LA NOUEE SOIS LA DOMINATION VENITIENNE
La Morée était alors composée de quatre provinces, sayoir : 1 .°de Sacanie ou petite Romanie, qui répondait à l'antique Argolide, à la Corinthie, et à la Sicionie; 2.° du Brachio di Maina (Bras du Magne) ou Tzaconie (nom encore demeuré au canton de Saint-Pierre, par corruption de Laconie) , qui représentait l'Arcadie et la Laconie des anciens; 3.° de Belvédera, qui était la Messénie avec l'Élide; 4.° de Chiarenza ou duché de Clarence, qui fut l'Achaïe méridionale. Ce nom d'Achaïe est des plus antique; il date des temps fabuleux et fut commun à l'Attique avec ses annexes; conservé fort tard dans l'histoire moderne , on le trouve encore au temps des croisades où des princes et princesses d'Achaïe jouent un rôle important.
Pour rappeler l'époque qui précède celle des données exactes, et faire connaître l'idée qu'on se formait de la configuration du pays, lorsque la géographie languissait encore dans u» véritable état d'enfance, je reproduirai ci -contre une petite carte de la Morée sous la domination vénitienne. J'en ai pris le contour dans le géographe Delisle, qui fut de l'Académie des sciences vers le commencement du dernier siècle; il est toujours, à peu de chose près, celui qu'en avait tracé Mercator.
C'est en 1754 seulement que Danville, dans sa carte d'Europe en deux parties, dédiée à Louis - Philippe d'Orléans, donna d'une contrée si célèbre, mais jusqu'alors si défigurée , une carte où nous la voyons enfin représentée d'une manière assez conforme à la réalité. 1
1 . La figure des côtes s'y prononce enfin ; les golfes de Messénie et de Laconie s'y creusent davantage ; l'extrémité de l'Argolide
Qui croirait qu'après un si beau travail, des entrepreneurs de gravure ( ils ne méritent pas le nom de géographes) soient retombés dans les erreurs du moyen âge, et qu'on ait reproduit, lorsque l'expédition subreptice d'Orlof appela l'attention de l'Europe sur la malheureuse Grèce , des griffonnages dignes des temps de Mercator et de Delisle? Une grande carte russe de 1797, remontant encore plus haut, semble avoir puisé ses éléments dans les premières éditions de Ptolémée, et les notes en grec, avec la multitude d'accessoires dont on l'a surchargée, ne la rendent pas meilleure. Son exécution est d'ailleurs digne de pitié.
Il est certain, par des pièces que j'ai eues sous les yeux, que, lorsqu'il était sur les bords du Nil, Bonaparte tourna sou attention vers ta Grèce, pensant qu'un soulèvement y pourrait, en temps utile, produire une
n'y finit plus en pointe, mais rclscmble .encore plus au pied d'une botte que n'y ressemblent les Calabres ; Sparte s'y trouve soigneusement distinguée de Mistra , dont l'emplacement est assez bien établi ; Messènc y est aussi parfaitement en son lieu par rapport à Nisi et Androussa ; Karithène y est indiquée, quoique dans les cartes antérieures on reconnût à peine ce lieu important sous le nom de Castena ou Cartona, jeté comme au hasard entre l'Alphéc et l'Eurotas. Tripolitza, qu'on n'a encore vue sur aucune des cartes précédentes, est déjà mentionnée dans celle-ci comme une ville considérable au milieu d'un canton où circulent des ruisseaux se perdant dans leurs katavotrons. La carte du même savant , intitulée Grœciœ antiquœ spécimen geographicum , et qui parut en 1762, est construite sur les mêmes bases, avec les noms anciens au lieu des noms modernes ; elle fut ce qu'on eut de mieux sous tous les rapports ; on la copiait et recopiait avec plus ou moins d'intelligence dans tous les atlas d'Anacharsis , ainsi que dans plusieurs autres, jusqu'à l'apparition de celle du colonel Lapie.
