‹ Relation des missions du ParaguaiChapitre 7 sur 30 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Etablissement des missions du Paraguai.

Les Pères de la compagnie de Jésus trouvoient déjà dans les endroits de LAmérique méridionale où ils av oient des collèges, un vaste champ pour exercer leur zele, soit quÙl fallût entretenir et augmenter la piété parmi les habitants des villes,, soit qu’il fallût donner des missions aux gens de la campagne, Indiens pour la plupart, qui cultivoient les terres des Espagnols. Ils se répandoient de temps en temps dans les pays infidèles. Tous leurs soins se horiioient alors à baptiser les enfants moribonds, et à instruire ^quelques adultes qui paroissoient plus dociles à leurs instructipns. iMais leur séjour dans ces contrées sauvages n'étoil que passager.

Vers lejmiîieu du siècle passé ces héros chrétiens formèrent la courageuse entreprise de s aller établir au milieu des sauvages les plus éloignés des villes et des habitations espagnoles. L’expérience leur avpit appris que c etoit le seul moyen de faire des fruits solides et durables parmi ccs

peuples.

Mais comment faire recevoir le christianisme, à des hommes dispersés çà et là comme des bêtes féroces, enfoncés dans les bois, ou cachés dans des

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cavernes, toujours désunis, toujours erranls, continuellement armés les uns contre les autres, qui ne respiroient que la vengeance, et qui poussoient la barbarie jusqu’à faire leurs repas; les plus délicieux de la chair de leurs semblables?

Les missionnaires crurent que pour y réussir il falloit employer à peu près les mêmes moyens dont se servirent autrefois dans les siècles les plus reculés ceux qui entreprirent de civiliser les peuples sauvages dotiü l’Asie et 1 Europe étoient alors remplies, comme l’Amérique lest encore aujourd’hui. Le premier soin des anciens sages fut de réduire les barbares en société, de leur montrer combien la vie civile, soit par rapport à la nourriture, soit par rapport à l’habitation, soit dans les guerres même qu’ils se faîsoient si souvent les uns aux autres, étoit préférable à la vie brutale que ces peuples avoient menés jusqu’alors. Ils les engagèrent habilement à en faire fessai. Ces Indiens devinrent plus traitables par 1 usage de la société, et s’accoutumèrent à pratiquer comme de concert les vertus qui conviennent à des êtres raisonnables.

Cicéron * loue beaucoup la sagesse et 1 habileté de ce grand homme, ce qui sut le premier ras- » sembler et réunir dans un meme lieu les hommes > )) auparavant dispersés dans les campagnes et » renfermés dans les antres des rochers*, qui leur » apprit à discerner l'honnête et l’utile, à les re-

1 Livre I de la Rhétorique.

» chercher. Ses premières leçons, ajoute l'orateur » romain, furent souvent interrompues par les » clameurs des barbares étonnés de la nouveauté » des objets. Il s’insinua peu à peu dans leurs » espits, et se concilia toute leur attention; de » féroces et de cruels qu’ils étaient, il les rendit » humains et pacifiques. »

Horace 1 attribuant cette gloire au chantre de la Thrace , dit de lui : « Orphée , ce sacré ministre , » cet interprète des dieux, vint à bout de faire » sortir les hommes des forêts. Entraînés par ses « discours pleins do charmes , ils renoncèrent aux » meurtres et au genre de vie affreux qu?ils avoient » mené jusqu'alors; ils devinrent sociables. C'est » pour cela que les poètes ont feint qu’il savoit » apprivoiser les tigres et les lions. »

Tous ces éloges conviennent parfaitement aux premiers missionnairesduParaguai, et ils peuvent bien partager la gloire des anciens législateurs, comme ils suivirent leur méthode avec un succès égal au leur. Les Indiens sauvages n'étaient pas même des hommes, et Ton vouloit en faire des chrétiens. Les avantages et les charmes qui se trouvent dans le commerce de la vie civile, 1 intérêt, ce puissant mobile du cœur humain, furent d abord remis fréquemment sous les yeux des sauvages, qui n’y furent pas insensibles. On leur retraça une image naturelle de leur vie passée , entièrement semblable à celle des bêtes. On leur fit

