CHAPITRE LVI
Août.— Détention dans la baïè de Batty. — Rupture des glaces — Départ sur les barques. Nous arrivons à la côte orientale du détroit du Prince - Régent, — Nous rencontrons l’Zsabelle. — Nous sommes reçus à bord.
Entre le 1° et le 15 août, le changement du «+ ; 1
vent et les vacillations du temps furent lesmêmes
que pendant les deux mois précédens, et il est inutile de répéter ce que j'ai déjà dit. Le vent fut en général au nord-est, et il en résulta qu’il accumula les glaces sur la côte et qu'il uous tint en prison ainsi que nos barques. Le 3, nous fimes pourtant une tentative pour doubler la pointe méridionale de la baie, mais nous ne pümes y réussir , et nous retournâmes à notre position.
Néanmoinscetravail, quoiqu'infructueux, n’étail pas sans utilité. C'était faire quelquechose ; et faire même ce qui ne servait à rien , c'était entre-
tenir le courage et les espérances de nos hommes, et interrompre cette oisiveté forcée qui les portait à faire de tristes réflexions sur leur situation présente, et à en tirer des présages fâcheux pour l'avenir.
Je ne sais ce que nous aurions fait, ce que nous serions devenus, si nous ne nous étions créé de l'occupation, après avoir cessé d’en avoir. « Les hommes, qui composent l'équipage d'un navire ne sont pas très-portés à penser, c'est une chose certaine; quoique les marins aujourd’hui , — et je suis fâché de le dire — pensent beaucoup plus qu'ils ne le faisaient quand j'étais plus jeune dans le service. Je suis loin de penser qu'ils en vaillent mieux pour cela. Que ceux qui ont été comme moi chargés d’un commandement dans la marine disent si cela est vrai ou non. Quoiqu'il en soit, et sans vouloir entamer sur ce sujet une discussion qui deviendrait beaucoup trop sérieuse, un homme oisif est un oreiller pour le diable, » aditun proverbeespagnol ou italien: il n’était pas à propos que nos hommes devinssent un oreiller de cette espèce ; il valait mieux qu'ils travaillassent jusqu'à se fatiguer ; qu'ils gagnassent de l'appétit au point de ne songer qu'à leur faim ; qu'ils s'endormissent de manière à ne rèver qu'à un meilleur diner ; qu'ils s’éveillassent pour le désirer et pour travailler à se le procurer ; et qu'ils se couchassent, non sur l'oreiller du proverbe, mais sur une
mes, brtait ation pour
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couche de neige, qui suflisait pour empêcher toute autre réflexion que le désir d’un meilleur souper, d’un meilleur lit, d’un meilleur lendemain.
La chasse des oiseaux de mer donnait quelque occupation à ceux à qui l’on pouvait confier de la poudre et du plomb; mais je crois que la meilleure occupation pour une réunion de malheureux affamés comme nous l'étions, était de manger le gibier et non de le tuer. On se levait chaque matin avec l'espoir d’un bon souper : s’il arrivait, on n’en était plus que content , et dans le cas contraire, il restait du moins la chance d'en avoir un le lendemain. Je ne dis pas que le souper qui manquait füt l'équivalent de celui qu'on mangeait, car l'espoir et l'attente ne sauraient remplir l'estomac d’un homme ; mais le fait est que la santé de nos malades s’améliorait rapidement ; que ceux qui se portaient bien re prenaient leurs forces, et je ne pouvais douter que la situation présente de leur esprit ne produisit cet effet presque aussi efficacement que les canards grillés et les pâtés de guillemots.
Examiner du haut d'une montagne quel était l’état de la glace, était une autre occupation pour quiconque en avait envie, et c'était en même temps un exercice qui aidait à passer le temps. Ce n'était pas, comme les malheureux compagnons de Behring , pour y épier l'arrivée
d'un vaisseau qui était destiné à ne jamais pa-
15 août.
raitre, et pour se livrer au désespoir lorsque la puit arrivait. Le jour de leur délivrance pouvait être différé ; mais il y avait encore bien du temps à s’écouler avant qu'ils eussent à craindre de ne pas le voir arriver ; chaquechangement de temps, chaque goutte de pluie, chaque mouvement des glaces , quelque faible qu'il füt, suffisait pour nourrir l'espoir dans leur cœur, et leur faire attendre le lendemain avec impatience , quoique chacun d’eux en rentrant aux approches de la nuit, püt être porté à dire, comme les misérables habitans du château de l'Indolence , mais avec d’autres motifs: « Grace à Dieu, le jourest fini! »
Ce fut le 14 que l'espoir prit plus d'intensité, quand on vit, pour la première fois, un canal d'eau libre ouvert dans les glaces, et conduisant vers le nord. Je crois que bien peu de nous dormirent dans la nuit. Dés quatre heures du matin, tout l'équipage s’occupa à couper la glace qui obstruait encore le rivage, et la marée étant arrivée bientôt après, avec une bonne brise d'ouest, nous lancâmes les barques en mer, nous y transportâmes les provisions et les malades, et à huit heures , nous étions sous voiles.
