‹ Relation des missions du ParaguaiChapitre 25 sur 30 · A M. JOSEPH CATTANEO · texte numérisé non relu

A M. JOSEPH CATTANEO

vS.'ON FRÈRE.

À Buenos-Ayres , ce 18 mai 172g.

Mon très-cher frère, nous sommes enfin arrivés à Buenos -Ayres, et je profite des premiers moments que j ai libres pour remplir !a promesse que je vous ai faite de vous donner des nouvelles de notre voyage, Il a été des plus heureux, et quoique nous ayons eu à souffrir beaucoup des incommodités qui sont inévitables dans le cours d’une si longue navigation, tout le monde dit que nous en avons été quittes à bon marché.

Nous sortîmos l’an passé de la rade de Cadix la veille de Noël. Deux frégates portoicnt tout ce que nous étions de missionnaires, au nombre d’environ quatre-vingts. Nous avions encore avec nous une patache de vingt pièces de canon et un bâti-

meut davis qui s’êtoit joint à nous dans îa crainte dctie piis pai les corsaires ; il dcvoit nous suivre jusqu aux Canaries, et de là se rendre seul à la nouvelle Cartliagène.

^ ous perdîmes bientôt la terre do vue, poussés par un vent favorable, mais un peu trop gaillard. 11 donnoit de temps en temps de si rudes secousses au vaisseau, quà peine pouvoit-on se tenir sur ses pieds. Un matelot qui netoit pas sur ses gardes tomba dans la mer. Nous eûmes le plaisir de lq voir nager comme un poisson, sans perdre la pipe qu il tenoit à la bouche. Il regagna le bord à laide d un cable que nous lui jetâmes.

Quoique nous n’eussions pu porter que peu de voiles, à cause de la violence du vent, nous arrivâmes en cinq jours à la vue des Canaries. Un Vent contraire qui survint nous obligea, de louvoyer jusqu au jour des Rois, jour auquel nous mouillâmes dans la baie de Sainte-Croix de TénérifFe. Nous nous y arrêtâmes pour faire nos provisions de viyres, d'eau, de mâts, etc., et pour donncr le temps à quelques familles canariennes de s’embarquer sur la patache. Ces familles étoient destinées à peupler une colonie qui se forme maintenan t , par ordre du roi d’Espagne , vers l'embouchure du grand fleuve do la Plata, en un lieu nommé Monte-Video, dont j aurai occasion de vous parler ailleurs.

Pendant le peu de jours que nous passâmes dans la baie de Sainte-Croix, nous reçûmes toutes

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sortes de politesses de la part du consul de France .

11 connoissoit particulièrement lo 1’. Jérôme lier ran procureur des missions du Paraguai , qui laisoit’le voyage avec nous, et qui étoit notre supérieur. Les attentions du consul ne se bornèrent pas au seul P. Herran -, il n’y eut aucun de nous qui n’en ressentît les effets, et il nous envoya des

rafraîchissements de toute espèce.

M. F évêque de Sainte-Croix étoit alors occupe, dans l’île de Palme, à faire la visite de son diocèse. Mais le secrétaire de l'évêché nous donna , au nom du prélat, dont il connoissoit les sentiments pour nous, toutes les marques possibles de bienveillance et d’amitié. Nous allâmes passer un jour à terre; quatre de nos Pères dînèrent à l’évêché.

Il s’y trouva un Italien qui s’est établi dans 1 île, où il tient un rang distingué. La charge qu’il occunc suffirait seule pour le mettre à son aise dans un pays où l'on vit à très-bon compte. Il fait d ailleurs un commerce considérable. Ayant appris qui! y avoitdes Italiens parmi les missionnaires, il accourut à l’endroit où nous étions , et témoigna en nous voyant toute la joie qu’on éprouve d ordinaire, lorsqu’éloigné depuis long-temps de sa patrie, on retrouve des compatriotes. Quand même il ne nous aurait pas dit qu’il étoit de Bologne, sa manière de prononcer 1 italien le disoi*. assez, et je ne crois pas qu'il y ait à Bologne même une langue plus deliee que la sienne. Il ne nous quitta point que nous no lui eussions promis

22 i lettre première

cl aller dîner chez lui le lendemain. Nous lui tin mes parole, et il nous conduisit dans une cassine fort jolie qu il avoit à deux pas de la ville. Le repas lut magnifique. Comme nous nous trouvâmes a table avec des gens qui avoient beaucoup lu et beaucoup voyagé, la conversation devint fort intéressante. Les récits amusants qu’y mêloif notre Bolonnois l’empêchèrent d’être sérieuse, car il a 1 esprit très-agréable et très-cultivé. Après le dîner il nous emmena dans la ville, qui n’est pas fort considérable, et dont les maisons sont très-basses, n vous en exceptez celles des principaux habitants de 1 île, les couvents, et surtout le palais épiscopal , qui est assez beau. La nuit approchoit ; nous nous séparâmes à regret de l’aimable Italien qui nous avoit si bien reçus; il vouloit même nous gauler jusqu au départ du vaisseau, mais nous ne pûmes accepter cette offre obligeante. Il se nomme M. Gaspard Biondi de Conli ; sa mère vit encore, et il a un frère qui soutient son nom et sa famille à Bologne.

L ile de fénériflè ne présente de loin à la vue qu un amas de montagnes et de rochers alïfcux. Ce qu clic a de plus remarquable, c’est son fameux Pic. On appelle ainsi une montagne fort haute, située au milieu de l île, et qu on découvre par un temps serein de cinquante lieues en mer. Elle est 01 dinaircment jilus d à moitié cachée par les nuages au-dessus desquels s élève en forme de pain de sucre la grande pointe ou lcpic , presque toujours

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couver! de neige. La principale richesse de l’ile consiste en tabac, en soie, en vin connu cl estimé dans toute FEurope sous le nom de \ in de Canarie. 11 y avoit dans le port de Sainte-Croix, lorsque nous y passâmes, quinze à seize vaisseaux de différentes nations qui se préparoient à retourner en Europe chargés de ce vin.

Plusieurs forts bâtis sur la cote la défendent contre les corsaires de Barbarie, qui infestent continuellement ces mers, et meme en temps de guerre, contre les nations européennes qui sont ennemies de 1 Espagne. Les Canaries sont d’une grande commodité pour le commerce j c’est là que les vaisseaux qui vont aux Indes font communément les principales provisions du voyage.

Les Canariens sont continuellement sur leurs gardes. Pendant que nous étions encore à la vue de 1 île, avant que d’y arriver, le capitaine général eut peur que nous ne fussions ennemis. Deux bâtiments françois s étoient joints à nous. Un peu plus loin il y en avoit six autres, et tout cela joint ensemble ressembloit à une petite flote. Le capitaine fit tirer deux coups de canon pour avertir les habitants de prendre les armes. Le canon de Laguna, autre ville située dans les terres, répondit par le même nombre de coups. En fort peu de temps, 47ooo Canariens armés de fusils parurent sur le rivage, avec quelques troupes espagnoles qui sont distribuées dans les forts dont j ai parlé. Elles ont. encore d’anciennes arquebuses à rouet,

et I on dit qu elles s'en servent admirablement. Après nous être fait connoître par les signaux ordinaires, nous saluâmes en passant la citadelle d’onze coups de canon. Il n’en fallut pas davaiH tage pour calmer la frayeur des insulaires, et les milices furent congédiées à l’instant.

Rien de plus ennuyeux que le séjour d’un vaisseau, surtout quand il est arrêté dans un port. Mais un nouvel incident servit à nous le rendre encore plus désagréable. 11 y avoit à bord de notre frégate des troupes quon envoyoit à Buenos- Àyres; elles étoient de deux sortes; les unes composées de vieux dragons bien aguerris , bien disciplinés; les autres étoient de nouvelles levées fort mécontentes de leur destination; car le Paraguai n’est pas à beaucoup près aussi renom mé en Espagne que le Pérou et le Chili. Les nouveaux soldats vouloient aller à terre, mais on n’avoit pas jugé à propos de le leur permettre, dans la crainte quils ne désertassent. Ily eut à cette occasion une espèce d’émeute. Plusieurs se je tèrent à l’eau , et gagnèrent le rivage. On les reconnut et on nous les ramena. Ils n’en devinrent que plus disposés à la révolte. On n’eut bientôt plus assez de fers pour les retenir; le vaisseau sembla devenir un enfer.

Ces soldats mutins se plaignoient encore de ce qu’on ne leur avoit point donné de vin depuis qu ils étoient sortis d’Espagne. La chose était vraie, mais leurs plaintes n’en étoient pas mieux fondées i car jamais on ne donne de vin aux soldats

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sur les vaisseaux espagnols, de peur qu ils ne s enivrent, et ne causent du désordre; mais lorsqu'ils sont arrivés au terme, le roi leur fait distribuer l’argent du vin qu’ils auroicnl pu boire dans le cours de la navigation.

