‹ Relation des missions du ParaguaiChapitre 6 sur 30 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

Des principaux obstacles qui s opposent à la conversion des Indiens y et surtout de ceux que les Européens eux-mémes y ont apportés. — - Des Mammelus du Brésil.

On conçoit assez combien il étoit difficile de soumettre aux lois de l'Evangile des sauvages tels que sont la plupart de ceux que j’ai dépeints. Mais quelque barbares que soient leurs mœurs, j ose avancer que ce n’a point été le plus grand obstacle à leur conversion. Les Européens euxmémes ont plus contribué que tout le reste à donner aux Indiens de l’aversion pour le christianisme, par la dureté de leur conduite à l’égard de ces peuples infortunés. Le dessein de cet ouvrage exige que j expose en peu de mots de quelle façon les Européens se sont comportés, et se comportent encore dans 1 Amérique, et les pernicieux effets de leur mauvaise conduite.

On sait que les Espagnols, soit qu'ils y fussent forcés par un enchaînement de circonstances qui ne dependoient pas deux, soit autrement, n’établirent leur domination dans F Amérique méridionale que par la force, qu7ils y firent périr des millions d hommes sous divers prétextes. S’ils laissèrent la vie à quelques-uns A ce fut pour les réduire à l’esclavage.

DU PARACUAI. /fi

Un grand nombre de ces malheureux lurent confinés dans les mines : on les accabla de travaux et de mauvais traitements. Tant de cruauté alluma dans le cœur de ceux qui n’a voient point encore subi le joug, une haine bilieuse contre la nation espagnole, haine d autant plus durable que la tyrannie subsiste toujojjjÿ, au moins en partie, malgré les sages et rigoureuses ordonnances des rois catholiques, malgré les plaintes de tous les lions Espagnols qui ne cessent de gémir sur des excès si contraires aux principes de 1 Evangile et de l’humanité.

Or voilà ce qui a formé dans tous les temps un obstacle presque insurmontable à la propag lion de la foi chrétienne. De la haine pour les Espagnols, ces sauvages ont passé par une suite nécessaire à celle de la Religion. Comment en effet pou¬

voir leur persuader qu un Dieu dont les adorateurs éloient injustes et cruels, et sembloient être les ennemis du genre humain, fût un Dieu plein de bonté , et que sa loi fût toute sainte ! Cette conduite des Espagnols n’a pas été moins préjudicia • ble aux intérêts de l’Etat qu'à ceux de la Religion. Lorsque les Espagnols ont voulu s’étendre au-delà des hautes montagnes du Pérou et du Chili , vers [intérieur du pays, il a fallu recourir à la violence ; il s’en faut bien que le succès ait toujours répondu à leur attente. Car non-seulement les Indiens ont lait les plus grands efforts pour défendre ou pour recouvrer leur liberté, mas devenus a g-

gresseurs à leur tour, ils ont pénétré plus d'une lois dans les villes et dans les bourgades espagnoles, qu’ils on détruites par le fer, par le feu, et par tous les moyens que la haine et la fureur ont pu leur suggérer.

Les Moscovites conquirent, l’an i5go, sous le règne du czar Fédor Ivanovitz, la Sibérie, contrée immense, et qui n'est bornée du côté de l'o rient que par la lartane chinoise. Nous avons une relation fidèle de cette glorieuse expédition, de cette conquête pacifique, si j’ose ainsi m'exprimer. Les Moscovites gagnèrent tellement les Sibériens à force de présents et de caresses, que ces peuples se soumirent tous volontairement à 1 empereur de. Russie. On a bâti sans obstacle dans leur pays des villes, des forteresses, des églises qui sont rpain tenant plus florissantes que jamais; et si les Moscovites setoient employés avec plus d ardeur à la conversion des Sibériens, peut-être ne resteroit-il plus parmi eux aucun vestige de 1 idolâtrie, « Plut à Dieu, dit l'au- >» teur de la relation, que les Espagnols eussent » traite les Indiens avec la même douceur. Ils au- » roient humanisés les cœurs féroces de ces bar- » bares; ils se les seroient attachés. C'eût été en- » suite une chose facile pour eux de pousser leurs » conquêtes aussi loin qu ils eussent voulu. C’est » de quoi je me suis pleinement convaincu durant » un voyage que j ai fait en Amérique. Mais w ayant pris une route opposée, et s’étant rendus

