CHAPITRE XXIX
Relation du commandant Ross,
M. Mac Diarmid m'accompagna dans cette ;; mai,
expédition jusqu'à la vallée de Graham, pour que je lui montrasse un endroit où l’on püt faire porter des provisions que nous y trouverions à notre retour. Suivant les traces de ceux qui étaient partis avant nous, nous les trouvâmes campés à quatre ou cinq milles au nord de Too-nood-leed. En les interrogeant , nous apprimes que l’un d'eux avait été attaqué de crampes si violentes, que les autres avaient été obligés de le porter dans la barque, et ils n’avaient pu aller plus loin. Quelques-uns d’entre eux étaient attaqués d'inflammation aux yeux, et l'enseigne Blanky en souflrait plus que tous les autres,
Les rayons du soleil avaient alors tant de is
force à midi, que ce fut une raison de plus pour moi de prendre le parti de voyager la nuit. Nous
nous mimes donc en marche le lendemain, à trois heures après midi, mais la neige était si molle que nous fûmes trois heures pour arriver à Too-nood-leed. L’inflammation croissante des yeux de Blanky fit que nous nous y arrétâmes assez long-temps; enfin nous fümes obligés de le laisser en arrière en le confiant aux soins du chirurgien, malgré les inconvéniens réels de cette perte pour notre pelite troupe. Il était aisé de se procurer des Esquimaux un traineau pour le reconduire à bord.
Ce malheureux accident empécha M. Mac Diarmid de nous accompagner jusqu'à l'endroit convenu, car il était nécessaire qu'il s'en retournât pour donner ses soins à un homme dont les services étaient trop précieux pour risquer de le perdre. En conséquence, ne pouvant plus compter en aucune manière sur le dépôt de provisions que j'avais eu dessein de faire placer à Pad-le-ak, je fus obligé d'abréger la durée de mon excursion.
Les laissant installés aussi bien que possible dans la hutte que nous avions occupée quelque temps auparavant , et avec des provisions suflisantes dans le cas où ils y seraient retenus plus long-temps qu'ils ne le supposaient, nous continuâmes notre route. Notre troupe fut ainsi réduite à quatre hommes, en y comprenant Abernethy; et, malgré l’aide de huit chiens attelés au second traîneau, notre fardeau était
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si lourd, que nous n'aurions pu y rien ajouter. Il comprenait des provisions pour trois semaines, indépendamment de nos instrumens, de nos hardes et d'une barque en peau.
Quand après avoir gravi la montagne en quittant la baie de Too-nood-lecd, nous eûmes atteint le premier lac, nous remarquâmes les traces d’un renne et celle de deux loups qui le poursuivaient, et nous trouvâmes des touffes de poils et des lambeaux de peau qu'ils lui avaient arrachés. Peu de tempsaprès, nous vimes lereune à demi dévoré par ses ennemis. Notre approche les avait probablement mis en fuite, et nos chiens eurent leur part du butin.
Ï1 nous fut fort difficile à cause de la neige qui tomba avec abondance, et du brouillard qui commença à minuit de trouver notrechemin, en traversant le grand lac du Milieu. Nous fûmes donc obligés de nous guider principalement d'après la direction du vent jusqu’à trois heures du matin, et alors nous fimes halte pour nc1s reposer. Après midi, le ciel devint serein, et nous remettant en marche à six heures du soir, nous arrivâmes à onze heures en vue de la mer.
En montant sur la montagne qui s'élevait à notre gauche, je pus déterminer la route que nous devions suivre. De là, je distinguais les terres basses qui forment la côte opposée et qui s'étendent à travers la baie depuis Nei-tyel-le jusqu’à quinze ou vingt degrés du cap Isabelle. Je résolus de
Il. 2 /
me diriger vers ce cap espérant que vu sa grande hauteur, je pourrais y obtenir une vue plus étendue du bras de mer.
