CHAPITRE LIV
Janvier, — Février, — Résumés des deux mois. — Mort du charpentier. Mars. — Résumé de ce mois.
Notre festin du premier jour de l’année res- ,..,, sembla à celui de Noël. Le temps fut beau pen- i""dant le reste de la semaine, et nos hommes purent prendre de l'exercice tous les jours. La température varia de 33° à 38°.
Une forte brise eut lieu le dimanche, chassa 6 au 12 beaucoup de neige, et rompit la nouvelle glace PS dont la surface de la mer était couverte. Elle se modéra le lendemain, et diminua encore les jours suivans, de manière à nous permettre de sortir. Le thermomètre, qui n’avait pas été trèsbas pour la saison, descendit alors à 31°.
La soirée du dimanche vit commencer un 4,1%
ouragan qui dura tout le lendemain, et qui janv. laissa les glaces en mouvement le mardi. Le temps fut incertain tout le reste de la semaine,
97 au 29 janv.
30 et 31 janv.
;<" au 9 fév.
ct il y eut alternativement de fortes brises et des calmes. Le soleil aurait dû être visible pour la première fois le samedi, mais la neige nous empécha de l’apercevoir. Cette semaine n’eut pas autre chose de remarquable.
Il y eut tant de vent les premiers jours de cette semaine, que nous ne pümes sortir. Il fit trèsbeau le 29, et le limbe supérieur du soleil se montra à onze heures un quart. À midi, nous vimes les trois quarts de son disque au-dessus de l'horizon , et 1l se coucha à une heure et demie. C'était la première fois que nous l’eussions vu depuis 74 jours. Le 30, le thermomètre monta à 11°, et il était à 4° le dernier jour du mois; changement considérable en si peu de temps.
Ce mois s’annonça avec une rigueur inouïe.
Le même temps dura dix jours; mais ensuite il s’adoucit, de sorte que la moyenne de la température fut de 30° au-dessus de zéro , et les deux points extrêmes , 4° et 44°. Cependant notre habitation était glacée; tandis que nous essayions de nous réchauffer d’un côté, nous étions gelés de l’autre , et en outre nous étions excédés d’ennui, faute de livres et d’occupations, et par suite de l’impossibilité où nous nous trouvions souvent de prendre de l'exercice hors de la maison. La santé du reste de l'équipage était bonne , mais la situation du charpentier n’admettait plus aucune espérance.
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jours de février ; mais le dimanche et le lundi il fit beau. Un violent ouragan éclata le 5, se modéra le lendemain , et redoubla de force le 7. Le mercure se gela. Le vent dura avec la même fureur tout le reste de la semaine, et le thermomètre descendit à 44°.
La santé du charpentier ne laissant plus aucun espoir, nous choisimes pour le dimanche un sermon analogue à la circonstance. Il mourut le samedi suivant dans la matinée. Cette semaine fut la plus froide que nous eussions jamais eue, le thermomètre ayant varié de 44° à 55°. Letemps avait aussi été variable, sans être très-mauvais, en comparaison de ce que nous avions éprouvé.
Pendant toute la semaine suivante , le vent fut modéré, mais froid. Le 22, le charpentier Chimham Thomas, fut enterré avec le cérémonial d'usage. Il ne fut pas aisé de lire le service des morts en plein air, le thermometre étant à 45°; et le solétait si dur, que nous eùmes la plus grande peine à creuser une fosse. Ce pauvre homme avait été trois mois malade, et depuis long-temps sa situation avait été regardée comme désespérée ; car, indépendamment du scorbut dont il souffrait , sa constitution était complétement usée. Cependant c'était la première de nos pertes qu'on püût avec justice attribuer au climat , ou à la situation particulière dans laquelle nous nous trouvions. Celui de nos hommes que nous avions perdu le premier aurait à peine pu
10 au 46 fev.
17 au 25
24 au 28 fév.
vivre plus long-temps , quand même il serait resté en Angleterre, et la mort du second n'aurait guère tardé sous quelque climat que c’eüt été.
Le thermometre remonta subitement de 36° à 6°, puis à zéro, et il redescendit ensuite à 23° où , ilresta jusqu’à la fin du mois. Le premier changement nous avait donné quelaues espérances, mais elles ne se réalisèrent pas. Il n’y eut rien à remarquer sur le temps, qui fut variable sans être mauvais.
Nous n'avions pas à nous plaindrede ce mois de février. Il ne pouvait étre beaucoup meilleur qu'il ne l'avait été, et nous devionsnous féliciter qu'il n'eùt pas été pire. Je n'ai pas besoin de répéter ce que j'ai dit sur le temps, mais je dirai que le plus haut point de la température fut de 6° audessus de zéro ; le plus bas, de 55° au-dessous , et la moyenne de 32° 87 ; elle avaitété, pour les années précédentes , de 29° 9 , 30°, et 33° 69.