DU PÀRAGUAI.

j> l’objet de l’ exécration universelle dans les Indes, ils ne peuvent plus soumettre personne si ce » n’est par la violence, moyen qui réussit rare- » ment. Les Moscovites savent bien le dire : lex- » périence leur a fait connoitre que pour affermir » une nouve.le domination, et pour civiliser des » peuples sauvages, il faut les traiter avec huma- » nité. »

Cette vertu* , manque absolument à un grand nombre d Espagnols, qui passent aux Indes dans le dessein de s’enrichir. Vous diriez qu ils ne sont

au monde que pour y donner des lois, font travail des mains semble être au-dessous d eux. En

plusieurs endroits de 1 Espagne meme, la terre n’est labourée que par des esclaves ou par des étrangers. C’est bien autre chose dans les Indes. Un Espagnol y périr oit de faim et de misère plutôt que de met're la main à la charrue. Qu est-il arrivé de cette fierté déplacée? Les -Espagnols ont à peine fondé dans ces contrées immenses qui sont comprises sous le nom général de Paraguai, une douzaine de villes avec quelques bourgades, qui ne sont pas fort peuplées m les unes ni les autres. On a bâti aux environs quelques cabanes répandues çà et là dans la campagne, pour la garde des grains et des troupeaux, qui font toute la richesse du pays. On trouve encore à quelque distance de C es memes villes de petites peuplades d Indiens Soumis aux Espagnols*, mais le reste du pays est désert ou en la possession des Indiens libres.

Les rois d'Espagne ne se virent pas plutôt mat 1res d’un pays immense, et le plus riche du monde, qu ils crurent avoir trouvé un moyen facile de récompenser ceux de leurs officiers quî s étoient les plus signalés dans les guerres. Ils leur donnèrent non -seulement des terres assez étendues, mais encore les Indiens qui les avoiènt ha- Iniées de tout temps, ou qu’on y avait transportés d’ailleurs. Ces terres furent noitffiiées côrnmanderics, et ceux à qui on les donna commandeurs. Eux et leurs enfants dévoient en jouir pour prix de leurs travaux sous certaines conditions. Cet usage subsiste encore. Après la mort du commandeur et de ses enfants, la commanderie retourne à la couronne, et le trésor royal en perçoit les re- Acnus pendant quelques années. Ce temps expiré, le gouverneur de la province peut disposer de la commanderie en faveur de quelque autre famille qui a bien servi l'Etat, afin que toutes , a proportion de leurs services, aient part successi- > ornent aux bienfaits du roi.

1 ous les Indiens doivent payer cinq piastres 1 de tribu! annuel à leur commandeur, qui n a point a parler proprement d autre droit que celui d exiger cette somme, dont un cinquième est dû au cure de la commanderie. C est là tout le revenu ce sa cure. Le reste est pour le commandeur, à la

J Les piastres qui se fabriquent et ont cours en Espagne valent v> livres i o sons : mais ceilcs des îndes, qui sont d’argent pur, valent au moins q livres io sous de notre monnaie.

charge néanmoins d’assister ses Indiens dans leurs besoins , et de veiller à leur conservation. Quoiqu’un tel tribut puisse paroi tre onéreux, il est pourtant bien léger en comparaison de ce qui; paient à leurs princes plusieurs peuples de l’Europe ; et ces réglements iront rien qui ne soit conforme aux lois de la prudence et de la piété.