Mes compagnons que j'avais quittés un moment avaient annoncé leur arrivée sur les bords de l'Océan occidental par trois acclamations. C'était en effet pour eux, et encore plus pour moi, leur chef, un spectacle palpitant d'intérêt, et qui méritait bien le salut ordinaire du marin. C'était cet Océan que nous avions cherché ; l’objet de notre ambition et de nos efforts ; l’espace d’eau libre qui, comme nous l'avions espéré, devait nous porter autour du continent de l'Amérique et nous procurer le triomphe si désiré par nos prédécesseurs et que nous-mémes nous avions Si long-temps et si inutilement travaillé à obtenir. Notre but eût été atteint, si la nature n'y eût mis obstacle; si notre chaine de lacs eût été un bras de mer ; si cette vallée eût ouvert une communication libre entre les deux mers. Du moins, nous en avions reconnu l’impossibilité. Cet Océan tant désiré était à nos pieds; nous allions bientôt voyager sur sa surface, et au milieu de notre désappointement, nous avions du moins la consolation d’avoir écarté tous les doutes, banni toute incertitude, et de sentir que lorsque Dieu à dit non, il ne reste à l’homme autre chose à faire qu’à se soumettre, et à lui rendre graces de ce qu’il a accordé. C'était un moment solennel, un moment
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à ne jamais oublier; les acclamations des marins ne produisirent jamais une impression plus profonde qu'en ce moment où elles interrompaient le silence de la nuit, au milieu d'un désert de glace et de neige, où il n'y avait pas un seul objet qui püt rappeler qu'il existait des êtres vivans, et où il semblait qu'aucun son n'eût jamais été entendu.
A minuit, nous nous mimes en marche sur la 20 mai.
glace de la mer; nous y trouvâmes quelques monticules, et à six heures du matin, nous arrivâmes au cap Isabelle. Nous y campämes d'après un nouveau procédé : après avoir creusé dans la neige une excavation assez grande pour nous contenir tous, nous en formâmes Je toit avec la barque en peaux, dont nous assurâmes les côtés au moyen de la neige que nous avions retirée de l'intérieur. Nous avions laissé une entrée du côté opposé au vent; nous la fermâmes ensuite avec un bloc de neige qui nous servit de porte, et, à l'aide de nos sacs et de couvertures de laine, nous réussimes à nous faire des lits aussi doux que chauds. Une lampe à esprit de vin nous procura de l’eau de neige ; et ce fut aïnsi que, pendant plusieurs nuits, nous jouîimes d’un sommeil plus profond que dans des circonstances plus favorables.
Le cap Isabelle s'élève, par un talus rapide et souvent perpendiculaire, à environ cinq cents
pieds au-dessus du niveau de la mer. Il est formé de granit gris, et présente cà et là des marques d'une végétation qui avait dù être singulièrement abondante, pour ce climat, l'été précédent. Nous ne vimes d’autres indices de vie animale que des traces de gélinottes, de lèvres et de renards.
D'après ce que nous avaient dit les Esquimaux , je m'étais attendu à trouver au-delà du cap la baie qu'ils nommaient Ik-ke-rush-yuk ; ils nous avaient dit aussi qu'elle était formée par une pointe basse à l’ouest et quelques îles. Mais au lieu de cela, la terre sur laquelle j'étais continuait à incliner vers l'ouest , tandis que la côte opposée s’en éloignait. J'en conclus que la baie dont ils parlaient était du côté opposé à la place où je me trouvais alors, et quece que j'avais de mieux à faire était de suivre la côte jusqu'à l'entrée de la baie dont la glace raboteuse de l'Océan me ferait reconnaître les bornes. Je fis alors les observations nécessaires sur le cap; mais en allant rejoindre mes compagnons, j'eus le malheur de briser, en tombant, la seule boussole que j'eusse ; accident qui m’empêécha de faire aucune autre observation sur les variations de l'aiguille aimantée pendant le reste de cette expédition.
