CONTAGION
Je commencerai par dire, relativement à la contagion , que je ne sais pas qu’à Londres un seul médecin ait été affecté du choléra.
Je pense que la maladie n’est contagieuse , ou plutôt qu’elle ne se développe que chez les individus offrant une prédisposition qui les rend aptes à la contracter; car on doit entendre par maladie contagieuse celle qui se communique en toutes circonstances, quels que soient le sexe , l’âge , la profession, l’état social d’homme riche ou de malheureux, quelque soit son état de santé , de maladie ou de faiblesse ; mais il est presque constant que les hommes capables , par leur fortune, de se procurer toutes les commodités de la vie, sont ceux qui , ne se 1 ivrant à aucun de ces excès physiques ou moraux, qui impriment à l'économie une violente commotion et détruisent toute harmonie physiologique, sont à l’abri de
l'épidémie. Ceux, au contraire, que la misère met dans un état opposé à toutes les règles de l’hygiène ; ceux qui s’adonnent à des excès qui détériorent leur économie; ceux, enfin, qui portaient avec eux up germe de faiblesse, d’atonie , soit par la suite d’affection catharrale ou phtisique, de vice scorbutique ou syphilitique, étaient choisis de préférence pour servir de proie au fléau; et d’ailleurs, pourquoi n’en serait-il pas de cette épidémie comme des autres? Là où règne une épidémie , ne sont-ce pas ceux qui offrent les prédispositions que nous avons signalées plus haut, qui sont les seuls atteints? Le mot de contagion devrait ne jamais être lié au choléra, mais plutôt celui contracté. Dans les amphithéâtres n’arrive
t-il pas qu’à la suite de la dissection d’un cadavre putréfié , de cinq ou six élèves qui le disséquaient, l’un est attaqué d’une fièvre avec prostration complète? Que l’on soit certain que l’étudiant, ainsi affecté, n’est ni le plus fort, ni le mieux portant , ni le plus réglé des six ; il a contracté la maladie parce qu’il y était prédisposé , parce que les exhalaisons ont pu réagir sur son économie, tandis que chez, les autres c’est l’économie qui a réagi , qui a résisté aux exhalaisons miasmatiques du cadavre.
Les classes pauvres sont les premières attaquées, parce qu’elles présentent les prédispositions nécessaires pour contracter le choléra.
J’ai vu souvent un malade, au moment de mourir , dormir pendant quelques heures , et ces heures passées , l’homme mort se lever et marcher. Est-il possible qu’un individu, sous l’influence d’une des maladies contagieuses auxquelles l’épidémie a été comparée , puisse se lever et marcher de la sorte ? Toutes les maladies d’infection que je connaisse, requièrent, outre le traitement le plus judicieux , un temps considérable avant que leur influence puisse être expulsée du corps humain et qu’il y ait une réaction de santé dans l’organe affecté, et cependant le choléra , qui attaque en masse tous les systèmes de l’économie, peut être guéri en deux heures !
On peut assigner comme cause du choléra la viciation de l’air par les eaux stagnantes et croupissantes , et la décomposition des matières végétales et animales : ces miasmes ont une action qui peut y disposer; mais ces causes ont existé dans tous les lieux et dans tous les temps. Le choléra épidémique n’avait pas encore existé en Europe ;(il faut donc qu’il y ait quelque chose de plus; mais cette cause nous échappe. 11 est vrai qu’en mettant un homme
bien portant pendant plusieurs jours renferme dans une chambre malpropre, malsaine, et où seraienl encombrés descholériques mortsou vivans, il la contracterait, mais parce que sa constitution serait d’abord détériorée. Mettez un
homme bien portantlong-ternps dans un amphithéâtre où seraient réunis plusieurs cadavres, certainement qu’il contractera une maladie.
Un individu atteint du choléra, transporté au, loin, peut-il transmettre la maladie à d’autres personnes, au milieu de conditions d’ailleurs généralement salubres ?
