Voyage on quatre des principales Iles des mets d'Afrique
Magne, et dut -on m'attaquer encore: je tiens pour démon! ré que le chapitre des repas n'est pas moins important dans la relation d'un voyage, que celui des costumes, des armes, des meubles, des appareils de pèche ou de chasse, et de tant d'autres particularités, que la plupart de nos prédécesseurs ont pris un soin tout particulier non-seulement de décrire minutieusement, mais encore de faire graver à grands frais sur de grandes planches, qui augmentent considérablement le prix de leurs livraisons. Décidé que je suis à parler sans scrupule, lorsque l'occasion s'en présentera , de la bonne ou de la mauvaise chère que j'aurai faite chez les Grecs et chez les Turcs, je quitte Cujes pour revenir à Toulon , où la Commission scientifique demeura jusqu'au 10 Février, qui fut le jour de départ. Tout le monde était rendu dans la matinée à bord de la Cybèle. M. de R obi 1 lard , commandant de cette frégate, fit appareiller vers midi: le temps était superbe, le vent très-bon , et avant la nuit nous traversions la rade d'Hyères , où le bâtiment était entré par ce qu'on appelle le Grand-passage. La brise fraîchit alors, la mer devint très-dure et le plus insupportable roulis faisant bientôt sentir son influence cruelle à presque tous les estomacs du bord, finit par fatiguer jusqu'à la mâture.
Le gréemenl de la Cybèle ayant été mis à neuf, les manœuvres n'en étaient point encore éprouvées , et l'ébranlement général les avait distendues au point que les perroquets et les huniers, jouant de plus en plus les uns au bout des autres , menacèrent dès le commencement de la nuit de tomber sur le pont. Afin de prévenir un tel accident, le commandant ordonna, par le travers ét I ivjus, où l'on se trouvait déjà, de
Tirer de bord et de rentrer dans la rade d'Hyères, où nous mouillâmes dans la matinée du 11 , par quinze brasses de fond vaseux , ayant les lies du Titan et de Portcros au sud-est , Gien au couchant , et par le nordouest cette ville des Orangers dont j'ai comparé plus haut le vieux château ruiné aux acropoles de la Grèce. Tout le jour et partie du lendemain furent employés à roidir les haubans et les galhaubans, qu'on renforça par des bâtards et des pataras, pour plus de sûreté.
Nous pouvions voir de notre mouillage , presque aussi bien que si nous y fussions descendus, ces tristes amas de rochers , connus sous le nom d'Iles d'Hyères. 11 en est de ces prétendus champs élysées , comme de tant d'autres lieux célébrés dans les traités de géographie, où l'imagination et des récits mensongers attachèrent un charme qu'ils n'ont jamais eu. Les voyages ont ceci de bon , qu'ils servent à rectifier une multitude d'idées fausses reproduites depuis des siècles de livres en livres et d'éditions en éditions; ils instruisent bientôt à se mettre en défiance contre toute relation où le conteur s'enfle et s'élève au style pompeux pour décrire les choses les plus communes. C'est une mauvaise méthode qu'ont voulu mettre en vogue certains écrivains prétendus coloristes , qui ne sauraient montrer les objets qu'à travers le prisme des illusions et qui pensent embellir un tableau en l'exposant comme sous des vitraux de couleur. N'est-ce pas une sorte de folie que de vouloir embellir la nature en se servant , pour parler de ses merveilles , de termes boursouflés, dont le moindre bon sens sut lit. pour faire apprécier le vide? Ayant autrefois désenchanté , en le représentant tel qu'il est, ce Tage, duquel beaucoup de livres estimés
avaient, d'après l'antiquité et les romans espagnols, fait un riant pactole 1 , m étant appliqué à briser cette chaîne de Pyrénées imaginaire que les compositeurs de cartes ramifiaient à la surface de la péninsule ibérique 3 , devant bientôt conduire mes lecteurs à travers des solitudes déplorables que tant d'écrivains ont essayé de peindre en cherchant leurs couleurs sur la verdoyante palette de l'Albane ou du Poussin , je dois commencer par dire ce que sont en réalité ces îles d'Hyères, que dans le reste de la France on croit être « un paradis terrestre, « où le Myrthe de Vénus se marie sous des festons de « pampres à l'Olivier de Minerve, et dont les forêts « d'Orangers sont mollement agitées par l'odorant zé- « phire. » J'ai lu ces lignes parfumées quelque part, et celui qui les traça recommande aux poitrinaires le séjour « de l'archipel enchanté, où se réunit, depuis « le mois de Décembre jusqu'à la fin de Février , l'élite « des valétudinaires du monde , pour chercher la santé « sous l'ombrage de riants et de mystérieux vallons , « empire salutaire et frais d'Esculape et des Amours. * Le séjour de la ville d'Hyères , agréable en hiver , mais trop ardent durant huit mois de l'année, où les sources tarissent et dont les douceurs ont été si fort exagérées, est évidemment confondu par les auteurs dont on vient de donner un échantillon avec celui des lies voisines, auxquelles on a étendu un nom qui n'est pas même le leur ; car elles ne sont connues sur les côtes de Provence , par rapport à Marseille et à
1. Résumé de la géographie de la péninsule ibérique, p. 98, et Guide du voyageur en Espagne , p. 82.