Le malheur des Indiens naît donc uniquement de ce que les sages ordonnances portées en leur faveur par le roi catholique ne s’observent presque jamais. On ne se contente pas du tribut autorisé par les lois, on accable les Indiens de mille autres impositions qui réduisent ces pauvres gens à la plus excessive misère; beaucoup d’officiers sont chargés de tenir la main à l’exécution des ordres du roi. Il y a même des magistrats nommés protecteurs dont l’unique emploi est d’accompagner les Indiens devant les tribunaux de la justice, parce que ceux-ci ne sauroient faire aucun acte valide sans cette formalité. Mais quoique les évêques, les gouverneurs et les principaux officiers soient ordinairement remplis de droiture et d'équité, il est impossible que parmi un si grand nombre d’officiers subalternes, il ne se trouve pas des gens quun intérêt sordide engage à commettre des injustices criantes; et le mal est presque sans remède dans un pays si éloigné de la cour et des yeux du monarque. Quelque bienintentionnés que soient ses ministres, ils sont forcés de s’en rapporter aux auteurs même du désordre, qui

bo RELATION DES MISSIONS

leur envoient des relations telles que bon leur semble, et qui leur font accroire qu'il ne se passe rien que de conforme aux intentions de sa majesté.

Le moyen le plus ordinaire qu'on emploie pour s’enrichir en peu de temps, c’est de faire travailler les Indiens sans relâche et sans ménagement. Ces malheureux sont mille fois plus maltraités que les Nègres memes, et il est facile d’en deviner la raison. Les Nègres appartiennent en propre à leurs maîtres, au lieu que les Indiens, n étant pour ainsi dire que prêtés par le roi, s’ils périssent, la perte est pour le roi. Ainsi les commandeurs qui deviennent bientôt gentilshommes, s’ils ne létoient pas déjà lorsqu’ils sônt arrivés en Amérique, s empressent de mettre à profit les Indiens de leur commanderie. On ne songe ni à leur conservation, ni à celle de leur famille; on les surcharge de travail; la plupart succombent sous le poids d'un fardeau qui est au-dessus de leurs forces, ou bien, se livrant au désespoir, ils prennent la fuite, et vont chercher un asile dans des forêts éloignées chez les Indiens libres, à qui ils inspirent la haine du nom espagnol et du nom chrétien. Quelques-uns, après s'être échappés, vont sur les chemins attendre les passants pour les assassiner. Ils engagent les sauvages à porter la désolation jusqu’aux portes des villes espagnoles, sans qu'on ose les châtier, parce qu ou craint de les irriter encore davantage.

On lit dans un excellent mémoire, envoyé 1 an iy35 par le P. d'Aguilar à la cour d Espagne, et dont je parlerai plus au long à la fin de cet ouvrage , que « certains peuples indiens ravageoient alors » le Tucuman ; qu'ils s etoient emparés de tous les » chemins, en sorte qu on ne pouvoit plus aller » par terre au Pérou, sans courir d extrêmes dan- » gers; qu ils eommettoient tous les jours une in- » finité de meurtres et de brigandages ; qu’un » grand nombre de chrétiens avoient été faits pri- » sonniers par ces barbares; que les villes tfSpa- » gnôles étoient comme bloquées. » Le P. dAguilar ajoute que « les Indiens avoient massacré « des Espagnols en plein jour, aux portes mêmes » des villes, dont quelques-unes étoient réduites » à de telles extrémités qu on iVosoit en sortir la » nuit; quà peine pouvoit-on sortir de sa maison » sans risquer de tomber entre les mains des enne- » mis. » Tels sont les fruits de la violence, de- 1 orgueil et de la cupidité.

Mais quand bien même la mauvaise conduite des Espagnols n auroit pas toujours des suites aussi fâcheuses , elle ne sauroit manquer de produire un autre effet bien préjudiciable aux intérêts de la couronne. Les peuplades les plus nombreuses deviennent bientôt désertes. Les lamilles indiennes se détruisent peu à peu; le noirîBrc

des hommes, qui sont la principale force d un état, et sans lesquels le pays le plus vaste etl# plus

fu jI( , ni tous les trésors du monde ne sont rien diminue chaque jour très-sensiblement.

Les Indiens sont baptisés; mais ils ne s’en trouvent guère mieux pour lame ni pour le corps. L o n t i nu r 1 1 e m en t appl iqu< 's a u x plus cl urs tra va ux , dans les lieux fort éloignés des églises., ils ne peuvent ni assister à la messe, ni participeraux sacremoins , ni entendre les instructions de leurs curés : à peine les connoisscnt-ils. (Lest aussi le cas où se trouvent les autres gens de service, nègres, métis, mulâtres, qui demeurent dans les villages ou dans des terres écartées des villes.