Un individu peut voyager, ou déjà affecte' par le choléra, et alors en présenter les symptômes à des degrés plus ou moins intenses, ou bien , déjà empreint par l’épidémie, n’en présentant aucun des phénomènes, ceux-ci devant se développer plus tard. Transporté, dans l’un de ces étals, au milieu de conditions d’ailleurs généralement salubres , il sera de toute impossibilité qu’il y ait, par son moyen, transmission de la maladie, soit par rapport aux personnes avec lesquelles il sera en relations , soit pour celles qui habiteront les mêmes lieux. Cet individu subira seul les conséquences naturelles de la maladie, et cependant ces conséquences seront moins funestes, s’il a été trans-
porte d’un lieu où était l’épidémie dans on autre où celle-ci n’existait point: les cha uces de guérison , dans ce cas, seront pour lui plus grandes, et il ne devra jamais être regardé comme ayant apporté la maladie dans le lieu où il s’est réfugié, dans le cas où l’épidémie s’y développerait. En effet, l’épidémie peut éprouver un mouvement de migration dans le même sens que la personne qui s’est déplacée, et qui déjà était envahie elle-même par la maladie. L’infection des individus tient si peu à leur personne, mais au contraire est tellement inhérente à l’existence locale de l’épidémie, que j’ai vu une quantité de gens aisés, présentant déjà des symptômes de choléra , aller de Londres à Brighton , campagne peu éloignée , et là, guérir rapidement et ne point, développer , soit dans leur famille , soit dans la ville , l’épidémie dont ils avaient éprouvé les premières atteintes. Enfin, dans l’Inde, lorsqu’un régiment est tout à coup saisi par le choléra, 11 est du devoir du chef de faire changer sa troupe de garnison ; et cela exécuté , les malades guérissent promptement , et aucun de ceux qui avaient été épargnés ne deviennent cholériques.
D’après ce que je viens de dire, si I ou
admet, avec moi, qu’un individu atteint du choléra ne peut le transmet Ire à d’autres au milieu de conditions généralement salubres, à plus forte raison une personne bien portante, par cela seul qu’elle a vécu au milieu de populations malades, ne pourra pas, en voyageant, transporter avec elle la maladie, et cela pas plus qu’un homme en bonne santé, venant d’un pays où les fièvres intermittentes sont épidémiques, ne pourrait, sain ou malade , transporter l’épidémie de fièvres intermittentes dans un lieu où ce genre de maladie n’existerait point.
Ainsi donc, des personnes qui n’auraient fait que traverser le pays où règne le choléra, et qui n’en auraient pas été atteintes, ne pourront point se charger des émanations de la maladie, et la transporter ainsi en d’autres lieux, puisqu’il est prouvé qu’il suffit, étant dans une ville attaquée de l’épidémie , de passer dans une autre où elle n’est pas, soit pour s’en préserver, soit pour hâter la guérison des personnes qui en sont déjà atteintes.
Il est presque impossible, pour le choléra,
de changer ses limites , dans un pays trèsr % * î, sans que quelques-uns de ses habitans
ne se portent dans la même direction avec la
maladie; et alors le malheureux voyageur qui
succombe est regardé comme la cause de la calamité publique. Si les habitans de Saint- Kilda, qui sont tous attaqués d’un catarrhe épidémique, à l’arrivée de chaque vaisseau, raisonnaient de cette manière, ils devraient couper toute communication avec le reste du monde pour se soustraire à cette influence.
Un individu bien portant, par cela seul qu'il a vécu au milieu de populations malades, peutil , en voyageant , transporter avec lui la maladie ?
S’il est prouvé qu’un individu même affecté du choléra, fuyant le lieu où il a contracté la maladie, coure plus de chances de guérison, et ne peut, dans cet état, la transmettre dans l’endroit où il s’est nouvellement établi , à plus forte raison un homme bien portant ne pourra emmener avec lui la cause, la source d’une épidémie qui, je crois, réside bien moins dans l’air etles émanations que daus les localités ; et, en effet, si un individu bien portant, par cela même qu’il a vécu au milieu de l’infection, pouvait transporter avec lui la maladie, il n’y aurait aucun lieu préservé , l’épidémie se serait montrée dans tous les quartiers de Londres: il n’est pas de médecin qui n’aurait apporté avec lui dans son habitation le germe de l’ai-
fectiori , et ne l’aurait ainsi transmise à toute sa famille. Le contraire s’est toujours observé. Je ne sache pas qu’à Londres une famille entière de ine'decin ait été envahie; aucune n’a été attaquée en masse, de manière à faire croire que le fléau qui nous occupe ait été apporté par le médecin dans sa maison, à la suite des visites fréquentes que lui imposait son état.