Oui, nous étions enfin sous voiles , et c'était à nous à oublier que, l'année précédente, nous nous étions trouvés dans les mêmes circonstances à la même place, songeant seulement que Île moment était arrivé de faire des efforts qui seraient enfin récompensés ; de changer l'espoir
pour la certitude, et de voir, en imagination, tout le détroit ouvert devant nous, et notre pe- Lite flottille cinglant, avec un vent favorable, vers la baie de Baffin, cette baie qui semblait à nos yeux étre notre patrie et notre domicile.
Nouseümes bientôtdoublé le cap septentrional 16 août. de la baie de Batty, et trouvant une ouverture d’eau libre, nous traversâmes à minuit la baie ! d'Elwin, et nous arrivâmes le 16 à l'endroit où nous avions dressé nos tentes le 29 août de l’année précédente. Je ne sais si nous pouvions tous en ce moment bannir des souvenirs bien capables de refroidir nos nouvelles espérances. La différence du temps n’était que de douze jours, et si ces douze jours se passaient comme l’année d'au- Hi paravant, notredestin pouvaitencore nous forcer 4 à retourner dans la demeure que nous venions \H de quitter, pour y terminer nos travaux et nos fatigues d’une manière qui n’était que trop facile à prévoir : les premiers qui succomberaient, dans unetombede glace; les autres, dans la gueule \ des ours et des renards.
Nous ne trouvâmes aucun passage vers l’est, mais la ligne d’eau libre continuait à s'étendre vers le nord, de sorte que nous ne nous arrétâmes que le temps indispensable pour prendre un peu de repos. A mesure que nous avancions, le canal d’eau libre augmentait de largeur, et à | | huit heures du soir, nous atteignimes notre ancienne position près du cap nord-est de l’Amé-
17 août.
rique. Du haut de cette montagne, nous vimes que les glaces au nord et au uord-estétaient dans un état qui permettait de les traverser ; mais comme il faisait trop de vent pour nous y hasarder pendant la nuit, nous dressâmes nos tentes sur le rivage.
A trois heures du matin, nous nous embar-quâmes encore une fois, laissant une nouvelle note de tout ce que nous avions fait, dans le même endroit où nous avions placé la premiere. Nous avançcâmes jusqu’à midi vers l’est, à l'aide des rames et à travers une multitude de glaces flottantes. Nous arrivâmes alors au bord d’un champ de glace, mais nous vimes qu'il ne s'étendait qu’à un mille vers le nord. Une brise du sud , qui s’éleva en ce moment , nous mit en état de le doubler, et trouvant l’eau ouverte , nous la traversâmes et nous parvinmes à la côte orientale du détroit, à trois heures après midi. En quelques heures, nous avions réussi à profiter de l’occasion que nous avions autrefois vainement attendue pendant tant de jours, et que probablement nous n’aurions pu trouver pendant aucune des années que nous étions restés emprisonnés dans ce pays.
Accoutumés, comime nous l'étions, à la glace, à ses caprices et à ses changemens soudains et inattendus, c'était pour nous commeun miracle de voir que cette masse solide de glace qui couvrait tout le détroit et qui n'était encore que
imes dans mais asarntes
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trop présente à notre souvenir ; que nous avions regardée tant d'années comme fixée dans un repos que rien ne pouvait plus troubler, s'était convertie tout à coup en eau navigable, et navigable pour nous , qui avions presque oublié ce que c'était que de flotter à volonté sur la surface de la mer. À peine pouvions-nous le croire ; et celui qui s’assoupissait avait besoin de quelques instans , en s’éveillant , pour se convaincre de nouveau qu'il était enfin sur son élément ; que sa barque s'élevait sous lui sur les vagues , et que lorsque le vent soufllait elle obéissait à sa volonté et à ses efforts.
Nous longions rapidement la côte, tandis que la brise augmentait; mais enfin elle se changea en ouragan, et nous fûmes forcés de prendre terre à douze milles à l'ouest du cap d'York, après avoir fait soixante-douze milles dans cette journée.