diversion favorable aux opérations de l'armée d'ÉgypIe. Je conduirai, par la suite, mes lecteurs chez un beyzadèz du Magne avec le père duquel l'agent du vainqueur des pyramides entra en pourparlers. Les circonstances ayant fait ajourner les projets de 1798, l'empereur ne perdit* cependant pas la Morée de vue, et lorsqu'en 1807 M. JBarbier Dubocage en dressa une carte, qui est devenue la propriété de notre dépôt de la guerre, Sa Majesté n'en permit pas la mise en vente, se réservant d'autoriser sa publication en temps opportun. Le vernis politique donné, par la volonté du grand homme, au retard apporté dans la mise au jour d'une carte dont l'exécution passait pour belle quand l'art était moins avancé qu'il ne l'est aujourd'hui , valut beaucoup de réputation à la nouvelle carte de Morée ; qui devint dès lors célèbre parmi les géographes eu raison de la difficulté qu'on avait à se la procurer; elle fut même la base de la plupart des compositions géographiques où le Péloponnèse entrait pour quelque chose ; on en reconnaît des réminiscences jusque chez Arowsmith aux fautes énormes que celui-ci en a reproduites. Sans s'informer par quelle voie ce graveur anglais dut se procurer un modèle que l'empereur avait jugé ne pas devoir sortir deFranee, on ne peut méconnaître dans les deux ouvrages une sorte d'identité où l'antériorité des erreurs est pour Paris et le plagiat sans discernement pour Londres. 1
1. Dans cette malheureuse , mais assez élégante production, l'ensemble de* la contrée est sensiblement élargi , la forme générale qu'on lui donne tenant trop du carré ; Moncmbasie s'y trouve trop septentrionale de plus de la moitié de sa distance réelle au
La dernière révolution hellénique ayant appelé l'attention de l'Europe sur l'Orient et fait apparaître sur la devanture des boutiques du quai Voltaire toute
cap Malée ; les ruines de Sparte et Mistra y sont placées précisément aussi près de la côte orientale du Péloponnèse et loin de celle du golfe de Coron que ces lieux sont, au contraire, loin de l'une et près de l'autre"; la jonction de l'Alphée avec l'Érymanthc est portée excessivement au nord, ce qui change considérablement le cours de ces rivières. Le Saint- Élie du Taygète s'élève au centre de la Laconie, tandis que dans la nature il couronne la bande orientale du Magne à petite distance des rivages; les montagnes , ressemblant à des taupinières rayonnantes et sans nul enchaînement, ne donnent pas la moindre idée des systèmes de soulèvement auxquels leurs divers groupes doivent appartenir ; de nombreuses forêts, presque toutes imaginaires, sont jetées çà et là, et partout où, pour produire un effet pittoresque, l'artiste a cru ne pas devoir laisser l'espace blanc ou sans hachnres, les noms des lieux, ordinairement mal orthographiés, sont disséminés comme au hasard, et des villes indiquées par la nature du signe conventionnel ou par le caractère d'écriture comme devant être d'une certaine importance, n'existent plus ou n'ont jamais existé. Par une fatalité singulière, le même auteur, qui avait d'abord défiguré la Morce en l'élargissant, ayant pris ses coordonnées pour le 60. e degré de latitude nord, dans une seconde carte, qu'il publia quatorze ans plus tard, défigura ce pays en l'allongeant au point de le rendre presque méconnaissable, comme si l'image en était réfléchie par un de ces miroirs cylindriques qui donnent une figure si étrangement effilée aux objets qu'on expose à leur foyer. Cette dernière publication de M. Barbier Dubocage, de l'Académie des inscriptions et belleslettres, parut dans la première édition de M. de Pouqueville en 1821. J'en signalai aussitôt l'étrange défaut devant M. Cuvier, chez lequel je me trouvais lorsque l'auteur vint lui en présenter un exemplaire tiré sur grand papier; depuis ce temps la carte ayant peu à peu disparu, on ne la trouve que fort rarement dans le commerce ; elle y a été remplacée par celle que dressa M. Lapic pour une seconde édition.
