‹ Relation du choléra-morbus épidémique de LondresChapitre 5 sur 16 · DIAGNOSTIC ET PRONOSTIC · texte numérisé non relu

DIAGNOSTIC ET PRONOSTIC

Ir ne suffit pas a MM. les docteurs anglais, pour affirmer qu’un individu est atteint du choléra , qu il présente cette suite de symptômes que nous avons énoncés plus haut. Ils reconnaissent qu’un individu est déjà sous

l’influence de l’épidémie, lorsqu’il est seulement affecté d’une simple diarrhée ; car , dans beaucoup de circonstances, il y a absence totale de vomissemens et d’évacuations alvines considérables. Des symptômes légers en apparence ont souvent lieu, bien que cinq ou six heures après leur apparition , le malade puisse être frappé de mort. De même qu’il ne faut point se laisser entraîner vers une fausse sécurité lorsque l’on n’a qu’à combattre des symptômes peu alarmans en apparence , de même aussi convient-il de ne point confondre le choléra avec d’autres maladies qui ont, avec l’épidémie qui nous occupe , plusieurs points de contact. En effet , plusieurs affections du tube intestinal peuvent induire le médecin peu expérimenté dans les plus graves erreurs : c’est ainsi que , dans les cas d’empoisonnement par les préparations d’antimoine et d’arsenic, la présence de ces substances dans les matières vomies, fait toujours facilement reconnaître la nature de l’affection; et, enfin, dans ce cas, les déjections alvines ne se montrent qu’après que les vomissemens ont eu lieu , ce qui s’observe en sens inverse chez les malades affectés du choléra. La colique de miserere ne présente ordinairement aucune espèce de déjection. Dans la colique de plomb, il y a toujours consti-

palion rebelle , ce qui n’a presque jamais lieu dans le choléra. Dans l’entérite, il n’y a point matité du ventre qui a été signalée, pour la première fois, par MM. Legallois et Brière de Boismont. Plusieurs médecins anglais, et particulièrement le docteur Searle, ont cherché à établir une sorte d’identité entre le choléra et les fièvres intermittentes pernicieuses , et j’avoue que ces deux affections ont entre elles des points de contact qui peuvent être du plus grand intérêt sous le rapport des moyens prophylactiques ou préservatifs. En effet , la fièvre pernicieuse est mortelle au deuxième accès, qui présente tous les phénomènes du choléra, à l’exception de cette chaleur interne et intense que nous avons dit être ressentie par les cholériques; mais le choléra est mortel au premier accès. En suivant cette idée , j’ai cherché à préserver des Irlandais, plongés dans les lieux d’infection, par l’emploi du quinquina, et je crois avoir réussi.

Le choléra est ordinairement plus funeste dans les premiers temps de son invasion; il ne faut pas croire cependant, comme l’a observé M. Brière de Boismont, qu’il commence par attaquer de suite des masses d’hommes. Il en a été du choléra de Londres comme de celui de Varsovie : il a commencé par se montrer isolément

oà et là; mais, au bout d’un certain temps, il a sévi avec fureur dans les lieux où il avait eu le temps de s’acclimater. Il ne présenta pas ces récidives funestes dans lesquelles, après avoir donné aux médecins une lueur d’espérance, il se relève plus furieux que jamais. Après sa période d’accroissement , il a diminué insensiblement; cependant, vers le commencement de mars, il lit, en deux jours, un nombre considérable de victimes; mais il cessa tout à coup pour diminuer peu à peu, et quant à l’intensité et quant au nombre des individus qui en étaient affectés.

En général , le pronostic ne sera jamais grave toutes les fois que les traits de la face seront peu altérés , la peau molle , les vomissemens et les évacuations alvines peu considérables, et les spasmes supportables au point de ne pas communiquer au malade celte agitation extrême qui lui arrache des cris de douleur. Il en sera bien autrement si la ligure est profondément altérée, si le pouls est insensible, la langue et l’haleine froides, les sueurs visqueuses, les membres contractés, les extrémités teintes en bleu livide, les spasmes et les évacuations considérables et rapides. Il ne faudrait également pas concevoir d'espérance dans le cas où ces spasmes et les évacuations

cesseraient tout à coup. L’absence du pouls, la couleur livide et le faciès hyppoeratique doivent être regardés comme les indices de la mort.

Le pronostic changera , au contraire , à l’avantage du malade, si celui-ci sent une chaleur douce se former à l’entour de son corps, si les crampes cessent rapidement ou graduellement , si les vomissemens discontinuent, si les selles se colorent, et que la sécrétion urinaire recommence. La face alors devient animée, le pouls se développe, et le malade sent ses forces cesser d’être comprimées comme elles l’étaient lors de l’invasion de la maladie. J’ai moi -même observé un fait relaté par M. Brière de Boismont, que, toutes choses égales d’ailleurs , les individus qui étaient atteints avec la rapidité de la foudre, des spasmes et des vomissemens , étaient ceux chez lesquels ces symptômes se calmaient avec le plus de rapidité.

