‹ Relation des missions du ParaguaiChapitre 23 sur 30 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

De l' amour et du respect (pie les Indiens portent à leurs missionnaires.

Il faudroit avoir passé quelque lemps au Paraguai , pour bien comprendre jusquoù vont le respect et l'amour des néophytes envers leurs missionnaires; et certes il seroit difficile de dire si ces sentiments font plus d honneur à ceux qui les ont, ou à ceux qui en sont 1 objet. Car les serviteurs de Dieu nauroicnt jamais pu gagner ce point 1 affection de ces peuples, s ils n avoient réuni dans eux i assemblage des plus belles vertus, et si 1s rf a voient frappé tous les yeux par 1 éclat de mille actions héroïques. Et ces peuples ne se ser oient pas si fortement attachés à leurs missionnaires, S ils n’avoient pas eu le cœur sensible et naturellement porté a la reconnoissance.

Dès que les Indiens apprennent qu il est arrivé de nouveaux missionnaires d’Europe, ils se disputent avec le plus vif empressement l’honneur d être choisis pour les aller prendre à Buenos- Àyres, et pour les conduire h la réduction où ils sont envoyés. On ne sauroit dire avec quelle allégresse et quel respect iis les reçoivent à leur arri vée dans les réductions , avec quel promptitude et quelle humilité' ils se soumettent aux châtiments

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qui leur sont imposés , quand ils ont commis quelque faute considérable. Les caciques et les capitaines de la nation sont les premiers à donner sur cela l’exemple aux autres.

Il y a quelques années qu’une troupe de sauvages forma le dessein d ôter la vie au P. Antoine lluiz. Ces barbares se proposoient de faire un excellent repas de sa chair; ils croyoient, disoientds, quelle devoit être fort délicate, parce que les jésuites font usage du sel au Paraguai comme en Europe, tandis que les Indiens mangent la viande sans cet assaisonnement.

Les barbares étant donc entrés , à la faveur des ténèbres , dans la réduction où étoit le P. Ruiz , le cherchoient do tous côtés. Un néophyte qui les aperçut, et qui pénétra leur dessein, courut vite à la maison du missionnaire, dont il prit le manteau et le grand chapeau, et s’alla montrer en cet équipage aux barbares, persuadé que ceux-ci le prendroient pour le P. Ruiz, et que déchargeant sur lui seul toute leur fureur, ils épargneraient le missionnaire. En effet, dès qu’il parut, les barbares décochèrent contre lui une grêle de flèches. Mais par une espèce de miracle aucune ne l’atteignit, et Dieu ne permit pas que ce bon rféophyte fût la victime de son zèle et de sa charité. Cependant les autres néophytes, avertis de ce qui se passoit, sortirent en armes de leurs maisons, et dissipèrent en un instant les ennemis. Ce trait suffit seul pour montrer combien les missionnaires sont

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aimés de leurs néophytes. Je pourrois en citer beaucoup d’autres semblables.

Mais cct amour si vif n’a rien qui surprenne, quand on fait attention aux motifs sur lesquels il est fondé. Tout Indien qui raisonne tint soit peu n ignore pas Je triste état où se trouvaient autrefois scs pères, ou peut-être il s’est trouvé luimême, lorsqu'il menoit dans les bois une vie (pii ne difiéroit en rien de celle des bêtes. II a sans cesse sous les yeux une image qui n est que trop sensible de cette vie brutale, dans ceux des Indiens qu’on n'a encore pu tirer de leur barbarie et de leur infidélité. 11 sait que s il jouit des avantages de la société civile, que s il a renoncé à ces horribles banquets dont la chair humaine étoit le mets le plus délicieux, enfin que s'il passe ses jours dans le sein de la paix et de la concorde., c'est aux soins des missionnaires qu’il en est redevable. Mais quelque grands que soient ces bienfaits, il en est un autre infiniment plus capable d’exciter la reconnoissance des Indiens envers les missionnaires' je veux dire la connojssance du vrai Dieu, et le bonheur de vivre dans la sainte religion, sans laquelle on ne peut être sauvé. Les néophytes regardent leurs pasteurs comme les instruments dont Dieu s’est servi pour les rendre heureux dès cette vie, et pour les conduire au souverain bonheur.