sorte de cartes des pays levantins , les marchands flot* tèrent d'abord, pour la construction de leur Morée de circonstance , entre les formes larges et les formes longues de M. Barbier Dubocage; il arriva même, comme en 1770, que les Péloponnèses et les Empires ottomans des Lefer, des Lerouge, des Lamarche et autres vieux magasins de la rue Saint-Jacques furent remis <en lumière avec quelque changement au titre et au millésime. Àu milieu de ce débordement de barbouillages exécrables qui, à la honte du siècle, trouvent toujours des acheteurs, parut enfin la grande carte en quatre feuilles, à l'échelle de 400,000°, que l'on doit à M. Lapie. Les personnes instruites qui voulaient suivre sur le meilleur figuré alors possible du terrain les événements d'une sainte guerre, purent , seulement à dater de cette publication, prendre une idée des lieux qui chaque jour se rougissaient d'un sang nouvellement versé. L'ouvrage du colonel, magnifique sous le rapport de l'exécution , est encore des plus remarquable sous celui des difficultés vaincues. L'auteur, qui a dû consulter, pour le faire, une multitude de matériaux négligés jusqu'à lui, lire tout ce qui fut écrit par les anciens et par les modernes, peser la valeur d'une infinité de renseignements particuliers qu'il ne lui était possible ni de rejeter entièrement, ni pourtant de vérifier; l'auteur, dis -je, a mis à élaborer des choses disparates et souvent contradictoires cette rare sagacité géographique dont notre grand Danville seul avait fait preuve, lorsque, restaurant, s'il est permis d'employer cette expression , la forme de toutes les contrées soumises à sa judicieuse investigation, ses cartes immortelles vinrent
rectifier les erreurs grossières qui menaçaient de pren* dre possession d'état en géographie. S'il s'est glissé quelques fautes dans la grande carte de 1826, ce n'est que lorsque , sous le joug des traditions les plus accréditées , le colonel Lapie s'est cru obligé d'ern- • prunter quelque chose à la carte de 1807. Tous les officiers qui ont été employés plus tard à la confection de la carte de l'expédition de Morée, et qui, par deyoir ou par goût , se sont occupés de topographie sur le terrain même , ont eu plus d'une fois occasion d'admirer comment M. Lapie avait pu parvenir à démêler si souvent le véritable état des choses au milieu du chaos où elles avaient été confondues, et surtout comment il avait pu signaler des accidents physiques propres au pays, et tellement différents de ceux qu'on voit habituellement dans nos parties occidentales de l'Europe, qu'il fallut une sorte d'instinct divinatoire pour les indiquer aux places où nous en avons , trois ans plus tard , vérifié l'existence. M. Lapie a pris pour encadrement de son beau travail celui du capitaine anglais Smith qui, en 1825, publia une excellente feuille des côtes de Morée, depuis Zanle et le cap Clarenza, à l'extrémité nord -est de l'antique Élide, jusqu'à l'Ile de Cérigo et au cap Malée , à l'extrémité de la Laconie 1 . Il a également employé les déterminations de M. Gaultier, capitaine de la marine française , qui fut chargé d'explorer l'archipel , dont il donna, en 1827, deux feuilles où se trouvent comprises les côtes orientales de la péninsule.
1. On doit encore à M. Smith un plan de la baie de Navarin, qui ne laisse rien à désirer.
Après la carte qui vient de nous arrêter, parut à Londres celle qu'on connaît dans le monde savant sous le nom de Gell , et qui ne porte point de date. Les contours en sont basés sur les mêmes documents; l'exécution , pour être d'un tout autre genre , n'en a pas moins son mérite; les itinéraires du voyageur anglais, dont un catalogue avait été précédemment imprimé 1 , y sont fort soigneusement relatés, et partout où Gell a porté ses pas, on peut le suivre avec confiance; mais les parties qu'il n'a pas vues sont beaucoup moins exactes que dans M. Lapie, encore que l'auteur eût sur notre savant compatriote l'avantage d'avoir été dans le pays, où il eût pu facilement recueillir des renseignements qu'il était impossible de se procurer à Paris.