Un passager fort riche crut apaiser celte soldatesque en lui abandonnant un baril de malvoisie; mais il en arriva tout le contraire. A peine eurent-ils bu chacun un coup, qu ils sc déchaînèrent contre leurs officiers. On en bastonna quelques-uns des plus mutins, ce qui tint pendant quelque temps les autres en respect. Un -moment après ils prirent querelle entre eux, et ils en vinrent aux mains. Heureusement ils n’ayoient point d armes; car c’est encore une coutume sagement établie sur les vaisseaux espagnols de ne laisser ni épée, ni baïonnette, ni fusil aux soldats rsi ce n'est aux sentinelles de la proue et de la peupe. Dès que l'ennemi paroît, les armes se distribuent en un instant. Les dragons n’a voient aucune part au tumulte; on les chargea de faire rentrer les mutins dans le devoir; ils s'acquittèrent fort bien de la commission le sabre à la main. Cependant la tranquillité ne fut bien rétablie que quand nous eûmes remis à la voile le 21 de janvier.

Nous recommençâmes alors les neuvaines et les exercices ordinaires de piété. O11 11c sauroit dire tout le bien que peuvent faire cl que font en effet des missionnaires sur les vaisseaux. Les passagers^ les soldats et les matelots-, obligés das-

Tf- J ; J- -J'V ^

bister à de fréquentes prédications, en sont souvent touchés, et prennent la résolution de se convertir. rSous eûmes la consolation d en voir plusieurs délester sincèrement leurs péchés, et les expier par de bonnes confessions générales.

Le 2 G de janvier nous étions déjà sous le tropique du cancer. Ce fut alors que les polissons commencèrent à se montrer. On appelle ainsi des gens qui, n ayant point de bien en Europe, veulent passer aux Indes pour y tenter fortune. Mais comme ils ri ont pas de quoi payer le passage, il tachent de gagner quelqu'un sur un vaisseau. Celui-ci les y fait entrer malgré la vigilance des gardes, parmi la foule de ceux qui viennent apporter les provisions ou les marchandises, peu de jours avant le départ. Les polissons se cachent entre les ballots, et y vivent comme ils peuvent, jusqu à ce qu’on soit assez avancés en mer. Quand ils sont bien sûrs que le vaisseau ne reviendra pas au lieu d où il est parti pour se décharger deux, ils se montrent les uns après les autres. Le capitaine , voyant ces bouches surnuméraires, crie et tempête; il les menace de les faire jeter à la mer. Les polissons savent bien qu'il n’en fera rien, etlécoutent fort patiemment. On est assez accoutumé à voir de telles gens sur les vaisseaux; mais il n’y a point de capitaine qui ne soit flatté, en partant 2 d avoir écarté ces importuns par sa vigilance.

Quoique nous fussions sous la zone torride, nous nous ressentions encore un peu de l hiver,

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soit parce que le soleil éloit dans la partie du sud, soit parce qu'il faisoit un vent fort frais. Le printemps vint tout à coup, quand nous ne fûmes plus qu'à neuf ou dix degrés de l’équateur. Les chaleurs de 1 été ne tardèrent pas à se faire sentir, et ne nous quittèrent plus jusqu'à ce que nous eussions passé le tropique du capricorne. Nous nous trouvâmes alors en automne, et ce fut dans cette saison que nous arrivâmes à Buenos- Ayrcs. Ainsi dans l'espace de trois mois, nous eûmes successivement toutes les saisons.

Mais pour aller par ordre, un assez bon ventilons poussoit vers la ligne. Nous limes deux neu- ’ y aines , l’une à saint Joseph, l’autre à saint Antoine, pour obtenir par leur intercession la grâce de ne point tomber dans ces calmes redoutables de vingt, de trente, de quarante jours, qui surprennent quelquefois les vaisseaux des deux cotés de la ligne, jusqu a la hauteur de sept ou huit degrés. Quand on approche de l'équateur, le vent tombe ordinairement tout à coup, et I on n'avance plus qu’à la faveur des grains que les Espagnols nomment turbonadas. Ce sont des tourbillons qui se forment en un instant, et qui sont ordinairement accompagnés de pluie, d’éclairs et de tonnerres. 11 est rare qu’ils durent plus d'un demiquart d'heure dans tonte leur force; mais ils mettent l’air et les flots dans une agitation qui fait avancer le vaisseau pendant une heure ou deux. Pour profiter de ces tourbillons, il faut se tenir

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toujours prêts à étendre ou à amener les voiles selon le temps; car il survient quelquefois des coups de vent si furieux, qu’ils pourroient en un instant renverser le vaisseau ou le désemparer, si l'on n etoit pas sur ses gardes.

ils sont suivis, comme je lai déjà dit, de calmes qui durent plus ou moins, et pendant lesquels on a beaucoup à souffrir. Le plus long que nous essuyâmes fut de huit jours, et il nous surprit à quatre degrés ou environ de lequateur. Vous avez vu dans ma première lettre que nous étions logés et couchés fort à l’étroit. Cette portion de( chambreque nous occupions au nombre de trentecinq étoit comme un four. Si Ton en sortoit pour prendre un peu 1 air, on étoit brûlé par le soleil dont les rayons, tombant presque à plomb et réfléchis par la surface de l’eau, embrasoient l’air. On ne pouvoit presque faire autre chose qu’essuyer la sueur qui tomboit à grosses gouttes du visage ; mais la soif étoit ce qui nous tourmentoit davantage. On ne donnoit que trois verres d’eau à chacun le matin, autant le soir. Nous avions cependant un grand avantage sur la plupart de ceux qui font le trajet. M. le capitaine avoit eu 1 attention de faire metlre toute 1 eau qu’il destinoit aux passagers dans un grand nombre de bouteilles bien bouchées, et celle qui étoit destinée aux gens de l’équipage dans des tonneaux neufs et bien fermés. L’une et l'autre furent toujours très-bonnes, et ne se corrompirent point, comme il arrive d’or-

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cîiuaire. Plût à Dieu quVn eût pris les mêmes précautions pour le biscuit. A peine en trouvoit-on un morceau qui ne fût rempli de vers, et dont la \ uc ne fût extrêmement dégoûtante.

La nuit né toit guère moins incommode que le jour même, et il étoit comme impossible de fermer l’œil; car il y avoit dans notre cbambic plu sieurs rangs.de lits les uns au-dessus des autres qui n’a voient pas chacun deux pieds de large, et qui ressembloient, surtout ceux den bas, à de vraies tannières. L on y étoulfoit de chaud; mais rien n’exerçoit davantage notre patience que la multitude indicible de puces, de punaises et de poux dont nous étions rongés, sans qu’on eût aucune espérance de s’en délivrer. Quand même on en scroit venu à bout, ce n’étoit pas pour longtemps , car on ne pouvoit approcher des soldats ni des gens de 1 équipage sans regagner bientôt

tout ce qu’on avoit perdu.

Cependant nous avancions toujours un peu. Notre navire, quon nommoit le Saint-Bruno ? et 1 autre quon appeloit le Saint-François , avoient deux pilotes d une humeur fort différente, h un étoit un jeune homme habile dans son art, mais quelquefois un peu trop hardi. Le nôtre avoit plus d’expérience *, mais quarante ans passés sur mer navoient servi quà .le rendre timide à 1 excès. Il n avoit jamais d autre voile dépliée que la triuquette ou voile latine d’artimon , afin de ne pas donner trop de prise au vent. L autre , qui sn\ uit

rue son vaisseau étoit plus pesant , en sorte qu'il a\ oit été souvent obligé de rester en arrière re~ cevoit sans crainte le vent avec toutes scs voiles pour n’en rien perdre. 11 voulut un jour rxpus passer par la proue comme pour se moquer de notre lenteur; mais un coup de vent imprévu rompit deux de ses mâts, et nous (fit beaucoup trembler pour ^Saint-François. Nous eûmes peur que les mâts n’eussent tué bien du monde en tombant; heureusement ils setoient accrochés aux voiles et aux cordages du vaisseau, et Ton avoit eu le temps de se retirer, lue Saint-François s' étant arrêté sur-le-champ, nous allâmes le reconnoître pour lui prêter secours, s’il en avoit besoin. Notre ollie fut refusée, et il nous fit entendre qu il s'eroit le lendemain en état de continuer sa route. Il nous tint en effet parole; mais il lui manqua toujours deux voiles pendant le reste du voyage, ce qui nous retarda beaucoup, parce que nous étions obligés de l’attendre.