La capacité, la régularité des moeurs, une vie tout exemplaire, ce sont là de précieux avait-

tagcs qui distinguent partout les Pères de la compagnie de Jésus, lis ont su les conserver parmi les délices et la corruption du Mexique et du Pérou. Tout le monde leur rend sur ce point le même témoignage. Le soin qu ils ont au» Paraguai plus encore peut-être que partout ailleurs de ne rien faire qui puisse mal édifier leurs néophites, augmente la vénération que l'on a pour eux. Le peuple a continuellement les yeux ouverts sur leur conduite; Et comme il est toujours prêt à se scandaliser des plus petites fautes , tout cé qu’il apperçoit de vertueux et d édifiant dans ces fervents religieux fait sur lui la plus vive impression. Lorsqu'il les voit si dévots et si recueillis à 1 autel, si patients dans les travaux et dans les fatigues, dans l'ennui même inséparable de leur ministère, si retirés et ne sortant jamais de 1 église ou de leur maison que pour administrer les sacrements, ou pour visiter les itialaues, ce quiis ne font meme jamais sans être accompagnés des infirmiers, témoins perpétuels de toutes leurs actions, enfin si assidus auprès des mourants, il s'imagine voir des anges descendus du ciel.

C'est encore un puissant moyen pour gagner l'affection des Indiens, que cet empressement des missionnaires pour rendre de jour en jour la vie des néophytes plus commode et plus agréable. Tant d'arts quils leur dut enseignés, en exerçant eux-mêmes les métiers les plus vils et les plus pénibles, en se livrant aux travaux les plus rodes,

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pour inspirer aux Indiens l'amour du travail, sont des preuves non équivoques de leur charité. Enfin tous les yeux sont frappés de cette attention infatigable à prévenir les nouveautés que les Espagnols voudroient introduire, et qui lendroient à gêner la liberté, ou à diminuer les privilèges des réductions.

Les iniidèles eux-mêmes sont sensibles aux soins des missionnaires qui viennent les chercher à travers mille dangers, et reconnoissent sans peine que ce n est point l’intérêt humain qui conduit sur leurs traces et dans leurs forêts les prédicateurs de I Evangile, que c’est uniquement le désir de les rendre heureux.

Nous avons les mémoires dun chanoine espagnol qui avoit fait un long séjour dans les réductions. J en ai tiré beaucoup de lumières pour la composition de cet ouvrage. Ce chanoine avoit été pendant quelques années le témoin oculaire et 1 admirateur des travaux apostoliques du P. François Diaz et des innombrables conversions qui en avoient été le fruit. Il rapporte que ce zélé missionnaire parcouroit un jour quelques rancheries d’infidèles voisines de sa réduction, et attaquées pour lors dun mal contagieux, dans le dessein de gagner à Dieu les âmes de ces malheureux, comme il arriva en cfièl. Des peuples barbares qui se trouvoient dans le voisinage des mêmes rancheries voulurent profiter de la triste situation où elles se trouvoient. Y étant accourus uniquement

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pour se rassasier de chair humaine, iis égprgeoient tous ceux qui n'étoient point attein ts de la maladie , et les mettoient en pièces. Ils avoient aussi résolu de prendre le P. Diaz et de lui faire le même traitement. Un Indien échappé de leurs mains porta dans la réduction de Saint-François Xavier, dont le P. Diaz étoit curé, la nouvelle de ce qui se passoit, et du dessein que les barbares méditaient. Les néophytes prirent aussitôt les armes; ils volèrent au secours de leur missionnaire» Quoique le chemin fut assez long, ils arrivèrent bientôt à la vue des infidèles, et les attaquèrent sur-lechamp avec tant de résolution, qu’ils firent uri grand nombre de prisonniers. Les autres cherchèrent leur salut dans une prompte fuite. Les' vainqueurs vouloient, pour se venger de ces barbares, et pour inspirer de la terreur à tous les autres, pendre les prisonniers à des arbres, et les y laisser attachés. Déjà ils se mettoient en devoir d'exécuter celte sentence; mais le P. Diaz intercéda pour ces malheureux, et obtint, à force de prières, qu’on les lui abandonnât J 1 les combla de caresses, et après les avoir instruits de notre sainte reli gion , il leur rendit la liberté. Les infidèles furent si étonnés de trouver tant de tendresse et de générosité dans celui qu ils avoient voulu traiter comme leur plus implacable ennemi, quêtant de retour chez eux, ils devinrent eux- mêmes de zélés prédicateurs de 1 Evangile. Ils revinrent peu de temps après, avec toute leur nation, se jeter aux