Nos travaux jusqu'alors avaient excédé nos forces, et nous décidèmes que dorénavant nous nous lèverions à quatre heures après midi ;
qu'apres avoir pris notre repas et chargé nos
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tre six et sept heures , et qu'elle ne durerait pas plus de dix heures. L'établissement de notre camp , le repas du soir , ou plutôt du matin, le
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Fe raccommodage des vêtemens, et autres détails, Esqui- nous occupaient alors trois ou quatre heures, el du : et il nous en restait sept à huit pour nous repoh-yuk ; É so ose ous commençâmes à exécuter ‘ce AobveEeu Te plan en partant à six heures du soir ; nous COj'étais toy âmes le rivage sous la voûte saillante de penis que la à chaux qui borde le cap Isabelle, et qui s étend que la le long de la côte pendant quelques milles, après
la quoi elle se rompt en caps et en criques. La direc- Ù ? a € . A Q ° ® LD) ® , tion de la côte, depuis cet endroit jusqu'à environ
j'avais ue . j He dix milles, est ouest-nord-ouest ; ensuite elle inusqu à : : : ; .
d : cline plus au nord; il devint donc nécessaire use de Ë s j Je f î d'examiner toutes les baies et toutes les criques, . € 1S a , La » , À d'autant plus que les naturels avaient représenté ca +4 ï , e. « , « . .
à P; ? comme fort étroite l'entrée de la baie dont ils > J CUS # : lé ai 4 £ 4 avaient parlé. Je trouvai partout l’eau très-pro- D je ne , y . F .
Le fonde. Comme j'étais peu chargé en comparaison té … de mes compagnons, je pus faire ma reconnais- » A . . 0 CO] .
tutute “ sance avec beaucoup de soin, tandis qu'ils suier 4 vaient la côte entre les différentes pointes. à Après une journée fatigante, pendant laquelle o1 mai sn nous fimes vingt milles, nous nous arrêtämes à nous ne
quatre heures du matin. Dans cette marche,
ii ; à
comme pendant celle dela veille, nous vimes plusieurs canots couverts de pierres et quelques dépôts cachés de provisions appartenant aux Esquimaux , et auxquelles nous nous gardâmes bien de toucher La découverte d'herbes marines , de chevrettes et de poissons à coquilles acheva de nons confirmer dans la persuasion que nous étions réellement sur les bords de l'Océan, et non sur les rives d’un lac d’eau douce, en supposant qu'il eùt pu exister en cet endroit un lac d'une assez vaste étendue pour comprendre l'espace immense de glace unie que nous avions sous les yeux. Cette idée s'était d’abord présentée à l'esprit de quelques -uns de nous ;, parce qu'on ne voyait sur le rivage aucune marque de marée, et que la glace n'offrait au large ni monticules , ni inégalités.
Pendant les quatre à cinq derniers milles, la côle était formée de granit, contenant de grands cristaux de feldspath et des grenats. Les montagnes, à peu de distance de la mer, atteignaient une hauteur de six à sept cents pieds.
Nous étions alors campés sur les bords d’un pelit détroit, et en l'examinant, je trouvai à son extrémité un havre commode, quoique pelit, protégé par deux petites îles. Après avoir rejoint mes compagnons à la dernière pointe de cette côte sinueuse, nous trouvâmes une hutte de neige, que nous supposimes avoir été occupée par les naturels qui étaient venus au
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vaisseau peu de temps avant notre départ. Là , d'une pointe tres-élevée J'eus une vue fort étendue d'un grand bras de mer, situé à l’ouest du cap, et qui d'aprés le caractère différent des deux côtes, semblait nous promettre l’entrée si désirée daus l'Océan polaire. Celle sur laquelle je me trouvais était de granit, haute, raboteuse, coupée de profonds ravins et bordée d’un grand nombre de petites iles qui n'étaient guëre que des rochers; celle en face était fort basse , et était formée de pierres à chaux.
Pour épargner le temps, je partis sur-le-champ avec Abernethy pour aller reconnaitre ce bras de mer; nous primes avec nous un traineau et cinq chiens pour nous reposer alternativement, et éviter ainsi la fatigue qui, sans ce secours, nous aurait considérablement retardés. Nous traversâmes plusieurs petites îles situées le long de la côte orientale, et nous y trouvämes beaucoup de traces d'Esquimaux. Après une marche d’une heure vers le nord-est, nous arrivâmes à l’entrée d'un bras de mer, ou peut-être de l'embouchure d'une rivière, d'environ un demi-mille de largeur. Les rochers en cet endroit étaient degranit des deux côtés, et ils s'élevaient quelquefois perpendiculairement à la hauteur de trois cents pieds. Là du moins la surface unie de la glace indiquait que c'était d'eau douce qu'elle était formée ; et cette circonstance, jointe à plusieurs
autres quil fallait expliquer, rendait nécessaire un examen scrupuleux.
