LÉSIONS CADAVÉRIQUES
Les autopsies, faites à la suite des maladies dont on ne connaît pas le siège, ont toujours présenté beaucoup de difficulté, facilité les erreurs, encouragé les hommes à systèmes, et fatigué les observateurs. Je vais cependanlchercher à préciser les désorganisations ou plutôt les désordres que j’ai rencontrés le plus constamment.
Comme je l’ai écrit à l’Académie , je n’ai jamais rien trouvé de remarquable chez les personnes qui ont succombé rapidement à la suite du choléra , que quelques auteurs ont nommé \e foudroyant.
Mais voici en groupe les choses principales que je trouvai dans mes autopsies :
Le cœur ne m a jamais ofïert rien de particulier : tantôt mou , flasque et distendu; tantôt dur et comme diminué de volume , il y avait peu ou point de sang dans les cavités gauches ; celles du cote droit étaient, toujours pleines d’un sang noir, huileux, rarement coagulé. Les poumons étaient dans l’état naturel , présentant quelquefois des désorganisations indépendantes de la maladie, mais ils étaient toujours infiltrés de sang dans les parties déclives, suivant la position qu’avait affectée l’individu dans ses derniers momens. Cette infiltration s’opérait avant la mort, et, par conséquent, ne doit pas être regardée comme un phénomène cadavérique , puisque , bien que j’aie fait des autopsies immédiatement après la mort,jel’ai toujours trouvée, maisvariant de position, suivant la situation affectée par le malade.
Les veines caves étaient gonflées d’une grande quantité de sang semblable en tout à celui que je rencontrai dans les cavités droites ; les artères pulmonaires en étaient également remplies jusque dans leurs dernières d ramifications ; les veines pulmonaires, au conu traire, n’en contenaient que fort peu; enfin, î si l’on incisait une partie du poumon, il s’écoulait de l’incision une certaine quantité de I sang noir et comme huileux.
Dans l’abdomen, le paquet intestinal était comme insufflé; les circonvolutions parfaitement distinctes; la coloration était plus forte que dans l’état normal ; mais cependant la couleur rouge qu’on y observait n’était pas naturelle; ce n’était point une inflammation, mais un engouement , une stase du sang dans les ramifications veineuses, qui donnaient aux intestins une couleur lie de vin plus ou moins foncée. L’estomac était rempli ordinairement d’une grande quantité de liquide visqueux, muqueux, jaune; sa muqueuse présentait des stries rouges; d’autrefois piquetée par sa surface interne d’une multitude de points rouges agglomérés par plaque. Cette muqueuse était épaissie, molle, pulpeuse , facile à enlever, et recouverte d’un enduit glutineux , transparent , semblable à une sorte de vernis; quelquefois du sang était épanché dans cet organe ; d’autres fois cette muqueuse présentait des traces d’une inflammation réelle, des plaques noires çà et là ; dans d’autres circonstances, elle était crispée sur ellemême de manière à former des espèces de lacunes. Enfin, j’ai remarqué qu’il y avait toujours inflammation de cette partie lorsqu’on avait fait usage de la farine de moutarde à l’intérieur,circonstance rarechezlesindividusqui n’avaient employé que des boissons adoucissantes.
L’intestin grêle contenait également une grande quantité de liquide semblable a celui que l’on trouvait dans 1 estomac , mais il devenait plus blanc et moins liquide à mesure que l’on se rapprochait du gros intestin; dans celui-ci, cette matière était blanchâtre, épaisse, visqueuse. Dans l’intestin grêle, on trouvait très-souvent, on pourrait même dire toujours, les cryptes muqueux très-développés ; là où on observait ces cryptes , la muqueuse était soulevée et blanchâtre ; c’était des espèces de tubercules isolés, quelquefois rares, d’autres fois très-nombreux , réunis par plaques. Le liquide contenu dans le tube intestinal servait souvent de véhicule à des flocons albumineux. Dans quelques cas il y avait des traces d’inflammation ; d’autres fois la muqueuse était blanchâtre en partie ou en totalité. D’après ces observations, on ne peut se refuser à dire que dans le choléra qui se manifeste avec lenteur , il y a affection du tube intestinal, perversion de la sécrétion de sa muqueuse ; mais cette affection est-elle primitive ou secondaire ? estelle une cause des symptômes cholériques , ou Seulement. un effet ? C’est ce que j’examinerai olus loin.
