CHAPITRE VIL
NÉOKASTRON ou LE NOUVEAU NAVARIN. .
Le nouveau Navarin est une ville évidemment nu* derne; on ne saurait trouver chez les anciens un passage qui s'y puisse réellement appliquer. Sa position n'est pas de celles qu'on dut apprécier aux temps héroïques, ni même beaucoup plus tard, et tant qu'on ne se servit que d'embarcations qui se tiraient facilement au rivage, au lieu de mouiller au large. L'usage des ancres était alors peu répandu, comme le prouvent les nombreux passages de l'Odyssée, où Homère ne manque pas de représenter Ulysse et ses compagnons « déliant les cordes qui tiennent leurs vaisseaux at~ t tachés à la côte, * quand ceux-ci ne sont pas tirés sur quelque plage accessible. Aussi dans tous les ports de la première antiquité dont l'emplacement est indubitablement connu, se trouve-Wl essentiellement une anse sablonneuse, pour accueillir les flottes mises à -
sec, hors de la portée du courroux de Neptune. Ces flottes sont dans les historiens, ainsi que dans les poètes, disposées comme l'étaient les équipages de pêche que nous avons vus en dedans du phare de Messine, à la place même qu'occupèrent les embarcations des pirates de Zanclé (p. 87), ou comme étaient les Caïques d'une bande de Grecs des îles que nous allons rencontrer tout à l'heure sur les bords même où je me figure que Nestor abritait les siennes. Le nouveau Navarin n'offre nulle arène de ce genre à l'entrée d'une baie où nous avons vu (p. 1 14) que les gros temps ne laissaient pas que de faire ressentir leur redoutable influence , et dans la partie méridionale de laquelle les tempêtes n'eussent pas été moins à craindre qu'en pleine mer pour les vaisseaux qui portaient les vengeurs de Ménélas aux rives Troyennes. La côte tout autour de ce lieu est coupée et hérissée de roches, contre lesquelles la lame, brisant souvent avec violence, eût écrasé les bateaux armés du roi des rois. Ce n'est qu'à l'époque où , les forces navales décidant du sort des Etats , l'on a commencé à se servir de grands navires, qui ne peuvent mouiller qu'à certaine distance des plages basses ou des rochers brisants , que l'importance de Navarin , à l'entrée d'un golfe spacieux , a pu être appréciée. Sa position militaire, par rapport au col sur lequel s'élève la route de Modon, devenait également digne de considération pour les seigneurs francs, maîtres du vieux Navarin et voulant protéger le canton contre les Vénitiens , qui , possesseurs du midi de la Messénie, eussent pu venir les inquiéter par ce débouché. Aussi la première notion positive du Néokastron qu'on puisse découvrir dans l'histoire,
existe -t- elle dans la chronique de Morée, où il est dit « que mesure Nicolas de Saint-Omer, vieux seic gneur d'une haute noblesse et fort riche , qui avait « fait bâtir un petit fort au pays de Maina, dans l'in- « tention de protéger la contrée contre les attaques « des Vénitiens, fit ensuite bâtir la place de Navarin, « dans l'intention d'obtenir du roi (celui de Naples, « alors seigneur suzerain du pays) qu'il en fit un fief « pour son neveu , qui était grand protostrator , et qui c s'appelait aussi messire Nicolas. 1 * Cette fondation dut avoir lieu dans le premier quart du quatorzième siècle 2 : ce serait donc à tort qu'on l'attribuerait aux Turcs , en la faisant remonter à deux siècles seulement. 5 Les Turcs ne firent qu'augmenter les défenses de Navarin 4; qui était déjà une forteresse, une place, selon l'expression de la chronique de Morée, < place qui avait « été longtemps entre les mains des infidèles; lesquels, « dit Coronelli , la gardaient avec beaucoup de jalou-
« sie On la voit , poursuit le cosmographe de la
« république de Venise , à gauche du vieux Navarin , « sur un penchant , fortifiée de bonnes murailles , avec « une citadelle à six bastions , que les Turcs y bâtirent « en 1571 , au pied de laquelle est un port, le plus « spacieux de toute la Morée.... En 1644, le sultan c Ibrahim le choisit pour rendez-vous de la flotte , « composée de deux mille voiles, avec laquelle le sé-
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1. Traduction de Buchon, p. 387. — 2. De 1310 à 1320, en comparant des événements où les chroniqueurs n'ont pas toujours eu soin d'assigner des dates précises. — 3. Rulhière, Anarchie de Pologne , t. III, p. 400. — 4. Au temps de Bajazet II, probablement après la chute de Modon (voyez p. 123).
