CHAPITRE VI
SPHAGIE ou SPHÀCTÉME.
Navarin étant le point d'où l'on part ordinairement pour visiter Pylos, je m'y rendis dans la journée du 30 , non en suivant la route accoutumée , mais par les pentes occidentales du Saint-Nicolo , dont la mer baigne les bases escarpées. Arrivé par la plaine à l'entrée de ce
vallon abandonné, où se voient les débris de la ferme près de laquelle le marquis de Pal mat ie m'avait rencontré (p. 1 08) , je m'enfonçai sur la gauche à travers les rochers , en gravissant jusqu'à l'origine du ravin , laquelle est contiguè* à la côte. Je cheminai sur un terrain fort difficile, dépouillé de terre végétale, composé de pierres âpres, parmi la confusion desquelles on ne distingue qu'imparfaitement les assises dont la montagne est formée, mais où je reconnus des blocs d'un Poudingue que nous allons bientôt retrouver en grandes masses dans toute la Messénie. J'avais déjà remarqué que le col entre Modon et Navarin paraissait composé de cette roche, ou du moins en offrait de nombreux quartiers. Je fus très -surpris en découvrant un enfoncement herbeux où paissaient quelques Brebis, et qui, malgré que je n'y aie point aperçu de katavotron , porte les caractères de ces bassins fermés , d'où les eaux pluviales ne peuvent s'écouler qu'à travers des conduits mystérieux. Lorsqu'on regarde le flanc de la montagne en longeant sa base par mer, on ne saurait distinguer cet accident; il faut l'avoir visité pour en reconnaître la place de loin : ce fut sur l'un des buissons de ce diminutif des bassins de Cujes et de Sapience que je tirai pour la première fois la Pie-grièche rousse, très -commune en Morée comme dans toutes les contrées chaudes de l'Europe, et le Passereau, beaucoup plus rare , en même temps que remarquable par sa belle couleur citrine, que les ornithologistes avaient ballotté jusqu'alors du genre firuant au genre Moineau 1 ; je
1» Emberiza melanocephala, t. III, part. I.*% sect. 1/*, p. 52, pl. 4, fig 2 de la 3.' série du grand ouvrage de fa Commission.
L'ai depuis retrouvé assez communément perchant sur les arbustes aux lieux anfractueux ; plus tard , en me rendant de Petalidi à Nisi, je tuai sa femelle.
J'éprouvais de grandes difficultés pour rentrer dans le chemin battu par le côté septentrional de la montagne, où nulle découverte ne me dédommagea de mes fatigues; à peine y croissait-il un brin d'herbe, et Ton ne saurait même reconnaître entre les blocs arides dont la pente est toute hérissée, la moindre trace d'un sentier de Chèvres. Les vents, les pluies, et les rayons d'un soleil ardent, désolent tour à tour, sans obstacle, les escarpements affreux où je m'étais engagé ; mais on y jouit d'un coup d'œil magnifique, qui s'étend sur la baie de Navarin. Comme on y est plus élevé qu'au point d'où la vue gravée dans notre planche VI a été prise, on distingue dans le lointain jusqu'à l'île de Zante , distante d'une trentaine de lieues vers le nord -ouest. Presque à mes pieds s'étendait Sphactérie; cette lie ionienne (p. 143), qui ferme du côté de l'ouest le pompeux bassin dont j'admirais la rondeur d'azur, n'a nulle part un quart de lieue de large, sur plus de deux lieues de longueur. Très-escarpée, souvent même coupée à pic du côté intérieur, ses pentes adoucies, mais également fort pierreuses, s'abaissent à l'exposition du couchant. Elle est déprimée vers son milieu , de manière à paraître former deux lies quand on l'aperçoit sous certains aspects; il s'y trouve consequemment deux principaux pics; le septentrional, que nous mesurerons bientôt, est le plus élevé au-dessus du niveau de la mer (voy. p. 231).