G étoit le 19 de février que cet accident arriva; nous avions passé la ligne le 18. Le jour où 011 la passe est sur les vaisseaux un jour de fête et de •ié jouissance. Les gens de 1 équipage ne manquèrent pas de faire la cérémonie à laquelle on s’est a visé de donner le nom de baptême. On la nomme aussi le rachat, parce que les passagers sont obligés de payer quelque chose, s ils ne veulent être plongés dans la mer. On ne sauroit rien voir de plus divertissant que cette espèce de cérémonie,

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t peut-être ne serez-vous pas fâché que je vous en donne une idée, c’est ce que je vais faire Je plus brièvement qu il me sera possible.

La veille de la fête au soir on vit paroitre sur le tillac une compagnie de matelots habillés en soldats, et précédés de doux olliciers et d'un liera ult, qui publia un ordre à tous les passagers de se trouver le lendemain à 1 heure marquée sur la plate-forme; du^çh a teau de la poupe, pour rendre compte à son excellence le seigneur président de la ligne, du motif qui les avoit engagés à venir dans ses mers , et pour lui dire de qui ils en av oient obtenu la permission \ l edit fut ensuite affiché au pied du grand mat, et les matelots se retirèrent.

Le jour suivant on prépara de grand matin sur la plate-forme une table avec un tapis, des plumes, du papier, de l’encre, et plusieurs chaises alentour. Les matelots formèrent une compagnie beaucoup plus nombreuse que la veille. Ils avoient pris des habits de dragons, et chacun d eux étoit armé dun sabre et dune pique, lis se rendirent

tambour battant , ayant leurs officiers à leur tête,

au lieu marqué où Ton avoit placé un fauteuil pour le seigneur président, qui arriva le dernier, marchant avec beaucoup de gravité au milieu de ses officiers vêtus en magistrats. Pour lui il avoit un habit fort propre a la Irançoise. On ne pouvoTt choisir personne qui eût plus de talent pour jouer un pareil rôle.

A peine eut- il pris séance qu on lui amena un

homme qui avoit commis, disoit-on, je ne sais quel crime ayant que de passer la ligne. Le coupable fut condamné sans autre forme de procès à être plongé dans la mer. Il voulut se justifier; ses excuses furent prises pour un manque de respect, et le président , après lui avoir déchargé quelques coups de canne sur les épaules, le condamna à être plongé trois fois. On le par le milieu du corps avec une corde passée da:^, une poulie à l’extrémité de la grande vergue. Oh l’enleva en 1 air pour le laisser ensuite tomber dans la mer, doù ii fut bientôt retiré; mais on l’y replongea autant de fois quil plut au président, après quoi il fut mis en liberté. La corde demeura toujours dans le même état, pour intimider tous ceux qui seraient tentés de manquer au respect qui étoit dû à son excellence.

Après cette première exécution, le président donna ordre à deux de ses officiers d aller chercher le capitaine du vaisseau, qui parut devant le président la tête découverte. Celui-ci lui demanda comment il avoit eu la hardiesse de s’avancer jusque dans ces mers. Je l'ai fait, répondit le capitaine, par l’ordre du roi mon maître; j7en ai reçu de lui la permission. Sa réponse fut trouvée fort mauvaise. Quel autre que moi, dit le président, a droit d’exercer son empire sur ces mers, ou d’accorder de pareilles permissions. Je veux pourtant bien supposer que vous avez péché par ignorance plutôt que par malice ? et au lieu de

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confisquer votre vaisseau, comme je le pourrois, je me contente de vous condamner à une petite amende de cent flacons de vin, auxquels vous joindrez quelques autres bagatelles. Le capitaine se récria beaucoup sur l'énormité de la taxe, et représenta vivement que ce qu'on exigeoit de lui étoit au-dessus de ses forces. Après bien des contestations fort divertissantes, il en lut quille pour vingt-sept flacons de vin, six jambons et mit; ou deux douzaines de fromages de Hollande. Le loul fut délivré à 1 heure même, et le président ayant congédié le capitaine avec beaucoup de politesse, le fit reconduire à sa chambre par ses principaux

officiers. ^

Tous les passagers furent ensuite cités les uns après les autres. Le président leur lit a peu près les mêmes demandes qu’au capitaine, mais il y avoit toujours quelque chose de singulier dans la manière de les faire. Je ne finnois point si je voulois rapporter toutes les aventures auxquelles cette farce donna lieu, les saillies et les ripostes du président et de certains passagers. Les Espagnols sont admirables dans ces occasions*, notre président excelloit surtout en ce genre. Il avoit le teint fort noir, et un air rébarbatif qu on ne pouvoit voir sans rire. Pour lui, pendant toute la cérémonie, qui dura fort long-temps, il soutint toujours son caractère avec la gravité d un Caton, Mais tout en plaisantant de cette manière , on mit tout le monde à contribution, depuis le premier

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jusqu’au dernier, en gardant néanmoins la proportion convenable. Quand la cérémonie fut achevée, le capitaine fit servir au président et à ses officiers une collation fort propre, et des rafraîchissements dont les matelots eurent aussi leur part ; après quoi ils se retirèrent tambour battant comme ils étoient venus. ii ne manqua qu une seule chose pour rendre la cérémonie complète; cetoit de plonger dans Peau le président lui- meme, ou quelqu’un de ses officiers. Cette circonstance ne fut pas oubliée sur le Saint- François. Lorsqu'on reconduisoit le président, le capitaine sortit de sa chambre, et demanda d’un air surpris ce que c'étoit que tout ce cortège. On lui répondit que c’étoit celui du président de la ligne. Qu’est-ce que le président de la ligne, reprit le capitaine avec une feinte colère? Y a-t-il un autre maître que moi sur mon vaisseau? Pour punir I audace de cet homme, qu’on le saisisse à 1 instant, et qu’on le plonge dans la mer. Toutefois, comme le président étoit un passager qu’on avoiî prié de se prêter à ce personnage, à cause de son humeur enjouée, le capitaine, qui craignoit de le chagriner, ordonna qu’on plongeât à sa place deux de ses officiers. L’arrêt fut incontinent exécuté par ces mêmes soldats qui leur avoient servi de gardes. Ce retour, assez chagrinant pour eux, divertit beaucoup le reste de l’équipage.

Dans les temps calmes, lorsque le vaisseau restait immobile comme un rocher au milieu des

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eaux, oïl soccupoit à prendre des requins ou chiens de mer. Ce poisson, qui a d'ordinaire cinq à six pieds de long, est fort gros à proportion de sa longueur, et suit les vaisseaux qui vont aux Indes, pour s’emparer de tout ce qui tombe dans la mer. Un auteur, cité par Franciosini dans son dictionnaire espagnol-italien, rapporte qu’un requin ayant été pris, on lui trouva dans le ventre un grand plat d'étain, deux chapeaux, sept jambons et beaucoup d'autres choses semblables. Ceux que nous prîmes étoient d'une grosseur médiocre. On trouva dans le ventre d'un des premiers que Ion ouvrit, un escarpin et quelques autres curiosités dont je ne me souviens pas. Figurez-vous quelle chère doivent faire ces poissons lorsqu’ils suivent une flotte entière, et surtout lorsqu'il survient un naufrage. On ne manque jamais de les ouvrir dans l espérance de faire quelque bonne trouvaille. Du reste leur chair est désagréable et malsaine. Quelquefois on se jette à la mer à cause des chaleurs excessives de la zone torride, pour se rafraîchir. Rien de plus dangereux, à moins qu’on ne soit continuellement sur ses gardes. Il est arrivé plus d une fois que des nageurs ont été dévorés en un instant par des requins. Lorsque les gens de notre vaisseau se haignoient, ils avoient du moins l’attention de faire rester quelqu'un en sentinelle pour les avertir dès qu’il y auroit du danger.

Le requin se prend à 1 hameçon mais on en

vient difficilement à bout. Au bruit que faitentom bant dans 1 eau Fhameçon couvert de viande, le requin se détourne, 11 est conduit vers sa proie par certains poissons nommés romérinos; on les appelle aussi ses pilotes. Ils le précèdent, ou se tiennent attachés sur sa tête et sur son dos. Lorsque le requin est pris, c'est une chose fort amusante de voir les petits poissons dont j’ai parlé courir çà et là tout éperdus , comme pour secourir leur maître. La plupart s'attachent à lui avant qu il soit entièrement hors de l’eau, et se laissent prendre avec lui. Ces petits poissons, qui ne sont pas moins agréables au goût qu à la vue, ne pèsent pas plus d une demi-livre. Dès quon a retiré le requin à bord du vaisseau, chacun s’arme de barres de fer pour lui casser la tète, où se trouve une pierre que I on croit médicinale. D’autres fois on se contente de lui donner quelques coups de barre, on lui arrache les yeux* on le lie par le milieu du corps à un tonneau, et on le rejette en cet état dans la mer pour avoir le plaisir de le voir se débattre et faire de vains efforts pour secouer le fardeau qui l'incommode.

