‹ Relation des missions du ParaguaiChapitre 24 sur 30 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Des maux suscités par V envie aux missionnaires

du Par agitai.

Il manqueroit quelque chose à la gloire des missionnaires, si après avoir tant travaillé pour la religion, ils navoient pas été en butte aux traits de 1 envie, ce monstre odieux qui se plaît à répandre son poison sur les plus belles vertus. Les missionnaires de la compagnie de Jésus ne Font que trop éprouvé. II faut donc , pour achever leur éloge, et pour compléter cet ouvrage, rendre compte des maux qu’ils ont eus à souffrir, non plus de la part des infidèles et des barbares, mais de la part de certaines gens qui se disent catholiques, et qui n’ont point au fond d’autre D’eu que 1 intérêt.

En efiêt , quels ont été les auteurs de tant d imputations calomnieuses, par lesquelles on a tâché de noircir la réputation des missionnaires? Ce sont ces vils esclaves de la cupidité dont j ai déjà parlé plus d’une fois. Ils ne pensent quà s’enrichir par toutes sortes de voies. Sils font quelques vœux pour la conversion des Indiens, ce n’est pas qu’ils souhaitent de voir croître le nombre des enfants de l’Eglise et des sujets du roi : c’est uniquement parce qu’ils espèrent acquérir des esclaves. Ils

rencontrent un obstacle insurmontable à l'exécution de leurs iniques desseins dans le zèle des missionnaires. Us youdroicnt donc les exterminer, s il étoit possible, leur faire perdre la confiance du roi catholique et des ministres , qui est si justement acquise à ces zélés serviteurs de la religion et de la monarchie; en un mot leur faire ôter le soin des missions. C'est pour cela qifils font retentir depuis un siècle, non-seulement le Mexique et le Pérou, mais encore l’Espagne et l’Europe entière de leurs clameurs, disant que si les jésuites ont fondé tant de réductions dans le Paraguai , ça été par des vues d intérêt et d'ambition.

A les entendre , « ces religieux se sont érigés en » autant de petits princes. Us font seuls presque » tout le commerce du Paraguai : eux seuls en * )) profitent avec leurs amis. Ils sont si riches et si » puissants que dans peu d’années ils pourront » envahir f Amérique : comme ils ont de quoi » donner libéralement, ils savent tourner à leur » gré 1 esprit des gouverneurs, Us ont fait déposer » plus d une fois les officiers dont ils é* oient mé- » contents : ils font accroire aux. Indiens que pour » se rendre agréables à Dieu, il faut consacrer » tout ce quil y a de plus précieux au service de » ses autels, qu'il faut apporter généreusement w aux pieds de t-ies ministres les prémices, ou place tôt la meilleure partie des biens de la terre. On » ajoute que si les Indiens vont à la chasse, c’est n pour les missionnaires ; que c’est uniquement

DU PARAGUAI. I 97

» pour ceux-ci qu on recueille 1 herbe du Paraguai, » dont le produit monte à plusieurs millions; bien » plus, qu’on leur porte tout l’or qui se trouve » dans les fleuves mêlé avec le sable , ou qui se tire » des mines de Calcaos et de PUraguai. »

Tel est le précis des discours injurieux qu'on a répandus dans le public, soit de vive voix, soit dans des livres imprimés contre les missionnaires du Paraguai. C’est ainsi qu’en parle Coréal dans la relation de ses voyages; et d abord il est bon de

remarquer que cet homme , de son propre aveu, n’avoit jamais été plus loin que Buenos- Ayres ; que le nom de Coréal est un nom emprunté, sous lequel il a voulu se déguiser, ressource ordinaire aux partisans du mensonge et de l'imposture; enfin que ni lui ni ses semblables n’ont jamais allégué aucun fait particulier contre ceux qu ils vouloient décrier, ou du moins qu’ils Pont apporté sans autre preuve que leur parole. Je laisse à juger aux personnes sensées si cette preuve est sullisante, quand il s’agit d'imputations aussi graves que celles dont on charge les jésuites du Paraguai. Pour nous , bien loin d’imiter ces hommes téméraires, nous n’avancerons rien dont nous n’ayons des preuves manifestes;

Je ne crains point de le dire, pour ce qui con cerne les missions du Paraguai (les seules dont je puisse rendre compte, et sur lesquelles j aie des

oonnoissances bien certaines), toutes les imputations dont je viens de [aller sont de pures ca-

loranies, et des inventions détestables de l’envie et de la haine. Ce que nous avons rapporté de la manière dont les réductions se gouvernent devroit suffire pour confondre les clameurs des ennemis de la société j pour dissiper le fantôme de souveicUneté qu on attribue aux missionnaires. Dans ( u a que léduction f je lai déjà dit , et je le répète encore) le corrégidor royal administre la justice au nom du roi. Tous les Indiens dépendent du gouverneur de la province nommé par le roi. Ces deux points sont plus que certains.