11 est vrai que les Pères jésuites parcourent chaque année ces provinces avec un zèle et une chanté qui ne se peuvent exprimer. Ils vont de peuplade en peuplade donner des missions, administrer les sacrements, et distribuer le pain de la parole divine, sans craindre ni les fatigues ni les dangers inséparables de ces longs voyages. Ils consolent les Indiens; ils leur distribuent des aumônes qu ils ont eu soin de recueillir auparavant; ds > joignent de petits présents non moins propres à gagner le cœur qu a entretenir la dévotion de ces pauvres gens. Enfin ces fervents missionnaires tâchent, par toutes sortes de moyens, de leur adoucir les rigueurs de Fesclavage.

Mais le nombre des ouvriers apostoliques est trop borné pour une si vaste moisson. Les jésuites n ont que huit ou dix collèges dans ces immenses contrées. Quelques-uns de ces colleges n ont pas

1)U PARAGUAI.

plus de six prêtres, déjà bien occupés auprès des Espagnols habitants des villes. Le collège dq Cordoue dans le Tucuman ,, qui est le plus nombreux et le plus florissant de tous, parce (pie le no\ iciat et l’université s’y trouvent joints, n’a pas encore assez de sujets, vu les besoins du pays; car le nombre des peuplades qui sont dans le district de cette ville monte à 670, et elles sont répandues fort au loin dans L'intérieur du pays.

La vie scandaleuse que mènent la plupart des chrétiens en Amérique n’est pas un moindre obstacle que leur dureté impitoyable à la conversion des infidèles. Je ne rapporterai point tout ce quont dit sur ce sujet des voyageurs passionnés ou mal instruits. Je me borne à ce qui nous est attesté par des gens d une probité reconnue, dans des livres imprimés à Madrid, sans que personne ait jamais réclamé contre leur témoignage. La nation espagnole a toujours été recommandable par la piété vraiment édifiante dont elle fait profession. Mais ceux qui passent en Amérique 11e sont pas d ordinaire les plus fervents. Ce n’est pas le désir de se sanctifier qui les pousse à entreprendre ce voyage. Ainsi quoiqu’il y ait même en ce pays , surtout parmi les principaux Espagnols , des gens d’une vie fort réglée , le plus grand nombre est de ceux dont les moeurs sont corrompues par l’intérêt, par le luxe, par un amour déréglé des délices et des commodités de la vie. A ne consulter que les apparences,, on pourroit, se

persuader que Dieu est bien servi. Ce ne sont que de beaux dehors. L'ignorance, Fbjustice, Forgueii, la soif démesurée de For, Fincontinenee occupent au fond des cœurs la place de la religion. Les idolâtres "viennent en temps de paix trafiquer dans les villes espagnoles. La piété feinte des habitants ne leur fait pas long-temps illusion. La manière indigne dont ils voient traiter leurs frères est ce qui les frappe d'abord. Ces Indiens ne tardent pas à s’apercevoir que les Espagnols, et ceux meme qui son t plus obligés à donner bon exemple , parce qu'ils prêchent la vertu aux autres , démentent par leur conduite la religion qu’ils professent de bouche.

Lorsque les missionnaires jésuites, qui, de l’aveu des hérétiques même, conservent jusqu’en Amérique des mœurs irréprochables, s'efforcent de faire entrer les saintes vérités dans le cœur de ces Indiens, à peine daigne-t-on les écouter. S’ils sont assez heureux pour gagner quelques idolâtres à Jésus-Christ, Ces conversions sont ordinairement peu durables, à cause des impressions fâcheuses que fait sur les nouveaux chrétiens la scandaleuse conduite des Espagnols. Quand on dit à ces sauvages que notre religion ne permet pas d'avoir plus d une femme, qu'elle donne à ses disciples des leçons d'humilité, cFabnégation, de charité , ils ne manquent pas d’opposer à ce qu’on leur dit la conduite des Espagnols, et leur réponse

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est accompagnée dun sourire de mépris capable de déconcerter le zèle le plus ardent. .