Le foie était dans l’état ordinaire; toutefois 1 était plus mince que de coutume, et comme
ridé à l'extérieur; quelquefois très-volumineux. La vésicule biliaire était presque toujours remplie d’un liquide brun très-foncé. Le pancréas était dans l’état normal, et cependant, s’il y avait quelques différences , je croirais qu’il était plus développé. Les reins n’offraient également rien de remarquable , mais ne contenaient pas d’urine. La vessie était plus ou moins injectée , fortement contractée, ne contenant aucun liquide , et comme cachée derrière la symphyse pubienne ; les parois en étaient évidemment épaissies, par suite de cette contraction, et enduites, «à leur surface interne, d’un mucus blanchâtre qui se retrouvait dans l’œsopbage, dans le pharynx et les fosses nasales, dans les voies aeriennes, matière qui manque assez souvent , lorsque ies malades n’ont eu ni vomissemens , ni évacuations alvines. La rate était ordinairement petite, ramollie, et. cependant, à peu près dans l’état ordinaire.
La cavité du crâne présentait peu ou pas d’altération ; les sinus encéphaliques étaient gorgés de sang. Il y avait souvent épanchement de deux ou trois onces de sérosité, soit dans les ventricules, soit dans les intervalles des membranes encéphaliques. La substance médullaire du cerveau, coupée horizontalement,
se couvrait d’une multitude de petits points rouges qui sciblciienl cette substance. Quant a la consistance des substances encéphaliques, elle était intacte. Le prolongement rachidien était toujours dans l’état normal ; les membranes en étaient quelquefois soulevées par une petite quantité de sérosité. La substance médullaire était pure et sans mélange; mais la substance grise intérieure avait une teinte plus rouge, surtout vers les renflemens du prolongement rachidien. Les troncs nerveux, coupés en différens sens, ne présentaient rien que de naturel ; mais , tirés par leurs deux extrémités en sens inverse, ils étaient plus résistans, et présentaient une difficulté assez grande à se rompre sous l’influence de ces tractions. Le trisplanchniquene m’a présenté rien d’anormal. Quelle que soit la minutie avec laquelle j’aie disséqué ce système de nerfs sur un grand nombre de cholériques, j’ai souvent prié MM. les docteurs Kiernan, Hamy et Ramadge de le faire eux-mêmes , dans l’espérance qu’ils seraient plus adroits, et cependant ils n’ont pas été plus heureux que moi, puisqu'ils ne sont jamais parvenus à découvrir la moindre altération.
En général , le système artériel de l’abdomen était vide de sang, ou n’en contenait que
très-peu. Le système veineux, au contraire, était très-de'veloppé, gorgé de sang, d’où provenaient des espèces de congestions vers tous les organes parenchymateux. Les veines de l’encéphale, du canal rachidien, la veine azygos , les caves et la veine porte contenaient une grande quantité de sang. Le système capillaire était frappé de cette sorte de stase veineuse, d’où résultaient des congestions de même nature dans tous les organes. Ainsi on peut facilement expliquer pourquoi les malades donnent à ceux qui les touchent la sensation du froid. D’une part, la circulation artérielle est ralentie : alors la calorification ne peut s’exécuter à la périphérie; d’une autre part, la sécrétion considérable de liquide par la muqueuse intestinale , jouissant d’une grande activité, fait ressentir à l’individu une ardeur interne insupportable , augmentée par la congestion interne de tout le système veineux. Cette sécrétion intestinale doit expliquer également la sécheresse de la langue, la soif inextinguible des malades , les douleurs qui les torturent, et qui ont leur siège principal dans l’abdomen.
Le sang veineux lui-même offre des particularités importantes, soit pour expliquer quelques phénomènes de la maladie, soit pour
conduire à quelques indications thérapeutiques. Je Fai le plus ordinairement trouvé noir, épais et huileux. Quand, en saignant un malade, on le reçoit dans un vase, il ne forme qu’un seul coagulum, étant presque dépourvu de sérum; la sérosité paraît diminuer en raison directe de l’exaspération des symptômes. Cela tiendrait-il à l’excès de vitalité qui se porte vers la muqueuse intestinale , et en même temps à la lenteur de la circulation veineuse chez les cholériques? Il est rare de voir, sur un cholérique , le sang sortir par un jet de l’ouverture qui a été pratiquée à la veine : il coule en bavant, parce qu’il n’y a plus d’organe d’impulsion. Le sang veineux revêt surtout les caractères que j’ai énoncés plus haut , dans la veine porte, les caves, les azygos, les vertébrales et les sinus encéphaliques. Quelquefois le sang varie quant à sa limpidité. Souvent j’ai remarqué que le peu de quantité que j’en retirais des artères était absolument semblable à celui contenu dans le système veineux; et plusieurs chimistes anglais ont observé que le sang des cholériques a perdu une grande partie des sels alcalins qu’il contient dans l’état naturel, et que le liquide contenu dans le tube digestif est tout à fait alcalin.