Les missionnaires ne sont au Paraguai que sur ic pied de curés. Ils n y ont pus, à parler proprement, plus d autorité que n en ont les curés dans nos villes et dans nos bourgades. Peut-on avec justice leur faire un crime de la docilité des Indiens a leurs instructions ? Changer ainsi le coeur des haï bai es; faire qu apres avoir été sr feroces, ils soient remplis de douceur et de charité; leur inspirer l’amour de toutes les vertus chrétiennes, les maintenir dans ces heureuses dispositions depuis un siècle entier, et dans un si grand nombre de lieux différents, est-ce là l’ouvrage de l'ambition mondaine, ou celui du zèle le plus édifiant et le puis irréprochable? C’est une question qui n’est pas fort problématique pour qui connoît tant soit peu les hommes.

Quant aux vues intéressées qu’on prête aux missionnaires, c’est une chose manifeste que les Indiens ne leur paient ni tribut, ni décimes, ni

prémices. Le roi catholique donne chaque année une somme considérable pour 1 entretien d« n sionnaires. Cette somme est remise entre les m. » du supérieur des missions, qui fournit aux nnssionnaircs toutes les choses dont ils ont besoin. C’est là tout leur revenu. Ils reçoivent de temp.

n « des E.p.snokfcs plus riches..!», ^

vertueux quelques aumônes, surtout lorsqu .1 s. ff;t de fonder une nouvelle réduction. Ces mènes sont employées à secourir les Indiens pauvres ou à faciliter la conversion des barbaies.

Les missionnaires sont donc entretenus comme s’ils vivoient dans des collèges. Ils ne pcm eut pas disposer de la moindre chose, sans la permission de leurs supérieurs. Après qu’ils ont pris sur ce qu’on leur donne leur propre subsistance, ils se servent du reste pour soulager ha pauvreté des Indiens. Les fidèles ne donnentnen ni pour les baptêmes, ni pour les mariages, ni pour les entcncments. Non- seulement le supérieur des missions fournit aux missionnaires tout ce qui leur est necessaire, mais il leur envoie beaucoup de ces bagatelles qu’on sait être agréables aux. Indiens comme des aiguilles à coudre, des ciseaux, des couteaux, des hameçons, des médailles, des nnao-es de dévotion, etc. Les missionnaires n auroien. pas été aussi libres qu'ils le sont dans 1 exercice de leur ministère, s’ils avoient eu quelque chose a attendre des Indiens. Ces peuples n aui oient pas manqué tôt ou tard de s’apercevoir qu’on depen-

. ■K-fci'AIION DES MISSIONS

doit d’eux- Ils en auroient eu certainement beaucoup moins de respect pour la religion et pour ses

On voudroit nous faire accroire crue les Indiens portent de 1 or à leurs missionnaires. Mais c’est encore une imposture manifeste. Il n’y a pas une

fUe ™ne de quelque métal que ce soit, dans toutes les provinces que nous comprenons sous le

nom de Paraguai. On ne saurait dire tous les songes qu enfante 1 avidité des Européens au sujet de ces vastes contrées. S'ils apperçoivent une montagne, ils se figurent aussitôt qu’elle est remplie o or. On trouvera dans Coréal une longue liste de toutes les mines existantes dans le Paraguai : mais personne jusqu’à ce jour n’en a tiré un seul grain

îf ,Ce.mét?1 f ÿsiré- Q“’on lise 1 ouvrage intitulé Relation de la Guyanne. J.nnais personne n’a pé-

uftrt dans ™ Pay* ceux qui s’en sont le

paus approchés, ou qui ont été sur la côte n’y ont

' U. des sauvages dispersés çà et là dans les nois. L auteur de la relation que je viens de citer

vous y fera voir des maisons et des palais tout i emplis de vases cî or et dargent.

, ‘ 00 ycuoit a découvrir des mines d'or dans

ie J . araguai, c’en seroit fait de cette félicité des Initions, sur laquelle je me suis si fort étendu. Rien -ie pounoit arrêter les Espagnols ; ils voleroientà ces sources de 1 opulence et de la richesse . et couvrant leur propre intérêt du beau nom d’intérêt 4 Etat, ils porteroieut bientôt le ravage et la déso- ' .

DU PARAGUAY 20 f

lation dans les peuplades chrétiennes. Elles n on t pas eu jusqu’à présent de rempart plus assuré que leur pauvreté.

