CHAPITRE V
RETOUR A MODON. ENVIRONS DE CETTE VILLE. L'HOTESSE DES TOMBEAUX. DES TORTUES DE TERRE.
Lorsque noua rentrâmes à Motion, dans la soirée, on nous apprit qu'il était arrivé à Navarin un navire de France. M. de Rohan-Chabot , qui en avait profité pour revenir en Grèce , apportait au quartier général les récompenses dont le gouvernement du Roi comblait l'expédition libératrice. Je m'empressai d'aller féliciter le chef de l'état -major qui se trouvait élevé au grade de lieutenant général , ainsi que MM. Trézêl et Cubières, faits maréchaux de camp; ces trois promotions particulièrement causèrent une véritable joie dans l'armée, qui appréciait singulièrement le mérite militaire et les rares qualités sociales de MM. de Cubières , Trézel et Durrieu. Celui-ci présenta lelendemain, 15 Mars , la Commission scientifique avec l'état-major général chez le comte Maison , auquel on avait envoyé le bâton de maréchal. Les divers corps d'officiers et l'administration furent à leur tour admis à saluer le nouveau dignitaire, qui eut le bon esprit de ne point dissimuler sous un faux semblant de modestie la satisfaction qu'il éprouvait à recevoir de sincères félicitations, et qui ajouta ces paroles mémorables aux remerciments qu'il en fit: « C'est à vous , Messieurs, que je dois une « marque si glorieuse de la munificence royale , votre « belle conduite me l'a gagnée ; elle est une preuve écla- « tante de l'importance qu'ont mise les nûnistre&de Sa
« Majesté à faire cesser des horreurs que la France, « marchant à la tète de la civilisation , ne pouvait tolérer « plus longtemps sans une apparence de complicité. * En effet, le cabinet des Tuileries, qui venait de préluder à l'extinction de la piraterie barbaresque par l'affranchissement de la Grèce, occupait alors une incontestable prééminence dans tous ceux de l'Europe.
M. le maréchal annonça ensuite qu'il ne tarderait pas à partir pour la France, où devait rentrer incessamment la plus grande partie des troupes dont le commandement lui avait été confié. « Une brigade, « dit-il, restera dans le pays que nous avons délivré « et y suffira pour maintenir Tordre qui doit être « partout inséparable de la liberté. Ma présence à a Paris pourrait d'ailleurs être utile à la cause de c l'indépendance des Hellènes, qui a ses antagonistes « comme toutes choses ; en défendant cette indépen- « dance, ce sera toujours votre gloire que je soutien- « drai, et s'il se trouvait des politiques qui fussent « capables de la méconnaître, ainsi qu'on osa appeler « filiale la gloire de Navarin , l'histoire viendra , qui « rendra justice à chacun ; et quoi qu'on puisse dire « de l'ingratitude des hommes, j'ai la conviction que « les Grecs n'oublieront jamais ce que la France fit « pour eux, si la France surtout ne leur fait pas quel- « que jour, en les abandonnant, autant de mal qu'elle « vient de leur faire de bien. »
Ces paroles, que je recueillis scrupuleusement et qui me pénétrèrent de respect pour celui qui les prononçait, m'attristèrent pourtant en ce que j'y crus discerner la prévision d'un avenir sinistre : « est-ce donc « une fatalité, m'entre-disais-je, un arrêt inévitable du i. 11
« destin, qu'à Paris on ne termine jamais une chose « dans l'esprit où elle fut commencée? . . .
La journée du dimanche se passa tout entière en réjouissances. Les troupes reçurent de doubles distributions. Une messe militaire fut célébrée par l'aumônier du 27." de ligne sur la place publique, au milieu d'une douzaine de sapeurs, qui pour les habitantsétaient des acolytes d'un genre tout nouveau; le Dieu de paix, ayant l'arrivée des Français en Morée , s'y montrait sans cortège militaire, les Turcs qui l'y toléraient n'eussent jamais souffert que des gens armés intervinssent dans son çulte. Pendant la cérémonie en plein air du rite latin, le clergé du rite d'Orient invoquait les bénédictions du Ciel pour ses libérateurs dans l'une des anciennes mosquées qui fut une église catholique au temps des Vénitiens , peut-être l'un des deux temples du paganisme que Pausanias signala dans Méthone et que la France, disait-on alors, courbée sous le joug de Rome , venait cependant de rendre à des schismatiques; les prières de ceux-ci étaient ferventes et portaient le touchant caractère de la plus profonde reconnaissance unie à la plus parfaite sincérité. Un feu d'artifice, tiré dans la soirée par l'artillerie, fut ce qui parut divertir le plus les modernes Méthonéens. Les Grecs aiment prodigieusement ce genre de spectacle. Le lendemain je fis partir MM. Puillon de Boblaye et Sextius Delaunay pour Napoli de Homânie, où l'on m'avait dit qu'ils pourraient joindre le président ; on annonçait que celuici avait quitté Égine, sa résidence habituelle, et qu'il était au moment d'entreprendre une tournée dans le Péloponnèse. J'avais été invité, en quittant Paris, à me présenter d'abord à lui avec quelques dépêches
particulières, mais le plan que je devais suivre dans mes explorations ne permettait pas d'exécuter en ce point les instructions ministérielles. M. le comte Capo d'Istrias était d'ailleurs annoncé pour les premiers jours d'Avril en Messénie, où je comptais le rencontrer avant que j'eusse fini d'explorer la province. Sur les renseignements qui, leur furent donnés touchant la tranquillité parfaite qui régnait dans l'intérieur du pays , MM. Delaunay et Boblaye partirent à cheval, sans escorte, avec un seul guide.