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pieds du P. Dîaz, et le prier instamment de les baptiser, résolus de vivre sous sa conduite, et d'embrasser la foi chrétienne. Ils’ reçurent en effet le saint baptême, après les épreuves convenables, et vécurent toujours depuis en bons et fervents chrétiens*

C’est ainsi que la vraie charité triomphe de tous les cœurs* La violence et la tyrannie qu emploient pour soumettre les Indiens certaines gens qui foulent également aux pieds les lois divines et les sages ordonnances des rois catholiques., ne servent qu'à donner aux infidèles de Féloignement et de l'horreur pour le christianisme* Elles ont plus dune fois fait perdre à la religion les conquêtes qui paroissoient les mieux assurées.

Lorsque les missionnaires jésuites pénétrèrent pour la première fois dans la vaste province de Chiaco , située entre les fleuves Salado, Vermiglio et celui qu’on nomme Rio grande , ils vinrent à bout d y fonder quelques réductions. Plusieurs d entre eux y terminèrent ensuite leurs jours par un glorieux martyre, à l'occasion de ce que je vais rapporter. Quelques Espagnols, conduits par l’intérêt., entreprirent de fonder des cojnmanderies dans cette province, sou s prétexte d’y établir plus solidement la puissance et l’autorité du roi d Espagne. Ils commencèrent bientôt à opprimer les Indiens et à les vexer en mille manières. Qu’en ^rriva-t-il? Les néophytes révoltés secouèrent tout à la fois le joug de la religion et

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celui de la domination espagnole. Ils se retirèrent ouns x intérieur du pays , pour y vivre , comme aupara va rU, en liberté parmi les barbares. Ces peuples conçurent tant de haine contre la loi chrétienne et contre ceux qui la professoient , qu’on n a jamais pu depuis ce temps-là les ramener au ' double joug qu ils avoient abandonné. On a cependant repris depuis peu d’années l’espérance ne les icgagner au christianisme. Les mission¬

naires ont même déjà formé deux ou trois peüNv peuplades de néophytes dans ce canton.

On vit le même désordre arriver il y a quel-qims années dans cette vaste partie de 1 Amérique méridionale quon nomme la Magellanique. Le 1. Nicolas Mascardi , jésuite italien et fervent missionnaire , qui mourut depuis martyr de la foi qu il prêchoit, avoit donné commencement à la conversion des peuples qui habitent ces contrées. Quelques officiers espagnols se mirent dans la tête quil valloit beaucoup mieux conquérir le pays les armes à la main , que le soumettre par la douceur , faire des esclaves que faire des chrétiens. Les Indiens , indignés de se voir ainsi traiter en ennemis contre leur attente, renoncèrent au christianisme, massacrèrent leur missionnaire, et s’enfoncèrent plus avant que jamais dans leurs bois et dans leurs cavernes.

Il faut en convenir, et c’est l'aveu que fait aussi dans ses voyages François Coféal, dont l’esprit paroit d’ailleurs si envenimé contre les jésuites,

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ccs Pères sont plus propres que personne à répandre la foi catholique parmi les nations infidèles. Rien n égale leur patience, leur sagesse, leur habileté à gagner., à civiliser , à gouverner les peuples barbares de l’Amérique. Le irait suivant servira encore de preuve à ce que j avance.

Quelques peuples établis sur les bords du fleuve Monday, qui se décharge dans le Parana, se montrèrent disposés A recevoir le baptême, et envoyèrent des députés à D. Faustin de las Casas, religieux de la Merci et évêque de I Assomption, pour le prier de leur envoyer des missionnaires. Ce prélat, dont les intentions étoient droites, mais qu'on .a voit un peu prévenu contre les jésuites, donna aux iphdèics deux ou trois prêtres fort vertueux, qui tirent d abord assez de fruit chez ces peuples. Mais ils virent bientôt après leur troupeau se dissiper et leurs espérances s évanouir. Le prélat, plus jaloux que jamais de sa conquête, envoya chez les barbares le doyen de son chapitre, C etoit 1 homme de tout sou clergé le plus capable, le plus exemplaire et le plus désintéressé. Celui-ci ne réussit pas mieux que les premiers , et ne put fixer 1 inconstance des Indiens. :