Quant à ce qui concerne 1 herbe du Paraguay voici ce qu’il y a de sûr el d incontestable. 11 est permis aux Indiens d’apporter chaque année à Buenos-Ayres ou à Santa^fe jusqu’à 12,000 arrobes de cette herbe , dont le prix courant est de \ piastrcs par arrobe. Ainsi, quand bien même les Indiens feroient valoir en son entier la permission qui leur est accordée, ils ne retireroient de ce trafic que 48,000 piastres. Mais il est constant qu a peine les Indiens ont-ils apporté chaque année 6,000 arrobes de cette herbe. Le produit n’est donc monté tout au plus qu à 24,000 piastres par an * ce qui ne suffit certainement pas même pour payer le tribut que les Indiens doivent au roi. Mais peut-être les Indiens vont-ils vendre ailleurs 1 herbe dont il s agit? Qu’on nous dise donc où on les a vus vendre cette herbe, à qui ils en vendent une si grande quantité depuis tant d'années. Car si 1 on avance un pareil fait, sans en fournir aucune preuve, c’est montrer une envie bien démesurée de nuire, et par là se décrier soi-même au lieu de décrier ses adversaires.

11 n’est donc pas étonnant que toules ces accusations, si souvent portées à la cour de Madrid, n’aient produit aucun effet. 11 n’a pas été possible de surprendre la piété des rois catholiques. Cependant on n a point cessé de les renouveler, ces

acusatiôns tant de fois convaincues de faux, de les présenter sous de nouvelles formes, parce qu’il s’est toujours trouvé des gens qui voul oient s’enricliir et avoir des esclaves à quelque prix que ce fût. I œs missionnaires se sont opposés constamment à tous ceux qui ont voulu entreprendre sur la liberté et donner atteinte aux privilèges de leurs chers néophytes. Ils étoient autorisés par les ordonnances des rois catholiques, qui défendent de faire esclave aucun Indien. Ils ont empêché qu’on n établit des commanderies dans le Paraguai, comme on a fait dans le Tucuman et ailleurs. La cour d'Espagne, touchée de leurs vives sollicitations, n’a pas voulu imposer un joug si insupportable à ceux des Indiens qui se sont soumis de leur plein gré à la domination espagnole et aux saintes lois de l'Evangile. Tout équitable qu’est cette indulgence, elle déplaît infiniment à des hommes qui passent en Amérique pleins de l’idée dune grande fortune, qu'ils se proposent d’y bâtir en peu de temps. Ils ont excité les plus furieuses tempêtes contre les missionnaires; ils cnt tout mis en œuvre pour les faire chasser des réductions, bien persuadés que si les pasteurs étoient une fois dispersés, il seroit facile d’entrer dahs le bercail, et d’y exercer toule sorte de violences , sans que personne pût désormais réclamer contre la tyrannie.

Mais tant de calomnies n’ont servi qu’à faire ïparoître dans un plus grand jour la conduite irré-

procliable et le désintéressement des missionnaires. Ils ont souvent conjuré les gouverneurs et les évoques de venir faire la visite des réductions. Ceux-ci se sont rendus à leurs prières, et ont examiné juridiquement toutes les accusations intentéescontre ces Pères. Ils ont trouvé tout le contraire de ce que leur avoient annoncé des personnes malintentionnées. Les actes authentiques de toutes ces perquisitions, faites a la requête des jésuites mêmes, existent dans les tribunaux de Buenos-Ayres etdel Assomption. Toute 1 Espagne en a vu des copies fidèles; elle a vu les lettres écrites par les prélats et par les principaux olficiers espagnols de l’Amérique, a la louange des missionnaires et du sage gouvernement qu ils ont établi dans les réductions. A moins que dêtre aveuglé par la passion , Ton est forcé de convenir qu’ils ont rendu et à la religion et à la couronne d’Espagne les plus importants services. Cependant ils n'ont jamais pu obtenir pour eux-mêmes le repos et la tranquillité qu ils ont procurés à tant de peuples. Si pendant quelque temps on a cessé de les inquiéter , ce n’a été pour ainsi dire qu une trêve passagère. Il s^est encore éleve contre eux dans ces derniers temps une nouvelle tempête dont je crois devoir rendre compte au public, parce que j’ai été bien à portée de m’instruire à fond sur cette matière.

En Tannée iy35 les jésuites duParaguaieurcnt connoissancc d une informatioji envoyée à la cour

cl Espagne dès 1 année iy3o par D. Martin de Edi ua , gouverneur du Paraguai. Il en courut différentes copies à Buenos-Ayres , et apparemment aussi en Espagne. Cette information contenoiten

substance que les Indiens se disoient à la vérité

dépensoit beaucoup plus pour eux qu’il n’en retiroi t ; qu il falloit dans la suite en exiger un tribut

plus considérable, leur envoyer des corrégidors espagnols, et rétablir la liberté du commerce entre les réductions et les villes espagnoles.

