresse pour prendre les tigres par exemple; et si l’Indien ne savoit pas bien manier son cheval, il seroit h craindre que lanimal féroce n abbattît le cavalier, et ne s’élançât sur lui pour le dévorer. On dit que les tigres du Paraguai sont beaucoup plus grands et plus féroces que ceux d’Afrique.

On lait encore la guerre aux bêtes féroces

d une autre manière. Elle est particulièrement eu usage chez les infidèles, qui ont plus d’adresse et d habitude à la chasse que les autres. Outre la lance, l'arc et les flèches, ces Indiens portent à la ceinture deux pierres rondes enfermées chacune dans un sac de cuir, et attachées aux deux bouts d une corde longue de deux ou trois brasses qui leur sert de ceinture. Les sacs sont de peau de vache. Les Indiens n ont point d armes plus redoutables. Lorsqu’ils se trouvent en occasion de combattre un lion ou un tigre, ils prennent de la main gauche une des pierres, et font tourner l’autre en Fair avec la droite , comme une fronde jusqu'à ce que se trouvant à portée de porter le coup, ils la lancent avec tant de force quelle tue Familial, ou 1 abat du moins. D’ailleurs la corde s'entortille tellement dans ses jambes, qui! ne peut plus courir ou se mouvoir que difficilement. On lassomme alors sans courir aucun risque. Cette arme est surtout d usage pour prendre les autruches.

Lorsque les Indiens sont à la chasse des oiseaux et des bêtes moins dangereuses que celles dont je viens de parler, ils n ont d ordinaire que leur arc et leurs flèches. Leur adresse est telle qu ils ne manquent guère d oiseaux, même au vol. Ils tuent assez souv ent de gros poissons qui s'élèvent en sautant au-dessus de la surface de Feau. Mais pour chasser le cerf, la vigogne, le guanos et d'autres, animaux légers à la course ,

DU PARAGUAI. ,l6f>

les Indiens emploient les lacets et les deux pierres attachées aux deux bouts d’une corde.

La vigogne est un animal assez semblable au cerf, mais plus gros. Du poil qui croît sous sou ventre on fait des chapeaux fins, qu’on appelle, pour celte raison, chapeaux de vigogne. Le poil des côtés sert à faire des serviettes et des mouchoirs fort estimés.

Le guanacos tient beaucoup de la figure du cerf. Il est cependant plus petit; il a le cou long avec de grands yeux noirs fort beaux. Cet animal porte majestueusement la tète haute, est léger à la course, mais ne court pas long-temps. Il s apprivoise fort vite. Les Espagnols s'en servent pour transporter la terre qu'ils tirent des mines. La laine du guanacos ressemble beaucoup au poil de

chèvre. Elle est tantôt blanche, tantôt noire ou

rousse. Comme elle est longue d’un pal are au moins, et quelquefois de deux ou trois, le guanacos n’a pas besoin de bât pour porter les fardeaux. Il est ennemi du chaud, et dès que le soleil

commence à faire sentir ses ardeurs, il se met à

bêler. Bientôt après il se jette par terre pour se décharger. En vain essaieroit-on de le faire marcher davantage avec sa charge jusqu’au retour de la fraîcheur. Les Indiens mangent sa chair comme nous mangeons celle du mouton , et c'est le nom que les Espagnols donnent en leur langue à cet animal, dont l’odeur fade et sauvage déplaît fort aux Européens.

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On voit encore dans le Paraguai beaucoup de chevreuils, de lièvres, de sangliers. On y compte jusqua trois espèces différentes de cerfs, les uns plus grands, les autres plus petits que les nôtres. Leur chair est un grand régal pour les Indiens. Les autruches sont aussi fort communes en ce pays. Ces oiseaux, comme on sait, ont les jambes et le cou fort longs, et portent la tête levée à six ou sept pieds de terre. Comme la grandeur de leurs ailes n’est pas proportionnée à la grosseur de leur corps, ils s’en aident seulement pour courir avec beaucoup de légéreté. Leurs plumes sont de couleur cendrée mêlée le plus souvent de noir et de blanc. On les teint en différentes couleurs; les œufs d’autruche se mangent fort bien, quoique de difficile digestion. On prétend qu’il v en a de si gros qu’ils suffiroient pour le dîner de plusieurs hommes. Quelques-uns ont avancé que 1 autruche digéroit le fer et les pierres. Ce fait n’est rien moins que constant.

