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En quittant ce lieu, nous traversämes le lac en nous dirigeant vers le nord-ouest ; mais notre marche fut très-pénible sur une neige épaisse et mobile qui couvrait le lac et la rivière. Il était malheureux que nousdussions marcher dece côté. Les naturels appellent cet endroit, comme tous ceux qui lui ressemblent dans ce pays, It-tiblin-ne-ak. Quoique la route füt aussi mauvaise qu'elle pouvait l'être, pendant tout le temps que nous fümes sur cette pièce d’eau , nous trouvâmes un passage qui l'emportait en difficulté sur tous les autres. La rivière alors gelée, indépendamment des aspérités de la glace qui la couvrait, et qui perçait en masses glissantes à travers la neige, offrait dans ce passage une pente si rapide , que les traîneaux roulaient avec une effrayante célérité, traînant après eux les chiens destinés à les traîner, de sorte que nous avions à craindre de voir se briser nos véhicules, au grand danger de tout ce qu'ils contenaient. Nous trouvâmes pour nous un meilleur chemin, quoique plus raboteux, et nous nous arrétâmes à cinq heures afin de faire les observations nécessaires pour déterminer la longitude. Il n'est pas étonnant que la vue de nos instrumens ait fait renaître dans l'esprit de notre guide quelques soupçons sur nos moyens de sorcellerie. Comme l'idée de manger est toujours la première qui se présente à l'imagination d'un Esquimaux , tandis que la chasse et la pêche sont
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presque les seules occupations de toute sa vie, ses questions roulèrent naturellement sur ce sujet. — Trouverions-nous quelques bœufs musqués par le moyen de ces inexplicables machines de cuivre, ou en apercevrions-nous sur les montagnes à l’aide de ces tubes et de ces ver- : res, à travers lesquels nous regardions avec tant d'attention ? — Dans le fait, nous étions dans un canton fréquenté par ces animaux, et il concluait fort naturellement que nous étions venus si loin et que nous avions pris toute cette peine pour le plus important de tous les desseins, celui de faire un bon diner, un festin. Poo-yet-tah avait encore à apprendre que des Européens civilisés doivent gagner ieur diner par des opérations beaucoup plus compliquées que celle de tuer une pièce de gibier et de la manger. Il aurait été fort embarrassé de comprendre un système de vie sociale qui avait amené tant d’homnes sur un grand vaisseau , de l'Angleterre dans son pays, pour gagner leurs diners présens et futurs en mesurant des angles et en regardant la lune.
Cependantje ne désirais nullement passer pour sorcier. Cetteréputation nous avait déjà mis dans une situation assez désagréable pour que nous en fussions peu jaloux. Je déclarai donc à notre guide que j'étais totalement incapable de lui rien dive relativement aux bœufs musqués. Cette réponse parut le désappointer ; mais il me proposa
de construire une hutte de neige et d’épier leur arrivée. Lui ayant alors exprimé le désir que J'avais d'employer le reste de cette journée à aller plus loin , il reprit son air de bonne humeur, et nous nous remimes en marche.
En moins d’une demi-heure, ses yeux exercés remarquérent les traces de plusieurs de ces animaux en face d’une montagne escarpée au pied de laquelle nous cheminions. En les examinant, il reconnut que des bœufs avaient passé par cet endroit plusieurs jours auparavant. Il continua pourtant ses recherches, et il en trouva d’autres qui lui prouvèrent , me dit-il, qu’elles avaient été empreintes sur la neige le soir même par les pieds de deux bœufs musqués. Nous retournâmes donc aux traîneaux, et après avoir choisi un endroit où il chargea le jeune Esquimaux de construire une hutte, il prit son arc et ses fleches , et partit, emmenant deux de ses chiens en Jaisse, et me recommandant de le suivre avec mon fusil et mon chien favori Fup-to-ach-ua.