Alors 1 evêque eut recours au P. provincial des jésuites , etie pria d engager quelques-uns de ses inférieurs à se charger d une entreprise si importante et qui paroissoit si difficile. Le prélat disoit dans sa lettre, quêtant spécialement appelés do

Dieu par leur institut à la propagation de la foi, les Pères de la société avoient une grâce particulière pour y réussir; comme il paroissoit assez par tant de peuples qu ils avoient réunis sous les lois c]e l’Evangile.

Le P. provincial, pour entrer clans les vues du prélat, fit choix de deux missionnaires au une longue expérience avoit instruits des moyens propres à gagner les nations infidèles. Ceux-ci, au lieu de s arrêter chez les Indiens les plus voisins de 1 Assomption, portèrent la lumière de l’Evangile jusqu’au fond des bois les plus éloignés, et se virent bientôt en état de fonder une réduction composée de deux à trois mille personnes. Cet établissement ne fit que s’affermir tous les jours de plus en plus, et ouvrir le chemin à la conversion des autres infidèles qu'on avoit d’abord parunégligcr.

Dieu n’a pas moins béni les travaux de ces infatigables ouvriers dans plusieurs nouvelles missions. La foi fait chaque jour de nouveaux progrès dans la grande province de Chiaco, chez les Chiquitcs, chez les Chiriguanes. La-férocité de ces derniers les avoit toujours fait regatder des Espagnols comme des gens indomptables : on n’a même encore pu jusqu’à présent acquérir une connoissance bien parfaite de leur pays , à cause des affreuses montagnes et des forêts impénétrables dont il est couvert. Mais le collège que les jésuites ont établi depuis peu à Tarica facilite

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beaucoup la conversion des Chiriguanes, et I on se flatte de les voir avec le temps se soumettre tous au joug de l'Evangile.

Dès la .lin du siècle passé on comptoit déjè dans le pays des Moxes huit à neuf peuplades chrétiennes, et plus de 3o,ooo Indiens baptisés. Ces peuples, qui sont situés sous le dixième degré de latitude méridionale, aux environs du fleme Guapai, confinent avec d autres peuples dont les noms sont à peine connus. Ceux-ci sont encore plongés dans les ténèbres de 1 idolâtrie*, mais il est à croire qu'ils ouvriroient les yeux à la lumière de l’Evangile, si la compagnie de Jésus avoit assez de missionnaires pour en fournir à tant de différentes parties du nouveau monde. Rien ne paroit impossible à leur zèle et à leur charité.

Le P. Cyprien Baraze entreprit le premier la conversion des Moxes, vers l’an i6y5. 11 ne falloil pas une patience et un courage moins héroïques que ne les avoic ce Père, pour réduire les Moxes sous l'obéissance de Jésus-Christ. 11 conduisit luimême depuis Lima jusqu a sa nouvelle mission un nombreux troupeau de vaches et de taureaux, qui s étant extrêmement multipliés dans la suite, sont devenus d'une très-grande utilité pour le pays. Il découvrit aussi, après bien des recherches, un chemin beaucoup plus court par les Cordillères pour aller à Lima. Enfin il vint à bout de •fonder seul les trois réductions de Notre-Dame de

Lorette, de la très Sainte-Trinité, et de Saint-François Xavier. Lorsqu’il eut ouvert un si beau champ au zèle des autres ministres évangéliques, plusieurs accoururent pour étendre et affermir le royaume de Dieu dans ces contrées. Cette mission est aujourd hui une des plus florissantes de toute 1 Amérique méridionale.

Non content de tant de succès, le P. Cyprien Barazc passa chez d’autres peuples pour leur prêcher l’Evangile , et parvint jusqu’au pays des Baures, qui parurent d abord dociles à ses instructions; mais cette docilité apparente ne fut pas de longue durée. Le missionnaire fut massacré par ces perfides le 16 de septembre 1702, et termina ainsi avec gloire une vie illustrée par 27 ans de travaux vraiment apostoliques.

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