Lorsque la fréquentation des hôpitaux fut permise, les parens, les amis venaient visiter et même soigner les malades , sans que jamais il ait été dit qu’après ces visites fréquentes et journalières, des individus aient été atteints de l’épidémie; et tout ce que j’ai vu et observé ip’a convaincu que les quarantaines, et tout moyen d’isolement employé pour séquestrer la maladie et s’opposer à ce qu’elle né se propage, m’ont paru n’être d’aucune I Utilité pour les malades, et nuisibles à ceux qui n’étaient point atteints parle fléau. C’est, le calme qu’il faut recommander aux populations, leur faciliter l’emploi d’une nourriture saine, de répartir les secours d’une manière rapide, soit chez les malades, soit dans les hôpitaux , et au moins donner aux parens , aux amis, la douloureuse consolation de pou-
voir aller librement donner des secours à leurs affections les plus chères.
Les objets ayant servi immédiatement aux cholériques, conservent-ils la faculté de transmettre le choléra aux gens qui se serviraient ou manieraient ces objets ? D’autres objets, livres, papiers, bijoux porte's par les malades, peuvent-ils transporter la maladie loin du foyer, et former un nouveau foyer ?
Si on s’arrête à ce qui est rapporte' journellement, on serait porte' à croire que, par rusage d’objets ayant appartenus auparavant a des cholériques, on pourrait contracter la maladie. Mais qui pourrait affirmer que, si l’on n’eut eu ces objets à sa disposition , on aurait été exempt de l’afléction? Ce que je puis affirmer, c’est que j’ai observé un grand nombre de fois, que des individus, à la suite de la mort de leurs parens ou de leurs amis, et qui de plus étaient misérables, se revêtaient de leurs habits, sans avoir jamais été atteints. J’ai vu une jeune fille qui , ayant perdu sa mère, se couchait continuellement dans le lit où avait expiré l’auteur de ses jours, sans qu’elle ait été affectée par l’épidémie ; si elle l’eût été, on n’auraitpas manqué de l’attribuer à l’usage qu’elle avait
fait des draps dans lesquels elle s'enveloppait. Combien de fois , pour observer plus attentivement les phénomènes chez des cholériques, n’avons-nous pas couché, le docteur Hamy et moi , dans les salles d’hôpitaux, à côté des malades sur des couvertures dans lesquelles , le jour même, des individus avaient expiré, et cependant nous n’en avons jamais été affectés. Je suis donc forcé de conclure que le choléra ne peut se transmettre par l’usage d’objets ayant immédiatement servi aux cholériques, et, si dans le heu même d’infection, ces objets sont inaptes à le donner, à plus forte raison , transportés dans un lieu éloigné du foyer, ils seront encore moins susceptibles de produire, par leur contact , la maladie; il en sera de même des substances animales, végétales et minérales étant restées dans le p'ays où règne la maladie, quand bien même elles auraient été touchées par les malades, elles ne peuvent transmettre au loin le choléra.
t Les animaux se sont-ils ressentis de l'influence épidémique? Les animaux vivans, soit domestiques , soit de basse-cour, qui ont séjournés dans le pays où règne le choléra, peuvent- , ils, en changeant de place, emporter avec eux la propriété de transmettre la maladie?