Larua haissoit trop les jésuites, pour manquer cette occasion de les peindre sous les plus noires couleurs. Ces Pères, voyant que le gouverneur vouloit faire des innovations préjudiciables aux Indiens, et entièrement contraires aux intentions bien connues de sa majesté, s’y. étoient opposés de toutes leurs forces. Barua, furieux de leurs oppositions, les avoit chassés par deux fois avec violence de leur collège. Ils y étoieni toujours rentrés par l'ordre exprès dosa majesté catholique» L’information contenoit donc encore un amas d’ind ignés calomnies contre ces Pères, On y disoit, entre autres choses , qu ils avoient plus^d autorité dans le Paraguai que le roi meme. Enfin on y répétait mot pour mot toutes ces impostures grossières dont Coréal avoit rempli ses voyages plus, de trente ans auparavant.

La mine. fut découverte, comme je l’ai dit, et

DU PARAGUAI.

le P. Jacques d’Àguilar, provincial des jésuites au Paraguai , dressa aussitôt un excellent mémoire qu’il envoya au ror, pour l’opposer à l’écrit de Barua. 11 y réfutoit d’une manière qui ne souffroit point de réplique toutes les imputations calomnieuses de son adversaire. Il s’elïbrçoit dy faire connaître et combien la conduite des missionnaires avoit été jusque-là irréprochable, et combien les conseils que Barua donnoit à la cour étoient peu sensés. 11 montroit par des faits avérés que les conseils du gouverneur ne pou voient produire d’autre effet, s ils étoient suivis, que de rendre désormais impossible la conversion des infidèles, et de replonger dans 1 infidélité ceux quon avoit déjà gagnés au christianisme. J ai entre les mains un exemplaire de ce mémoire, et je le dois à la générosité du prince D. Gaëtan Buon-Compagno , duc de Sora, grand-maître de la maison de sa majesté le roi des deux Siciles. Ce Seigneur éloit ambassadeur du roi son maître à la cour du roi catholique, lorsque 1 affaire éclata. Bien convaincu de la fausseté des accusations dont on chargeoit les jésuites, il avoit employé tout son crédit pour procurer la paix aux missions du Paraguai.

L écrit du gouverneur renfermoit des contradictions palpables que le P. d Aguilar il avoit pas manqué de relever. Tantôt Barua prétendoil que les Indiens des réductions ne payoient point de tribut, tantôt il disoit qu'ils en payoient un , mais

2of) relation des missions

que ce tribut n etoit pas proportionné au nombre des habitants. La fausseté de ces propositions étoit démontrée dans le mémoire; car il étoit certain que le paiement sétoit fait régulièrement chaque année depuis 1666, temps où le tribut a voit été imposé. Barua étoit inexcusable de lavoir ignoré, et peut-être encore plus de n'avoir pas connu les privilèges accordés aux Indiens, et confirmés tant de fois par les rois catholiques; privilèges en vertu desquels toutes les femmes, les hommes au-dessous de vingt ans et au-dessus de cinquante, avec ceux qui ont embrassé nouvellement le christianisme , sont exempts de payer le tribut. Il ne faut point oublier que le tribut des Indiens doit se payer en espèces sonnantes. Comme ils n’ont ni or, ni argent, ni aucune monnoie, ils sont obligés de conduire dans les villes espagnoles, à plus de deux cents lieues de leurs pays, leurs marchandises, afin d'avoir en les vendant de quoi s’acquitter envers le prince de ce qu’ils lui doivent. Ces voyages, qui entraînent de grandes dépenses, ont attiré lattention des rois catholiques, et ils méritoient celle du gouverneur, Barua veut qu’on double le tribut des Indiens, et qu’on les oblige à payer deux piastres au lieu d une. 11 veut encore qu’on leur donne un corrégidor espagnol, comme aux autres Indiens qui sont soumis à la domination espagnole. Mais 011 lui répond qu il faut mettre une grande diflérence entre les Indiens qu'on a domptés par la force 3 et .

DU PARAGTJÀI. MJ

les Indiens des réductions qui ont embrassé volontairement le christianisme par les soins des missionnaires jésuites. Ces Indiens se sont donnés librement au roi d’Espagne, à condition qu’ils ne paieroient pas plus d'une piastre do tribut, qu’ils choisiroient eux-mêmes leurs officiers, et que les réductions se gouvemeroient comme autant de petites républiques sous la protection du roi d’Espagne. Ce seroit donc une injustice de vouloir changer aujourd'hui la forme de leur gouvernement, et d’accroître leurs charges j d autant plus que ces Indiens sont tenus de servir le roi à la guerre, de travailler aux fortifications des villes espagnoles*, et quand ils le font, c’est à leurs propres dépens, sans qu’il en coûte rien au roi pour leur entretien. Ce point est bien digne d être observé. Il suffit pour rendre palpable la fausseté de ce qu’avance le gouverneur, lorsqu'il dit cc que les Indiens ne reconnoissent point d’autres maîtres que le provincial des jésuites et les missionnaires, »