Nous continuâmes donc notre voyage, et après avoir fait cinq à six milles au nord-nordest, nous arrivâmes à l'extrémité du détroit ; là nous trouvâmes l'embouchure d’une rivière, resscrrée entre ses rives, en cet endroit , dans une largeur de quelques centaines de pieds, ce qui augmentait la rapidité de son cours, tandis qu'un peu plus haut, elle avait un quart de mille de largeur. Le nombre de canots que nous trouvâmes enterrés sous la rive occidentale, nous prouva que c'était une des principales stations de pêche des Esquimaux, et nous en avions une autre preuve dans les dépôts de provisions qu'il renfermaient.
Le temps étant fort beau, je gravis une montagne d'environ mille pieds de hauteur, et j'obtins de son sommet une vue très-étendue d’une chaîne de lacs se dirigeant au nord-est à travers un sol de pierre à chaux , tandis que les montagnes de granit prenaient leur direction au nordnord-ouest. Je descendis et je vis mes compagnons près de l'extrémité du détroit; leur ayant dit de se diriger vers la pointe qui était au-delà, j'achevai la reconnaissance de la baie; puis j'allai les rejoindre. Je donnai à la rivière ainsi découverte le nom de M. N. Garry.
Une brise fraiche rendit notre habitation
creusée dans la neige plus froide que nous ne
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l'avions prévu, quoique le thermomètre fût encore au dessus de zéro. La neige qu'elle chassait, et les vapeurs qui l'accompagnaient, ne nous permirent de partir qu à huit heures du soir. Nous continuâmes alors notre marche Île long de la côte, qui commenca bientôt à incliner au nord-ouest. Peu après, la vue encourageante de la mer, couverte de monticules de glace, me convainquit que nous étions enfin arrivés au détroit nommé par les Esquimaux Ik-ke-rush-yuk. Suivant toujours la côte, nous vimes qu'elle tournait rapidement au nordouest, et les grosses glaces, fortement onduleuses, que nous avions sur la gauche, ne nous laissèrent aucun doute sur la route que nous devions suivre.
Je résolus donc d'atteindre la rive opposée, si cette tentative était praticable, et, trouvant un espace favorable de glace unie, nous quittânes avant minuit, celle sur laquelle nous étions. Chemin faisant, nous fûmes arrètés par une chaine de glaces de trente pieds de hauteur. Nous fümes obligés de porter le bagage pardessus, et d'avoir recours à la hache pour ouvrir un passage au traineau. Ce travail nous occupa plus d'une heure. Remarquant au sudouest quelques iles que cette chaine nous avait cachées, nous nous dirigeâmes de ce côté ; après avoir passé sur plusieurs de ces iles, qui étaient presque de niveau avec la glace unie, nous arri-
23 mai, yÂmes à cinq heures du matin, le 23, après avoir fait environ seize milles, sur la côte orientale d'une grande île, où des vapeurs qui survinrent nous forcèrent à camper. Comme c'était l'anniversaire du jour de notre départ d’Angleterre, nous le célébrâmes par un diner de bœuf rôti froid, et — ce qui était alors rare pour nous — par un verre de grog.
Je nommai le groupe d'îles au nord-ouest Beverly, et celle sur laquelle nous étions campés l’île Matty, en l'honneur des dames qui nous avaient donné les pavillons de soie que nous déployâmes en cette occasion. Nous primes ensuite possession, avec les formalités d'usage, de cette île nouvellement découverte.
Vers midi, le brouillard s'étant dissipé, je pus voir l'extrémité septentrionale de cette île et une grande étendue de l'Océan; de grosses glaces serrées les unes contre les autres bornaient l'horizon. Voyant que la terre au sudouest était basse et semblait former plusieurs iles, je résolus de suivre la côte septentrionale de l'île Matty, où la glace formée en monticules me prouvait que nous étions sur les confins du grand Océan septentrional.
Nous nous remîmes donc en marche à l'heure ordinaire, mais nous trouvâmes le chemin trèspénible sur une glace pleine d’inégalités. Notre fatigue fut encore considérablement augmentée
par un brouillard humide et épais qui se gelait
Rose