1 Art. Poët, , .

sentir les incommodités d'un tel genre de vie; ils saisissoientla vérité de ces images, ils en étoient frappés. Lorsqu'on leur demandoit s’ils n’avoient jamais pensé que ce fût une chose déraisonnable et inhumaine de poursuivre leurs semblables par le seul désir de s'en repaître, ils ne savoient que répondre. Déjà ils commençoient d’avoir une espèce d’horreiir d’eux-mêmes.

Enfin, après en avoir rassemblé un assez grand nombre, on leur apprit à bâtir des maisons qui eussent quelque air de propreté et de symétrie. Cela devoit peu leur coûter, puisque ces maisons, ou plutôt ces cabanes, n’étoient faites que de quelques morceaux de bois assez mal unis, et de branches d’arbre avec des bamboux, des nattes et des pieux; c'étoit pourtant beaucoup, eu égard à leurs anciennes demeures. Mais cette république naissante se seroit bientôt dissipée, si I on n’avoit pourvu à la subsistance des habitants. On leur fit comprendre, quoiqifavec bien de la peine, la nécessité de cultiver la terre. Les missionnaires, n on- seulement leur fournirent cequil falloit de grains pour ensemencer leurs champs, mais leur donnèrent de quoi se nourrir jusqu’au temps de la récolte. Les Indiens ne cessèrent point durant cette première année d aller à la chasse et à la pêche; ils cherchèrent dans les bois comme auparavant du miel et des fruits sauvages. Avant la fin de f année ces bonnes gens , devenus doux et traitables, commencèrent à recueillir les fruits de

leurs peines. La moisson fut abondante, le succès les rendit encore plus ardents au travail.

Ce nouveau peuple construisoit en même temps une église toute de bois, sous la conduite des missionnaires, qui n omettaient rien pour les instruire des vérités de la religion. Le succès répondit parfaitement à leurs espérances. On baptisa d’abord les enfants, ensuite les adultes , quand ils furent suffisamment disposés. Bientôt on crut pouvoir dire la messe et administrer les sacrements en public. Les néophytes y assistoient avec tant de ferveur et de recueillement que les missionnaires ne pouvoient s’empêcher de verser des larmes de joie et de tendresse.

Cette première peuplade était à peine établie qu'il s’en forma plusieurs autres sur le même modèle. On les nomma doctrines ou réductions, terme qui a toujours été depuis en usage pour signifier ces sortes d établissements.

On ne sauroit dire combien ces premiers succès encouragèrent les missionnaires. Pour étendre le nouvel empire de Jésus-Christ, ils s avancèrent toujours de plus en plus dans ces immenses contrées, cherchant de tous côtés les Indiens dispersés dans les plaines, sur les montagnes, dans les forêts. Ils tâchoient de gagner par de petits présents l’amitié de ceux qu'ils rencontroient; ils leur dépeignoient vivement le malheur de celui qui ne connoît point Dieu, ou qui adore de fausses divinités, les avantages de la religion chré-

tienne, dont ils essayaient de leur rendre la vérité sensible. Les barbares venoient S’éclaircir par leurs propres yeux du bon état des réductions. Rien n’étoit plus efficace pour les engager à s’unir de la même manière sous les lois de 1 Evangile, et à suivre en tout les avis des missionnaires qu’ils regardoient comme des gens descendus du ciel. Ce fut ainsi que se formèrent successivement plusieurs nouvelles réductions, et que les anciennes s’accrurent par le grand nombre de ceux qui s einpressoient d’y être admis.

