‹ Relation du voyage de la commission scientifique de Morée dans le Péloponnèse, les Cyclades et l'AttiqueChapitre 30 sur 40 · Chapitre XL, Voyage de Mcsscnie. — 2. Lib. IV, cap · texte numérisé non relu

Chapitre XL, Voyage de Mcsscnie. — 2. Lib. IV, cap

Dans toute la fraîcheur de son dernier désastre , la ville de Modon ne se composait guère, en 1829, que d'une centaine de maisons qui ne lussent pas absolument inhabitables, encore la plupart menaçaient-elles ruine, et ne se soutenaient qu'à force d'étais; le reste s'était écroulé en obstruant la voie publique. Les charpentes, les poutres, les planchers des maisons détruites servaient au chauffage des voisins. Le génie avait été obligé d'en faire démolir un grand nombre, tant pour déblayer les lieux et les assainir , que pour prévenir les accidents , plusieurs habitations s'étant abîmées aux premiers temps de l'occupation sur les soldats qui s'y étaient imprudemment établis. On découvrait souvent des cadavres entre les vieux murs , sous des tas de décombres, et jusque dans les puits ou les tuyaux des cheminées de cuisine; une odeur infecte venait parfois dénoncer l'existence de ces horribles restes dans quelque recoin d'un logement que le nouvel occupant achevait de réparer. Des monticules de pourriture de tout genre, croupissant au milieu de la boue verdie par ce qui restait d'eaux stagnantes de la saison pluvieuse, infectaient de petites rues latérales que le commandant de lb place faisait peu à peu nettoyer, élargir, ou même détruire, pour que la peste ne vint pas à s'y développer. Le conseil de guerre siégeait dans la maison que s'était arrangée cet officier; et le lieu de ses séances était une grande chambre, où du temps d'Ibrahim furent joués des vaudevilles de la rue de Chartres. Deux ou trois de ces vagabonds , qui , abjurant tout sentiment d'honneur français, s'étaient mis au service d'Egypte contre les Grecs , conçurent l'idée de divertir le Pacha par un spectacle nouveau,

lorsque, fatigué de répandre le sang des habitants de la campagne, ce barbare rentrait dans son repaire de ïigre pour s'y préparer à de nouveaux massacres. Un tréteau, construit en planches et décoré par des toiles grossièrement barbouillées en manière de décoration , fut le théâtre, dont on nous a montré quelques plans de coulisses , ainsi que le rideau , où se voyait un grand croissant couronné de lauriers par les mains d une victoire horriblement dessinée; derrière l'espace où la cour noire et blanche d'Ibrahim était admise comme public, on avait réservé, en manière de tambour, une galerie d'où les femmes de Son Altesse pouvaient voir la scène sans être vues des spectateurs. Ce genre de divertissement obtint le plus grand succès, et les officiers de l'armée turco- égyptienne briguaient l'honneur d'y être admis ; mais on assure que ceux des inventeurs qui , dans l'impossibilité de trouver des actrices j s'étaient chargés des rôles de femmes, durent parfois se prêter à continuer la fiction après la pièce , les Musulmans étant à cet égard bmtaux et sans aucune retenue. 11 n'est peut-être pas un adolescent grec , même parmi les plus hautes familles , qui , sous la domination des Turcs, n'en ait subf l'expérience , si l'on s'en rapporte au savant auteur d'un excellent livre que j'ai sous les yeux. 1

Quand Ramon Muntaner, au commencement du XIV. 8 siècle, toucha dans le port, on l'appelait Moto; les galères y prenaient des rafraîchissements en y renouvelant leur eau 2 . A l'époque où Pellegrin y vint

1. Histoire des Fanariotcs, par le docteur Zalloni, ancien médecin du grand-visir. Paris, 1830 , 2. c édit., m-S.° — 2. Chro-

en 1718 , la France avait dans la ville un agent consulaire, mais il n'en existait plus un siècle après; et lorsque M. de Chateaubriand y débarqua, ce fut un vice -consul d'Allemagne (d'Autriche sans doute) qui lui donna l'hospitalité. « Ce vice -consul logeait au « fauboug grec , dans une mauvaise baraque de plâtre, « où les aboiements des chiens de Laconie , et les bruits « des vents de l'Élide ne me permirent pas de fermer les « yeux 1 , * ainsi s'exprime l'illustre pèlerin.