Le renom de Sphactérie remonte à quatre cent trente ans environ avant l'ère chrétienne , et date
d'un massacre. « 11 est assez ordinaire, dit Pausanias ! , « que des lieux obscurs deviennent tout à coup célè- « bres pour avoir servi de théâtre aux jeux de la for- « tune dans quelque événement considérable ; ainsi le « naufrage d'Agamemnon et des guerriers qu'il rame- « nait de la guerre de Troie, a rendu fameux en Eu bée « le promontoire de Cépharée , jusqu'alors ignoré ; c'est « encore ainsi que Psyttalie est aujourd'hui connue « par la fin tragique de ces quatre cents Perses qui « avaient fait une descente sur cette petite lie, à l'op- « posite de Salamine. Il en est de même pour Sphac- « térie : la défaite des Spartiates a tiré cette lie de « l'obscurité où elle était. * Strabon ajoute 2 que les Lacédémoniens y perdirent trois cents des leurs. On peut lire dans l'Histoire de la guerre du Péloponnèse . par Thucydide 3 les détails de cette première bataille de Sphactérie, où les assiégés se trouvèrent réduits aux plus affreuses extrémités. On a remarqué 4 que ce furent les frondeurs de Naupacte , Messéniens d'origine, qui, dans cette occasion, assommèrent impitoyablement les Spartiates qui se laissaient prendre, prétendant venger ainsi leurs pères des maux soufferts au temps de la chute d'Ithome et d'ira. Llle était alors très-boisée; elle est maintenant complètement dépouillée , on n'y trouverait pas un buisson de quatre pieds de haut. Les vents d'ouest qui s'y font ressentir sans obstacle, forcent la végétation à se coucher contre le sol rocailleux. Quelques bergers en afferment la pâture durant deux ou trois mois d'hiver. Quand la dent
1. Lib. IV, cap. 36. — 2. Lib. VIII , cap, 4 , §. 1 i. — 3. Lià, X et XI. — 4. Pausanias, lib. IV, cap. 26.
des Moutons et les rayons du soleil printanier ont passé à sa surface, il n'y existe plus une feuille. Je descendis sur ce long amas de rochers avec M. Dubois, dans les premiers jours de notre arrivée. Il s'y voyait alors tant soit peu de verdure, mais nous n'y rencontrâmes pas le moindre vestige d'antiquité. Les débris de quelques batteries élevées à diverses époques vers la pointe méridionale de l'Ile pour défendre l'entrée de la baie au moyen de feux croisés avec ceux des forts de terre ferme , et les ruines d'une chapelle du moyen âge , nous parurent être les seules bâtisses qu'eussent essayées des hommes dans cette solitude. Rien ne légitimait à notre sens la célébrité de Sphactérie, quand des ossements blanchis, mêlés aux décombres épars de la vieille église, frappèrent nos regards et nous remirent en mémoire que nous foulions une terre fameuse par les flots de sang qui la détrempèrent; terre dont le nom indique toujours l'époque d'une calamité quand il reparait dans Thistoire. Ces ossements rendaient témoignage contre ceux des chefs de la Grèce moderne , de qui l'incapaci lé et la mésintelligence compromirent la sainte cause de l'indépendance, lorsqu'au printemps de 1825 l'armée turco-égyptienne vint assiéger Navarin. Je trouve ce qui concerne le charnier accusateur, que nous avions sous les yeux, raconté en ces termes dans un ouvrage 1 où les. détails rappellent singulièrement ceux que nous a conservés Thucydide , touchant la fin tragique des Lacédémoniens sur la même place. « Au lieu de pro- « fiter de la terreur que sa présence avait répandue
1. Mémoires historiques et militaires, etc., par M. Jourdain, t. Il, chap. X.
« pour prendre Navarin par un coup de main , lbra- « him , après avoir débarqué à Modon * s'amusa à pré-
« parer un siège Le brave Tsamados, qui com-
« mandait une division aux ordres de Miaulis , fil un « débarquement sur Sphactérie, et y plaça quelques c pièces de canon, de ses bâtiments, afin de protéger « Tentrée et la sortie du port ; des marins , pris dans « ses équipages , demeurèrent chargés de la défense de « ce poste, qui fut abondamment approvisionné de « vivres et de munitions de guerre ; Anagnoste-Papac Georgis, ministre de la guerre, fut en outre chargé « de s'y établir avec douze cents hommes. . . Un corps « de six mille cinq cents Roméliotes et Souliotes , com- « mandé par dix-sept généraux, couvrait Navarin du « côté opposé à Modon. 11 réclamait sa solde; Mavroc cordato , qui se rendit au camp , les paya en réponses « évasives. . . Ibrahim profita des discussions qui s'en- « suivirent, dressa ses batteries contre Navarin, et « prépara une expédition pour Sphactérie. Le 26 Avril , « ce Pacha envoya une trentaine de transports chargés « de troupes , et le débarquement s'opéra dans les « premiers jours de Mai. Les Grecs firent des prodiges « de valeur pour s'y opposer; une bataille des plus « meurtrière s'engagea le 9. Les Hellènes , pressés de « toutes parts, et forcés de céder au nombre, voulu- « rent gagner leur flotte, mais il était trop tard.... « Mavrocordato , sans attendre le résultat de la bataille , « s'était rendu en toute hâte au rivage, y avait pris « l'embarcation de Tsamados, et avait ordonné qu'on « appareillât, en disant que tout était perdu, et que « l'île était tombée au pouvoir des Turcs : on ne saurait « pei ndre le désespoir qui s'empara des Grecs lorsqu'ils