Nous prîmes encore pendant notre voyage quelques autres poissons de différentes grandeurs, mais qui n’avoient rien de remarquable, si vous en exceptez le poisson volant. Il a deux ailes assez semblables à celles des chauve-souris, et il s en sert pour se dérober aux poursuites dun autre poisson qu’on appelle .a bun.te. Le poisson vo-

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lant ne peut se soutenir dans Fair qu’à la distance de deux ou trois jets de pierre. La bonite, qui est fort alerte, le suit à la nage, et il n’est pas rare qu elle se trouve à temps pour le recevoir dans sa gueule lorsqu'il retombe dans la mer, ce qui arrive quand ses ailes commencent à sécher. Les poissons volants, comme la plupart des oiseaux de mer, volent assez communément en bande. Il en tombe souvent dans les vaisseaux, et il nous en vint un de cette manière. Je le pris dans ma ma:n et je l'observai à loisir. Tous ceux que nous vîmes et oient à peu près de la grosseur d’un mulet de mer.

Le eG de février, nous eûmes le soleil à pic. Je remarquai à midi que les corps ne jetoient aucune ombre. Nous avions été quelques jours auparavant accueillis dune tempête, qui heureusement n’avoit été ni fort longue ni fort dangereuse. N attendez pas que je vous en fasse la description , après que tant de poètes cl d historiens oui pris plaisir à vous peindre la mer en courroux. Ce lut à celte occasion que je vis pour la première fois le feu Sain t-Elinc. C’est une petite flamme quiparoit quelquefois, durant la tempête, au haut d un mat ou k l'extrémité d’une vergue. Les matelots la regardent comme un heureux présage qui leur annonce la fin de la tempête, et ils croient en être redevables à la protection de saint Eline, dont ils ont toujours une image , où ce saint est représente à coté don vaisseau tenant à la main une petite

LETfilE PREMIÈRE

flamme. Lorsque je montai sur le lillac pour voir le phénomène, je trouvai tous les gens de 1 équipage qui chantoient déjà les litanies de la sainte \ ierge en actions de grâces. Quoique le vent semblât devenir plus furieux de moment à aulre, on ne doutoit point quil ne dût bientôt tomber, et i on ne fut point trompé dans ses espérances.

Une autre chose m’a paru digne de remarque : quand il pleut sous la zone torride, et surtout aux environs de 1 équateur, la pluie paroît au bout de quelques heures se changer en une multitude de vers blancs semblables à ceux qui naissent dans le fromage; et si Ton n?a pas soin d’étendre au soleil ou de sécher auprès du feu les vêtements qui ont été mouillés, on les trouve bientôt couverts de ces petits animaux.

J’omets plus ieurs circonstances de notre voyage, qui ne me paroissent pas dignesde votre curiosité. Nous arrivâmes sous le tropique du capricorne vers la mi-carême, et nous passâmes sur mer toute la sainte quarantaine. Nous n’en fûmes pas beaucoup mieux pour cela; car de même qu’au milieu de l’eau, on souffre quelquefois beaucoup de la soif, ainsi quoique environné de poissons, on en mange quelquefois moins que partout ailleurs. Le mouvement du vaisseau ne permet pas ordinairement de pêcher. Nous n eûmes du poisson frais , que trois ou quatre fois. Le reste du temps il fallut se contenter de poisson salé, qui servoit, sinon à apaiser la faim , du moins à exciter la soif. Ajou-

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lez à Gela que l’heure des repas n’est pas la moine sur les vaisseaux d’Espagne qu'en Italie ; on se met à table sur les neuf heures du matin, et ce premier repas s’appelle l’almuerzo, comme qui diroit la collation; à trois heures après midi on sert le diner, qui se nomme la combla, et jusqu’au jour suivant on ne prend plus rien.

La ferveur et l’assiduité aux exercices de la religion redoublèrent dans ce saint temps. Nous prêchions tour à tour, et le sermon finissait chaque fois par un acte de contrition que le missionnaire prononçoit à haute voix. Les gens de l’équipage témoignèrent souvent par leurs larmes, la componction dont ils étoient pénétrés. Le capitaine, les officiers et les passagers entendoient le sermon debout, afin de marquer un plus grand respect pour la parole de Dieu. Nous expliquions de plus chaque jour la doctrine chrétienne , et Ion récitoit le rosaire avec d'autres prières en quatre endroits différents, savoir las passagers sur le devant du vaisseau, les matelots sur le derrière , les soldats au milieu; enfin ceux qui étoient de service, dnns l’intérieur du vaisseau. Cetoit un grand sujet de consolation pour nous d’entendre retentir de tous côtés les louanges du Seigneur, et celles de sa sainte Mère au milieu de l Océan.

Le 26 de mars, jour de l’Annonciation, nous vîmes de grand matin s’élever un brouillard fort épais, ce qui nous fit croire que nous n’étions pas éloignés de la terre. L mi sonda a et il ne se trouva

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que cent quarante brasses d’eau. Cependant le brouillard qui nous environrioit ne permettoit pas au pilote de discerner à quelle distance nous étions du rivage. Comme il craignoit de donner contre quelque écueil, il nous lit courir droit au sud jusqu’à la hauteur de trente-cinq degrés, qui est celle du cap de Sainte-Marie, il gouverna le in à l’ouest, et fut fort étonné de ne trouver après midi que cinquante brasses d’eau. Il en conclut, suivant les mesures marquées pour ces mers , nue nous étions tout au plus à huit ou neuf lieues de terre; mais il étoit trop tard pour entreprendre alors de la chercher, et nous fûmes obligés de mettre à la cape , ce qui consiste à disposer tellement les voiles que le vent est réfléchi de Furie dans l’autre, en sorte que le vaisseau n’avance ni ne recule.

Le Saint-François , plus hardi , s’étoit avancé pour découvrir la terre; nous voulûmes le retenir. Le I i Ire de capitane que portoit notre frégate nous donnoit droit de lui commander; mais il ne jugea pas à propos d’obéir à nos signaux, et à la faveur d'un brouillard épais, il se retira de la trop grande sujétiou où nous l’avions tenu jusqu’alors. 11 ne tarda pas en effet à reconnoître la terre ; pour nous ayant été pris du calme, nous restâmes fieux jours au même endroit. Le 3o un petit vent frais nous poussa vers la côte. Sur les neuf heures du matin un jeune homme qui étoit monté sur la hune, cria : Terre ! terre /Jugez si cette nouvelle fut agréable à des gens qui depuis deux mois et

DU P. GAETAN DE CATTANEO

demi n’avoient vu que le ciel et l’eau. Tout ce c[ue nous avions de lunettes grandes et petites furent bientôt tournées vers la côte, pour la reconno.lro , ce qui notait pas aisé, parce que c’est une campagne rase et unie. Enfin quand nous en fûmes si près que tout le monde pouvoit aisément la distinguer à la simple vue, nous chantâmes le / a Deum en actions de grâces; cependant la fin de nos travaux étoit bien plus éloignée que nous ne pensions.

'On étoit fort en peine du Saint-François , et l'on craignoit qu'il ne lui fut arrivé quelque malheur. La patache qui étoit partie avec nous des Canaries nous avoit déjà causé de pareilles alarmes lorsque nous la perdîmes de vue à la hauteur des îles du Cap- Vert. Nous ne l’avions pas revue depuis ce temps-là. Le capitaine donna ordre au gabier, ou à la sentinelle de hune d observer s il ne déeouvriroit point le Saint - François , et lui' promit trois bouteilles de vin , en cas qu’il pût nous en donner des nouvelles. Bientôt le gabier cria qu il le voyoit. Nous prîmes nos lunettes, et nous nous accordâmes tous à dire que l’on voyoit un vaisseau cinglant à pleines voiles vers la terre , et que ce devoit être le Saint-François . Les trois bouteilles de vin furent délivrées sur-le-champ. Mais notre joie ne fut pas de longue durée. Ce que nous avions pris pour le Saint -François n étoit. autre chose qu’un amas de rochers, qui étant vus de loin ressemblent à un vaisseau portant

>2Vi LETTRE PREMIÈRE

toutes ses voiles. Nous avions lu peu de jours auparavant dans une relation fort exacte, que ces rochers avoient souvent fait illusion aux voyageurs. Nous ne pouvions cependant nous persuader que ce que nous apercevions ne fût pas un vaisseau, et i on fît sur cela plusieurs paris considérables, failîn nous étant approchés davantage, nous reconnûmes notre erreur, de manière à n’en pouvoir douter. Car ces mêmes rochers étant vus sous un autre aspect avoient 1 air de ces anciens châteaux qui tombent en ruine, et c’est ce qui leur a tûii donner le nom de /os Castillos.