Qui peut ignorer en effet avec quelle promptitude ces peuples obéissent aux vice-rois, aux gouverneurs de la province, aux évêques, à tous les officiers du roi. « Au plus petit signe de la volonté des gouverneurs nommés par votre majesté, dit le P. d’Aguilar, on les voit sortir avec empressement de leur pays , au nombre de cinq ou six mille. Us abandonnent sans différer leurs maisons, leurs femmes et leurs enfants. Ils se pourvoient

a©8 RELATION DES MISSIONS

eux-mêmes des armes nécessaires; ils amènent leurs chevaux, s'ils en ont; s’ils n’en ont pas, ils ibnt à pied des deux et trois cents lieues, pour travailler, pour combattre et pour mourir, s'il le faut, au service de votre majesté. Les Indiens ne reçoivent dans ces occasions aucune espèce de solde ni de paiement. Quel vassal sur la terre rend un pareil service à son seigneur? Comment donc ose-t-on dire que ces Indiens ne reconnoisscnt point d autres supérieurs que les provinciaux et les curés jésuites? »

Les gouverneurs de la province font de temps en temps la visite des réductions, et y trouvent ,1a plus parfaite soumission a leurs ordres. Les officiers de ces petites républiques vont chaque année se présenter à ces mêmes gouverneurs, pour en o.l tenir la confirmation de leurs offices. La mau- \ aise humeur de certains Espagnols contre les Indiens naît donc uniquement de ce qu’ils voudroient « que ces Indiens fussent soumis non- )> seulement] à votre majesté, mais encore â cha- « que Espagnol en particulier, et même aux valets » et aux esclaves des Espagnols. 33ès qu’un Espa- 3) gnol, un métis, ou moins que cela encore voit » un Indien qui ne s’humilie pas devant lui, ou 3> qui ne sert pas aveuglément scs caprices, il se ,3) déchaîne contre le pauvre Indien, il l’appelle un » barbare, un rustre qui pousse l’insolence jusqua » manquer de respect à un Espagnol, qui n’est' .» point véritablement sujet du roi, et qui ne re- ' ~ it

DU PARAGUAI. 20f)

>v connoit d autre autorité tjue celle du curé de sa >> réduction. »

Du reste, Barua confesse qu’en voulant mettre a la tête des Indiens un corrégidor espagnol on court risque d exciter un soulèvement. Il ajoute avec une hardiesse infinie, «que les mission- >> naires disposent les esprits à la révolte. « biais à qui persuadera-t-il que des hommes aussi sages et aussi religieux soient capables de trahir ainsi les intérêts de leur Dieu et de leur roi ? Croira-t-on quils puissent en .venir à cet excès de scélératesse, que detre Bien aises, pour satisfaire leur ressentiment, de voir leurs enfants spirituels retourner dans les bois, et se rengager dans la barbarie et dans l’infidélité?

, De P. d Aguilar av oue que si l’on entreprenoit ue changer le gouvernement, cette démarche serait probablement suivie d'une prompte révolte. On n’a vu que trop d’exemples de mouvements et c e troubles excités par de semblables innovations dans les villes de l’Assomption, de Villa-Ricca, de Corientes, de Santa-Fé, et en mille autres encroîts, ès que les Espagnols ont voulu surcharger les nouveaux chrétiens, ils les ont vu se dissiper, s», changei en autant d’ennemis implacables; ns ont vu leurs propres villes saccagées et détruites, ou du moins comme bloquées pendant des années entières. Tous les chemins ont été iniestes Crie infinité de voyageurs ont été assassines. Voilà pourquoi tant de campagnes situées

dans le voisinage même des villes demeurent aujourd'hui sans culture; à peine ose-t-on mettre le pied hors de ces villes. *

Barua étoit d'avis qu'on transportât les Indiens des réductions auprès des villes , parce que s'ils se révolte ient il seroit plus aisé de les réduire. On montre combien cet avis est peu sensé. On fait voir par les exemples dont j’ai parlé, et par d’autres encore tout récents, quel succès on doit attendre de ces sortes de tentatives. Si les Espagnols nont pu venir à bout de soumettre les armes à la main , tant de pays habités par les barbares dans le Paraguai , ni de faire rentrer dans le devoir les Indiens révoltés; si les troupes espagnoles ne marchent qu’à regret contre les infidèles, parce qu'elles se sentent trop foibles pour les subjuguer; enfin si plus d'une fois elles se sont repenties de les avoir attaqués, que seroit-ce donc si tous les Indiens des réductions levoient l’étendard de la rébellion, et si, s'unissant aux infidèles , ils tournoient toutes leurs forces contre cette poignée d’Espagnols qu’on peut leur opposer.