Malgré de si beaux 'travaux, on ne possédait pourtant aucun document certain sur l'intérieur de la contrée; il ne s'y trouvait pas une seule position rigoureusement déterminée. Une triangulation devenait conséquemment indispensable pour corriger des erreurs que les plus habiles n'avaient pu éviter, et pour empêcher qu'on n'en ajoutât de nouvelles sur les cartes futures. Aussi le mémorable ministère qui osa concevoir la grande pensée de mettre un terme à la dévastation de la Grèce, voulant rattacher tous les genres de glojre à l'expédition libératrice qui le devait immortaliser, ordonna-t-il que cette triangulation serait entreprise dans le plus bref délai. Une pareille opération a préliminairement manqué à l'expédition d'Egypte, dont
1. Il en existe une traduction française par M. de Tromelin, in-8.° , Paris 1828 , petite brochure d'une centaine de pages , chez Ancelin.
la carte, n'ayant pu être régulièrement construite, est, il faut l'avouer, fort au-dessous de sa réputation. La décision prise , à cet égard ,«par M. le vicomte de Caux, alors chargé du portefeuille de la guerre, suivit de peu de jours la création, par le département de l'intérieur, de la Commission exploratrice, dont la direction, en ce qui concernait les sciences physiques, me fut confiée. Le Ministre de la guerre avait aussi ordonné la création d'une brigade topographique , formée d'officiers d'état-major , et chargée de remplir par de minutieux 'détails le canevas que MM. les capitaines Peytier, Boblaye et Servier ont si savamment et expéditivement tissu. Les pièces officielles relatives à cette triangulation, ainsi que la formation de la brigade topographique, ont dû trouver place clans notre grand ouvrage de Morée ; elles n'ajouteraient ici nul intérêt et seraient conséquemment déplacées. 11 suffira de dire que des travaux de tous ces Messieurs sont enfin résultées des cartes dignes du gouvernement qui les avait commandées. Trop considérables pour entrer dans l'atlas /du présent ouvrage, je les ai réduites et corrigées d'après mes propres reconnaissances et de nouveaux matériaux qui nie sont parvenus, afin de composer les deux feuilles que je donne Pl. II , et qui me paraissent devoir ne plus guère laisser à désirer. J'engage le lecteur à ne me lire qu'avec cette nouvelle carte sous lea yeux et en m'y suivant, pour ainsi dire, pas à pas, s'il veut se représenter les divers sites, dont je donnerai la description avec toute naïveté et sans prétendre y rien embellir par le luxe d'un style bri Hanté.
Si les détails arides des opérations , au moyen desquelles les cartes de la Commission furent rédigées,
eussent été déplaces dans un livre composé pour les personnes à qui la géodésie est étrangère , un tableau des principales positions de la Morée et de leur élévation au-dessus du niveau de la mer, y doit* trouver sa place; on Ta inséré dans l'atlas à la suite de nos planches.
On a vu que sous la domination vénitienne la Morée se composait de quatre provinces (p. 19). Ces divisions , qui dataient du moyen âge, vers l'époque où le nom de principauté d'Achaïe s'effaça, disparurent définitivement par la prise de possession des Turcs durant le premier quart du siècle dernier; mais on ne les retrouve pas moins dans tous les livres imprimés et réimprimés depuis , parce qu'elles sont toujours dans Coronelli , que chacun copie èt qu'on copiera probablement plus d'ime fois encore, malgré ce que nous en pourrions dire. Il n'est pas jusqu'aux dernières éditions de Maltebrun où la routine ne les ait soigneusement reproduites; elles passeront sans doute de cet auteur dans les publications à bon marché, qui manquent en général leur but, parce que, faites pour la plupart aux dépens des livres vieillis , qui sont les plus répandu», elles propagent beaucoup plus d'erreurs consacrées que de vérités. Cependant les Turcs , qui avaient d'abord fait leur capitale de Mpdon, fondèrent ensuite Tripolitza dans une position centrale, et en firent le chef- lieu du gouvernement. En bâtissant celte ville, ils changèrent la division du pays, et c'est leur mode de répartition en cantons, appelés Éparckies, que le président Capo d'Istria trouva établi en Grèce lors de son arrivée. Ces* éparchies étaient au nombre de vingt-six , sans compter le Magne , dont les musulmans n'avaient jamais pu parvenir à s'em-
parer, Le nouveau gouvernement porta ce nombre à vingt-huit en y ajoutant ce même Magne , qui se compta pour deux, savoir : Sparte occidentale ou éparchic de Chimova, et Sparte orientale ou éparchie de Maralhonisi, les Maniotes ayant toujours la prétention d'être des Spartiates, ainsi qu'on le \erra dans la suite. Quelques unes de ces éparchies, telles que celles de Mistra, de Gastouni, de Karithêne et de Corinthe, sont fort grandes; d'autres, celle de Nisi par exemple, qui ne comprend que trois villages , sont fort petites.