Pour comble de malheurs, un vent contraire qui s’éleva tout à coup nous fit revirer de bord. Nous nous trouvâmes le a d avril à plus de cinquante lieues du rivage. Le trouble et la sédition s emparèrent bientôt du vaisseau. Nous étions en pleine mer , sans savoir quand nous pourrions prendre terre. Nos vivres liroient vers leur fin; le bruit courut même que nous n avions plus d’eau que pour dix ou douze jours. On parla de diminuer la ration des soldats. Leurs chefs déclarèrent que si Ion exécutoit ce projet, ils ne prometioient pas de les contenir dans le dcvoiVet dans la soumission; les soldats disoient déjà hautement que si la diminution se faisoit, elle devoit avoir également lieu pour tout le monde , parce que tous avoient un égal droit à la vie. Le capitaine changea de résolution par le conseil de quelques personnes sages et expérimentées.

DU P. GAETAN DE CATTANEO. 2^5

Cette affaire étoit à peine terminée, lorsque les passagers eurent avec le pilote un démêlé qui 11e fut pas moins vif. Le vent Contraire étoit tombé; les passagers vouloient qu’on cessât de courir au large. Le pilote répondoit que le vent

trop gaillard, et qu’il y a voit du danger à s’approcher de la côte. On deinandoit du moins qu il conduisit le vaisseau à la vue de la terre, aiin qu’on put y envoyer une douzaine de soldats et autant de matelots pour avoir de l’eau, et mer quelquesunes de ces vaches que nous avions vues les jours précédents sur le rivage. Le pilote infléxible disoit qu’il 11e feroit route à l’ouest que quand il se trouveroit à la hauteur du fleuve de la Flata, ensorte qu’il pût y entrer sans cotoyer le rivage. Quant à la disette de vivres, il ajoutoit que le capitaine avoit dû y pourvoir; que pour ce qui le regardoit, il n’a voit d’autre obligation que celle de conduire sûrement le vaisseau. Les passagers répliquoient qu’il valoit bien autant échouer que mourir de faim, que c’étoit toujours périr, avec cette différence néanmoins, que le dernier de ces malheurs paroissoit inévitable, au lieu que l’autre 11 avoit guère de réalité que dans 1 imagination du pilote , qui voyoit partout clés bancs et des écueils. Tout lut inutile, et 1 011 ne put rien gagner sur le vieux pilote, jusqu à ce que perdant enfin patience , les passagers s assemblèrent dans la chambre du. conseil, ayant le capitaine à leur tète. Ainsi

réunis ils formoient le tribunal légitime du vaisseau, et ils avoient toute l’autorité en main* Le pilote fut cité : on lui ordonna de faire voile vers la terre. 11 obéit, parce que autrement on auroît pu lui faire son procès dans toutes les formes à Buenos -Ayres. 11 prit donc le parti de tourner peu a peu à l’ouest. Au bout de deux jours nous découvrîmes le cap de Sainte-Marie, que nous doublâmes. Enfin nous arrivâmes à Fembouchure du grand fleuve de la Plata.

J avois entendu dire ou lu plus d une fois en Europe, que ce fleuve avoit au moins cinquante lieues de. large à son embouchure, et j’avois craint alors qu’il n’y eût un peu d’exagération dans ce récit. Me trouvant à portée d’éclaircir ce fait, j’en eu la curiosité, et je me convainquis par mes propres yeux qu’on n’a voit rien avancé que de vrai. Car lorsque nous partîmes de Monte- Video, qui est une forteresse bâtie à plus de trente lieues au-dessus de Fembouchure, clans un endroit où la largeur du fleuve est déjà diminuée au moins de la moitié, nous fûmes obligés de le traverser dans toute sa largeur. Nous perdîmes la terre de vue avant que d arriver au milieu du fleuve, et nous navigàmes un jour entier sans découvrir i autre bord. A Buenos-Ayres, où je suis présentement , trente ou quarante lieues au-dessus de Monte-Video , le fleuve est encore rétréci au moins de la moitié. La vue ne s'étend pas néanmoins d un bord à l’autre. Je suis monté plusieurs

DU P. GAETAN DE CATTANEO

fois dans un lieu assez élevé par un temps trèsserein, sans pouvoir découvrir autre chose qu un horizon tenniné par Peau comme celui de la mer. 11 est vrai (pie le fleuve de la Ida ta n est pas profond à proportion de sa largeur, qu’il est rempli de bancs de sable très-dangereux, sur lesquels on ne trouve guère que trois ou quatre 'liasses deau. Le plus considérable de tous est a 1 embouchure môme, et la rend très-diilicile à passer. Un 1 appelle le bauc Àngiois, soi i qu il ait été découvei t (V abord par les Anglois, soit parce qu un vaisseau de cette nation chargé d’argent de contrebande, esr le premier qu’on sache y avoir échoué. Les Portugais y ont perdu huit vaisseaux en douze ans; peu s en est fallu que le Lan franc, vaisseau espagnol de soixante-dix pièces de canon, irait eu le meme sort. Je vous laisse à penser si notre pilote eut peur de ce banc. Il ne connoissoit le fleuve de la Plata que sous le nom d enfer des pilotes; et ce netoit pas tout-à-fait sans raison; car le fleuve est incomparablement plus dangereux, surtout dans les gros temps, que la mer même. En pleine mer, quand les vents se déchaînent, on laisse presque sans rien craindre le vaisseau courir au gré des flots; mais ici l’ou est toujours environné d’écueils et de rochers. bailleurs les eaux s’élevant aussi haut quen pleine mer, h' vaisseau court risque, cause du peu de profondeur, de toucher le fond, et de s’ouvrir eu retombant du haut de la vague, dans 1 abîme qui la suit.

Nous n entrâmes dans le fleuve qu’après avoir pris toutes les précautions possibles pour né pas échouer. Comme la nuit approchoit, notre pilote auroit bien voulu s’arrêter jusqu’au lendemain , par la crainte quil avoit dun rocher couvert qui se trouve à soixante pas de lile de los Lobes. Nous n étions plus qu à deux portées de canon de cette île, et il faisoit un très-beau clair de lune ; ainsi on obligea le pilote de passer outre; ce qu’il fit fort heureusement.

L île de los Lobos, ou des Loups, n’est habitée que par un grand nombre de loups marins. Lorsque ces animaux voient venir un bâtiment , ils vont en troupe au-devant de lui. Quand ils Font joint, ils saccrochent avec les pâtes de devant aux côtés du vaisseau, et ils considèrent les hommes qui se montrent à eux avec beaucoup cfattention, en grinçant des dents â peu près comme les singes. Ils se replongent ensuite dans l’eau: ils passent et repassent sans cesse devant le vaisseau, en poussant des cris qui ne sont pas désagréables; jusqu’à ce qiFenfin ils se retirent dani leur ile ou sur les côtes voisines. Les habitants du pays leur font la chasse pour en avoir la peau, qui sert à divers usages, et qui est fort estimée pour la beauté de son poil. Cette chasse n’est pas dangereuse, car les loups marins ne sont ni redoutables par leur férocité , ni difficiles à prendre , et ils s’enfuient dès qu’ils aperçoivent un chasseur.

DU p. GAETAN DE C ATT A NE O.

Apres avoir passé l'ile de Jos Lobos; nous lûmes surpris du câline, qui dura peu néanmoins. Nous mîmes notre loisir à profit pour pêcher une espèce de poissons fort délicats qui se trouvent en cet endroit. Les plus grands pèsent environ detiA livres. Ils étoient en si grande quantité que quelques-uns de nos matelots, s'étant avises d’attacher deux ou trois hameçons à la même ficelle, retiroient à chaque instant deux ou trois de ces poissons ■ à la fois.

H y a dans le fleuve de la Plata un au tre poisson

qu on appelle viagros. I] a quatre longues barbes

ou moustaches, et sur le dos un aiguillon dont la

piqûre est fort dangereuse, car elle fait enfler

sur-le-champ la partie qui en est atteinte, et elle

catLse des douleurs très-aiguës, auxquelles il n est

pas aisé de remédier. Cet aiguillon paroît assez

Joimc, mais vous jugerez de sa force et de sa du-

leté par le trait suivant. Nous avions mis un de

ces poissons sur une table épaisse d'un bon doigt-

il la perça de part en part sans paroître faire un grand eüort.