En arrivant près des traces qu'il avait trouvées , il découpla ses chiens, et je mis aussi le mien en liberté. Ils partirent sur-le-champ avec la rapidité de l'éclair, et nous les perdimes bientôt de vue, la nature du terrain ne permettant pas que nos regards s’étendissent bien loin. Cependant sa politesse le portant à croire que j’étais trop fatigué pour courir comme lui après les chiens et le gibier, il ralentit son pas, et refusa de
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Nous continuâmes donc à marcher assez péniblement pendant deux heures environ sur un terrain fort inégal et couvert d'une couche épaisse de neige. Voyant alors que les traces des chiensne suivaient plus celles desbœufs, mon guide en.conclut qu'ils avaient trouvé ces animaux, et qu'ils en tenaient au moins un en arrét. Je reconnus bientôt qu'il ne se trompait pas , car lorsque nous eûmes tourné le coin d’une montagne, la vue d'un superbe bœuf arrêté devant nos trois chiens nous guérit à l'instant de notre fatigue, et nous courûmes pour les seconder.
Cependant Poo-yet-tah prit l'avance sur moi, et il décochait sa seconde flèche quand j'arrivai. Nous vimes qu'elle avait fra, pé sur une côte, car elle tomba sur le champ à terre, sans même distraire l'animal, dont toute l'attention était fixée sur les chiens qui continuaient à le harceler en tournant autour de lui; ils lui mordaient, les jambes quand il se détournait pour leur échapper , et battaient en retraite quand il leur faisait face. L'animal tremblait de rage, et faisait tous ses efforts pour atteindre ses ennemis agiles , mais ils avaient acquis trop d’expérience à cette chasse pour se laisser atteindre par lui,
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1] était aisé de voir que les armes de mon compagnon étaient de peu d'utilité dans ce genre de combat, ou du moins qu'il lui faudrait plusieurs heures pour remporter la victoire ; car il continuait à tirer sans paraître produire aucun effet , ayant beaucoup de dificulté à trouver une occasion favorable pour décocher ses flèches, et perdant ensuite beaucoup de temps à aller les ramasser. Indépendamment du prix que j'attachais à un pareil gibier, j'étais charmé de pouvoir montrer à mon guide la supériorité de nosarmes; je fis donc feu sur l'animal avec deux balles à la distance d'environ huit toises. Le coup porta, et le bœuf tomba. Mais se relevant à l’instant même, il courut sur nous. Nous étions à côté l’un de l’autre, et nous nous réfugiâmes derrière une pierre énorme qui se trouvait heureusement près de nous. Le bœuf, en nous poursuivant, s’y frappa la tête avec une telle force qu'il tomba de nouveau avec un bruit qui fit retentir la terre. Mon guide prit son couteau pour l’en percer , mais le voyant se relever encore une fois, il chercha un refuge derrière les chiens, qui commencèrent leur attaque. L'animal perdait tant de sang que ses long poils en étaient couverts, mais il semblait conserver toute sa force et toute sa rage, et il s'avança avec la même férarité.
J'avais rechargé mon fusil derriere la pierre, et je me préparais à tirer un second coup, quand l’animal se précipita vers moi. Poo-yet-
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tah fut vivement alarmé, et me cria de me replacer derrière la pierre; mais javais eu le temps d'ajuster l'animal ; je tirai successivement mes deux coups quand il ne fut plus qu'à deux ou trois toises , et il tomba pour ne plus se relever. La vue de son ennemi terrassé fit crier et danser de joie mon guide, et quand il arriva , il le trouva mort, une balle lui ayant traversé le cœur et une autre lui ayant fracassé l'épaule à la jointure. Poo-yet-tah fut saisi d’étonnement en voyant l'effet des armes à feu.
D'abord il examina soigneusement les trous que les balles avaient faits à la peau de l'animal , et me fit remarquer que son corps avait été traversé de part en part. Mais ce fut la vue de l’épaule fracassée qui lui causa le plus de surprise, et je n’oublierai pas aisément l'air de terreur avec lequel il me dit, en me regardant en face : « 1Vow-ek-poke ! » (Elle est brisée !)