11 n'existait plus de baraque de plâtre à Modon lorsque nous y sommes venus, et je crois même que le plâtre n'a jamais été employé en Grèce dans la bâtisse; je doute qu'il s'en soit exploité , si ce n'est pour la fabrication du vin, où les Grecs mettent un peu de celte substance pour empêcher la fermentation acide. Quand il nous a été impossible de goûter un sommeil réparateur après de fatigantes excursions dans le midi de la Messénie, ce ne sont pas précisément des chiens de Laconie, dont on ne se sert nulle part en Morée de préférence aux chiens du canton , ni les vents de l'Élide, qui ne pourraient passer par-dessus deux grandes et hautes séries de montagnes interposées, qui nous empêchèrent de dormir. Nos insomnies eurent des causes moins poétiques , les piqûres brûlantes de Punaises et de Puces altérées de sans les occasionnèrent tout simplement; ces exécrables insectes sont le fléau des nuits dans tout l'Orient; ils abondent dans les maisons les mieux tenues, où les premiers pleuvent des fentes d'un

niques catalanes, ch. CCXXXV1H, édition de Ruchon, t. H, p. 245.

1 . Itinéraire de Taris à Jérusalem. Œuvres complètes, t. VIII , p. 16.

plafond composé, à la turque, de planchettes assez artistement ajustées, et les seconds s'élancent des fente» d'un plancher mal joint. Les Puces , particulièrement les femelles, sont beaucoup plus grosses en Grèce que partout ailleurs ; elles ne vous y assiègent pas seulement dans les chambres, mais encore dans les champs et parmi les broussailles, où le voyageur s'en trouve incessamment assailli. Les antres les plus mystérieux, qu'on croirait devoir être des retraites de Nymphes , et les abords des plus vénérables ruines, leur sont des sites de prédilection, pour peu que des pâtres s'y viennent reposer de temps à autre. On ne pénètre pas dans les cavernes sépulcrales des environs de Modon ou de Milo , dans le vestibule de la célèbre grotte d'Antiparos , dans le tombeau ou trésor d'Agamemnon à Mycène, sous une galerie cyclopéenne conservée au cœur des remparts de l'antique ïhirynthe, enfin dans ce que je regarde à Délos comme le berceau de Diane et d'Apollon, qu'on n'en soit à l'instant couvert au point d'en avoir les jambes entièrement noircies. On peut même avancer, sans exagération, qu'il est des lieux où la multitude des Puces doit produire un bruissement perceptible quand, depuis longtemps privées de nourriture , elles s'élancent à la fois sur tout être vivant qui vient à tomber au milieu d'elles comme pour leur fournir une curée. Les innombrables plis de la fustanelle du palikar le mieux doré n'en sont pas moins infectés que la chemise d'un Grec du commun , qui est ce que j'ai rencontré de plus sale au monde après un Juif de Pologne. Les femmes, comme accoutumées aux piqûres , ne se donnent guère la peine d'en poursuivre les causes à travers leur linge, et nous en avons re*

marqué plusieurs , appartenant aux premières classes de la société, qui, sous le velours, les étoffes de soie, les riches broderies et les coûteuses fourrures dont se composaient leurs somptueux atours, avaient la peau aussi criblée de petits points rouges , que si elles eussent été affligées d'une éruption miliaire très -intense. De plus ignobles parasites ne pullulent pas moins sur le corps des Grecs , sans qu'ils paraissaient en être trop incommodés. C'est à la présence de ces hôtes incommodes qu'il faut attribuer le genre de mouvement habituel que la plupart d'entre eux se donnent comme pour se frotter dans leurs vêtements; mouvement qu'en France les mendiants du coin de la rue ne font pas sans une expression de vergogne , mais que le divin Homère, dans son immortelle Odyssée , ne manque pas de rendre naïvement , quand il nous représente le grand Ulysse déguisé en mendiant et insulté par un paire qui lui reproche d'user les portes à force de s'y gratter ses épaules. On pourrait citer certains philhellènes de renom qui , dans leur enthousiasme pour le pays dont ils avaient embrassé la défense, ayant adopté le costume national, poussèrent l'exactitude de l'imitation jusquelà, qu'en cessant de se gêner pour assaisonner leur conversation de ce qu'en Grèce on ne distingue pas d'un simple hoquet , ils ne se gênaient pas davantage toutes les fois qu'ils se sentaient piqués , pour saisir sur leur peau ce qui les piquait , comme fit Sancho-Pança lorsqu'il voulut donner à son maître une preuve matérielle , qu'en se laissant entraîner dans un esquif au courant de l'Èbre, ils n'avaient pas encore passé la ligne équinoxiale 1 . Je n'abandonnerai point ce triste

1, Cervantes, cdit.dePeUiccr,part.l!,chap.29,t.I. ,f ,p.341.

chapitre des humiliations humaines sans remarquer que la tête d'un Grec, moins négligée que le reste de sa personne, est ordinairement exempte de ce qui dégrade son corps. Les maladies de la peau m'ont même paru se rencontrer plus rarement en Morée que partout ailleurs; la gale, puisqu'il faut l'appeler par son nom , n'y est certainement pas aussi commune qu'en Espagne, par exemple, où cette incommodité était tellement répandue de mon temps , surtout dans les provinces centrales , qu'on étai t tenté de l'y croire l'état normal des hommes et des femmes de toutes les conditions.