On m’a rapporté qu'à Croydon, ville démarché , dans le comté de Surrey, à 10 milles de Londres, plusieurs chevaux avaient présenté des symptômes semblables à ceux du choléra, et que plusieurs y avaient succombé ; mais ce dont j’ai été moi-même témoin, et que j’ai pu vérifier, c’est une espèce d’épizootie qui exista pendant quelques temps à Chelsea, à 2 milles de Londres, sur les poules. Ces animaux mourraient à la suite de convulsions extraordinaires ; on me procura une de ces bêtes et j’en fis la dissection, sans y trouver aucune désorganisation; je fus cependant frappé de l’état du système veineux , absolument semblable à celui des individus que j’avais ouverts à la suite du choléra; quant à la faculté qu’auraient pu avoir ces animaux de transmettre au loin l’épidémie , je n’ai devers moi aucun document parlequel jepuisse répondre à cette question; maison me rapporta que plusieurs malheureux ayant fait leurs repas de quelques-uns des animaux, qui avaient ainsi succombé , ils n’en avaient éprouvé aucune espèce d’indisposition.
Le choléra peut - if se propager par voie d’absorption ?
Lorsque je commençais à observer le choléra à Londres , je ne pouvais avoir aucune
opinion sur la manière dont il pouvait se propager , ou plutôt mon esprit flottait entre tant d’opinions diverses, que je ne savais réellement à laquelle m'arrêter; d’un côté MM. les médecins du conseil de santé étaient tellement convaincus de la contagion de la maladie , qu’ils mettaient toutes les précautions possibles pour s’opposer à ce que les individus employés dans les choiera hospitaVs ne pussent communiquer avec les personnes du dehors: au-dessus de ces établisscmens était écrit no admission. Cependant je connaissais les expériences qui avaient été faites en Pologne par le docteur Foy , j’avais vu qu’elles n’avaient été d’aucun résultat funeste pour ce médecin , et bien que ces expériences , à mes yeux, fussent incapables à elles seules de décidera question de contagion, je les regardais cependant comme concluantes pour prouver que la maladie ne se propageait point par voie d’absorption. Je me préparais donc à les répéter sur moi et , à cet effet , je priai le docteur Kiernam de réunir chez lui plusieurs médecins pour être témoins du résultat que nous obtiendrions. Quant à moi , j’étais intimement convaincu , m’étant déjà piqué plusieurs fois dans des autopsies de cholériques, que la maladie ne pouvait point se manifester par l’ab-.
sorption des liquides d’un homme affecté par l’épidémie; j’avais cté surtout témoin de deux cas qui me paraissaient concluans. Deux femmes étaient mortes du choléra, toutes deux nourrissaient leurs enfans pendant le cours de la maladie; lasécrétion du lait nefut ni ralentie ni modifiée, et ces malheureuses expiraient que leurs enfans exprimaient de leurs seins la source de leur existence. Ces enfans ne furent point atteints du choléra, et les nourrices auxquelles on les confia ne contractèrent point la maladie. Or, si le choléra était transmissible d’individu à individu, et par voie d’absorption, il ne saurait y avoir un moyen qui favorisât mieux cette transmission.
Cependant , les médecins convoqués ne se trouvèrent point au rendez-vous , sous prétexte que, présens à mes expériences , s’il en résultait pour moi des suites funestes, ils seraient regardés comme complices d’un meurtre qu’ils auraient pu empêcher , et , en ce cas , susceptibles d’être repris par les lois anglaises. Je fis donc part de mes intentions au conseil de santé , qui, par l’organe du docteur Barry me répondit : Que si je ne contractais pas la maladie par inoculation, cela proviendrait nécessairement de ce qu’on me l’aurait mal inoculé; et que, dans le cas contraire, il ne vou-
une
lail point entrer pour quelque chose dans expérience qui ne le convaincrait pas s il n’en résultait rien , et dont il ne voulait pas etre témoin, si elle devait avoir des suites funestes.