« se Tirent si lâchement abandonnés. Quelle place l'hisc toire réservera-t-elle à celui qui fut la cause de la « fuite précipitée des bâtiments? Tsamados cependant « encouragea ses compatriotes à vendre chèrement c leur vie ; et à l'exemple de ce brave capitaine , qui « tomba criblé de blessures , ils se firent tuer jusqu'au « dernier. — Stavro-Sahini, à la tête de ses Hydriotes, < prit rétendard de la croix , chargea l'ennemi , et le c repoussa deux fois. Il fut à la fin obligé de se réfugier « dans une petite chapelle (celle dont nous venons « de mentionner les ruines) où étaient les munitions c de guerre , et s'y étant défendu jusqu'à ce qu'il ne c restât plus que six hommes autour de lui, il mit c le feu aux poudres et périt avec eux. La prise de « Sphactérie coûta cher à l'ennemi , auquel il n'eût pas « fallu beaucoup de semblables victoires pour qu'lbra- « him se trouvât seul en Morée. Les bâtiments grecs « qui emportèrent Mavrocordato , arrivèrent fort mal- « traités à Hydra; le ministre de la guerre ; qui pen- « dant le combat s'était caché dans une grotte, y fut « trouvé et massacré par les Arabes après la conquête « de Sphactérie. » On a dit quelque part 1 que ce fut encore sur cette lie que les Turcs faits prisonniers de , guerre à Navarin lors des premiers temps de l'insurrection grecque, furent jetés par les vainqueurs, qui les condamnaient ainsi à mourir de faim : c'est une erreur , comme on le verra tout à l'heure ( p. 21 3 ).
Rulhière 2 , au sujet des intrigues russes de 1770, raconte de la sorte une autre sanglante catastrophe
1. Mémoires sur la Grèce, par M. Reybaud , 1. 1.*, chap. VTH, p. 427. — 2. Histoire de l'anarchie de Pologne, t. III, p. 413.
arrivée à Sphactérie: « Orloff , qui occupait Navarin, « où s'étaient réfugiés ses soldats battus à Koron et t sous Modon , en fit fermer impitoyablement les c portes à la multitude des malheureux Grecs qui « s'étaient rassemblés au pied des remparts. Vous nous « avez promis, criaient-ils aux Russes , de nous affrant chir; nous ne vous demandons qu'un asile. Cepen- « dant les Turcs approchaient, et quoiqu'ils ne vissent « point paraître leur flotte , enhardis par leurs succès , « leur troupe victorieuse marchait précipitamment c vers Navarin. La foule des fugitifs, ne se croyant « plus en sûreté sous les remparts dont l'entrée leur « avait été interdite, se jette, en poussant des cris la- « mentablcs , dans tous les bateaux qui sont au rivage, c Au milieu de cette confusion , la mer engloutit une M partie de ces infortunés; le reste parvint sur cette m île de Sphactérie, qui forme un des côtés du port, t Quatre ou cinq mille Grecs réfugiés sur ce rocher, « sans eau , sans abri, sans vivres, y périrent de soif « et de faim , voyant flotter autour d'eux les cadavres « de leurs enfants et de leurs femmes; et les Russes, « de dessus les remparts de Navarin , contemplaient «■ ce spectacle avec des risées. » Le souvenir de telles horreurs et de l'odieuse conduite d'Alexis Orloff, qui, s'embarquant bientôt avec tout ce qui lui appartenait, échappa aux Musulmans, s'est perpétué dans le pays; il motive la juste antipathie qu'y inspire tout gouvernement évidemment soumis à l'influence des successeurs de cette czarine qui, par de trompeuses promesses, causa des maux infinis à la Morée vers les deux tiers du siècle dernier.
Ce fut le 31 Mars, dans la matinée, qu'ayant fait les
préparatifs nécessaires pour son départ, la section de n la Commission scientifique dont j'avais la direction, s'éloigna du théâtre de tant de désastres. Nous quit- . tâmes le nouveau Navarin pour nous aller établir sur les ruines du vieux. Tandis que trois de mes compagnons se rendaient au fond de la baie par mer, sur une grande barque chargée de nos effets , accompagné de M. Virlet et de l'interprète que je m'étais attaché, je cheminai pédestrement en chassant et en herborisant à son pourtour.