»é lictarBassa s'y rendit le 21 Juin , et en partit ensuite c pour envahir Candie.... En 1686, le généralissime c Morosini ayant pris Zonchio ou le vieux Navarin et « voulant s'assurer l'entrée du port, afin de faciliter « le transport des canons , des mortiers et des vivres , t qui étaient nécessaires aux troupes commandées pour « formerjle siège du nouveau Navarin , qui est une for- « teresse royale et d'une importance connue de tout le « monde, donna les ordres nécessaires pour que dans « la nuit du 4 et du 5 Juin , ses gabares entrassent dans c le port. ... Le général fit porter en des lieux avantat geux dix-huit mortiers , qui tirèrent des bombes de « cinq cents livres de balles , avec une batterie de vingt « pièces de canon de cinquante livres. 1 » Coronelli cite parmi les officiers qui se distinguèrent pendant le siège, un Sanudo , lequel était probablement de la famille des anciens ducs de Naxie, le général allemand Konigsmarck , ainsi qu'un prince de Turenne , « qui , dit « toujours Coronelli, donna dans cette occasion des < preuves de cette bravoure qui est naturelle à tous « ceux de sa maison. » La place s'étant rendue, le général Morosini y entra le 18; il y trouva cent pièces de canon en batterie, plus de trois mille Turcs, dont mille bons soldats , formant la garnison , qu'on embarqua peu après en vertu de la capitulation, pour être transportés à Alexandrie , « et l'on chanta le Te « Deum en actions de grâce dans la mosquée, qui fut « consacrée au culte de la vraie religion, et qu'on a dédia à S. Vito , parce que la ville s'était rendue le
1. Description géographique de la Morée, 1." partie, p. 64 à 70.
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« jour ou l'Église célèbre la mémoire de ce bienheu- « reux. * Ce temple, si souvent, et tour à tour, turc, catholique ou grec, devint, lors de l'arrivée de l'expédition libératrice, un magasin militaire, comme celui où nous avons retrouvé dans Modon un sanctuaire de Minerve (p. 167). Ce monument consiste en cinq arcades moresques, formant un disgracieux portique au devant de quatre gros murs, avec une sorte de dôme très-lourd : il est de fort mauvais goût , comme on en pourra juger par les dessins très -exacts qu'en a fait graver la section d'architecture ». On ne saurait reconnaître le moindre vestige d'antiquité dans cette église bâtie en moellons, et le reste de la ville n'en offre pas davantage. Navarin est peut-être même le seul lieu d'une certaine importance en Morée , où je n'aie pas trouvé qu'on eût transporté, de quelques ruines grecques , des chapiteaux du beau temps, pour en faire des autels , avec des futs de colonne et des entablements, pour les employer comme chambranles de portes ou de fenêtres. Il n'y existe pas davantage de traces romaines ou byzantines : le peu de débris qu'on y voit, datent, à ce qu'il paraît, de la dernière occupation des Vénitiens; ce sont quelques écussons d'armoiries, encastrés dans certains murs , ou tout au plus des mots à demi effacés, griffonnés sur un portail, où Ton dit qu'ils indiquaient l'entrée d'un ancien hôpital. La ville est construite sur une pente assez rapide, exposée au couchant et un peu plus longue que large. Il ne règne
t. Pl. 3, plans et coupe par MM. Poirot et Ravoisié, et pl. 4 * vue par M. Blouet.