Dira- 1- on que les missionnaires ont trempé dans les révoltes qu il y a eu jusqu à ce jour. Mais ne sait-on pas qu'ils ont toujours été dans ces occasions les premières victimes de la fureur dis Indiens? Le meurtre de leurs missionnaires a toujours été pour ces peuples, si j ose ainsi m exprimer, le premier pas vers la révolte.

Barua demandoit encore que le commerce fût absolument libre entre les Indiens et les Espagnols; que ceux-là pussent vendre les fruits de leur pays et les ouvrages de leurs manufactures à qui et comme il leur plüiroit ; car depuis fort long- temps les Indiens ont coutume d’envoyer dans les villes des Espagnols tout ce qui leur reste de toiles , de tabac, d herbe du Paraguai , de peaux ; etc. , après seul être suffisamment pourvus eux- mêmes. Tous ces effets sont remis entre les mains du procureur -général des missionnaires jésuites. Celui-ci les vend ou les échange le plus avantageusement qu’il est possible. Il rend ensuite un compte exact du tout aux réductions : après avoir pris sur le produit des marchandises le paiement du tribut, il emploie le restant à l’achat des choses qu il sait être utiles ou nécessaires aux Indiens, sans retenir quoi que ce soit pour lui-même.

On voit du premier coup d'œil que la quantité de marchandises qui arrive dans les villes, et 1 emploi qui se fait de l’argent provenu de ces marchandises, ne sont pas des objets qui puissent échapper a la vigilance et au zèle des officiers du roi. On ne sauroit ignorer ce que les Indiens remportent dans leur pays, non plus que ce qu ils en ont apporté.

Du reste, 1 excessive simplicité des Indiens ne permet pas de leur laisser faire aucun contrat sans la participation du procureur des missionnaires.

RELATION DES MISSIONS v

Abandonnés à eux-mêmes, « ils ont été cent et

cent fois dupés par les Espagnols, qui, ayant

affaire à des gens pauvres et peu instruits de la

valeur de chaque chose, leur donnoient une

piastre, et beaucoup moins encore, de ce qui en

valoit dix ou douze. »

Les Espagnols scroient fort charmés d’aller dans les réductions. Ils y porteroient des bagatelles, de nulle valeur, comme des grains de verre ou d autres choses semblables, qu'ils appellent eux-mêmes des appâts. On sait le profit immense que retirent les Européens de ces sortes de ba gatelles chez plusieurs peuples barbares de l'Asie, de l'Afrique, et de l’Amérique même. Si bon ne s’opposoit aux entreprises de certains Espagnols, ils dépouilleroient bientôt les Indiens de la même manière. « il n’est que trop souvent arrivé, dit le P. d’Àguilar, que, les Indiens ont volé des clie- \aux et des mulets, et ceux même qui apparten oient au public ou à 1 Eglise, pour en faire l’éi hange contre ces bagatelles, que quelque Espagnol leur avoit montrées. Or, c’est ce commerce

inique et dangereux que les missionnaires ont voulu empêcher, comme pères et comme tuteurs des peuples confiés à leurs soins. Ils croient que telles sont les intentions de votre majesté. Ceux qui demandent que le commerce avec les Indiens se Lisse autrement quil ne se fait, sont tous des hommes qui abuseroient sans scrupule de la simplicité des Indiens, et qui regardent les biens de

ccs pauvres gens comme des biens abandonnés dont tout Espagnol a droit de s emparer.

Mais ce qui mérite encore plus l'attention de votre majesté, c'est que si Ton permettoit aux Espagnols de traiter immédiatement avec les Indiens, ceux-ci recevroient un tort irréparable des mauvais exemples de ceux-là; exemples absolument contraires aux bonnes moeurs et aux saintes lois du christianisme. Outre que les Espagnols dont je parle ne manqueroient pas de semer dans les réductions des maximes pernicieuses contre les ministres de la religion, à force de vexer et de tromper les Indiens, ils les rendroient bientôt fourbes et méchants. 11 n’y a rien qu’ils ne fassent pour les attirer dans les villes espagnoles. Ils engagent les maris à quitter leurs femmes., les enfants à se séparer de leurs pères : ils enlèvent quand ils peuvent et ils emmènent avec eux des personnes de tout âge et de tout sexe. Plût à Dieu qu une fatale expérience ne nous eut pas appris de quoi ils sont capables. Ç a été pour prévenir ces abus qu’on a défendu aux Espagnols, lorsqu iis passent par quelque réduction, d’y faire un long séjour. Néanmoins cette défense ne regarde point les évêques, ni les gouverneurs, ni leurs. oiliciers. Dernièrement encore un lieutenant des dragons de votre majesté est demeuré plus d un an dans les réductions avec quatre soldats de la garnison de Buenos-Ayres , par l’ordre du gouverneur de lu province, D. Bruno de Zavola. 11 y avoit été en-

Vf*???-.