Le jour suivant nous avançâmes beaucoup à larde d un vent frais; aux approches de la nuit nous mouillâmes devant file de Maldonat. 11 n'y a pas long-temps que le Cheval-Mann , célèbre vaisseau angîois fit naufrage près de cette île, ayant heurté contre un écueil caché A fleur d’eau.

nA!T7 ™rl° apparetameu< ^ dorades, dont on dit que Iq fleuve de la Plata est fexripli. 1

Tout l’équipage se noya, et plus de r, 600,000 piastres qui coinposoient la cliaige du vaisseau tombèrent dans la mer. Gomme tout cet aigcnt é toi t de contrebande, les débris du vaisseau furent confisqués par le gouverneur de Buenos- Ayi es au profit du trésor royal, et I on envoya aussitôt des hommes pour pécher l’argent, dont 011 espère retirer la plus grande partie. Lorsque nous passâmes, il éloit déjà parti pour Buenos- Ayres une barque chargée de 80,000 piastres. Le lendemain au matin nous nous remîmes en route avec beaucoup de précaution, et nous côtoyâmes lîle des Fleurs. Cest'un des endroits les plus dan gereux du fleuve; car les écueils dont file est bordée d’une part, et de l’autre 1 extrémité du banc anglois, qui finit vis-à-vis de cette île , forment un passage très-étroit et très-difficile. Sur le midi nous découvrîmes enfin Monte-Video , à la distance de sept ou huit fieues. C’est une montagne isolée qui s’élève en forme de pain de sucre , et au pied de laquelle est un port, le premier que rencontrent les vaisseaux qui viennent des Canaries a Buenos - Ayres. Nous y entrâmes avant la nuit, le 9 d a^n ,

veille du dimanche des Rameaux.

La joie que nous ressentîmes de nous trouver ainsi en lieu de sûreté fut proportionnée à la longueur du voyage, qui avoit été de deux mule lieues, et aux dangers que nous avions courus. Nous trouvâmes à Monte-Video le Saint-Martin , qui nous avoit quitté vers les îles du CapOert.

DU P. GAETAN DE CATTANEO

Dès qu il nous aperçut il nous salua rie neuf coups cle canon, et il vint au-devant de nous. Nous apprîmes que le Saint-François étoil arriyé à Monte V ideo treize jours auparavant, mais (pie, lassé de nous attendre, il éloit parti ce jour-là meme pour Buenos-Ayres. II avoit eu l’attention, en Disant venir un pilote côtier pour lui-même, d’en faire aussi venir un pour nous; et nexus fûmes en état de poursuivre notre voyage dès le lendemain au matin. Peut-être ne trouverez -vous pas Monte- Video sur les cartes géographiques, si ce n’est sons îe nom de Monte-Seredo. C’est une nouvelle colonie qui sesl formée depuis deux ou trois ans sur le bord du fleuve de. la Plata. Le roi a permis aux Canariens d envoyer tous les ans à Buenos-Ayres un vaisseau chargé de leur vin et de leurs autres marchandises, à condition qu’ils amèneroient en même temps à Monte-Video un certain nombre de familles, jusqu'à ce que la colonie soit suffisamment peuplée. Ainsi elle n’est habitée que par des familles canariennes, et le Saint-Martin en avoit amené vingt-cinq ou trente. Ce poste est fort important pour les Espagnols, qu il rend maîtres de tout le pays situé entre le fleuve de la Plata , le Brésil et la mer- Les Portugais ont voulu plus d’une fois s’en emparer, afin de prolonger, le Brésil jusqu à la colonie du Saint -Sacrement, qu'ils ont fondée dans l ile de Saint-Qabriel vis-àvis de Buenos-Ayres, et fortifiée d’un bon château. C est la comme leur entrepôt pour les marchan-

dises de contrebande qu'ils font passer en aussi grande quantité qu’ils veulent clans les pays de la domination espagnole. Ils les envoient par terre jusqu'au Pérou et au Chili. Autant que ce commerce leur est avantageux, autant est-il ruineux pour les marchands espagnols. Les Portugais ue sont pas les seuls qui s enrichissent aux dépens des Espagnols, ils reçoivent dans leurs colonies les vaisseaux des différentes nations qui font aussi la contrebande. Lorsque nous fûmes arrivés à Buenos-Ayres, nos commerçants eurent le chagrin cl apprendre qu'il y avoit actuellement dans le port de Saint-Gabriel vingt vaisseaux anglois, portugais ou françois qui avoient déjà vendu leurs cargaisons bon compte, en sorte que le pays se trouvoit abondamment pourvu des marchandises que nos vaisseaux avoient apportées. 0

Les Espagnols, aidés des Indiens, ont déjà chassé deux fois les Portugais de Saint-Gabriel; mais cm leur a rendu ce poste, et ils se sont appliqués depuis à le mettre hors d’insulte par de bonnes fortifications. Ils s'étaient aussi rendus maîtres de Monte-Vidço, où iis avoient bâti un fort; ils vouloient en bâtir un autre vis-à-vis de los Castiilos. Leur but étoit d’établir une cornai unication libre entre la Nouvelle-Colonie et Rio-Janeiro.Eufin les Espagnols ouvrirent les yeux sur le danger qui les mena^oit; ils attaquèrent les Portugais, elles chassèrent de Monte- Video. Ayant ensuite reconnu l’importance de ce poste, ils y ont élevé une for-

I>u P. GAETAN DE CÀTTAïŒO.

teresse flanquée de quatre bastions, et défendue par une garnison de deux cents hommes, et par un bon nombre de canons tous de fonte. G est auprès de cette forteresse que les Canariens bâtissent maintenant leur ville; comme ils sont robustes et industrieux, on espère qu'ils seront bientôt en état de se soutenir par eux-mêmes, et de dominer

sur toute la cote voisine.

Les missionnaires que portoit le Saint-François étant restés plusieurs jours dans le port de Monte-Video, descendirent à terre, ils nous ont rapporté depuis qu il n'y avoit à Monte-\ ideaque trois ou quatre maisons de brique, avec cinquante ou soixante cabanes faites de cuirs de bœuis, où demeurent les familles nouvellement arrivées des Canaries , en attendant quon puisse leui elcvcr des maisons plus solides et puis commodes. Le gouverneur de Buenos-A-yres lit venir clés i an 1720 deux mille Indiens dos réductions pour bâtir la nouvelle ville. La forteresse les. a occupes jusquà présent. Ils sont sous la conduite de deux missionnaires, qui remplissent auprès dbux toutes les fonctions du saint ministère, et cpii sont logés dans une cabane de cuir. Quant aux Inclinas, ils n’ont point de logement et ils clameur eut après leurs travaux exposés k toutes les injures de i air.. L'exemption du tribut annuel est le seul salaire quils reçoivent de leurs peines cl de leurs taligues.

rfous partîmes de Montevideo le 10 d avril r

2M lettre première

a quelques Loues de là nous découvrîmes le Saintl i an ç ois. Ii a voit appris notre arrivée par une J marque qui passoit, et il avoit mouillé 1 ancre pour

nous attendre. Buenos-Ajres n’est qu a quarante lieues de Monte-\ ideo. Mais ce trajet est sans contredit la partie du chemin la plus difficile, car le inuse est seine de bancs de sable, et Ion ne peut y naviguer qu’avec d extrêmes précautions. On est obligé de mouiller tous les soirs à l’endroit o il 1 on se trouve. Chaque navire étoit précédé de ses deux chaloupes, qui aboient devant lui à un demi quart de lieue de distance. L’on y a voit sans cesse la sonde à la main, et I on marquoit par un signal combien on avoit de brasses d eau. Représentez-vous deux chiens de chasse, qui courent devant leur maître dans la campagne, Toutes nos précautions n empêchèrent pas que nous lie touchassions deux fois le fond. Mais comme ce fond 1 détoit ni de sable ni de pierre , la carenne ne fut point endommagée.

Enfin le a5 d’avril , jourdu vendredi-saint , nous jetâmes l’ancre à trois lieues de B tien os- Ay res. La circonstance du jour empêcha qu’on ne tirât le canon - mais le samedi, dès que nous entendîmes les cloches de la ville et le canon de la forteresse, noxislimestroisdccharges de toutenotre artillerie.

Aous ne pûmes débarquer que la dernière fête de Pâques, et nous vîmes pendant quatre jouts k terre, sans pouvoir y mettre le pied; car il. s’éleva un vent d ouest furieux , qui nous mit en danger

li a J

DU P. GAETAN DE CATTANEO

de p'érir à la vue du port. Ou appelle ce veut pauinero, parce qu’il traverse une plamedc trois cenls lieues nommée de las Pampas, et habitée par des Indiens toujours errants,, connus dans le pays sous le nom de Pampas. Cette plaine, qui s etcui depuis Buenos-Ayres jusqu aux cou 1ms du Chili , est parfaitement unie. Elle est seulement couverte d'herbe fort haute. Le pampero, not trouvant dans une si vaste étendue de pays rien qui puisse mo dérer son impétuosité, acquiert toujours de nouve'les forces, jusqu’à Cé qu’enfilant directement e canal du fleuve de la Plata, il y souffle avec tant de furie, que les vaisseaux sont obligés, pour se soutenir contre lui , de jeter toutes leurs ancres, et d’assurer encore les cables avec de grosses chaînes ,1e fer Si celui dont nous fûmes accueillis nous eût pris à l’embouchure du fleuve, il est probable qu’iï nous auroit jetés à plus de deux cents heues

en mer.