point de fossés autour de ses murailles , celles-ci s'élèvent sur des roches tellement dures, qu'il eût été difficile d'en creuser , et qu'il serait même impossible d'y ouvrir des tranchées pour l'attaque. C'est principalement avec la grosse artillerie des flottes qu'on en pourrait détruire les ouvrages. Quant à la citadelle qui domine la ville à l'est, et qui prend tous ces ouvrages à revers, le génie français l'a totalement changée et reconstruite à deux reprises , à cause d'une explosion qui détruisit ses premiers travaux. Parmi les décombres de Navarin encaissés entre ses remparts demeurés seuls debout , on pouvait reconnaître que les rues y furent tortueuses , mal percées, étroites et souvent disposées en escalier, particulièrement vers l'orient , aux alentours de la citadelle : on y reconnaissait aussi les emplacements de quelques jardins, que couvraient des Mauves, l'Ortie pilulifère, le Souci commun, des Chardons et des amas d'ordures. Dans l'un de ces enclos abandonnés aux herbes sauvages , je trouvai quelques beaux pieds de l'Aloès tacheté (Aloëpicta, L.) , qu'on y avait évidemment plantés anciennement. 11 serait donc superflu de chercher avec quelques-uns l'Abramus de Ptolomée dans une ville du moyen âge, que ses fondateurs appelèrent d'abord Néokastron , par opposition avec le nom de Paléokastron ou le vieux château, qui devint celui de Pylos , dont Abramus , Abarinus , I vérin et autres désignations , dérivées les unes des autres par corruption , ne sont que des synonymes ; et dérivent peut-être, selon Larcher 1 , du nom de l'antique Erana, qui pourrait bien n'être pas la même qu'Arène, de la- .
i . Dans son Hérodote , t. VI.
quelle à mon sens, Philiatra occupe remplacement, ainsi qu'on le verra dans le chapitre XIV.
Pylos ou le vieux Navarin fut la seule ville réellement importante de toute cette côte jusqu'au quatorzième ou quinzième siècle. Il est probable que Néokastron ou le nouveau Navarin l'absorba seulement après la conquête de Morosini, et quand la petite passe du nord entre Sphactérie et Coryphasium se trouva insuffisante pour les grands navires devenus d'un usage plus général : il pourrait se faire même que ce second détroit en ait été dégradé de main d'homme après la bataille de Lépanthe. Le passage du baron de Beauveau , que nous avons cité plus haut (p. 99), semble l'indiquer. Quoi qu'il en soit, les Turcs étaient devenus maîtres paisibles de tous ces lieux depuis la conquête de 1 7 15, lorsqu'en 1770, au mois d'Avril, le nègre Ànnibal , général russe, détaché du siège de Koron, fut chargé de s'emparer de Navarin; « la garnison, dit Rulhière, « capitula aux premiers coups de canon , et fut con- « duite sûr un bâtiment anglais dans un port de « Candie. » On a vu (p. 202) comment les troupes d'Orloff, prêtes à l'abandon de leur éphémère conquête, contemplaient du haut de ses remparts l'un des massacres auxquels Sphactérie doit sa«sanglante célébrité. Alexis, avant de s'éloigner, fit charger toutes les mines , et donna ordre en s'embarquant qu'on allumât les mèches , afin qu'après son départ la forteresse ensevelit dans son explosion les Musulmans qui s'y seraient introduits; mais les poudres ne partirent point, et ceux qu'on croyait y prendre, ayant trouvé en batterie plusieurs canons que les Russes , dans leur évacuation précipitée, n'avaient pas même encloués, tirèrent i. 14
sur les fugitifs, qui eurent la honte de se voir tuer des hommes par leurs propres boulets. 1
Quand M. Pouqueville visita le pays ; la citadelle de Navarin ne consistait « qu'en quatre bastions délabres , « garnis de canons sans affûts; ce qui n'empêchait « pas qu'elle ne fût comptée au nombre des places de « guerre , ayant ses janissaires , ses canonniers , ses « bombardiers , qui avaient pour général et comman- « dant d'armes, un boulanger et un barbier, tenant « four et boutique au bazar. 2 » La ville contenait six cents habitants turcs , et le faubourg ou Varochi, alors situé sur la hauteur et au sortir de la porte par la route de Modon , en avait cent trente, tous Grecs. « Cette « population , calculée , ajoute M. Pouquevitle , avec « celle de trente-six villages , dont se composait le can- « ton, donnait un total de cinq mille quatre- vingt- « quinze individus. » Tel était encore le triste état de ces lieux si mal peuplés , quand la révolution de l'indépendance éclata. Navarin fut aussitôt investi et attaqué par divers capitaines de troupes irrégulières , aussi
1. Anarchie de Pologne, t. III, p. 414. Ce passage, et généralement tout ce qui concerne la révolution de 1770 chez Rulhière, se trouve textuellement transcrit, sans que le lecteur soit averti du plagiat , dans une assez médiocre introduction historique ajoutée par feu A. Rabbe aux Mémoires sur la Grèce de M. Rcybaud. Cette introduction ne contient peut -être pas vingt lignes de suite qui Soient propres au compilateur sous le nom duquel elle a paru ; néanmoins des amis ont fait un pompeux éloge de ce pauvre travail dans tous les journaux de l'époque où M. Rabbe avait la main. Ceux qui pourraient citer une telle pièce comme autorité, donneraient conséquemment la preuve qu'ils ne remontent pas aux sources et que leurs recherches sont au moins superficielles. — 2» Voyage de la Grèce, t. VJ, p. 71.
