‹ Relation des missions du ParaguaiChapitre 5 sur 30 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

des sauvages de V Amérique dion ale.

inéri-

Quoique peu de nations dans le monde poussent la barbarie jusqu’à ne pas reconnoîtrc quelque être supérieur digne de nos hommages, on sait à nen pouvoir douter que plusieurs peuples du Paraguai ne rendent aucun culte extérieur à Dieu ni au démon. 11 sont néanmoins persuadés que celuici existe, et ils le craignent beaucoup. Ils croient aussi que l’âme ne périt pas avec le corps : ce qui paroît par le soin qu ils prennent, en ensevelissant leurs morts, de mettre auprès d’eux des vivres, un arc et des flèches , afin qu ils puissent pourvoir à leur subsistance dans l’autre vie, et que la faim ne les engage pas à revenir dans ce monde tourmenter les vivants. Ce principe universellement reçu parmi les Indiens est d’une grande utilité pour les conduire à la coiïnoissance de Dieu. Du reste , la plupart ne pensent pas à ce que deviennent les âmes après la mort.

Ils donnent à la lune le titre de mère, et ils ^honorent en cette qualité. Quand elle s’éclipse on les voit sortir précipitamment de leurs cabanes, en poussant des cris et des hurlements lamentables, et lancer dans l’air une grande quan-

tité cîc flèches pour la défendre, disent-ils, des chiens qui, s étant jetés sur elle, la déchirent et la mettent en sang. Car telle est, selon ces peuples, l'origine des éclipses. Ils ne cessent point de tirer des flèches que la lune n’ait recouvré toute sa splendeur. On sait que plusieurs peuples de l’Asie, quoique civilisés, pensent sur les éclipses de lune

Lorsqu il tonne, les Américains s’imaginent

leurs ennemis morts, qui veulent venger ia honte de leur défaite. Tous les sauvages sont fort superstitieux dans la recherche de favenir; ils consultent souvent le chant des oiseaux, les changements qui surviennent aux arbres, et les cris de certains animaux. Ce sont là leurs oracles, et ils croient en pouvoir tirer des connoissances certaines sur les accidents fâcheux dont ils sont me-

Il y a pourtant des Indiens qui adorent le.

La nation des Manacicas est répandue dans un grand nombre de villages assez peuplés. Leurs

ne se trouve point ailleurs. Elles forment des rues

principal cacique. On y voit une grande salle ou le peuple s'assemble pour honorer scs dieux, el pour toutes les cérémonies publiques. Les autres maisons de la peuplade renferment ordinairement plusieurs chambres assez commodes. On n emploie pour les bâtir d’autres instruments qu’une espèce de hache faite d une pierre dure et tranchante, avec laquelle on taille les plus grosses pièces de bois. La principale occupation des femmes est de faire de la toile et des vases de terre, qu elles travaillent avec beaucoup de délicatesse et de propreté.

Comme les peuplades des Manacicas sont peu éloignées les unes des autres, ils se rendent de fréquentes visites, et se donnent très-souvent des festins qui sont terminés par une danse générale.

C est la seule nation où le cacique soit en possession de l’autorité souveraine. Scs terres sont cultivées, et scs maisons bâties aux dépens du public. Sa table est toujours couverte de ce qu’il y a de meilleur dans leur pays , et ne lui coûte rien à entretenir. On n’oseroit entreprendre quoi que ce soit de considérable que par son ordre. Le cacique punit sévèrement les coupables , et lait maltraiter impunément, selon son caprice, tous ceux dont il est mécontent. Les femmes sont soumises de la même manière à la principale femme du cacique. Tous les habitants de la peupladelui paient la dîme de leur chasse et de leur pêche, et ne peuvent ni chasser ni pêcher sans lui en avoir de-

mande la permission. Son autorité n’est pas seulement absolue, elle est encore héréditaire; dès que le lils aîné du cacique est en âge de cornmander, son père lui remet le commandement, et lui en donne 1 investiture avec beaucoup de cérémonie. Cette renonciation volontaire ne fait qu augmenter le respect et l’amour de la nation pour son ancien maître.