Les environs du château de Motion, dans les appartements duquel , ainsi que je viens de le dire, le général en chef avait remplacé Ibrahim, se trouvaient un peu mieux déblayés que le reste de la ville ; on en avait fait disparaître un magasin à poudre dangereusement situé , ainsi qu'un cimetière turc, aux dépens duquel s'était élargie la place longitudinale; à l'entrée de celle-ci, un peu vers la gauche, s'élève une colonne remarquable par la matière qui la compose, et par le mauvais goût de ses proportions. Cette colonne, en beau granit rouge d'Egypte , est évidemment une œuvre des Vénitiens, qui , pour la construire, empruntèrent d'un plus ancien monument, dont on ne saurait retrouver aucune trace dans les environs , deux puissants tambours qui , asez mal ajustés l'un sur l'autre , sont couronnés par un chapiteau disproportionné , ne se rattachant à autîun ordre d'architecture, et sur la face occidentale duquel M. Dubois ne parvint qu'avec beaucoup de peine à déchiffrer ces derniers mots d'une inscription latine fort mal gravée:

HIC LEOSVPER RESPICIT

La base du monument est un bloc démesuré; dont les angles furent tellement usés tout autour qu'il sem- ' ble avoir dû être longtemps exposé au choc des vagues; on serait tenté d'y voir un énorme galet , bien mieux qu'un socle taillé par la main de l'homme. Le mur du château , ayec sa porte de style oriental , forme le côté septentrional de la place. On en a déjà fait graver la vue , mais comme dans la représentation qui en fut donnée on pourrait croire que la colonne, de qui la place emprunte son principal caractère, est d'un seul fût, et mieux proportionnée qu'elle ne Test réellement, j'ai cru devoir reproduire cette entrée de Modon dans la figure 1 de la planche XVlll , d'après un joli dessin de M. Baccuet. C'est en cet endroit qu'on trouvait tout sellés les chevaux de louage sur lesquels on se rendait de Modon à Navarin. M. de Chateaubriand a parfaitement décrit 1 l'équipement de ce genre de montures, et nous renverrons conséquemment le lecteur à ce qu'il en dit; on y prendra une idée exacte de la façon de chevaucher en Morée, aux temps de galop près, dont il parle si souvent , et qui , tout officier de cavalerie et cassecou que je suis , m'ont paru devoir être au moins périlleux, sinon impossibles , par les chemins où j'eus occasion de passer après le rapide écrivain.

11 ne restait que des traces du faubourg de Modon , tel qu'il dut être au temps de M. Pouqueville. Les baraques qui s'y construisaient lorsque j'y séjournai ne s'élevaient même plus à la place des anciennes maisons; celles-ci , dont plusieurs cependant se réparaient,

i. Itinéraire, Œuvres complètes, t. VHI, p. 27.

furent sur la route de Navarin vers le nord; les nouvelles s alignent en rue sur le chemin de Koron vers l'est. Les alentours présentaient quelques murs de clôture en assez bon état; plusieurs officiers en avaient profité pour abriter les jardins qu'ils se divertissaient à cultiver , et dont ils tiraient de grandes douceurs pour leur ordinaire. M. le maréchal avait surtout fait mettre en t rès-bon état le clos qui jadis appartint à l'Aga turc; il fournissait en abondance ces légumes d excellente qualité qui ajoutaient à la délicatesse toute parisienne de sa table. De vieux Cactes mutilés, des troncs de Palmiers, coupés à hauteur d'appui dans un pur esprit de destruction, se rencontraient çà et là dans les enceintes abandonnées. Un peu plus loin quelques arbres fruitiers, échappés à la fureur musulmane, produisaient quelque peu d'ombrage; partout des Chrysanthèmes et des Malvacées d'une prodigieuse hauteur avaient envahi les terrains précédemment défrichés : ces végétaux , quand ils sont très-pressés et de vigoureuse croissance , dénotent toujours en Morée les endroits qui furent cultivés au pourtour de quelque ancien village; partout où l'on en rencontre abondamment , on peut être sûr qu'il exista des jardins. Ils atteignent alors à deux ou trois pieds et plus de hauteur , en prenant un aspect frutescent qu'on ne leur trouve nulle part dans nos contrées, lors même qu'ils y poussent sur le meilleur terreau ; ils se pressent et se lient tellement par leurs rameaux, qu'il est parfois difficile de traverser les espaces qu'ils usurpèrent , et sur lesquels toute autre plante demeure étouffée. Ces espaces paraissent au printemps, si on les regarde d'une certaine distance , colorés en violet pâle quand