Le vent s'étant modéré, et un calme lui ayant /g in,
succédé , nous fümes obligés le lendemain matin d'avoir recours aux rames. Les glaces ne nous opposant pas d'obstacles, nous nous dirigeâmes vers l’est ; et à minuit, nous nous reposâmes quelques heures près du cap à l’est de la baie de
l'Amirauté. Le jour suivant, le temps étant le 46 wi.
même, nous nous trouvâmes à huit heures du matin à mi-chemin entre cette place et la baie du Bureau-de-la-Marine. Nos hommes étant épuisés de fatigue, après avoir ramé près de vingtheures,
20 août,
F 91 aout,
nous débarquâmes sur le rivage, et nous dressâmes nos tentes. Si la mer était libre , le temps n’était pas encore devenu chaud, car la température n'avait jamais excédé 35° pendant la nuit, ni 40° pendant le jour.
L'arrivée d’un vent d'est nous fit partir, et reprenant les rames, nous avancèmes au milieu de montagnes de glace, et nous arrivâmes à un excellent hayre , dans lequel se jetait une grande rivière. Nous y étions protégés par les énormes masses de glace, et nous pouvions, s’il en était besoin , faire entrer nos barques dans un bassin à l'embouchure de la rivière. Nous avions ainsi fait cinq milles de plus, et nous étions alors à six ou sept milles à l’ouest de la baie du Bureaude-la-Marine, et à quatre-vingts de celle de la Possession.
Un vent du nord-est très-violent, qui commença pendant la nuit, et qui dura toute la journée , rendit la mer si houleuse que nous ne pümes nous remettre en route , ce qui nous permit de faire quelques réparations à nos barques. Le temps devenant encore plus mauvais , nous les conduisimes dans le havre intérieur , formé par le bassin. Le vent se changea alors en ouragan , et toutes les montagnes de glace, qui s’étaient rangées de manière à former elles-mêmes un autre havre , furent dispersées et disparurent. Pendant ce temps il tombait une pluie mélée de neige, et le thermomètre descendit à 34".
dres- La prudence nous avait obligés de nouveau à »,,», EAP nous réduire à deux tiers de ration, et nous “° ! mpé- fûmes ainsi emprisonnés trois Jours, l’ouragan nuit, continuant dans toute sa force, accompagné de
pluie et de brouillard , et le thermomètre étant r, el tombé à 29°, froid qui était très-sensible à nos ilieu malades.
\ un Le vents’appaisaenfin, ia mer cessa desoulever 25 août. ande ses flots, et nous nous embarquâmes de nouveau. rmes Un calme étant survenu , nous primes nos rames | était pour traverser la baie du Bureau-de-la-Marine , | assin nous dirigeant vers l’est, et nous frayant un ' ainsi passage à travers plusieurs petits champs de | rs à glaces mouvantes. Après avoir fait dix milles, eau- nos hommes, étant épuisés par douze heures de le la travail, nous entrâmes dans un havre, et nous
dressâmes nos tentes pres de l'embouchure d’une om - rivière, tant pour nous reposer que pour répae Ja rer nos barques, qui n'étaient pas en très-bon il s ne état. | per- A quatre heures du matin, tandis que nous ?t sit. K ues. dormions tous, David Wood, qui était en vigie, ous crut découvrirunevoileen mer. Ileninformasurmé le-champ le commandant Ross, qui, à l'aide de 1ra- son télescope, reconnut bientôt que c'était réels'é- lement un navire. Un instant suffit pour nous mes faire tous sortir de nos tentes, et, rassemblés sur | r'u- le rivage, nous cherchâmes à distinguer les agrès | élée de ce bâtiment, et nous fimes des conjectures |
. . ». . CS sur sa destination et sur la marche qu'il suivait.
Quelques-uns de nous, ceux qui voyaient tout en noir, soutenalent pourtant encore que ce n'était qu'une montagne de glace.
Cependant nous ne perdimes pas de temps ; les barques furent lancées en mer , et nous fimes des signaux en brûlant de la poudre humide. Enfin tout étant prêt pour nous embarquer , nous sortimes du havre à six heures.
Notre marche fut lente, car nous n'avions que des vents légers et variables et souvent interrompus par des calmes. Cependant nous avancions vers ce bâtiment, et si le calme eût conunué dans l'endroit où il était, nous aurions bientôt été bord à bord. Malheureusement, une brise s'éleva en ce moment, et déployant toutes ses voiles, il se dirigea vers le sud-est. De cette manière , celle de nos barques qui en était le plus près, fut bientôt en arrière, et les deux autres firent force de rames du côté de l’est, dans l’espoir de le couper.
Vers dix heures, nous apercûmes un autre navire au nord ; il paraît qu'il avait mis en panne pour attendre ses barques, mais nous crümes en ce moment qu'il s’élait arrêté parce qu'il nous avait vus. Nous fûmes bientôt détrompés en le voyant déployer toutes ses voiles, et il ne nous fallut pas long-temps pour reconnaître qu'il s’éloignait rapidement de nous. Nous n'avions pas encore passé un moment aussi cruel que celui où nous vimes que nous étions dans le
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