COUP D'CEIL SUR IES LIEUX DU DÉPART
Les trois sections dont se composait la Commission scientifique de Morée se trouvèrent réunies à Toulon vers la fin de Janvier 1829. Rendant compte au Ministre de l'intérieur de mon arrivée dans cette ville, j'écrivais en date du 19: « Les préparatifs nécessaires « pour mettre une frégate en état de nous recevoir et « de nous transporter au lieu de notre destination, re- « tardent un départ ardemment désiré de tous. Le prin- « temps de la nature , qu'il ne faut pas confondre avec « celui de notre calendrier, commence pour le climat « que nous allons explorer; je n'en voudrais pas perdre « un jour. » Cette saison ne commençait pas seulement pour la Grèce, elle faisait déjà ressentir sa première influence sur le canton de la France où nous venions nous embarquer. La température y était douce à toute heure, elle s'y élevait même beaucoup vers midi , où le soleil, dégagé de nuages, était assez ardent pour pousser à leur complète maturité les Oranges qui se cultivent dans quelques enclos d'alentour. Nous y admirâmes, dans l'école de botanique que dirige M. Robert, habile horticulteur >
et qui est entretenue aux frais de l'administration de la marine, deux superbes Palmiers- Dattiers; ils y atteignent à toute la hauteur que comporte leur espèce, mais leurs fruits n'y mûrissent jamais.
Au moment même où je renouvelais pour ainsi dire connaissance avec des plantes que j'avais autrefois observées sous les tropiques , et que je retrouvais végétant en pleine terre sur un point de notre Europe, le reste du pays subissait les rigueurs d'un hiver cruel , capable de faire périr jusqu'à des arbres indigènes , et tandis que des lettres de Paris nous représentaient la Seine profondément solidifiée avec, d'immenses amas de neige encombrant des rues que le froid avait métamorphosées en une sorte de Spitzberg, plusieurs de nous parcouraient la campagne déjà verdoyante en poussant leurs promenades jusqu'à Hyères.
Hyères s'est acquis une certaine célébrité par ses plantations d'Orangers, la beauté de son ciel, la salubrité de l'air qu'on y respire, et le printemps ou plutôt l'été perpétuel qui lui mérita le nom de serre chaude de la France* Il n'y gèle jamais , la neige même y serait inconnue, s'il n'en tombait de temps en temps au faite des montagnes qui bornent la vue vers le nord , mais où elle fond presque aussitôt au-dessous de cent cinquante ou deux cents mètres. Je tenais à visiter soigneusement ce lieu où l'on parlait de former un jardin d'acclimatation. Le Sous-préfet de Toulon m'avait prié de lui donner mon avis sur son établissement, au sujet duquel il venait de recevoir une lettre du Ministre de l'intérieur.
Les Orangers et autres arbres de la famille des Hespéridées réussissent parfaitement ici , où conséquem-
ment la température moyenne doit être déjà fort élevée , le thermomètre , qui monte, dit-on, à 30 degrés dans les grandes chaleurs de Tété, ne descendant pas audessous de 6 degrés pendant l'hiver. Le 8 Février, où Ton éprouvait à Paris un froid de 1 0° au-dessous de 0, j'observais au-dessus 15° de Réaumur à Hyères, en plein air à l'ombre, mais à la vérité du côté du midi , chez un particulier dont la maison était située au milieu d'une belle plantation d'Orangers» A ce riche verger était joint un jardin orné de très-heaux arbustes des pays chauds, et deux petites serres où l'on n'avait pas besoin d'allumer de feu , les rayons du soleil à travers les vitraux ayant jusqu'alors suffi pour y porter la chaleur au degré qui convient aux plantes des régions équinoxiales et sans que la longueur des nuits y eût causé de refroidissement préjudiciable à leur végétation.