Le principal événement du mois avait été la mort du charpentier. C'était une perte sérieuse pour nous, car nous sentions dans quel embarras nous nous trouverions, privés de son aide, pour la réparation des barques et autres ouvrages de sa profession. Mais indépendamment des regrets que nous inspirait la mort d'un homme utile et respectable ; lorsque nous nous regardions les uns lesautres, et que nous voyions l'air maladif de quelques-uns de nous , il nous était difficile de ne pas songer au destin qui pouvait nous être
serait aurait été.
36° à 23° où , chan-
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réservé. Quant à ses qualités personnelles, je n'ai besoin que de parler de l’excellente répulation qu'il avait acquise dans la marine avant de nous joindre. Nos regrets auraient été encore plus vifs, si nous avions été certains que cette expédition lui avait été fatale; mais nous savions que sa constitution avait souffert de ses longs services, surtout sur les lacs d'Amérique , et dans la guerre contre les Birmans. Il avait quarante-huit ans, et à cet âge, un marin qui à beaucoup servi est déjà vieux, s'il n’est pas toutà-fait usé.
Moi-même, d’aprèsl’état d'anciennes blessures qui me faisaient souffrir par suite de cette tendance au scorbut qui ne se montrait pas d’ailleurs par d’autres symptômes bien marqués, je n'étais pas tranquille sur ma santé, et j'avais véritablementalors quelques raisons pour supposer que je ne serais probablement pas en état de résister aux circonstances dans lesquelles nous nous trouvions. Je ne sais si mon inquiétude pour ceux qui ne pourraient plus si aisément se guider eux mêmes quand je ne serais plus avec eux pour les aider, n'était pas beaucoup plus grande que celle que j'éprouvais pour mon propre compte.
‘état de la glace n'aurait pu être pire qu'il ne l'était à la fin de ce mois, et les montagnes étaient entièrement couvertes de neige. Elle était tellement amoncelée autour de la misérable de-
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meure que nous étions forcés d’habiter, qu’elle Ja rendait semblable aux huttes de neige des Esquumaux pendant l'hiver. Quant à notre manière de vivre, et aux sensations que nous éprouvions, ce sont des choses que la poésie pourrait dire une fois, mais que ni la poésie ni la prose ne sauraient toujours répéter avec l'espoir que quelqu'un poura les écouter , les comprendre et les sentir.
1 au9 Mars commenca par un ouragan, qui chassait une telle quantité de neige qu'on ne pouvait voir à 25 toises de distance. Le bruit des glaces qui s entrechoquaient était effrayant. Le 2, le thermomètre tomba encore à 40°, et descendant graduellement , il arriva le 4 à 43°. Cet ouragan
mars.
ne cessa que le 6, et nous vimes alors un grand espace d'eau libre Le 7, deux rennes passèrent près de nous, ce qui nous parut de bonne heure pour la saison. Les deux jours suivans, la température fut de 25°.
I0aut6 Le dimanche, nous eùmes un vent tres-fort re du nord-est. À notre grande surprise, le thermomètre remonta à 1° au-dessus de zéro, et le 11, il s'éleva jusqu’à 5°. Le lendemain la mer était entièrement couverte de glace, et nous ne vimes plus d’eau libre de tout le reste de la semaine. La nuit du samedi fut calme, après un ouragan qui avait duré deux jours.
7aus3 Le temps fut calme, et il tomba de la neige le “as dimanche et le lundi. Le thermomètre était à 5°
489 30 qu'elle au-dessous de zéro. Nous vimes pour la seconde ', les Es- fois de la saison un guillemot , qui cherchait sa 0 e ma- nourriture dans une fente de la glace. Pendant 1 éprou- le reste de la semaine le temps permit à nos hom- F 4 purrait mes d'aller prendre de l'exercice tous les jours. Ÿ ‘ose ne Par forme de compensation, un ouragan ac- 21 au 5! ? r que compagné de neige, dura les trois premiers jours "7 fe adre et de la semaine suivante, et nous sentimes vive- 1
ment le froid. Le thermomètre était descendu f 4 hassait à 34°. Le vent se modéra le 27, et le reste du 4 ouvait mois se passa de même. Partout la terre était À | glaces couverte d’une couche épaisse de neige. l 2, le Les premiers jours de mars furent extraor- F ndant dinairement froids. Le changement qui survint Î ragan après le 9 fut aussi grand que soudain, mais il 1 grand ne dura pas. La température moyenne fut de 20° | sérent au-dessous de zéro, et les points extrêmes, de 5° HA heure au-dessus , et de 45 au-dessous. Les ouragans nn à tem- furent très-forts; et le dernier, qui eut lieu L immédiatement avant l’équinoxe, dura quatre Hi »s-fort Jours. | d ther- Pendant ce mois, comme pendant le précéle 11, dent, nos hommes avaient trés-souvent été obli- LL N r était gés de se tenir enfermés dans la maison. Il en 0 vimes résulta que l'impossibilité de prendre de l'exer- 4 naine. cice, le manque d'occupations, des rations ré- NE ragan duites, et l’accablement d'esprit, inévitablement 1 produit par la vue perpétuelle de ce désert triste | :ige le et uniforme de neige et de glace, concoururent HA ità 5° à nous mettre tous dans un état de santé fort
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peu satisfaisant. M. Thom était malade ; mes anciennes blessures me faisaient beaucoup souffrir, et deux de nos marins étaient si sérieusement attaqués du scorbut, que nous commencions à craindre pour leur vie.