Il ÿ avait alors dix-huit heures que nous n’avions pris aucune nourriture, et je m'attendais assez naturellement à voir mon Esquimaux songer à se préparer à diner aux dépens de notre proie. J'étais injuste envers lui, et il avait plus de prudence que de gourmandise. Il se contenta de méler le sang chaud du bœuf avec de la neige pour en faire fondre de quoi étancher sa soif, après quoi il se mit à l’écorcher. 1] savait fort bien, ce que j'avais oublié, que la violence du froid rendrait bientôt cette opération impos-
sible, en gelant le corps de l'animal, et en en faisant une masse impénétrable. Par la même raison , il le divisa en quatre quartiers , etil en fit autant des intestins, après avoir jeté tout ce qui se trouvait dans l'estomac. Je ne savais pas que les Esquimaux ne mangeaient pas les matières qui se trouvent dans l'estomac du bœuf musqué, comme ils le font à l'égard du renne. Tout ce que je pus conjecturer, ce fut que les bœufs musqués se nourrissent , en cette saison de l’année, de plantes qui ne plaisent pas au goût de ce peuple. Quant aux rennes, ce qui se trouve dans leur estomac est regardé comme un morceau friand; et quoique notre délicatesse puisse se révolter d'un plat de végétaux préparé de cette manière, c’est un mets qui peut leur être utile et salutaire au milieu de la nourriture animale dont ils se repaissent constamment, car il est presque impossible qu'ils puissent se procurer d’autres végétaux susceptibles d’être mangés.
Comme nous ne pouvions emporter notre prise, nous fümes obligés de la couvrir d’une petite hutte de ueige, et nous fimes différentes marques pourétre sûrs de laretrouver à notre retour. Nous partimes alors pour venir à l'endroit où nous avions laissénoscompagnons. Chemin faisant nousdécouvrimesunautre bœufmusqué près d'unemontagneäun quartdemilledenous; maisnous étions trop fatigués pour le poursuivre. Cepen-
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dant mon guide m'assura que cela importait peu ; que l'animal resterait quelque temps dans cet endroit, et qu'il nous serait facile de le retrouver le lendemain matin.
Il était cinq heures du matin quand nous arrivâmes à la hutte, assez fatigués et assez affamés pour trouver une jouissance véritable dans un souper chaud, et dans le repos. Nous avions apporté une partie du bœuf, et nous en trouvèmes la chair excellente; elle n'avait pas, à cette époque de l’année, le moindre goût de musc. Lorsque, dans une expédition précédente , nous en avions mangé en août dans l'ile Melville, ce goût de musc était repoussant. Ne peut-on pas supposer, d’après ce que l'expérience nous apprend d’autres animaux, que cet eflet a lieu dans la saison du rut? Les observations que je fis en cet endroit me donnèrent pour latitude 70° 35° 49', et pour longitude 0° 38 33" à l’ouest du vaisseau.
Nous n'avions pas dormi plus de quatre ou cinq heures quand nous fûmes éveillés par les cris de Poo-yet-tah, et les aboiemens de nos chiens. J’en demandai la cause au jeune Esquimaux , et il me dit que notre guide avait quitté la hutte sans bruit, depuis environ une heure, pour chercher le bœuf musqué que nous avions vu la veille, et qu'il revenait en ce moment. En entrant dans la hutte, Poo-yet-lah nous apprit qu'il avait trouvé l’animal sur le haut d'une
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montagne escarpée, qu'il y était monté avec ses chiens par le seul chemin qui fût accessible, et que l'animal cherchant à s'échapper par un autre, était tombé du haut du rocher et s'était tué.