les Malvacées y dominent , ou en jaune vif quand ce sont les Chrysanthèmes. 1

Le magasin des fourrages de l'armée , et des hangars servant d'écurie pour un détachement de la triste cavalerie régulière des Grecs, étaient situés extérieurement à l'entrée de la ville , sur un spacieux vacant , vers le milieu duquel , contre le pavé de la route de Navarin , se voit un grand puits dont. l'eau est médiocre; sa qualité saumàtre y fit reconnaître par quelques-uns celle que Pausanias comparait à du baume de Cyzique (p. 168); d'autres* pensaient qu'il fallait chercher ailleurs la source bitumineuse de Mothone , non parce que le puits n'offrait rien qui ressemblât le moins du monde à du baume ou bien à du bitume, mais uniquement parce qu'on ne retrouvait point aux alentours de soubassements d'ancien temple. L'eau des autres trous creusés dans les environs n'est pas meilleure ; la plaine n'en a guère de bonne ; celle que nous consommions en ville, où toutes les citernes se trouvaient à sec, faute d'entretien, y était conduite dajis des barils 'à dos de bête, par des Grecs qui l'allaient quérir à la source voisine de cet agyra ou agrya dont il a été parlé précédemment (p. 106). Quelques Chameaux abandonnés par l'armée égyptienne, et recueillis par l'administration française, transportaient de cette même eau pour l'usage du quartier général. Quand ces Chameaux avaient fini leur corvée, on les laissait paître en liberté ; ils ajoutaient au paysage désolé des environs de Modon un trait africain , où ne man-

t. Ces Malvacées sont : les Malva syhestris et Lavalera cretica; le Chrysanthème est le Coronarium.

quaient que ses anciens Dattiers pour compléter la ressemblance. Leur tète dressée, aperçue à l'improviste au-dessus de fourrés de Chrysanthèmes et de Malvacées , assez hauts pour cacher leurs corps lorsqu'ils s étaient accroupis dans 1 épaisseur des herbages , étonnèrent plus d'une fois, dans le commencement, les membres de la Commission qui herborisaient ou donnaient la chasse aux insectes à travers la campagne.

La plaine, ou mieux la conque de Modon peut avoir sept kilomètres de longueur du nord au sud, avec une largeur moyenne de deux du levant au couchant. Sa forme générale approche de celle d'un triangle allongé, dont le sommet le plus aigu serait au col de Navarin , et le plus petit côté au fond de la baie où la plage est légèrement courbée en arc, et toute formée de galets, souvent discoïdes, de mille couleurs; les plus grands de ces galets sont parfois si régulièrement roulés en trochisques , qu'on s'en pourrait servir pour marquer le jeu , en guise de jetons , et de tels jetons ne seraient pas sans élégance.

Deux séries de hauteurs limitent la' conque de fcjo- .don, l'une à l'orient, l'autre à l'occident, la première étant, ainsi que nous l'avons déjà dit, un prolongement du Saint-Nicolo , conséquemment formée par ce calcaire que nous avons retrouvé à Sapienoe; on y voit sur l'abaissement méridional divers espaces creusés dans le roc, où se reconnaissent d'antiques exploitations. Ce sont évidemment les carrières à ciel ouvert d'où les premiers remparts de la ville furent extraits, et qui, s'étant remplies, par l'effet des eaux pluviales, d'une terre rougeàtre entraînée des pentes supérieures , ont maintenant leur fond uni et très-propre à devenir

d'excellents jardins, lesquels, enfoncés de quatre à dix pieds dans le rocher, se trouveraient naturellement enclos d'une ceinture continue , capable d'y protéger les cultures contre les vents, et surtout de concentrer une chaleur de réverbération dont s'accommoderaient beaucoup de productions des tropiques. Le plus grand de ces enclos n'a guère qu'un arpent de surface ; il doit avoir été ensemencé à diverses reprises; en plusieurs points de son pourtour on reconnaît des marches qui furent réservées en taillant la pierre pour faciliter la descente. On y réserva aussi en deux endroits, de ces témoins coniques, au moyen desquels les ouvriers évaluent la niasse d'une exploitation. VAfyssum scucatile, crucifère à corolles d'un jaune brillant, en avait tellement couvert le sol, que, vus des hauteurs de Sapience , les endroits envahis par cette plante semblaient être de grands lambeaux de drap d'or, étendus sur la pierre blanchâtre ; d'autres enfoncements voisins, mais de moindre étendue, produisaient à peu près le même effet quand ils ne se teignaient point en rose par la floraison de quelques autres végétaux de la famille des Caryophyllées, également touffus et pressés.