Les premiers établissements prirent naissance dans la province de l Lraguai, sur laquelle les missionnaires avoient d abord jeté les yeux, parce qu elle leur avoit paru la plus propre à l’exécution de leurs desseins. Cette province située à l'orient du Paraguai est environnée d une chaîne de montagnes qui renferment une plaine très-vaste et très-fertile , arrosée d’un bout à 1 autre par le fleuve Uraguai dans l’espace d’environ fj3o lieues. Quelques réductions s établirent peu après dans la province de Guaira, située entre l’orient et le septentrion, et où l’on trouve aussi des plaines fort belles et qui sont en très-bon air. Ce fut donc dans ces lieux propres â la culture que les infatigables missionnaires conduisirent tous les Indiens qui se montrèrent dociles à leurs instructions. On compta bientôt dans les provinces que je viens de nommer jusqu à trente réductions composées de quatre à cinq, et même de six mille habitants.

Je ne dois pas dissimuler que les plus touchantes exhortations n’auroient peut-être pas suffi pour attirer ces peuples à la connoissance du vrai Dieu ; si l'on n’avoit pas employé d’abord des moyens purement humains. On reconnut sans peine que le plus efficace étoit de leur fournir des vivres en abondance. Car lorsqu’il fut question de fonder les premières peuplades, les Indiens disoient aux missionnaires : Si vous voulez que nous restions arec vous , donnez-nous bien à manger ; nous ressemblons aux bêtes qui mangent à toute heure , et nous ne faisons pas comme vous qui mangez peu et à de certaines heures réglées. Les Indiens sont en effet toujours les mêmes sur cet article; et iront point d heure fixe pour les repas. Ils se règlent à cet égard non sur l’horloge, mais sur leur appétit toujours renaissant. Ils mangent la viande presque crue, comme je crois l’avoir déjà remarqué; semblables en ce point, comme en beaucoup d’autres, aux peuples sauvages de l’Afrique, et aux Tartares d’Asie.

Les missionnaires mirent donc tout en œuvre pour procurer à ces Indiens de quoi contenter leur appétit insatiable. Par là ils gagnèrent entièrement leur confiance, et s’acquirent en quelque sorte le droit de tourner à leur gré les esprits de ces sauvages. Ils leur inspirèrent l’amour d un travail à qui les terres, indépendamment de la meilleure qualité , doivent toute leur fertilité. Ces charitables missionnaires avoient encore l’attention

de leur fournir gratis des hameçons, des couteaux, des haches, des ciseaux, des aiguilles à coudre, et d’autres choses de cette espèce, qui sont extrêmement recherchées des Indiens, mais trop chères dans les .villes espagnoles pour que ces pauvres gens pussent les y acheter. Ils leur administroient aussi libéralement tous les remèdes dont ils a Voient besoin : ainsi leur charité paroissoit en tout, et s’étendoit à tout. C’étoit par ces pieuses adresses qu’ils se réndoient maîtres de tous les cœurs pour les assujettir à Jésus-Christ.

Comme la province de Guaira n étoit pas éloignée de Saint-Paul, les Mammelus eurent bientôt connoissance des nouveaux peuples qui s et oient rassemblés sous les étendards de la Croix. L occasion leur parut favorable pour augmenter en peu de temps le nombre de leurs esclaves. Huit cents de ces brigands suivis de deux ou trois mille Indiens , vinrent fondre à Timproviste sur les peu- . plades chrétiennes. Tout ce qui entreprit de leur résister fut passé au fil de l’épée ; le reste fut emmené en esclavage. Plus de 85,ooo chrétiens perdirent en peu d’années la vie ou la liberté. Les Mammelus détruisirent de fond en comble douze ou treize des plus florissantes réductions.

On connut alors qu’il seroit impossible dans çes lieux trop exposés à la fureur des Mammelus

de sauver les foibles restes des peuplades indiennes.