J'eus plus tard l’occasion de goûter et d’avaler une petite quantité de lait d’une femme cholérique, sans que ma santé en fut altérée un instant. Une autrefois, à St.-Jonhs-Workhouse , je goûtai des matières vomies par un homme qui , cinq heures après , mourut du choléra, et je n’éprouvai qu’un dégoût passager, inséparable d’une pareille expérience. Quelque temps après, je fus appelé au King’s Beench (prison pour dettes), afin de constater si une femme qui , y était détenue , était atteinte du choléra , ou si elle était empoisonnée. Je m’y rendis avec les docteurs Samuel Cooper , Krrirm , Hooper et Hamy ; lorsque nous arrivâmes elle était morte. Nous en fîmes l’autopsie, et soit d’après ce que nous en rapporta M. Hooper , soit d’après ce que la dissection nous dévoila, nous fûmes convaincus qu’elle avait succombé à la suite d’un choléra trèsintense. Je recueillis du sang contenu dans le ventricule droit. De retour chez moi , le docteur Talrich m’appliqua un vésicatoire sur le aras gauche, et le soir, l’ayant enlevé, ainsi que ’épiderme , je m’appliquai , au moyen d’une
compresse , une certaine quantité du sang de cette femme. Le lendemain la plaie avait abondamment suppuré , elle était couverte d’une pellicule assez épaisse, que je laissai; et, au bout de quatre jours , le vésicatoire était totalement sec , sans que mon économie en ait été un instant affectée. Je n’attache aucune importance personnelle à ces faits; si j’en eusse craint les résultats, je ne les aurais pas tentés : j’étais persuadé que je ne courais aucun danger , mais je voulais avoir la conviction, et pouvoir acquérir, par ma propre expérience , que les liquides des cholériques, appliqués sur des individus sains, de manière à pouvoir être absorbés, n’étaient point suffisans pour produire la maladie. Il en est de même pour l’absorption pulmonaire. Plusieurs fois , étonné de la sensation du froid que j’éprouvais en plongeant mon doigt dans la bouche des cholériques , je voulus sentir l’odeur de l’expiration de ces malades ; alors j’approchais ma bouche de la leur , je respirais leur baleine , je sentais , dans ma cavité buccale, l’accès d’un gaz excessivement froid: cette baleine pouvait être absorbée par ma menbrane muqueuse pulmonaire , et cependant je n’ai pas été un instant incommodé toutes les fois que j’ai répété ces expériences.
La maladie se contracte-t-elle d’individu à individu?
Un grand nombre de médecins anglais étaient persuadés qu’il suffisait du moindre contact pour gagner la maladie; plusieurs citaient que, soit dans une même chambre, soit dans la même habitation , les membres d’une même famille avaient été successivement atteints par la maladie. Mais, raisonner ainsi, c’est prouver qu’avant d’avoir une opinion, l’esprit s’est laissé courber sous un système, sous une idée première et préconçue . En effet, dès qu’il existe une maladie épidémique, par cela, qu’une personne en a été atteinte dans un lieu quelconque, il peut en exister deux, trois ou un plus grand nombre. La cause qui a d’abord agit sur un seul, ne peut-elle pas également agir sur les autres individus ? Certainement, si la maladie se propageait par des émanations autour des malades, par migrations de personnes ou par le transport de marchandises , tous les médecins de Londres auraient été attaqués. Pourquoi le choléra n’avait-il paru qu’en i832 a Londres, si les marchandises pouvaient le propager ? Londres , Manchester et Liverpool ne reçoivent-ils pas tous les jours des habitans , des marins et des marchandises provenant de l’Inde ? Donc si la maladie se propageait ainsi,
le choléra aurait établi son domicile dans l’Angleterre depuis l’établissement de la Compagnie des Indes.
D’ailleurs, voici une note qui m’a été communiquée par le docteur Hood, expliquant les raisons pour lesquelles le conseil de santé des Indes n’a pas considéré le choléra spasmodique comme contagieux. La voici :
Tout praticien indien sait que le choléra spasmodique établit, pour lui-même, des limites variables au-delà desquelles , pour un certain temps, aucune communication , quelque fréquente qu’elle puisse être , ne peut la faire dépasser. Les différens rapports indiens, et particulièrement les ouvrages du docteur Bayle, mettent ce fait hors de doute, et si cependant il en restait, les circonstances suivantes le détruiraient.
Deux régimens Sepoy étaient campés à Agra, et n’étaient séparés que parla grande route; l’un de ces régimens fut violemment attaqué par l’épidémie , et le second y échappa entièrement , bien que les relations entre eux fussent constantes et non interrompues. Si le régiment en bonne santé eut coupé ses communications avec l’autre, comment aurait-on pu connaître l’avantage d’un cordon sanitaire?