Quelque absurde que soit la religion des Manacicas, on découvre au travers des fables dont elle est remplie quelques traces de la véritable religion : car ils croient , suivant la tradition de leurs ancêtres, qu’une dame d’une grande beauté conçut autrefois sans l’opération d’aucun homme; quelle mit au monde un fort bel enfant; que. cet enfant, lorsqu’il fut parvenu à un certain âge, remplit la terre de l'admiration de ses vertus et de ses prodiges; qu’un jour à la vue d’une nombreuse troupe de disciples qui le suivoient, il s’éle va dans les airs, et se transforma tout à coup dans le soleil qui brille sur nos têtes. Ils ajoutent que s'il n etoit pas à une aussi grande distance, nous pourrions encore distinguer les traits de son visage.

Ces peuples n’adorent cependant pas le soleil, ils admettent trois dieux et une déesse, qui, selon eux, est 1 épouse du premier, et la mère du second, qu’ils nomment Urasana, et la déesse Quipoci. Ces dieux se font voir de temps en temps, disentils, sous des ligures épouvantables, aux Indiens assemblés dans la salle du cacique, pour boire et

pour danser suivant la coutume. Un grand bruit annonce leur arrivée. Dès qu’ils paroissent, le peuple interrompt ses divertissements et pousse de grands cris en signe de joie. Les dieux prenant la parole exhortent le peuple de la manière la plus engageante à bien boire et à bien manger. Ils lui promettent une chasse et une pèche abondantes, et toutes sortes de biens. Ensuite, pour faire honneur au festin , ils demandent à boire, et vident avec une promptitude extrême les tasses qu on leur présente. Pour bien comprendre tout le mystère de ces -apparitions, il sullit de savoir qu'une partie de la salle est fermée d un grand rideau. C est là comme le sanctuaire des prétendues divinités. h n'est permis à personne dy entrer, ni même dy promener ses regards, si ce n’est au principal mapono, qui sait faire paroître à propos ses personnages sur la scène. Ce sont sans doute quelques-uns de ses confidents, déguisés sous des ligures et des habillements convenables à cette comédie.

Quelquefois le mapono, caché derrière le rideau, interroge à haute voix ses dieux sur l avenir. 11 leur présente les vœux et les prières du peuple. Après quelques moments de silence il sort du sanctuaire, et vient rapporter au peuple les réponses les plus favorables de la part des dieux. Ses oracles sont souvent si ridicules, que ceux à qui on les rapporte ne peuvent s empêcher d en rire, lin Indien s'avisa un jour de crier dans l’assemblée

que les dieux avoient bien Lu, et que la chica les avoit mis en l e’le buroeur. Le mapono changea bientôt ses belles paroles en imprécations, et menaça les assistants des tempêtes et des tonnerres, de la famine et de la mort.

D autres fois les Indiens se laissent persuader que le mapono s est envolé dans le ciel', d’où il revient bientôt après, accompagné de la déesse Quipoci. Elle chante derriète le rideau dont nous avons déjà parlé quelques chansons d une voix assez agréable; le peuple, dès qu’il l’entend, donne toutes les marques de la plus vive allégresse. 11 témoigne dans les termes les plus expressifs son îcspcct et son amour à la divinité. Celle-ci répond avec toute la bonté possible ; elle appelle les Indiens ses enfants, elle leur dit quelle est leur véritable mère, qu elle seule les défend de la colère des dieux qui sont cruels. Aussi les Indiens 1 invoquent-ils avec confiance dans leurs besoins, et lorsqu’ils sont affligés de quelque calamité.

Il il est pas rare que le mapono vienne ordonner aux Indiens de la part des dieux de prendre les armes, et de fondre sur quelque peuplade voisine. L imposteur leur fait envisager cette entreprise CQinme un moyen facile de s enrichir en peu de temps. Quoiqu’on se soit repenti plus dune fois d avoir suivi de semblable^ conseils, on ne manque guère de lui obéir. Du reste ; les Indiens paient bien cher ces oracles trompeurs; car ils sont obligés d offrir à leurs dieux une partie coii-

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sidérublç de leur pèche et de leur chasse parles mains du mapono, <jui tire de la crédulité de ces bonnes gens un revendu considérable.