11 y a dans le pays des Moxes un animal singulier, connu dans le pays Nous le nom d’orocomo; son poil est roux; il a le museau pointu et les dents fort tranchantes. Lorsque cet animal, qui est de la grandeur d un gros chien , et vit dans les forêts, voit un Indien armé, il prend la fuite; mais s’il le trouve désarmé, il l’attaque et le renverse sans lui faire d’autre mal, pourvu que l’Indien ait la précaution de contrefaire le mort ; après lavoir agité pendant quelque temps, et comme

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pour voir s il n’est véritablement plus en vie, 1 orocorao se contente de le couvrir de feuilles et de branchages j et s’enfonce dans l'épaisseur de la forêt. L’Indien qui connoît cette bête, se relève dès quelle a disparu, et cherche son salut dans ure prompte fuite, ou bien monte sur un arbre d’où il considère à loisir tout ce qui se passe. L’orocomo ne tarde pas à revenir, accompagne d’un tigre qui! semble avoir invité à partager sa proie. Mais ne la retrouvant plus, il pousse de; hurlements épouvantables-, et regarde son compa- ' gnon d’un air triste; il semble lui témoigner le. regret qu il a de lui avoir fait faire un von âge inutile.

On rencontre dans les mêmes forêts des ours de plusieurs espèces, dont une ne se trouve qu’au Paraguai. L’ours aux fourmis, c’est lç nom qu on donne aux ours de cette espèce, a au lieu de la gueule un trou rond toujours ouvert. Le pays produit une quantité prodigieuse de fourmis. L’ours dont nous parlons met son museau à l’entrée de la fourmilière, et y poussent fort avant sa langue, qui est pointue. 11 attend quelle soit couverte de fourmis, et il la retire alors avec promptitude pour engloutir tous ces petits animaux. Le même jeu recommence plusieurs fois, jusqu'à ce que l’ours soit rassasié de ce mets favori.

Quoique lours aux fourmis soit sans dents, if est pourvu d’armes terribles. Ne pouvant pas so jeter sur son ennemi avec fureur comme font les tgres et les lions, il l'embrasse et le serre forte-

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meut entre ses pâtes, il le déchire et le met bientôt en pièces. Cet ours est souvent aux prises avec le tigre. Comme celui-ci sait faire aussi bon usage de ses dents que celui-là de ses griffes, le combat se termine d’ordinaire par la mort des deux combattants. Du reste tous ces animaux féroces n'attaquent guère les hommes à moins quils li en soient attaqués. Les Indiens passent sans rien craindre des journées entières dans les forêts.

Outre les boeufs et les chevaux que Ton fait travailler à la campagne, il y a dans les peuplades chrétiennes du Paraguai un certain nombre de mulets , dont on se sert pour transporter des marchandises dune réduction à 1 autre; Car les Indiens ne commercent pas seulement avec les Espagnols, ils le font d’une peuplade à l’autre. Toute sorte de fruits et de grains ne viennent pas également en tous lieux. Les habitants d’une peuplade cèdent à ceux d une autre peuplade ce qu Ps ont de trop, et reçoivent en paiement des denrées d’une autre espèce qui leur manquent. Les prix sont réglés , et ne sauroient être changés sous quelque prétexte que ce soit. Ainsi l’avarice ne trouve nul accès parmi les néophytes. Lorsque les peuplades sont abondamment pourvues de toutes les productions naturelles du pays, de toiles et des autres ouvrages qui se fabriquent dans les manufactures du Paraguai , on envoie le surplus à Buenos-Ayres et à Santa-Fé, comme nous Pavons déjà dit ailleurs.

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