Le président sentant la nécessité de changer les divisions territoriales pour les faire concorder avec le mode nouveau d'administration qu'il venait introduire, répartit la Morée en sept provinces et les Cyclades en six, nommant ces divisions Epitropies ÇE7r(TP07not) , et leur circonscription eut autant de rapport que possible avec celles de l'antiquité. La constitution physique de la Grèce, non moins que les nobles et patriotiques souvenirs qui se rattachent aux noms d'Elide, d'Achaïe, de Messénie, d'Arcadie, de Laconie et d'Argolide, fera tôt ou tard revenir à ces divisions , ou du moins à ce qui s'en rapprochera le plus. M. Capo d'istria, en créant une septième épitropie, par le partage de la Laconie, voulut seulement essayer de rompre certains liens qui unissaient les Maniotes dans un esprit d'insubordination et de rébellion presque continuel ; mais il s'aperçut bientôt que le temps de réaliser un tel projet n'était pas venu, et les habitants,* toujours divisés entre'eux quand il s'agit d'intérêts locaux , mais étroitement unis quand la cause commune les appelle au combat, se regardent encore à l'heure qu'il est comme formant une nation à part , indivisible , essentiellement libre, et n'ac-
ceptant de dépendance que celle qui leur peut être individuellement profitable. Chacune des épitropies était administrée par une sorte de préfet ('Etf/rfojroff), qui avait sous lui des gouverneurs dans les principaux chefs-lieux de canton et des démogeronties ou municipalités dans chaque village. L'administration ayant été souvent entravée ou paralysée dans plusieurs des provinces par diverses rivalités territoriales , parce que certains cantons se trouvaient amalgamés contre les vieilles coutumes , il fallut recourir à de nouveaux essais, subdiviser les épitropies d'après ce qu'on appelle des lieux dits (t^v^cz), sorte de districts naturels, et nommer des commissaires extraordinaires, dont l'autorité s'étendait pour un temps sur telle ou telle fraction de territoire, agglomérés ou séparés, selon les besoins du moment , et l'on ne sait encore à quel projet s'arrêtera enfin le gouvernement actuel.
On conçoit que dans un pays montueux , très-coupé , où de grands fracassements ont produit des bassins isolés, sans communication les uns avec les autres, une profonde diversité, fondée sur des intérêts et des usages et même des besoins différents, a dû s'enraciner chez les habitants de chacun de ces bassins; ici plus qu'ailleurs les barrières posées par la nature, même entre chaque espace géologiquement circonscrit, en ont rendu les hommes entièrement étrangers les uns aux autres, souvent à de très -petites distances : de là ces anciens Etats du Péloponnèse primitif, si fameux dans l'histoire, qui eurent chacun leur patriotisme à part, et dont l'esprit caractéristique reparaîtra toujours , quelque espèce de civilisation qu'on tente d'introduire dans la presqu'île si bizarre-
ment accidentée, tant que des communications bien tracées par les cols des hautes montagnes, de bonnes routes pavées à travers les précipices ou les marais, et des ponts solides jetés sur les rivières ou sur les torrents, n'effaceront pas des barrières physiques. Le président sentait parfaitement ceci; il m'en a plus d'une fois entretenu, et lorsque, revenant du Magne, je lui représentais qu'en aplanissant le chemin terrible qui conduit de Kalamata à Mistra, et' celui, peut-être plus dangereux encore , qui côtoie la pointe laconienne, où se prolonge le système du Taygète, on se fût bien mieux assuré du pays qu'en mêlant une de ses moitiés à la Messénie et Vautre au pays des ilotes, il m'avoua que le manque de fonds seulement l'empêchait de jeter ces bases d'une civilisation nouvelle.