Enfin l’expérience n a que trop fait connoitre aux missionnaires qu’il est comme impossible de convertir les Indiens qui sont à portée d’examiner de trop près les Espagnols-, et qu’il falloit tourner leur vue du côté des peuples à qui leur situation ne pennettoit pas d'avoir aucun commerce avec les Européens. Nous verrons bientôt quel a etc

le succès de cette entreprise.

Mais il faut encore que je rende compte auparavant d’une calamité particulière dont leslndiens ont été long-temps affligés. Il est temps aussi que ie fasse connoitre les Mammelus du Brésil, ces brigands dont j’ai déjà parlé. Toutes ces counoissances serviront beaucoup à 1 intelligence des choses qui me restent à dire dans la suite de mon

ouvrage. . ,

Quelques négociants espagnols établis au-dma

des montagnes du Pérou, et spécialement ceux de

Sainte-Croix de la Sierra, avoient formé entre

eux une espece d union ou de compagnie, qui

avoit pour objet de faire les Indiens esclaves, pou*

ensuite les vendre. Ils entroient à main armée sur

les terres des Indiens. Ils parcourôient souvent

trente ou quarante lieues de pays, et quelquefois

plus 3 en poursuivant les sauvages à peu près

comme les chasseurs poursuivent leur proie. Si le

butin quils avoient fait sur les terres des ennemie

îfoétoit pas assez considérable à leur gré, ils loiiz

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doient à l’improviste sur les peuplades voisines ;uec qui on étoit en paix, passoient impitayabjc’ ment an fil de 1 épée tous ceux qui se mettaient en devoir de résister, et les hrûloient tout vifs dans leurs Canaries. Les autres étaient emmenés en esc.avage. On Irouvoit toujours au besoin le prélexte d une injure reçue, ou d’autres semblables, pour se porter avec quelque couleur de justice à de si barbares attentats. De retour chez eux, les marchands vendoient à vil prix leurs esclaves à des gens qui conduisoient au Pérou cette foule de malheureux liés et garottés, et faisoient en les revendant un gain très-considérable. Le profit des intéressés montait chaque année à plusieurs mil- Jiers de piastres.

Cependant les véritables Espagnols ne nouvoicn t voir sans une horreur mêlée d’indignation tant de peuples injustement opprimés, et détruits par 1 insatiable avarice des habitants de Sainte- Croix. Mais on redoutait des gens à qui leurs richesses donnoient un grand crédit, et personne n ’osoit s'opposer à ce torrent d’iniquités. C’était un

mal invétéré auquel divers édits très-sévères des lois catholiques n’avoient encore pu remédier.

Le P. Joseph de Arce, jésuite, brûlant de zèle pour le salut des âmes, se présenta l’an ifgo au gouverneur des Indes, afin d’en obtenir la" permission de porter la foi dans le pays des Chicpiites.

Les marchands de Sainte-Croix mirent tout en

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DU*PARAGU\U

œuvre pour empêcher que la proposition du missionnaire ne fût écoutée. Ils ne doutaient pas (pie son entreprise, si elle réussissoit, ne dut faire tomber leur commerce. Tous leurs efforts à la \érité furent inutiles. L intrépide seiviteur de Dieu, que ni la crainte, ni aucune considération humaine ne pouvoient retenir quand il sagissoit des intérêts de Dieu, commença malgré eux ses travaux et ses courses apostoliques, qui produisirent dans la suite des fruits très-abondants. Ces scélérats continuèrent néanmoins leurs brigandages, jusqu'à ce que les missionnaires, ne pouvant souffrir que leur ministère fut ainsi troublé, qu'on traitât si indignement leurs néoplrytes, et qu’on leur ôtât par là toute espérance d'amener les autres Indiens au sein de 1 Eglise, eurent le courage de porter leurs plaintes à 1 Audience 103 ale de Chiuquisaca, et demandèrent instamment quon arrêtât le cours de ces violences.