Le port de Buenos-Ayres n est nullement a «hri des vents y et les vaisseaux ne sauroient approcher plus près de cette ville qu’à la distance de trois lieues. Je ne comprends pas pourquoi les espagnols se sont établis dans une situation é\ peu commode ? à moins qu’ils n aient voulu se mettre h couvert de toute surprise, en empêchant qne les vaisseaux ennemis ne pussent aller jusqu à eux. Les barques même, pour aller a Buenos-Ayn s , sont obligées de prendre un détour, et d entrer dans une petite rivière qui se décharge dans le

fleuve, et qui peut avoir deux ou trois brasses de profondeur. Quand les eaux du fleuve sont Lasses on ne saurait entrer dans la petite rivière. < ’

H nous fallut donc attendre que le pampero cessât ; mais nous fûmes Lien consolés de ce retardemen t, parle spectacle édifiantque nous offrirent alors les vaisseaux; car les passagers, profitant de la compagnie des missionnaires, employèrent ce temps à satisfaire au précepte de la confession annuelle et ue la communion pascale, et s’acquittèrent de ces devoirs avec une.piété vraiment édifiante.

fi ous débarquâmes enfin le mardi d'après Pâques; cetoit le 19 d’avril 1729, cent dix-huit jours après notre départ de Cadix. M. le gouverneur de Bucnos-Ayres avoit envoyé, dès que le temps l’avoa permis, une de ses Larques pour nous pren- <rc. A ous trouvâmes le rivage tout couvert de monde. La diversité des habillements et des figures espagnoles, mores et indiennes fbrmoit un spectacle très-agréable. Tous les Pères de notre collège étaient aussi venus sur le Lord de l’eau pour nous recevoir, ayant à leur tête, le P. recteur.

C étau un vieillard vénérable qui avoit blanchi dans les missions, où il avoit passé quarante-neuf ans. II nous reçut h bras ouverts, et l’on eût dit que la joie qu il. avoit de notre arrivée lavoit rajeuni. 1 ous les autres Pères <te nous témoignèrent pas moins d amitié. Les transport d’allégresse répondirent a 1 impatience avec laquelle, ou nous

DU F. GAETAN DE CATTANEO. 20

attendoit, dans la disette extrême de sujets où se trouvoit la province.

A quelque distance de la ville nous rencontrâmes monsieur le gouverneur lui-méme, qui avoit voulu venir au-devant de nous, et qui nous fit la réception la plus gracieuse et la plus honorable, tl se nomme D. Bruno de Zavola. O11 auroit peine à trouver un seigneur plus accompli à tous égards. Il est dune taille haute et bien proportionnée; sa démarche feroit honneur à la majesté d’un grand prince, il perdit en Espagne pendant la dernière guerre une partie du bras droit h une bataille. Sa majesté catholique, pour récompenser les services de cet excellent officier, lui a donné le gouvernement de Buenos-Ayres, et l’a fait capitaine général de toute la province qu’on nomme Rio de la Plata. Le bras qui lui manque est moins une difformité qu’un monument propre à rappeler le souvenir de sa bravoure.

Dès que nous fumes entrés dans la ville, nous nous rendîmes d’abord à l’église du collège où bon nattendoit que notre arrivée pour commencer 1 e Te Deum. il fut suivi de la bénédiction du Saint-Sacrement. Je vous avoue que je ne pus retenir mes larmes pendant cotte pieuse cérémonie. Je baisai avec une consolation inexprimable cette terre que j’avois tant désirée, et je me trouvai alors au comble de mes vœux.

Les premières nouvelles que nous avons apprises en arrivant ont été les suivantes. Plusieurs

a58 LETTRE PREMIÈRE

nations souhaitent ardemment cle recevoir le saint baptême; on n’a pu jusqu'à ce jour leur envoyer les missionnaires quelles demandoient. Celle des ZamucoSj qui fit périr autrefois le F. Albert Romero sous une grêle de (lèches , s’est enfin convertie à la foi de Jésus-Christ; mais le P. Castagnerès se trouve seul dans la nombreuse réduction quil a fondée chez ces peuples. Il fait" d’ailleurs de fréquents voyages chez les Ugarognos., qui paroissoient disposés à embrasser le christianisme. 11 en a converti un si grand nombre , qu’il parle déjà de fonder une nouvelle réduction; et II espère, par le moyen de celle-ci, trouver accès chez d autres nations très -nombreuses , situées plus avant dans les terres. Mais un seul homme ne sauroit suffire à tant d occupations, et le P. Castagnerès demande fortement des ouvriers évangéliques qui puissent partager ses travaux.

Voilà, mon très-cher frère, un récit fidèle et circonstancié de notre voyage, il me resteroit à

vous parler des qualités du pays, de Pair qffion y respira , du nombre des habitants et de leurs mœurs. Mais toutes ces choses seront la matière d une autre lettre que vous recevrez probablement avec celle-ci. Saluez , je vous en prie, de ma part toutes les personnes que j ai coutume de nommer dans les lettres que je vous écris. Je me recommande très-instamment à leurs -prières et aux vôtres, afin que le Seigneur m'accorde la seule grâce que je lui demande , celle cle m em-

MJ P. GAETAN DE CATTANEO

ployer désormais tout entier ù sa plus giande gloire, et de consacrer tous les moments de ma vie à ma propre sanctification et à celle du prochain. Je vous embrasse et je suis de tout mon

cœur ,

Mon très-cher frère, etc.

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LETTRE seconde

LETTRE il

De la réduction de Sainte-Marie, dans les missionsdu Paraguai, ce do d’avril i 780.

Mon très cher frère , dans la lettre que je vous ai écrite de Buenos- Âyresy je vous ai rendu un compte exact de notre voyage. Je m’en tins là, de peur de vous ennuyer par un trop long récit, ou plutôt, pour parler franchement, jetais lassé d écrire. Car vous saurez que quatre lignes d’italien me coûtent plus à présent que vingt ne me coûtaient autrefois. J’ai perdu 1 habitude de parler et décrire ma langue maternelle. Il me faut quelquefois rever assez long-temps pour me rappeler un mot qui ne me revient pas. Ma plume voudroit encore courir sur le papier, comme elle fàisoit au temps passé ; mais elle est obligée de s’arrêter, en attendant la mémoire, qui ne la suit qu’avec peine, et qui ne craint rien tant que d être trop pressée.

Je vais cependant, quoi qu’il mon coûte, vous instruire, comme vous le souhaitez, de tout ce qui concerne la ville de Buenos-Àyres et la province dont elle est la capitale; enfin des principales choses qui s y sont passées depuis notre arrivée.

Et pour commencer par ce dernier article, nous demeurâmes deux mois à Buenos-Àyres,

DU P. €AETA N DE CATTANE0# 2S1

soit pour nous délasser des fatigues du voyage , soit pour nous disposer à entrer dans les missions auxquelles on nous destinoit. Nous fumes d abord presque tous incommodés, et bon trembla pour les jours de plusieurs d’entre nous. On attribuoit cela en partie à l'altération des humeurs produite par le mauvais air et par les autres incommodités du vaisseau, en partie au changement de -climat et de nourriture, et surtout à l’eau clu fleuve de la Plata qu’on boit à Buenos- Ayres ; car cette eau cause dordinaire aux Européens qui ny sont point encore accoutumés, des vomissements, des tranchées et des dvssen tories.

Cependant on préparoit à Buenos-Ayres les charrettes qui dévoient transporter à Cordoue du Tucuman les étudiants que nous avions amenés. La compagnie a dans celte ville une université où les Espagnols, soit du Tucuman, soit du Paraguay et de Rio de la Plata envoient étudier leurs enfants. G est aussi là que les jeunes jésuites qui n ont point encore fini le cours dç leurs études vont achever leur philosophie et leur théologie.

Cordoue est ci cent vingt lieues de Buenos- Ayres, ou environ. Tout le pays situé entre deux n est qu’un vaste désert. G est une campagne unie et terminée par un horizon parfait. Pour traverser cette plaine immense, qu'on nomme las Pampas, on est obligé de faire des provisions d eau et de biscuit, comme pour un voyage maritime, parce qu on est bien sûr de n’en pas trouver eu chemin.