Un bataillon d’infanterie légère, venant de
la guerre de Deccan , a Bombay , fut , dans son bivouac , attaqué par l’épidémie : un avis arriva au commandant qu’il n’y avait pas de choléra à quelques cents pas au-delà du Nullals; le régiment, emportant ses malades, se dirigea loin des confins infectés, et la perte fut arrêtée ; aucun nouveau cas ne se présenta, dès ce moment , dans ce corps.
Un officier de cavalerie remontait le Gange, pour rejoindre son régiment dans les provinces supérieures; il arriva près d’un banc de la rivière formant une petite péninsule; ses bateliers l’engagèrent à chasser à travers l’isthme pendant, qu’en ramant, ils se rendraient de l’autre côté pour le prendre. Sur son chemin , il traversa un village parfaitement divisé par l’épidémie : une partie en était ravagée, et l’autre était dans la santé la plus parfaite. Ces limites ont été observées sur l’Océan; car, en 1823, pendant que l’escadre du commodore Grant , composée de trois vaisseaux , était devant Madras; les équipages de deux de ces vaisseaux furent attaqués par l’épidémie , et, quoique les hommes du troisième bâtiment eussent de fréquens rapports avec leurs compagnons malades , ils n’en ressentirent aucune influence funeste. Les deux vaisseaux malades se mirent en mer, se débarrassèrent de la ma-
ladie ; et, retournant ensuite où ils avaient laissé leurs compagnons , ils les trouvèrent toujours en bonne santé.
C’est un fait bien connu que le marquis d’Hasting et sir Thomas Monro, deux hommes qui n’étaient pas capables de baser leur opinion sur de faux principes, ordonnèrent trèssouvent que les troupes marchassent hors des limites connues de la maladie, habitude à laquelle on a encore recours aujourd'hui.
Le choléra est aussi sous l’influence de l’air. En 1810, un vaisseau de la compagnie des Indes était à l’ancre dans Lango-Roads, avec un équipage en bonne santé , et fort de cent hommes, avec vent sur terre. Dans une nuit, le vent changea en une brise de terre , et dans l’espace d’une heure et demie , sept des matelots , dormant sur le pont, furent attaqués du choléra. M. Horsclay ordonna que tout l’équipage descendît sous le pont, et que les écoutilles fussent fermées. Ainsi, toute la compagnie du vaisseau fut exposée à un air renfermé et aux émanations de sept personnes, et cependant aucun nouveau cas ne parut après que l’équipage eût quitté le pont. Donc, les exhalaisons ne peuvent communiquer la maladie aux autres.
Il est constant que tous les cotons des Indes
orientales qui sont entrés en Angleterre depuis quinze ans, sont plus ou moins imprégnés des vomituritions des malades affectés du choléra, pendant la traversée; la poussière en est respirée et touchée impunément par les ouvriers des filatures.
L’aile droite d’un régiment du roi étant en route pour Cawnore, campa une nuit sur les bords de la rivière ; et la première chose à faire, le lendemain matin , fut d’ensevelir deux officiers et huit soldats. La première personne qui fut attaquée était un officier, qui mourut dans sa tente : il ne put donc communiquer la maladie aux soldats.
En 1827, nous marchâmes, dit le major Robinson, de Trichimopoly sur Bellooy; et quoique nous ayons traversé une portion considérable du pays infecté, nous n’eûmes pas un seul cas durant toute notre marche ; mais d’un petit détachement qui nous suivit, un mois ou six semaines après, l’officier et à peu près la moitié des hommes moururent.
De ces faits, il est évident que ni les vomituritions , ni les émanations des cholériques ne communiquent la maladie; qu’elle ne peut être propagée par les vaisseaux : autrement les vaisseaux de la Compagnie des Indes auraient dû l’importer, il y a quatorze ans'v, en Angle-
terre. La cause en est quelquefois dans Pair, et plus souvent encore dans la terre, à la surface de laquelle elle fait sortir pour elle-même des lignes morbifiques de démarcation qu’aucun pouvoir humain ne peut ni maîtriser ni faire varier.