Les Manacicas croient qnq les aines sont immortelles, et qu’au sortir du corps elles sont portées au, ciel par lc^ mapono pour y vivre éternellement dans la joie et dans les plaisirs. Dès qu'un Indien meurt, le mapono disparoit pendant un certain temps, qu’il emploie, dit-il, à conduire lame du défunt au séjour de la félicité. Ce voyage doit être fort pénible ; car il faut traverser d épaisses lprèts, des montagnes rudes et escarpées, des vallées profondes remplies de lacs et de vastes étangs; il faut passer une grande rivière, sur laquelle est un pont de bois gardé nuit et jour par le dieu Tatutiso . Cette divinité ne ressemble pas mal au Caron de la fable. Son emploi est encore de purifier les âmes de toutes les taches qu’elles ont contractées pendant la vie. Si quelqu’une lui manque de respect, il la précipite et la noie dans la rivière. Enfin on arrive au paradis. Mais c'est un pauvre paradis que le leur, et les plaisirs qu’on y goûte ne sont guère attrayants. On n’y trouve autre chose qu'une espèce de gomme, avec du miel et du poisson, dont les âmes indiennes se nourrissent. Le mapono de retour débite mille autres folies sur son voyage, et ne manque pas de se faire payer bien sa peine.

Les mapono exercent aussi la médecine en quelques endroits. Pour parvenir à cet emploi lu-

cratif , il faut avoir souvent combattu contre des

bêtes féroces, spécialement contre des tigres, et porter sur son corps des marques qui prouvent quon a été mordu, ou du moins égratigné par quelqu’un de ces animaux. Après avoir passé par ces rudes épreuves, les mapono, et chez quelques autres peuples , les caciques ont droit de guérir les malades, et sont préférable ment appelés auprès d’eux. CeS médecins ne connaissent pour toutes sortes de maladies que deux remèdes, tous les deux bien extravagants.

Le premier consiste à demander au malade où il a été les jours précédents, s’il n’a point répandu par terre de la chica (ce qui passe chez ces peuples pour un grand crime), s'il n’a point jeté aux chiens quelques morceaux de cerf, de tortue ou d’un autre animal. Si cela est arrivé, il ne.faut pas chercher plus loin la cause de la maladie. Les dieux se vei gent. de l’abus qu’on a fait de lèurs bienfaits. Cu bien r/est lame de quelque bête, qui, outragée de l’affront quelle a reçu, est entrée dans le corps du mah :1e. Le médecin suce la partie où l’on sent de la douleur; ensuite il fourne autour lu malade en frappant la terre à grands coups de massue. pour mettre, dit-il, en fuite cette ûme vindicative qui le tourmente jour et nuit. On juge bien que le malade ne s’en trouve pas beaucoup mieux, et qui! n’a cle ressources alors que dans la force de son tempérament.

Les missionnaires assurent néanmoins que la

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plupart des malades meurent plutôt de faim et de nécessité que du mal dont ils sont attaqués. On ne leur donne chaque jour qu'une poignée* de maïs presque cru, qu'ils rejettent souvent avec dégoût. Tous les soins des gens de la maison se tournent vers le sage médecin, qui, assis auprès de son malade, mange tranquillement la volaille et le meilleur gibier qu’on lui présente.

L'autre remède a quelque chose de bien cruel et de bien barbare. Quelques-uns de ces peuples sont persuadés que toules leurs maladies viennent de la méchanceté des femmes. 11 suffit donc que le malade ou le médecin en imaginent quelqu’une à laquelle ils croient pouvoir attribuer le mal* on court sur-le-champ ôter la vie à cette malheureuse femme. Quoique l’expérience ait dû les convaincre qu'une telle recette n’est d’aucune utilité, ils ont toujours dans 1 esprit que les maladies viennent d'une cause extérieure, et non pas de l'altération interne des humeurs.

L’usage des remèdes ridicules dont je viens de parler est cependant aboli dans tous les lieux où

peine qu'ils sont parvenus à détromper ces pauvres. Indiens, et à leur faire ouvrir les yeux sur l’ignorance et sur la mauvaise foi de leurs prétendus médecins.

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