Quelle que soit la cause de la maladie, je
viens d’exposer les phénomènes que j’ai observés après la mort, et qui sont les résultats de cette cause inconnue. Nous avons vu que la maladie se dessine sous trois formes successives : celle de torpeur ou d’oppression , celle d’excitation générale ou partielle, enfin celle de collapsus.
Il paraît qu’au premier moment où la maladie est conçue, il y a concentration de toutes les forces. Les fonctions de la peau sont interverties. Plus de sensibilité, plus de perspiration cutanée, et par conséquent plus de calorification extérieure; mais que résulte-t-il de ce changement dans les fonctions du système cutané? Que la muqueuse intestinale, qui lui est liée par voie de continuité, de sympathie et de texture, est excitée secondairement; mais cette excitation apporte elle-même une sorte d’altération dans la sécrétion de la muqueuse: celle-ci sécrète un liquide abondant dont nous avons parlé plus haut , se couvre d’une espèce d’enduit gélatineux qui plus tard s’opposera à l’efficacité de quelques remèdes émétiques ou purgatifs. Mais indépendamment de cette action sur toute l’étendue du système cutané, les miasmes sont introduits dans les voies aériennes par les inspirations , et il paraîtrait qu’ils agissent sur toute l’étendue du nerf
pneumo-gastrique, qu’en résulte-t-il? Tous les phénomènes que nous avons observés pendant les différentes périodes , et tout ce que nous avons recueilli dans les autopsies. En effet, le nerf pneumo-gastrique étant modifié d’une manière dont nous ne pouvons nous rendre compte, fournissant les plexus pharyngieux , déterminera cette espèce de strangulation qu’éprouvent les malades; donnant naissance aux plexus pulmonaires , l’action des poumons sera ralentie , l’hématose se fera difficilement , et plus tard nullement. S’anastomosant avec les nerfs cardiaques, l’influence du cœur sur la circulation disparaîtra. Cet organe n’entrant plus en contraction, ne distribuera plus de sang nutritif dans les parties du corps; le système veineux sera gorgé de sang , les vaisseaux artériels en seront dépourvus, les pulsations des artères diminueront jusqu’au point de disparaître. Mais une portion du système nerveux peut-elle être ébranlée sans que tout le système ne se sente de cette commotion ? Non assurément; alors, si la maladie continue a poursuivre ses périodes, l’énervation , qui d abord s’est manifestée dans le pneumo-gastrique, ira se continuer dans le trisplanchnique au moyen de ses nombreuses anastomoses avec ces nerfs, et le grand sympathique s’anasto-
mosanl avec toutes les paires vertébrales , continuera cette influence sympathique et donnera naissance à ces crampes douloureuses et à cette excitation générale.
Enfin les matières contenues dans le tube intestinal sont expulsées par le vomissement de l’estomac, qui se contracte lui-même sous l’influence du pneumo-gastrique qui va s’y distribuer. Mais pourquoi n’admettrait-on pas que ces matières peuvent être absorbées par les ramifications de la veine porte , transportées dans le foie, et de là dans le sang veineux, auquel elles tendraient encore à donner les caractères que nous leur avons trouvés plus haut? Ceci n’est qu’une hypothèse, mais elle est physiologique.
Cette manière d’expliquer les phénomènes du choléra m’a paru plus rationnelle et plus physiologique que celle du docteur Loder de Moscou, reproduite, dans ces derniers temps, avec beaucoup d’art par M. le professeur Delpech , qui regarde les ganglions semi-lunaires et les plexus qui en émanent comme étant le siège du choléra-morbus. Pour moi , j’ai certainement ouvert plus de cent cholériques, et bien que quelquefois j’aie trouvé les filets nerveux des plexus abdominaux plu» rouges, plus gros , je n’ai pas cru devoir m’ar-
rêter à ces lésions organiques ; et d’abord je ne les ai observées qu’un petit nombre de fois; puis ensuite, je le demande, peut-on bien apprécier si les ganglions semi-lunaires sont dans leur état normal? Il n’existe pas d’organe qui, même dans fetat de santé, présente plus d’irrégularités, soit par rapport à la grosseur, la densité, la couleur; mais dans un grand nombre d’autopsies que je fis, à la suite de décès qui avaient été l’effet de maladies différentes du choléra, j’ai retrouvé dans lesganglions et les plexus, ces variations de couleur, de grosseur, de densité. Je crois donc qu’il H'^t difficile, et même impossible, de rien baser de certain sur l’état dans lequel se trouvent ces organes à la suite de l’épidémie qui nous occupe.