De misérables langes , étendus au soleil sur des buissons de Lentisques, nous firent soupçonner que parmi les rochers d'alentour devait se retirer quelque malheureuse famille chassée de la plaine r et nous ne tardâmes point à découvrir , sous une sorte de corniche, d'où commence la pente d'abord brusque , dont l'entrée du faubourg de Modon occupe les bases, une caverne plus considérable que toutes celles où nous avons pénétré ensuite vers le nord dans le prolongement du même étage de la couche calcaire. Cette caverne mérite

que je la signale, parce qu'elle offre de pieuses traces d'antiquité; ceux qui l'agrandirent, on ne sait à quelle époque, la consacrèrent à leurs morts. S'ouvrant exactement à Test, elle reçoit au matin les premiers rayons du soleil , qui plus tard cesse d'y pénétrer. Son plafond aplani se forme tout entier de la face inférieure d'une puissante assise; sa hauteur est de huit à dix pieds , et sa largeur de dix à douze pas; on y ménagea* dans le fond quelques cloisons, entre lesquelles sont taillés des sépulcres, dont le bord extérieur ne s'élève pas à hauteur d'appui. Les couvertures de ces sépulcres ne se retrouvent plus; dès longtemps violés, aucune inscription ne peut faire connaître aujourd'hui dans ces tombeaux muets quels furent ceux de qui l'on y déposa les restes; un terreau noirâtre les remplit, et je ne sais si l'on découvrirait dans sa profondeur quelques débris humains; dans ce que nous en pûmes retourner avec la pointe de bâtons coupés sur les arbustes du voisinage , nous ne trouvâmes que des ossements à demi pourris de Moutons , qu'y avaient probablement apportés des Chacals et autres carnassiers, lesquels, quand la grotte demeure déserte, s'y retirent, afin de dévorer leur proie en pleine sécurité. Une pauvre Grecque, s'y étant établie, en avait éloigné ces bêles sauvages. Agée de vingt ans au plus, et cependant toute flétrie , on reconnaissait, à travers l'étoffe grossière dont les grisâtres lambeaux lui formaient une sorte de tunique/qu'elle avait été d'une parfaite beauté; il lui en restait seulement ce que la plus effrayante maigreur ne saurait faire disparaître; de grands yeux bleuâtres à prunelle de jaïet et bordés de longs cils plus noirs encore; des dents admirablement rangées t dont la

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blancheur demeurait celle de l'ivoire, et des. cheveux fonces en touffes ondées qui , lui descendant au niveau des genoux , voilaient une partie de son dénûment. La malheureuse habitait celui des bas-côtés du souterrain qui fut creusé dans la paroi de gauche , où deux soupiraux carrés , indiqués sur le croquis que je ne manquai pas de prendre 1 , donnaient accès à quelque peu de clarté: elle s'y était fait une sorte de chambre, en se fermant par un tambour composé de moellons bruts gauchement placés les uns sur les autres, depuis le sol jusqu'au plafond de la grotte. Un étroit espace, demeuré sans pierres entre la fin de ce fragile mur et le mur éternel du fond de la catacombe , servait d'entrée au réduit , et s'ouvrait en retour dans un recoin ténébreux, où nous ne l'avions point distingué, à cause de l'obscurité, quand nous visitâmes les sépulcres; ce fut seulement au moment de jn 'éloigner qu'ayant regardé par l'un des deux soupiraux ouverts en manière de fenêtre , je vis qu'un caveau celé avait échappé à nos recherches. La Grecque y reposait sur une litière de branchages que recouvraient quelques peaux de brebis. Je ne l'y aperçus que vaguement d'abord , comme à travers une lueur crépusculaire ; réveillée par l'exclamation qui m'échappa, épouvantée à l'apparition d'une tète vivante dans sa grotte des trépassés, elle se leva précipitamment, mais avec effort, et chacun de ses mouvements trahissant une douleur , elle s'échappa pourtant avec une certaine légèreté dans la profondeur de l'antre : je l'y vis s'effacer à travers l'épaisseur croissante des ténèbres , comme eut fait une

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