Les Oranges sont un objet de revenu assez considérable pour le canton, mais quoi qu'on puisse dire de la beauté du climat, elles n'y mûrissent bien que sur une surface très-bornée; les arbres qui les produisent sont disposés en quinconces dans des vergers clos et ne croissent pas en forets odorantes, comme on l'a imprimé un peu trop poétiquement. C'était ce verger où j'avais consulté le thermomètre et qui passe pour être le plus productif du canton, qu'on voulait faire acheter au Gouvernement; afin d'y établir le jardin d'acclimatation ; la demeure du propriétaire serait devenue celle du directeur: on faisait valoir, pour déterminer l'acquisition , que des serres s'y trouvaient toutes construites. Je fis observer à M. le Sous-préfet qu'on ne .pouvait choisir plus mal, puisque, le terrain étant
occupé par des arbres d'un très-grand revenu , il eût fallu d'abord arracher ces arbres pour planter à leur place les végétaux qu'il serait question d'habituer à notre climat. Lorsqu'on a voulu établir à l'Ile-de- France, ou bien au cap de Bonne-Espérance, les plus beaux jardins de ce genre qui aient jamais existé, on n'a pas choisi quelque riche giroflerie, ou le précieux terrain sur lequel se recueille le crû de Constance; on chercha un sol de moindre valeur. L'Espagne ellemême, si peu éclairée, n'avait pas commis la faute où des spéculateurs voulaient engager ici le Ministère; quand on y fonda l'établissement de Saint-Lucar de Baraméda, on eut garde de détruire un seul pied de ces Vignes qui donnent les excellents vins de Xérès ou de Rota. L'intendant Théran , chargé par son gouvernement de naturaliser en Andalousie les productions des colonies espagnoles , fit enclore un vacant bien exposé , dont l'herbe avait été abandonnée jusqu'alors à la dent des moutons , et c'est là que j'ai vu sous le roi Joseph -Napoléon, qui donna des ordres pour que la création de Godoy fût encouragée, c'est là que j'ai vu, dis-je, Don Simon de Rojas y Clémente, habile botaniste, chercher dans les pratiques d'une horticulture merveilleusement entendue, des sources de richesses agricoles , dont sa patrie n'a pu profiter par suite des événements qui ont ramené le roi légitime Ferdinand VII sur le trône de ses pères. D'après mon rapport, l'idée d'acquérir à grands frais le terrain proposé est demeurée sans effet ; mais si l'on revient jamais au projet de former un jardin d'acclimatation sur quelque point méridional du royaume, on ne devra point oublier que le Ministère dont nous tenions notre mission,
eut aussi la première pensée d'une chose essentielle qui manque toujours à la France.
On ne voit guère réussir les productions des pays intertropicaux dans les environs d'Hyères , hors d'un rayon assez restreint, que met à l'abri du mistral et des vents du nord la hauteur où s'adosse la ville, et que couronnent des ruines du temps de la féodalité , sur les éparses fondations de quelque ruine antique qu'elles nous cachent. L'emplacement d'Hyères avec son vieux château est trop bien choisi pour que les hommes ne s'y soient pas établis et fortifiés dès que les côtes de Provence se peuplèrent. On n'aurait pas plus chaud pour gravir sur la montagne du Calvaire aux environs de Paris dans un beau jour du mois de Juillet , que je n'eus en Janvier pour m'élever jusqu'au point culminant d'une hauteur où jè me trouvai comme en été vers le cœur de l'hiver. La position du fort qu'on y voit, les maté* riaux employés pour sa construction , son état de délabrement, l'aridité des monts où s'arrête l'œil lorsqu'on est parvenu au faite des tours en ruines , la nature des roches et la constitution géologique du lieu , la campagne un peu sèche , la mer au loin semée d'Iles noirâtres, les pentes assez doucement inclinées ou les brusques escarpements par lesquels on s'est élevé , de grands murs d'enceinte, le fossé à demi comblé, régnant où la défense naturelle n'a pas été jugée suffisante, la teinte de la végétation , les espèces de coquillages terrestres collés par leur bouche contre la pierre, et les insectes qui commençaient à bruisser dans l'air , tout avait autour de moi un aspect où n'existait presque plus rien de celui que présentent les autres parties > même tempérées, de la France. C'était celui qu'on peut