2l4 DELATION des missions

voyé afin clc donner aux Indiens les armes nécessaires et de leur apprendre à s en servir pour les préparer à l’expédition du Faraguai.

Le P. d'Aguilar ajoute ce que nous avons dit tant de fois ci-dessus , et ce qui se trouve confirmé par les attestations les plus authentiques des évêques et des gouverneurs , imprimées à Madrid , savoir, que la communication avec les Espagnols est pour les Indiens une peste contagieuse. Si quelque nation infidèle fréquente les Espagnols, ce il est comme impossible de la convertir. On ne fa que trop souvent éprouvé dans toutes ces provinces. Se flatter de faire embrasser la vraie rel igion aux Fayaguas dans le Paraguai, aux Charuas, aux Calchaquis, aux Abipones vers Corie rites etSanta- Féj aux Pampas, aux Minuanes du côté de Buenos-Avres, à d autres Pampas établis dans les environs de Cordoue, c est se promettre la conversion des Juifs. «

Nous avons déjà vu ce que dit Coréal « de For porté par les Indiens aux missionnaires, qui prêchent à leurs néophytes le mépris des richesses. » Cet écrivain, qui a tout l’air d un hérétique déguisé sous le nom d’un Espagnol catholique, ajoute cc que le zèle des bons Pères redouble lorsque le temps vient de recevoir le tribut des peuples -, qu ils lé lèvent après le sermon, et qu’ils font porter tout ce qu’ils reçoivent dans les magasins de la société. »

Le P. d’Aguilar, après avoir déduit dans son

pu PARAGUAY

mémoire toutes les raisons qu’on a d’empécher le commerce pernicieux dont Barua se déclare le fauteur, avance sans craindre d’en être démenti ,

que si 1 on empêche ce commerce « ce n’est point pour dérober aux Espagnols la vue de ces préten¬

dues mines d’or, chimères inventées par les anciens ennemis de la société, et qui sont encore les idoles de quelques gens aveuglés par l intérêt ou

par la passion. Seroit-il possible de tenir longtemps caché 1 éclat de cet or qu’on dit êlre en si grande quantité? N’a-t-on pas fait en divers temps des informations juridiques à la sollicitation des

jésuites mêmes ? Ne s est-on pas convaincu à loisir que les accusations formées par différentes personnes contre les jésuites à ce sujet étoient de pures calomnies? Tant de sentences portées par les officiers de votre majesté contre les délateurs ne sont-elles pas des preuves manifestes de ce que

découvert par tant d Espagnols ecclésiastiques et séculiers , remplis de sagesse et de zèle pour les intérêts de la couronne, et qui ont parcouru toutes les réductions. D ailleurs tant d'indiens qui descendent les fleuves sur leurs baises, et vont débarquer dans les villes espagnoles, tant de fugitifs, qui, comme on le peup.croire, ont été bien examinés sur le sujet dont il s'agit, auroient-ils ignoré ce secret, ou ne l’^uroient-ils point révélé? »

Barua va plus loin. 11 accuse les missionnaires

de recueillir seuls les fruits du travail des Indiens, de s approprier tout ce que Ces peuples retirent de leurs terres, et tout ce qui sort de leurs manufactures, sans leur donner autre chose que la toile nécessaire pour s’habiller. Calomnies insoutenables, puisqu'il est évident que les Indiens ne paient ni tribut ni décimes aux missionnaires. Ce qu'on retire des terres qui appartiennent au peuple en commun ou du Tupambaë se porte dans les greniers et dans les magasins publics. Ces fonds publics sont employés à payer le tribut que jamais les Indiens ne paieroient, si on les abandonnoit à leur paresse et à leur négligence, à défrayer ceux qui sont en voyage pour le service de la réduction , ou qui servent le roi à la guerre et ailleurs, à fournir aux Indiens l'herbe, le tabac, le coton, les chevaux, les mulets, les bestiaux, les instruments, les armes, les remèdes dont ils ont besoin, à entretenir les églises, à secourir les malades, sans parler de la viande qu’on donne tous les jours aux enfants lorsqu’ils reviennent du travail, cc C'est une calomnie, ajoute le P. d’Agudar, de dire que les missionnaires, au lieu d employer les revenus du Tupambaë en choses utiles aux Indiens, s'en servent pour se procurer toutes les commodités de la vie , pour enrichir leurs collèges, leurs parents, leurs amis, pour nourrir leur propre vanité. Qu ilsnous disent donc aussi, ces gens si clairvoyants, s'ils ont iamais vu aucun missionnaire dans un éauibage convenable à un homme riche et