On s'aperçut dailleurs que le malheur qui étoit arrivé à ces peuplades avoit rendu la conversion

des autres Indiens beaucoup plus difficile. Car ceux-ci sachant que la réunion des chrétiens dans une même demeure avoit contribué à les faire tomber plus aisément entre les mains des Mammelus , a voient conçu encore plus d’éloignement pour le christianisme. Les missionnaires prirent le parti de transplanter ce qui leurrestoitde néophytes à plus de i3o lieues , sur les bords du fleuve Parana. La transmigration se fit avec des peines incroyables, et les Indiens, après avoir beaucoup souffert en chemin malgré les soins et les attentions de leurs pasteurs , arrivèrent enfin dans le heu qui leur avoit été désigné, au nombre d environ douze mille, dont se formèrent les réductionsde Saint-Ignace etdeNotre-DamedeLorette. Plusieurs autres s’établirent depuis entre les fleuves Parana et Lraguai. Elles sont tellement disposées qu elles peuvent se défendre et se secourir mutuellement au besoin; et même les néophytes s étant aguerris dans la suite, sont rentrés en possession des pays qu’ils avoient abandonnés. Ils y ont bâti de nouvelles réductions, et se sont mis en état de 11e plus craindre les Mammelus, qu’ils ont fait repentir plus d’une fois de leurs violences

et de leur cruauté.

L on comptoit en 1717, dans la seule province de G u a ira, entre les fleuves Parana et Uraguai, 02 réductions fort nombreuses et 121,168 Indiens, tous baptisés par les Pères de la compagnie de Jésus, les seuls missionnaires qui aillent en ces con-

trées. On avoit fondé plusieurs autres réductions de proche en proche entre le fleuve Uraguai et la mer. D'autres s’étoiçnt formées vers le septentrion, sur les hords du grand fleuve Mamore. qui se jette dans la fameuse rivière des Amazones.

De l’autre côté de 1 Amérique méridionale est un vaste pay-s, borné au couchant par les montagnes du Pérou, et par le fleuve Paraguai à i orient; sa longueur du septentrion au midi est de 3oo lieues. Il est arrosé par les lleuves Pilcomaio et Vcrmejo, sans parler de plusieurs autres moins considérables. Ce pays embrasse un très-grand nombre de peuples, et spécialement le Ciriguancs, dont la nation est assez étendue. A 1 orient de celui-là, il y en a un autre qui s'étend jusqu’au grand lac des Xarayes, doù naît le fleuve Paraguai. Ce pays est habité principalement par les Chiquitcs et par les Manacicas. Les Jésuites avoient tenté plusieurs fois, mais en vain, d’introduire la religion chrétienne chez ces peuples sauvages. Leur conversion paroissoit désespérée lorsque le P. Joseph de Arce, accompagné du P. Jean-Baptiste de Zea, entreprit de les soumettre à l'empire de Jésus-Christ. La Providence leur avoit préparé les voies, elle leur ménagea deux circonstances extrêmement favorables à 1 exécution de leur dessein.

Deux nations étoient alors en guerre. Le P. de Arce vint a bout par son éloquence de terminer leurs différends-, et de rétablir cuire elles la naix

et la concorde. Presque dans le même temps, il obtint la grâce d’un Indien condamné à mort par le gouverneur de Sainte -Croix de la Sierra. La charité du missionnaire lui concilia la bienveillance des autres Indiens. Ayant obtenu la liberté de parcourir ces contrées, il y fonda quelques réductions. Les travaux de ce grand homme et ceux de scs généreux compagnons, dont quelques-uns curent le bonheur de recevoir la couronne du martyre , ont été décrits en espagnol par le P. Patrice Fernandez , dans un livre imprimé à Madrid en 1726.

Les successeurs de ces illustres missionnaires non contents de maintenir les anciennes réductions dans l’état florissant où ils les avoient trouvées, ont encore travaillé sans relâche à planter la foi chrétienne dans la grande province de Chiaco, et dans les autres contrées barbares de ce continent. Souvent ils ont eu la satisfaction de voir des nations entières d’indiens qui demandoient déliés -mêmes à être instruites. Ils ont cherché tous les moyens de s insinuer chez les peuples qui 11e pensoient pas à les inviter. Le nombre des fidèles se multiplie d année en année, et l'on peut se flatter de voir mi jour toute cette partie du monde soumise aux lois de l’Evangile, par les soins cl par les prédications des Pères de la compagnie de Jésus*.

DU PA Il A G U Al.

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