appeler méditerranéen, mais renforcé, s'il est permis d'employer cette expression ; c'était déjà celui du pays que j'allais visiter; il y avait plus de Péloponnèse encore que de Provence dans la physionomie de tout ce qui m'environnait, et quand je reviens sans dessein sur les souvenirs de mon voyage en Grèce, j'y trouve toujours l'idée de la montagne d'Hyères et de ses ruines tellement confondue avec celle de diverses acropoles où par la suite je dois conduire mes lecteurs , qu'une certaine opération de mémoire me devient nécessaire pour la rapporter en France, son image se mêlant d'abord avec celle des traces de nos seigneurs croisés ou des Vénitiens, que j'ai si souvent depuis rencontrées parmi les restes de la Grèce héroïque, de la Grèce soumise aux Romains, et de la Grèce expirant sous le Bas-Empire. On peut donc se faire sur un point très-visité de nos départements méridionaux, une idée fort exacte de l'aspect qu'à la Morée; le dessèchement des sources y ajoute en été un trait fâcheux de ressemblance ; mais le ciel y est pur , l'air vif et salubre , l'arôme d'une végétation particulière s'y répand à peu près en tout temps , et le solstice d'hiver n'y ramène jamais de frimas ; aussi voit - on beaucoup d'étrangers valétudinaires se réfugier à Hyères au commencement de Décembre, et s'y établir jusqu'en Mars; les logements deviennent alors fort chers, et les habitants comptent sur le temps où le froid règne ailleurs, comme à Spa, Aix-la-Chapelle, Plombières, Baden et autres lieux qui possèdent des eaux salutaires , on compte sur la belle saison pour gagner de quoi vivre durant la mauvaise.
Hyères n'est pas le seul endroit où la Provence présente des traits frappants de ressemblance avec cette
Morée que nous allons visiter; il existe aux limites des Bouches-du-Rhône et du Var un site très-remarquable dont je ne sache pas qu'on ait jamais signalé la singularité et qui m'était inconnu quand j'ai traité dans l'Encyclopédie , par ordre de matière , l'article Ponts naturels ». J'engage les curieux à s'y arrêter, pour y étudier un phénomène de géologie que nous aurons de fréquentes occasions d'observer en Grèce, où il est extrêmement commun. Je veux parler de Cujes et de son bassin fermé, d'où les eaux pluviales ne peuvent s'échapper qu'au moyen d'un dégorgeoir percé à travers les parois environnantes pour leur procurer un cours souterrain. Les Grecs nomment katavotron (%ccrar (iorç ov) tout conduit mystérieux de ce genre. La France physique présente quelques autres exemples de katavotrons pareils , principalement le Trou du Han dans le pays de Namur, la disparition de la Rivière noire dans l'ancien département de Sambre-et-Meuse; celle de X Aiize dans l'Arriège, le Gouffre de la Goutte au Vivarais, enfin , le Trou de Soucy, entre Bayeux et Porten-Bessin. Les environs de Cujes nous offrirent , entre Marseille et Toulon, la conformation de ce dernier, dans des proportions beaucoup plus vastes, et tous les caractères d'un katavotron encore mieux prononcés. Les voitures publiques, allant de Toulon à Marseille, s'y arrêtent pour donner le temps aux voyageurs de prendre leur repas tandis qu'on relaie; c'est d'ailleurs une station de poste.
En venant d'Aubagne, et quand on est parvenu au lieu nommé Albenas , on s'élève par un défilé dont la
1 . Voyez explication des planches de la Géograph. phys. , p. 57.