Comme les marchands de Sainte-Croix étoient soutenus et protégés par une personne puissante dans le pays, le magistrat, n osant rien statuer sur cette demande, renvoya l’affaire au vice-roi du Pérou. C étoit alors le prince de Santo-Bueuo, Napolitain, seigneur plein de religion et de piété. Ten puis parler a vec^d’autant plus d assurance, que je l’ai beaucoup pratiqué à Boulogne. I! prit à l'instant les mesures les plus efficaces c.t h s pl is promptes pour remédier à de si grands désordres. Ce prince rendit une ordonnance *rès -sévèie. par

laquelle il étoit défendu, sous peine de bannissement et de confiscation de tous les biens, à qui que ce fût de vendre ou d’acheter des Indiens, et d’attenter en aucune façon à leur liberté. Quant aux gouverneurs qui toléreroient un abus si criminel, il les condamnoit à être destitués de leurs charges, et à payer une amende de 12,000 piastres. Des ordres si précis mirent fin au brigandage : les Indiens ne furent plus inquiétés. Il est à croire qu’ils ressentent encore les bons effets d un réglement si sage et si conforme aux lois de la nature.

Mais quelques maux que les Espagnols aient fait souffrir aux Indiens, ces peuples infortunés ont encore plus souffert de la part des Mammelus du Brésil-, nous allons donner en peu de mots Ihistoire de ces brigands.

Au-delà de Rio-Janeiro, et vers le cap de Saint- Vincent, où finit le Brésil, les Portugais ont bâti sur un rocher fort escarpé la ville de Saint-Paul, que quelques-uns nomment Piratininga. Elle est dans un climat tempéré. Des montagnes inaccessibles, et f épaisse forêt de Pernabaccaba l’environnent et la défendent de toutes parts. Le pays d alentour est fertile et bien cultivé. Il produit abondamment toutes les commodités de la vie, du blé, du maïs, de nombreux troupeaux ; du sucre , et divers aromates en. assez grande quantité pour en fournir aux pays voisins.

Les habitants de cette ville qui navoient point de femmes européennes, en prirent chez les Indiens.

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Du mélange d'un sang si vil avec le noble sang des Portugais naquirent des enfants qui eurent tous les défauts de leurs-mères, et n eurent aucune des vertus paternelles. Ils tombèrent dans un tel décri par le déréglement de leurs mœurs que les villes voisines auroient cru se perdre de réputation, si elles eussent continué d’avoir quelque communication avec les habitants de Saint-Ï aul. Quoiqu’ils fussent originairement Portugais, on les jugea indignes de porter un nom qu ils déshonoroient par leurs actions infâmes. On leur donna le nom de Maramelus qui leur est resté dans le pays, quoiqu’ils soient appelés communément par les historiens Paulins, Paulitiens, et Paulopoiitains.

Ils étoient cependant demeurés fidèles à Dieu et à leurs princes pendant quelques années, et 1 on en avoit été principalement redevable aux soins du fameux P. Joseph Ànchiata, 1 apôtre du Biésil, et des autres Pères de la compagnie de Jésus, qui avoient à Saint-Paul un collège fondé par la ville. Mais enfin , soit qu’ils trouvassent dans ces I ères une forte digue qui s opposoit à leurs débordements, soit qu’ils n eussent pas été assez ménagés par les gouverneurs du Brésil, ils chassèrent les jésuites, et secouèrent presque entièrement le joug de la domination portugaise ; car ils n’obéissent plus aux gouverneurs que quand bon leur semble, c est-à-dire quand cela s’accorde avec leurs intérêts, de, sorte quïl s’est fermé dans cette ville une

uu RELATION DES MISSIONS

espèce de république qui se gouverne par ses lois particulières.

Saint-Paul, qui n a voit pas d’abord plus de /\oo habitants , y compris les esclaves nègres et les Indiens, en compte aujourd hui plusieurs milliers dans ses murailles. On y admet indistinctement le rebut de toutes les nations. C’est l’asile de tous les brigands portugais, espagnols, anglais, hollandais, italiens, qui se sont dérobés en Europe aux supplices mérités par leurs crimes, ou qui cherchent à mener impunément une vie licencieuse. En nègre échappé des mains de son maître est sur d y être bien reçu.