Le mouvement des troupes françaises pour l'évacuation de la Morée commença par la brigade qui avait tenu Patras et ses environs sur la côte d'Achaïe. Nous la vîmes arriver par mer à Navarin , où elle fut transvasée en quelque sorte sur les transports qui la devaient conduire en France. Le général Schneider, son commandant, était désigné pour remplacer le maréchal à la tête des forces d'occupation , lesquelles furent concentrées dans Navarin et dans Modon , ce dernier lieu demeurant le quartier général.
M. le maréchal, ne voulant pas quitter lè Péloponnèse sans visiter quelques-uns de ses lieux les plus célèbres, profita de l'arrivée du général qui devait incessamment le remplacer, pour se rendre à Messènç, à Argos , et je crois jusqu'à Corinthe. Le général Durrieu , M. le payeur Firino et l'intendant Volland dirigèrent aussi leurs promenades scientifiques sur divers points, et beaucoup des officiers et des membres de l'administration désignés pour retourner en France avec le grand état-major , demandèrent l'autorisation de profiter du temps qui restait à leur disposition sur la terre affranchie , pour faire ce qu'ils appelaient leur tour de
Grèce. Plusieurs dessinaient des sites , prenaient des notes , récoltaient des plantes, recueillaient des insectes ou autres curiosités , et empaillaient des oiseaux; j'ai vu de très -précieuses collections d'histoire naturelle , et de fort intéressantes relations , faites par des lieutenants, des sous-lieutenants d'infanterie, des officiers de santé ou par d'autres employés de l'armée, et je n'ai trouvé nulle part de ces soldats grossiers ou de ces chefs ignorants qui , méconnaissant l'importance de la moindre branche des connaissances humaines, aient cru montrer de l'esprit en cherchant un côté ridicule aux explorations de la Commission scientifique. Les lumières ont pénétré partout ; l'armée n'est plus étrangère à leurs progrès ; il existe une multitude d'hommes instruits dans ses rangs, et chacun dans le corps d'élite qui chassa les féroces Égyptiens de la terre classique du premier savoir, se respectait trop pour renouveler ce genre de plaisanteries qui égaya tant les vainqueurs du Nil aux dépens des membres de l'Institut du Caire ; des lazzis du genre de ceux d'alors eussent été des anachronismes et auraient attiré en Morée, sur quiconque se les fût permis, le mépris du dernier des valets.
Tandis que quiconque en avait la possibilité prenait ainsi sa route vers l'intérieur du pays, nous nous dispersâmes à sa surface, afin d'en explorer un plus grand nombre de points à la fois. Je me dirigeai, accompagné de MM. Virlet, Baccuet, Brullé, Pector et Despréaux, sur la Pylos de Nélée, où je conduirai le lecteur quand j'aurai achevé la description de cette partie méridionale de Messénie dont Modon est toujours considéré comme le chef - lieu. Lorsque M. Pouque-
ville recueillit ses notes, cette ville était, à ce qui! rapporte 1 , habitée par seize cents Turcs, un peu plus civilisés que ceux de Koron; le faubourg contenait trois cent quarante familles: ce qui faisait en tout environ trois mille trois cents individus. On en comptait jusqu'à huit mille cent quatre-vingt-cinq pour le canton, répartis dans quarante-huit villages ou hameaux, dont je n'ai pas retrouvé un seul qui ne fût détruit, comme si dix siècles eussent passé sur ses décombres. On pouvait alors considérer le pays comme désert; quelques familles y rentraient; elles étaient dans la plus profonde misère , et n'eussent pu défricher un arpent du sol , si l'administration de l'armée ne leur eût prêté, vers le temps des semailles, des bœufs destinés pour la nourriture de l'armée, et qui labouraient les champs en attendant que leur tour vint d'être consommés. Ces animaux, qu'on trouvait après les travaux du jour paissant en troupeaux nombreux dans la plaine de Modon, venaient de Calabre, où l'armée s'en approvisionnait. Depuis le passage d'Ibrahim il ne restait que peu ou point de gros bétail né dans le pays; ce barbare, selon l'expression des Grecs « n'avait « pas seulement fait la guerre aux hommes , mais à « la nature , tuant tout ce qui avait vie , et brûlant « les maisons avec tout ce qui verdoyait. »
Modon était peuplé, quand nous y séjournâmes, par deux ou trois cents marchands accourus de divers cantons de la Grèce, dans l'espoir de réparer leur ruine en vendant à nos troupes, pour des prix exorbitants, quelques objets usuels des plus communs. Il s y était