montée ne laisse pas d'être rude, et que flanquent des blocs de rochers calcaires quelquefois énormes, blancs, confusément et majestueusement entassés , liés par un peu de terre rougeàtre , d'entre lesquels s'élèvent les Pins dont se compose la forêt aride qui ombrage à peine le grand chemin. Après avoir dépassé le point le plus élevé du col, et le bois s'éclaircissant , on aperçoit devant soi , à mesure qu'on commence à descendre, non pas un vallon, mais comme un bassin fermé de toutes parts; cirque immense, entouré de montagnes, au fond duquel s'étend une plaine plantée de Vignes et de Câpriers partout où elle n'est point abandonnée à cette herbe dure et caractéristique des sites marécageux. La route, un peu relevée en chaussée „ bordée de haies ou de murs bas en pierres sèches, en traverse le bord septentrional. Une flaque d'eau assez étendue existait au côté opposé quand nous y passâmes ; elle s'étendait à main droite jusqu'à la base des hauteurs méridionales et paraissait être le résultat des pluies de l'automne, accumulées au-dessous du niveau d'un katavotron latéral par lequel s'était dégorgé souterrainement le surplus , et qu'on appelle le Gouffre de la Roque, On veille à ce que ce gouffre ne se bouche point et qu'il fournisse au besoin une issue aux eaux du ciel; s'il s'encombrait, la mare dont les chaleurs de la belle saison procurent l'évaporation , ne se desséchant plus , deviendrait en peu d'années un lac, sous lequel disparaîtraient toutes les cultures et qui pourrait à la longue acquérir une profondeur considérable. On verrait alors se renouveler, précisément sur la limite de deux de nos départements, ce qui est arrivé en Moréc dans les bassins analogues à celui de
Cujes , que noient aujourd'hui les lacs de Phonia et de Stinphale. Nous n avons pu , en passant par Cujes^ obtenir de renseignements sur le point où reparaissent les eaux du Gouffre de la Roque, mais je présume qu'elles doivent aboutir au petit golfe des Lesques , situé entre la Ciotat et la plage de Beauveller, où se voient les ruines d'une petite bourgade jadis nommée Tarente. Le bassin de Cujes , qui dut être originairement un lac quand aucun dégorgeoir n'y existait, retournerait donc à son état primitif. Les montagnes qui le cernent peuvent avoir quatre cents mètres du côté du sud, et environ sept cents du côté du nord, où elles se lient à la montagne de Garlaban. La maison de poste est à deux cent neuf mètres au-dessus du niveau de la mer; le gouffre et le niveau de la plaine sont beaucoup plus bas.
Les bords fangeux de ces eaux stagnantes attirent dans le canton beaucoup de Bécasses; nulle part peutêtre on n'en trouve davantage, et nous en vimes pendant en quantité aux fenêtres des moindres cabarets. Les voyageurs peuvent s'en régaler dans toutes les auberges du lieu, où l'on en couvre quelquefois les tables avec profusion. On prétend qu'elles y sont plus grasses et meilleures que partout ailleurs.
Je ne veux point toucher cette particularité , qui tient à l'histoire naturelle par le chapitre des Bécasses, sans convenir avec mes lecteurs d'un point essentiel sur lequel il est nécessaire de s'entendre avant de passer outre.
Lorsque ( il y a plus de trente ans ) je livrai à l'impression le finit de mes premières pérégrinations lointaines, il m'arriva de parler quelquefois des repas que
j'avais pris en route , non sans m'étendre par-ci parlà sur la nature des mets qui avaient singularisé ces repas , et sur la manière dont ils avaient été apprêtés ou servis. L'Institut, ne trouvant probablement pas que de tels détails fussent hors de lieu et qu'ils fissent tache dans mes ouvrages, m'accorda un siège dans son sein pour prix d'un gros in-quarto 1 et de trois volumes 3 moins ambitieux par le format qu'accompagnait un atlas. Dans ces ouvrages , où je n'avais point de collaborateurs et qui n'attendirent pas pour paraître que les contrées d'où je revenais eussent cessé d'être ce que je les avais laissées, il m'arriva, dis -je, d'inviter en quelque sorte mes lecteurs à dîner , ce qui n'ayant pas été du goût de quelques aristarques de l'époque, j'en fus durement repris dans plusieurs journaux. La relation d'un voyage scientifique ne doit pas être un cours de gastronomie; l'auteur, j'en conviens, ne doit pas trop souvent s'y mettre à table; mais je tiens, quoi qu'on en ait pu dire, qu'il est indispensable, pour compléter la peinture des lieux et de leurs habitants, de partager quelquefois la table de ceux chez lesquels on voyage, et de dire au moins quelques mots sur les choses dont ils se nourrissent* Une description de Sparte antique serait-elle complète, s'il n'y était question de ce brouet noir dont elle fit ses délices? Les détails des festins offerts par les Spartiates modernes à la section de la Commission scientifique que j'avais l'honneur de présider , ne seront conséquemment pas déplacés quand je ferai l'histoire du