•Les Mammelus disent hautement qu'ils ne dépendent de personne. Ils paient cependant chaque année au roi de Portugal un cinquième de lor qu ds tirent de leurs montagnes \ car ils ont aussi des mines. Mais ils ne manquent pas de protester en payant qu’ils ne le font ni par crainte, ni pour remplir une obligation indispensable, que c’est uniquement par respect et par égard pour ce monarque. La situation avantageuse de Saint-Paul, les fortifications que les habitants y ont ajoutées, ont fait perdre aux Portugais sinon la volonté, du moins lespérance de soumettre cette ville. Outre les armes qui leur sont communes avec tous les Indiens, les Mammelus ont encore un grand nombre d armes à feu, qui leur ont été portées par les nègres lugitils, ou qu’ils ont enlevées eux-mêmes

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aux voyageurs sur les grands chemins. II paroi t qu’ils savent fabriquer la poudre à canon. ^

1 On dit aussi qu’il y a parmi eux des prêtres et des religieux, mais il y a certainement bien peu de religion dans Saint-Paul , et si les Mammelus prennent encore le nom de chrétiens, ds respectent bien peu les lois du christianisme.

En effet depuis que les Mammelus sc lurent soustraits à l'autorité des vice-rois du Brésil , ds s’adonnèrent à une espèce de brigandage digne des nations les plus barbares. On les vit se répandre chaque année sur les terres des Indiens, emmener une infinité de ces malheureux en esclavage pour les faire travailler dans les mines et dans les plantations de sucre. Les terres des environs de Saint-Paul ne furent plus cultivées que par ces esclaves indiens,1 Les provinces deOuana, du Paraguay de Rio de la Plata étoient les plus exposées aux incursions des Mammelus \ ce fui eut aussi celles qu'Hs maltraitèrent davantage. Us détruisirent plusieurs peuplades d Indiens^ for t nombreuses, et ne conservèrent que celles qui leur payoierit tribut. Après avoir dépeuplés les pays voisins, ils ont porté la désolation dans les plus éloignés. On auroit sans doute peine a cioire, si ce fait n'étoit attesté par toutes les relations, que les Mammelus ont pénétré plusieurs fois jusque sur les bords du lac des Xaraycs, et du (leuve Maragnon; qu'ils ont quelquefois parcouru en cuiq ou six mois jusqu'à mille lieues de pays, sans

qu'on puisse comprendre comment ils trouvaient moyen de vivre si loin de chez eux,, étant obligés de traverser des contrées immenses qu’ils avaient déjà ravagées. C’est pourtant une chose certaine que de toutes les peuplades qui se trouvoient en grand nombre sur les bords du lac dont j’ai parlé ,

il y en a eu fort peti qui aient échappé à leur fureur.

Les villes et les colonies espagnoles n’ont pas même été respectées par ces barbares , qui en ont mis quelques-unes au pillage , et en ont enlevé les habitants. Quatorze réductions chrétiennes ont été détruites par ces brigands, et dans l’espace de Am ans ils ont fait esclaves plus de 2,000,000 d Indiens, dont 5o,ooo avoient embrassé la religion chrétienne.

De tant d hommes qu’ils ont emmenés, à peine y en a-t-il un sur cent qui leur ait été de quelque utilité. La plupart ont péri de misère avant que d arriver a Saint- PauL Ceux quon y a conduits sains et saufs ont bientôt péri par le mauvais air qu’on respire dans les mines, et par le travail excessif des plantations de sucre. On a vu un registre authentique , par lequel il étoit prouvé que de 3oo,ooo Indiens pris et emmenés par les Mainmelus en 5 ans, il en restoit à peine 20,000.

O11 a souvent réclamé avec beaucoup d instances la. pie te des rois de Portugal , et ces plaintes réitérées ont fait ‘porter divers édits très-rigoureu* contre les Manun élus, qui 11e s'en sont pas

DU VAU A GU Al. *

mis fort en peine , et que ces édits n’ont pas erapècliés de désoler le pays comme auparavant. Les rois de Portugal ont peut-être trop didëré à prendre les mesures nécessaires pour détruire cet asile ouvert et tous les eriiiies.

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