Nous étant rendus sur la place, nous trouvàmes le bœuf mort ; il était tombé d'une hauteur de trente pieds sur un bloc irrégulier de granit, et cette chute lui avait brisé tous les os. Il n’en était pas moins bon pour l'usage que nous devions en faire. Notre guide fit donc les mêmes opérations que la veille, et nous portâmes dans notre hutte l'animal dépecé en quatre quartiers. Toute la journée fut employée à cet ouvrage.
Cela me laissa du loisir pour faire mes observations, et le temps étant beau, elles réussirent. Entre autres choses, je m'’assurai que l'endroit où nous étions se trouvait à environ quarante milles du vaisseau, dans la direction du nord 19° ouest. Dans l'après-midi, il tomba de la neige, qu’une forte brise chassait avec violence. Nous fümes donc obligés de nous mettre à l'abri dans notre hutte, et ayant diné de meilleure heure que de coutume, nous nous miîimes dans nos sacs de fourrure afin d’avoir une bonne nuit de repos.
Nous eùmes un ouragan venant du nord, et il dura toute la journée avec tant de force, que nous ne pümes sortir de la hutte, ce qui
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si nous fournit l’occasion de causer avec nos guides. J'en profitai pour chercher à obtenir d'eux une relation plus complète de la cause de nos dissensions, dece qu’ils avaient pensé à ce sujet, et de ce qu'ils avaient voulu faire.
Poo-yet-tah lui-même désirait cette explication, et j'eus à peine besoin de dire un mot pour amener la conversation sur ce sujet. Des qu'il eut commencé à parler, 1l mit tant de rapidité et de véhémence dans son débit, que je craignis d’abord qu’un sentiment d’animosité ne se füt de nouveau emparé de lui, et qu'il ne renouvelât une querelle qui, au lieu d’être terminée , n'avait peut-être été que suspendue. Je vis pourtant bientôt que le feu avec lequel il parlait n’était que le résultat du désir qu’il avait de me convaincre que ses amis n'étaient réellement pas blâmables , puisqu'ils avaient agi d’après une conviction intime de notre trahison et de notre malveillance; et que nous étant justifiés à leur satisfaction, nous devions maintenant être sincerement réconciliés avec eux. Ce discours me fut d'autant plus agréable, que j'avais pris, je le répète, pour l'annonce d’un renouvellement d'hostilité, une chaleur qui n'était que l'effet d’un esprit de pacification.
J'apprisaussi qu'en cette circonstance, en dépit de leur nombre et de l'intention qu'ils avaient évidemment de nous attaquer, ils sentaient vivement notre supériorité, impression que natu-
rellement nous désirions tous entretenir dans leur esprit. C'était un motif de respect qui doit À toujours avoir son poids chez des nations gros-
(Li à sières, et un bouclier pour nous dans l’état d’in- È fériorité numérique où nous nous trouvions visà-vis des Esquimaux. Pénétréde cette conviction, Poo-yet-tah me remercia plusieurs fois de ne pas avoir tué son père, ou de ne pas lui avoir fracassé l'épaule comme celle du bœuf musqué. Il
h semblait pourtant encore craindre que je ne me vengeasse de son père quand je serais de retour Là au vaisseau. Je m'efforcai de le convaincre | qu'il ne devait appréhender rien de semblable ; que nous étions tous attachés à sa nation; que nous ne désirions rien tant que de continuer à être amis, et il parut satisfait de ces assurances.
Si le reste de notre conversation ne fut pas très-intéressant, il peut du moins servir à donner une idée des usages de cette peuplade. J'avais été surpris d'entendre Poo-yet-tah appeler Pow-weet-yah, son père; car, à mes yeux, il ne paraissait y avoir entre eux qu'une différence de quelques années. En l’interrogeant à cesujet, J'appris que Pow-vweet-yah n’était que son beau-père, que c'était le second qu'il avait eu , et qu'ils l’étaient devenus tous deux pendant que son propre père vivait encore, car celui-ci avait pris une autre femme et laissé la sienne au premier des deux. C'était pourtant une sépara-
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