J0 LETTRE SECONDE
cà et la autour de la ville. Ces campagnes produisent très-peu de bois, mais on en trouve dans les îles que forme le fleuve suffisamment pour le chauffage et pour les autres besoins ordinaires de la vie. Le pêcher est presque le seul arbre fruitier que Ion voie aux environs de Buenos-Ayres. La vigne surtout ne sauroity venir, à cause de la multitude innombrable de fourmis donteile estrongée dès qu’elle commence à pousser; ainsi Fon ne boit de vin en ce pays que celui qu on fait venir d Espagne par mer, ou bien par terre, de Mendoza, ville du Chili située au pied des Cordillières à trois cents lieues de Buenos-Ayres.
11 est vrai que ces campagnes désertes dont j’ai parlé sont remplies de bœufs et de chevaux sauvages. Lorsque j etois à Buenos-Ayres, un de ces Indiens qui viennent faire le commerce dans les villes espagnoles, vendit à un homme de ma connoissancc huit chevaux pour un baril d’eau-devie-, encore ne les a voit-on payés si cher que parce qu’ils étoient fort beaux; car on trouve des chevaux ordinaires autant qu'on en veut à huit ou dix pauîs 1 la pièce; on en peut même avoir à beaucoup meilleur marché en les allant chercher dans la campagne où ils paissent par milliers. Ii est vrai qu ils n’est pas toujours fort facile de les prendre.
Le nombre des bœufs est encore plus grand; on en peut juger par la multitude de peaux qui
1 Le puulo romain vaut 5 sous de notre mon noie.
US
DU P. GAETAN DE CATTANEÔ. l
s’envoient en Europe. C cs( presque Punique marchandise du pays. Les vaisseaux espagnols qui vont de trois en trois ans à Buenos- Ay res, en rapportent ordinairement quarante à cinquante mille peaux; mais les contrebandiers anglois et portugais en enlèvent chaque année beaucoup davantage. Or il est à remarquer qu’on ne prend que les peaux de taureaux, et que celles-ci même, pour entrer dans le commerce, doivent être de Zoz, c’està-dire dune certaine grandeur; et toutes celles qui se trouvent au-dessous sont mises au rebut. Ainsi, pour envoyer cinquante mule peaux en Europe , il faut tuer au moins quatre vingt mille taureaux, dont on n’emporte autre chose que la peau, la langue et la graisse, qui dans ces pays lient lieu d’huilq, de lard et de beurre.
Tant de cadavres qui restent exposés dans la campagne seroicnt capables d’infecter l’air; mais il semble que la providence y ait pourvu. Lorsque 1 on a été à la chasse > on voit accourir dans les airs des nuées de corbeaux, presque aussi gros que des aigles, et d autres oiseaux de proie, appelés dans le pays caracaras, qui sont faits à peu P>rès comme les corbeaux, mais d’une couleur fort différente. Ils dévorent en peu de jours tous ces cadavres, de telle manière qu’ils en laissent à. peine des vestiges. Je ne parle point ici des bœufs que 1 on tue pour les manger, car on ne connoît guère d autre viande à Buenos-Ayres, ni de ceux que les lions et les tigres ‘font périr chaque jour;