1 6a LETTRE SÈGQÏNTDE

11 il y a voit pas plus de six semaines que nous étions à Buenos-Ayres lorsqu’on y vit arriver des Indiens. C etoient ceux de la réduction des Trois Bois oud’Yapem, mot qui, dans la langue invienne, signifie la même chose. De toutes les peup’adcs dont nous avons la direction, cest la plus voisins de Buenos-Ayrcs, quoiqu'elle en soit éloignée de deux cents lieues. Les chrétiens des autres réductions se dispo, soient aussi à venir prendre les missionnaires; mais ceux dAapeiu, ayant moins de chemin à Taire, avoient pris lés devants, et ils avoient amené des musiciens de toute espèce pour célébrer notre arrivée. Dès qu’ils eurent débarqué, ils accoururent au collège, impatients de nous voir et de nous connoître, et se rendirent chabord à la chambre du P. Ilrrrau, qu'ils connoissoicnt tous, parce qu’il a voit demeuré long-temps dans les missions. Ilscroit difficile d exprimer la joie qu'ils eurent de le revoir. Ils ne savoient comment lui témoigner leur rccqmioissance de ce qu'il leur avoit amené tant de. missicnnaires.

Le P. Ilcrran nous fit avertir de l’arrivée des Indiens. Nous descendîmes sur-le-champ dans la cour, o ii ils s'éloicnt arrangés pour nous recevoir. Au premier rang on avoit placé les enfants de douze à quatorze ans, qui chantoient le dessus, ,ei d'autres" Un peu plus grands dont les voix étoient des hautes-contres ; au second rang les jeunes gens, qui faisoient la taille, et derrière eux des

hommes d un âge plus avancé, propres à faire la basse: On avoit disposé les instruments des deux côtés. Dès que nous parûmes ces bons Indiens entonnèrent le Te Venin en musique. Je fus extrêmement frappé d un objet si nouveau pour moi, et principalement de la modestie et du zèle qu ils faisoient paroitre. Je fus surtout vivement atlendri, lorsque je les vis au verset, Te ergo quœsumus , se jeter tous à genoux avec un air de dévotion qui auroit touché les cœurs les plus insensibles,

lis passèrent plusieurs jours en fûtes et en réjouissances; monsieur le gouverneur honora souvent leurs jeux et leurs concerts de sa présence, et il y preiioit tant de plaisir qu’il les lit prolonger plus dune fois jusqu'à la nuit. Toute la ville y étoit aussi accourue, et I on ne se lassoit point de

voir les Indiens. On admiroit surtout une de leurs danses qui n auroit pas déplu, je crois, mêjne en Europe aux yeux les plus délicats. Elle étoit formée de douze enfants velus à la manière des Incas, c’est à-dire, comme iétoient anciennement les Indiens nobles du Pérou, avant que les Espagnols en eussent fait la conquête. Ces enfants avoient chacun leur instrument de musique. Quatre portoient de petites guitares pendues à leur cou, quatre autres des luths, et les quatre derniers de petits violons. Ils jouciientctdan . oient en même temps avec une précision admirable. Ou leur vit aussi faire plusieurs fois avec beaucoup

li(j j LETTRE SECONDE

de satisfaction, l'exercice de Tare et des autres armes.

Ils chantoient le matin divers motets dans notre église 7 pendant tout le temps que duroient 1rs messes; elles éîoient servies par les enfants en soutanes et en surplis. Leur modestie, leur exactitude à pratiquer les cérémonies prescrites me ravissoit. Vous eussiez cru voir au pied de chaque autel deux petites statues, que le même ressort faisoit mouvoir. Mais rien ne me paroissoit plus beau que de les voir servir tous ensemble à l’autel lorsqu'on chant oit la grand’messe. Tout annonçoit dans eux le respect et la dévotion., tout l inypiroit.

Sur ces entrefaites, le P. Herran, déjà déclaré provincial du Paraguai , partit pour Cordoue, avec les étudiants et quelques missionnaires qu’il von- 1 oit envoyer à plus de cinq cents lieues au-delà de Cordoue, dans les nouvelles missions des Chiquites. Nous fumes destinés au nombre de douze à passer dans les réductions du Parana et de TUrégnai. Nous attendîmes encore quelques jours que tous les Indiens qui dévoient nous y conduire fussent arrivés, et nous fîmes les provisions de biscuit nécessaires pour un si long voyage. Car si vous en exceptez deux ou trois habitations qui ne sont pas fort éloignées de Buenos-Àyres, et une réduction d Indiens qui est sous la conduite des Pères de Saint-François, on ne trouve pas dans tout le chemin . qui est d’environ deux cen ts lieues ,

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une seule maison oii Ion puisse recourir dans la nécessité. Mais je réserve pour une autre lettre tout ce qui regarde ce voyage , et je me borne clans celle-ci à vous donner la description de buenos+Âyres et des environs.

La ville de Buenos-Ayrcs est située sur le bord occidental du grand fleuve de laPlata,à soixantedix lieues au-dessus de son emboùcbure. C'est la capitale de la province de Rio de la Plata , où l’on voit encore deux autres villes, mais beaucoup plus petites, savoir Corientes et Santa-Fé. Buenos- Ayres tient sans contredit le premier rang entre toutes les villes que les Espagnols ont bâties depuis les Cordillièrcs jusqu’à 1 Océan, sans en excepter F Assomption , capitale du Paraguai. On dit qu il y a huit à dix mille habitants dans celle-ci. Mais à Buenos-Ayres on en compte environ seize mille, dont mille Espagnols venus d’Europe; trois à quatre mille sont nés dans le pays de parents Espagnols; on les appelle créoles. Tous les autres habitants sont mulâtres, métis ou nègres. On nomme mulâtres ceux qui sont nés d'un blanc et d'une négresse, ou dïm nègre et d’une blanche. 11 est aisé de les reconnoître, soit à l’habit, soit à la couleur du visage, qui tient le milieuentre celles du nègre et de FEuropéen. Les métis sont ceux qui naissent du mélange des Indiens avec les Européens; ils ont le teint fort basané.

Quant aux nègres, qui forment le plus grand nombre, ils sont assez connus. L'Amérique en

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est remplie , non qu’ils y fassent une nation partirulière. Ils y viennent d’Afrique, où Ton les achète de leurs parents, qui ne rougissent point de conduire leurs enfants au marché, et de les vendre pour des bagatelles que leur portent les Européens, et spécialement les Anglais, qui en chargent leurs vaisseaux. C’est ce qu’on appelle Passer! to de los negros ou la traite des nègres. Ils les transportent en Amérique, et les y vendent cent et quelquefois deux cents piastres par tête. Dans 'toutes les provincps qui sont comprises sous le nom général de Paraguai, on n est servi que par des nègres; car il ny a point d Espagnol quelque pauvre qu. il soit, qui veuille se mettre en condition. Quant aux Indiens , on en voit fort peu dans les villes espagnoles, et ceux qu'on y voit vont pt viennent librement. Il est bien rare qu’ils se mettent au service des Espagnols; et Ion n’ose plus comme autrefois attenter sur leur liberté; Les Espagnols ont eu souvent lieu de se repentir de leurs anciennes violences.

Buenos-Ayres est non-seulement la ville la plus peuplée, mais encore la plus belle de toutes ces provinces. En effet les autres villes ne sont qu’un assemblage informe de quelques maisons ou cabanes, disposées sans Ordre et sans symétrie. Figurez-vous quelques villages bâtis les uns près des autres, et séparés par de petits bois qui empêchent d'apercevoir les maisons , et vous aurez une idée assez juste de la plupart des villes esna-

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gnôles qui sont dans ces contrées. Le trait suivant vous les fera encore mieux connoître. Le P. provincial faisoit la visite des différentes maisons de la province de Tucuman, avec son compagnon; ils s étaient mis en chemin pour Rioja , A ille située à deux cents lieues ou environ de Cordoue. Le chemin qui conduit à cette ville est aussi désert que celui de Bucnos-Ayrcs à Cordoue , mais beau coup plus difficile, parce qu il est inégal et pierreux, en sorte qu on est obligé de le faire sur des mules, et daller fort doucement. Après vingt jours de marche le P. Compagnon se trouvoit extrêmement fatigué. 11 prit un jour les devants, et se sentant accablé du sommeil , il mit pied à terre sous des arbres qui’ rencontra, sans savoir ni où il étoit, ni quand on arriveroit au terme qui sembloit fuir devant lui, et il s’endormit bientôt à ldmbre. Cependant le P. provincial arrive ; le muletier qui lui servoit de guide, voit le Père qui dormoit sur Phcrbc; il 1 éveille promptement, et il lui demande d un air étonné s’il n'a pas honte de dormir clans une place publique. De quelle place me parlez-vous, répond le Père? 11 y a trois semaines que nous marchons dans ce désert, et Dieu sait quand nous arriverons à Rioja. Y a-t-il au monde un lieu plus solitaire que celui-ci? vous etes à Rioja même, lépond le muletier, voici le cœur de la ville ; et le collège des jésuites est dernère ces arbres, il disoit vrai : le collège étoit dans un petit bois tout vis à v is. La stirorise du

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