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DU PAHAGUAI. o j 7

opulent. S’ils les ont jamais \ us, lorsque ces Pères alloient dans leurs collèges, ou lorsqu’ils passomnt d’un pays à l'autre, porter autre chose avec eux qu’une paire de bougettes, ou un petit coffre qui renferme un peu de linge, des habits conformes à leur état, et les provisions *du voyage. A-t-on jamais trouvé chez eux, après leur mort, de l’or ou de l’argent, des billets de crédit, des meubles précieux, ou quoi que ce soit de semblable? » Enfin, pour donner de nouvelles preuves du désintéressement des missionnaires, le P. d Àguilar dit que le général de la compagnie de Jésus a défendu de la manière la plus expresse et la plus forte dont puisse se servir un supérieur, a défendu, dis-je, aux particuliers et au provincial même de tirer quoi que ce- soit des magasins publics pour leur propre usage, ni d en disposer en aucune façon, si ce n’est pour le soulagement des Indiens, quand ce seroit pour faire des aumônes ou d autres œuvres pies. Le général a pareillement interdit à ses inférieurs tout commerce paillé, toute aumône qu’on voudroit faire aux collèges pauvres. Et certes, l’état où sc trouvent la plupart de leurs maisons, même en Amérique, montre assez que les ordres du général sont bien exécutes. G est de quoi les eveques et les gouverneurs de ces provinces ont souvent rendu à la

cour d’Espagne un témoignagne qui n’est point suspect.

U est Apropos (Je remarquer que le gouverneur,

accusant les jésuites de tant de choses atroces, ne rapporte aucun fait particulier dont il veuille se faire le garant. Si tout ce qu'il imputoit aux missionnaires avoit été véritable, un homme en placxç comme lui ne devoit-il pas être en état de les en convaincre ouvertement? Il ne tenoit qu’à lui de remplir le pays de ses espions, de faire des informations juridiques, appuyées de témoignages et de preuves incontestables. Cependant rien de tout cela. Son information ne présente que des déclamations vagues et dénuées de preuves solides. On s'aperçoit à chaque page que c’est un homme emporté par la passion qui parle, et non un gouverneur de province qui examine et qui discute une affaire avec toute la sagesse et la gravité qui conviennent à sa place, à laide des lumières quelle lui fournit.

Pendant que Barua s’efîbreoit de décrier les fervents missionnaires duParaguai, on avoit déjà \ u quelques peuples nouvellement convertis se soulever, parce qu ils ne pouvoient plus supporter rinàitiable avarice et l’orgueil des Espagnols. Ces tristes événements ne montroient que trop la vérité de ce que le P. d’Aguilar avoit avancé dans spn mémoire.

Le gouverneur ne manquoit pas néanmoins de protecteurs puissants à la cour. Bien des gens conseilloient au roi catholique d’exiger un tribut plus considérable des Indiens rassemblés dans les

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réductions. C’étoit le moyen assuré de perdre bientôt ces florissantes peuplades, et d augmentei toujours de plus cil plus la haine et lanunosito des Indiens encore sauvages, en lin de les confirmer dans la persuasion où iis sont cjuon ne veut les rendre chrétiens que pour en lune des esclaves.

Mais on n’a vu, depuis long-temps, sur le trône d Espagne aucun prineequi ne fit profession u une piété et d’un attachement singuliers, aux devoirs du christianisme. Philippe V marchoit avec gloire sur les pas de ses illustres prédécesseurs. 11 sentit toute lin justice des conseils que certaines gens lui donu oient *, il vit qu’il ne pouvoit les suivre sans faire- un tort considérable à la religion, a l’Etat même, pour qui les Indiens avoient été d une si grande ressource en plusieurs rencontres, bnfm ü fat si frappé du mémoire qu avoit dressé le P. d’Àguilar, qu’il défendit, sous les plus grièves peines, d’inquiéter désormais les Indiens, et de molester en aucune façon leurs zélés pasteurs.

Telle fut la fin de cette affaire, qui mit les réductions à deux doigts de leur perte. Dieu seul coimoît l’avenir. Il y a néanmoins lieu despéicr que rien ne pourra jamais afloiblir dans le cœur des monarques espagnols le zèle sincère dont ils brûlent pour la conversion des infidèles» Ces princes ne cesseront point de protéger les missionnaires de la compagnie de Jésus, qui s expo-

sent à tant de fatigues, de travaux, sans épargner m me dans 1 occasion leur nropre sang pour procurer la gloire de Dieu et le salut des âmes, et pour inspirer aux peuples toute la soumission <ju Us doivent à leurs princes légitimes.

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lettres

DU P. GAETAN CATTANEO

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