Le choix bien entendu d'une capitale fut encore un point important dont nous avons* souvent discouru ensemble. Lorsqu'il arriva dans le pays qu'il était appelé à régénérer, une île où Tes dissensions civiles, encore effervescentes , ne pouvaient atteindre le gouvernement, devait naturellement en devenir le centre provisoire, et ce fut à Egine où M. Capo d'Istria s'établit d'abord. Àrgos et Napoli de Romanie partagèrent plus tard le titre de capitales; ce dernier lieu était sa résidence définitive lorsqu'il fut assassiné. La puissance des souvenirs semble avoir décidé le gouvernement , actuel dans l'adoption d'Athènes; je crois que lorsqu'on aura lu le présent ouvrage, où l'auteur s'est mis en garde contre toute déception poétique, les lecteurs de qui l'imagination ne trouble pas le bon sens, jugeront combien Corinthe eût été préférable. En attendant que je le démontre, je déplorerai.
l'état des communications dans un pays qui ne sortira pas de son état de misère qu'on ne lui en ait donné de convenables. On n'en saurait citer dans aucun des cantons de l'intérieur qui pût être carrossable sur un quart de lieue de longueur, c'est-à-dire où l'artillerie et des chariots pussent rouler en tout temps. Les Grecs ont d'ailleurs la singulière habitude de ne respecter nulle part la voie publique. Pour peu qu'il entre dans la convenance d'un particulier puissant ou seulement en état de se bâtir une maison, de placer sa demeure en travers d'un passage ou de labourer et planter où les voyageurs circulèrent jusqu'alors, il n'hésite pas un instant; au risque d'interrompre la communication la plus fréquentée, et de guerroyer pour défendre son usurpation. Il faut alors que les passants cherchent une nouvelle issue à droite ou à gauche, comme ils peuvent. Une seule route véritablement bonne en toute saison , est aujourd'hui celle qui conduit de Navarin à Modon, et c'est au général Schneider, de qui la mémoire est en vénération chea les Grecs, qu'on en doit la réparation. Quant aux chemins de fer qu'il est question d'établir du Pirée à Athènes, quelques personnes n'y voient qu'une jonglerie, et croient qu'il vaudrait mieux commencer par aplanir les défilés où dix klephtes déterminés fourraient arrêter mille tektikos ou soldats bavarois.
M. Capo d'istria sentait également l'importance de documents exacts sur la population et sur les ressources d'un pays dont les Turcs n'avaient jamais songé à tenir le moindre registre. Pour se les procurer, il établit un bureau de statistique au ministère de l'intérieur. Le général Schneider , jugeant que , pour
compléter nos travaux, de tels matériaux étaient indispensables, en sollicita la communication, qui lui fut aussitôt accordée. Ceux qui , dans la Commission scientifique, ont attaché quelque importance à vérifier l'exactitude des renseignements obtenus et donnés par M. le président, se sont bientôt convaincus de leur insuffisance; ils n'y ont guère trouvé que des choses déjà publiées par des voyageurs qui n'avaient pas eu les moyens de vérifier les faits, et qui, pour être adoptées par les faiseurs de statistique à la feuille, n'en sont pas plus authentiques. MM. Boblaye et Servier principalement se sont donné la peine de réunir ce que chacun de nous avait pu vérifier sur place, et il en est résulté un magnifique travail , dont le tableau ci-joint donne le résumé.
Population de la Morée en 1 829 , répartie dans les divisions adoptées par M, le président Capo distria.
EPITROPIES.
EPÀRCHIES,
I Argos