Pour cette raison plus que pour toute autre, nous avions lieu de regretter le peu de succès que nous avions eu à la chasse ; et nous étions encore Join de l'instant où l'arrivéedes oiseaux d’été nous permettrait d'espérer que nous pourrions varier notre régime par l'addition de quelque viande fraîche. Trois renards et deux lièvres formaient tout le gibier que ce mois nous avait procuré, et, comme nourriture, ce n'était .absolument rien.
A la fin du mois, après tous les changemens que les ouragans avaient successivement opérés dans l’état de la glace , elle était tellement inégale etraboteuse, qu'il était impossible d'y faire passer un traîneau , ni même d'y marcher à pied. Nous n'avions vu aucune aurore boréale, et dans le fait, nous en avions à peine remarqué une de tout l'hiver.
Nous étions tous excessivement las de notre misérable habitation. Nous l'avions revue avec plaisir lors de notre retour, parce qu'elle faisait contraste avec ce qui était encore pire. Elle nous avait recus manquant d'abri, épuisés de fatigue, presque mourans de faim , et elle nous avait du moins promis de la tranquillité et du repos.
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Mais la nouveauté de ce sentiment était passée depuis long-temps; nos jours n'avaient été marqués par rien qui les variât ; chacun d’eux était plus ennuyeux que celui qui l'avait précédé , et la nuit n’arrivait que pour nous annoncer qu'un autre jour semblable allait bientôt commencer.
Les ouragans même n'étaient pas une variété au
milieu de cette uniformité constante de neige et de glace. Quand le temps nous permettait de sortir, il n’y avait rien à voir à l'extérieur; et quand nous étions foreés de rester à la maison, nous y cherchions de l'occupation, et nous ne pouvions en trouver. Si les esprits les moins actifs passaient leur temps dans cette stupeur que produit naturellement un pareil état de choses, ils étaient plus heureux que leurs compagnons. Ceux qui avaient le talent digne d'envie de pouvoir dormir quand bon leur semblait, étaient les plus fortunés de tous.
Que tous nos désirs appelassent l'instant de notre retour en Angleterre, c’est ce dont on ne saurait douter ; mais 1l eût été déraisonnable de nous livrer au regret, quand nous n’avions rien à nous reprocher. Ceux qui portaient leurs regards sur l'avenir pouvaient sentir qu'ils auraient encore des efforts à faire qui demanderaient tout leur courage, et qu'ils devaient chercher à conserver assez d'espérance pour le soutenir, jusqu'à ce que le moment de le déployer fût arrivé. Un autre mois se passerait encore dans l'attente
du moment du départ ; ce départ s’effectuerait peut-être dans le mois suivant ; et si juin devait être encore un temps de fatigue et d’espoir, juillet pourrait nous voir dans la baie de Baffin.
Après tout, je crois que c'’étaient ceux qui étaient chargés du poids de la responsabilité qui sentaient le moins tout ce que notre s'tuation avait de pénible. Ils étaient obligés de songer à l'avenir, de former des projets; leur esprit en était sans cesse rempli, et dans ce sens, du moins, c'était une occupation. Et pourtant ils avaient plus de temps qu'il ne leur en fallait pour cela : quoique nous en employassions une partie à faire des copies de nos journaux. Si des détails, dont la répétition fréquente sur ces journaux était inévitable, ont fatigué le lecteur, ils ne peuvent lui avoir causé la dix millième partie de l'ennui que j'ai éprouvé en les consignant sur mes registres. Que le lecteur , qui accuse cette relation d'être maigre, ait quelque compassion pour celui qui n'avait rien de mieux à rapporter, et qui, ce qui est infiniment pire, avait à endurer l'ennui de ces répétitions uniformes dont la relation est si monotone. On a dit que j'aurais pu voir plus de choses; cela peut être, mais je n'ai vu que des glaces et de la neige, des frimas et des tempêtes. Il est vrai que j'aurais pu voir ce que je n'ai pas vu, le voir en peintre, le sentir en poëte, et le décrire en poète et en peintre. Qu'un peintre ou un poète fasse un voyage dans ces cli-
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mats, et qu’il voie si le froid et la faim, la misère et l’accablement d'esprit donnent l'essor à ces facultés, qui semblent toujours mieux se développer au milieu des aises de la vie, ou du moins dans cette tranquillité d'esprit, pour ne rien dire de plus, dont le poète et le prosateur ont besoin pour jouir de toutes leurs ressources. Nos fœcundi calices étaient de l’eau de neige froide, et quoique, suivant Perse , ce soit la faim qui fait les poètes, comme elle apprend aux perroquets à parler, je crois que ni poète, ni perroquet n'aurait acquis beaucoup d’éloquence en se régalant de renard,—et certes encore pas aussi souvent qu'il l’aurait désiré, — dans les bienheureuses régions de la Boothia-Felix.