J’ai observé que les vieillards et les hommes usés, soit par la misère, soit par l’abus des boissons, étaient ordinairement victimes lorsqu ils étaient atteints du choléra. Je ne sache pas qu’il y ait une grande différence, quant à la mortalité, entre les deux sexes; mais j’ai remarqué peu d’enfans atteints de cette ma la-

die, et cependant ceux que j’ai vus ont souvent été victimes de l’épidémie.

La terminaison la plus fréquente du choléra intense est la mort; et cependant il faut établir une distinction, quant à la léthalité de la maladie, suivant les périodes dans lesquelles on l’observe : ainsi, lorsque la maladie sévit avec fureur, les symptômes se succèdent avec une telle rapidité, qu’il est impossible au médecin de leur opposer aucun obstacle. Les malheureux surtout sont souvent victimes de cette rapidité des symptômes, attendu qu’ils ne réclament des secours que lorsque déjà le mal a présenté des caractères funestes ; si , au contraire, le médecin est appelé à temps, il y a plys de chances de succès. Enfin, lorsque l’épidémie a atteint sa période de déclin, les symptômes marchant avec moins de vivacité, le médecin a le temps d’employer les moyens thérapeutiques , et d’en voir réaliser les effets salutaires.

Les fièvres intermittente, bilieuse, maligne, rémittente , l’anasarque , m’ont paru souvent être la suite de l’invasion du choléra. La convalescence est rapide chez les personnes légèrement atteintes; d’autres fois, quand les symptômes ont eu toute leur intensité, l’économie en conserve un cachet qui imprime à fin-

dividu, pendant des mois entiers, une sorte de faiblesse et de prostration que rien ne peut surmonter î c'est dans ces cas surtout ou des écarts de régime peuvent occasioner des rechutes que j’ai rarement vues se terminer par la guérison, et qui , au contraire, se terminaient paf une espèce de lièvre typhoïde qui enlevait promptement le malade.

En somme , voici quels sont les phénomènes qui m’ont toujours conduit à établir un pronostic fâcheux : si les plis de la paume des mains et de la plante des pieds ne s’effacaient point* et tendaient, au contraire, à augmenter; si les puisât ions de l’artère radiale disparaissaient, et que les extrémités, la langue et l’haleine fussent d’un froid glacial, les traits changés et la voix profondément altérée ; si en même temps les globes oculaires s’enfoncaient profondément dans les cavités orbitaires ; si la sclérotique était comme contuse , et qu’à ces «symptômes survît une sueur froide et visqueuse , la perte du malade était toujours prompte, sans réaction aucune, ainsi que, nonobstant l’absence de vomissemens , si le dévoiement continuait.

Si ce derniern’existait point, j’ai observé qu’il I y avait quelquefois réaction pour amener une certaine amélioration dans le cours de la ma—

ladie; mais dans ce cas , si Jes vomissemcns persistaient, et même récidivaient avec prostration, la mort ne tardait jamais.

Bien que les selles et Jes vomissemens fussent terminés , bien que les crampes ne donnassent aucun signe d’existence , si le corps ne se réchauffait point, et que les urines continuassent à ne point être sécrétées, la terminaison était presque toujours fatale. Dans certains cas où, avant que la réaction fût établie , il survenait du calme lorsque la peau était couverte d’une sueur visqueuse , le bien-être que les malades ressentaient était souvent trompeur, et ne précédait ordinairement la mort que de quelques heures. Quand l’agitation, les crampes étaient cruelles et formidables, sans qu’il y eût ni vomissemens, ni déjection, la mort arrivait rapidement. Lorsque le malade était continuellement dans un état comateux avant la réaction, il était souvent pénible de l’en tirer. Il en est de même du délire avant la réaction : il est presque toujours funeste.

En général, moins l’àge du malade est avancé, plus il y a pour lui de chances de succès; plus l’individu est avancé en âge , plus la prostration est à craindre. Les femmes m’ont paru, en général , se tirer plus heureusement de la maladie que les hommes.

J’ai vu la maladie se terminer heureusement toutes les fois que les battemens de l’artère radiale ne cessaient point d’être perçus, qu’il n’y avait ni douleur ni pesanteur de tête, que les rides de la paume des mains et de la plante des pieds ne s’observaient point, que les crampes, les vomissemens et les déjections étaient modérés, que la sécrétion de l’urine n’était point suspendue; toutes les fois enfin que les symptômes de la maladie ne se succédaient point rapidement, et qu’au contraire, se suivant avec lenteur, ils donnaient ainsi au médecin le temps d’administrer et de voir agir les moyens thérapeutiques qu’il employait. Au moment de la réaction , le symptôme le plus favorable m’a toujours paru être une chaleur douce à la peau, et l’apparition soudaine et abondante des urines : le pronostic est des plus avantageux, surtout si à cela on voit changer rapidement les selles, de blanches qu’elles étaient, en selles bilieuses. En général, le développement du pouls m’a toujours paru d’un très-grand avantage, attendu qu’il permet au médecin de pouvoir employer les évacuations sanguines , et au malade la possibilité de les supporter. Tant que ja langue et les yeux sont restés humides, qu’il r a eu absence de chaleur brûlante soit à l’abllomen , soit a l’épigastre, que la respiration

a été libre; chez, les femmes , lorsqu# les règles ont parues, que le timbre de la voix est devenu naturel, la maladie a toujours eu une terminaison favorable.

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