animées contre leurs oppresseurs qu'avaient pu l'être contre leurs maîtres, en 1792, lès esclaves de Saint- Domingue. On distinguait entre les chefs des assiégeants, Papas-Fletche Dikes, l'Aristomène des temps modernes , celui qui a été tué dans une bataille contre Ibrahim, en un lieu où nous conduirons bientôt nos lecteurs, vers les racines du Manglava; un seigneur mainote, que nous visiterons quelque jour dans son pyrgo formidable ; et l'évèque Grégorio , qui , récemment chassé de son siège de Modon par les Musulmans, portait aux sectateurs de Mahomet une haine furieuse. Ce prélat, avec des versets des saintes écritures, où le dieu des armées ordonne au peuple selon son cœur d'exterminer ses ennemis et de faire jaillir la cervelle des petits enfants, en leur écrasant la tête contre la pierre 1 , exaspérant les soldats, ne négligeait aucun moyen pour leur faire partager sa rage vengeresse : ceux-ci n'y étaient que trop disposés. Le gouvernement informe que s'était donné l'insurrection en 1821 , et que présidait le prince Ipsilanti, résidait alors devant Tripolitza, dont Kolocotroni et Yatracos formaient Investissement; on sut au camp les prédications atroces de l'évèque de Modon , et pour essayer d'en neutraliser les effets, quelques officiers furent députés vers l'armée que fanatisait le fougueux prélat ; ces envoyés étaient chargés de conseiller une généreuse modération. *
Monembasie ayant capitulé depuis une douzaine de
1. Josué, chap. VIII, v. 18 à 29; Rois, liv. I.' r , chap. XXVH, V. 9 et 11; Psaume CXXXV, v. 19; Isaïc, chap. 13, etc.
jours, la garnison de Navarin offrait de se rendre aux conditions qu'avait obtenues celle de cette ville; mais elle appréhendait la rage des vainqueurs qui venaient d'apprendre la mort tragique du patriarche de Constantinople , véritable martyr de sa foi. Il était bien naturel que les détails de l'horrible exécution de cette sainte victime exaspérassent les Grecs combattant contre les soldats du bourreau de leur chef spirituel , lorsque leurs coréligionaires de Russie en poussaient de violentes clameurs; ceux qui parmi les assiégeants pensaient que les représailles sont de bonne guerre , remarquaient d'ailleurs, lorsque leurs ennemis parlaient de capitulation , qu'excepté pour celle de Rhodes autrefois et dans deux ou trois autres circonstances seulement les Turcs n'en avaient jamais observé aucune, empalant, accrochant au ganche, écartelant, pilant dans un mortier, sciant entre deux planches les vaincus qui se rendaient sur leurs promesses, et qui, une fois désarmés, devaiént s'estimer heureux quand on leur coupait simplement la tête. En effet, les Musulmans, que les ennemis de la sainte cause des Hellènes, se plaisent à peindre magnanimes et généreux, ne se croient point astreints à garder la foi jurée avec ceux qu'ils qualifient d'infidèles, et en guerre rarement même avec les leurs. « Us prétendent justifier « la violation de leurs promesses en disant qu'une t garnison qui se rend et une garnison qui capitule « trahissent leur souverain par cela seul que tous ne « meurent pas à leur poste, et que c'est au vainqueur « à les en punir ; et quant au pillage des villes , qui « ne manque pas de suivre leur chute , ils allèguent « ce passage de l'Alcoran où il est dit : Dieu ne rui-
n nera point une ville si ses habitants ne sont impies « et n'ont désobéi à ses commandements: or, une « ville doit être jugée digne de saccage, que Dieu livre c aux mains de ses ennemis. 1 *
Cependant, « décimés par la famine , les Turcs de Na- « varin , dit M. Reybaud 3 , se déterminèrent à capituler « avec qui voulût les recevoir. * On leur promit la vie sauve, et qu'ils seraient transportés par mer sur une terre de la domination du grand-seigneur. Dès que les défenseurs de la foi tinrent ces infortunés en leur pouvoir , ils les jetèrent sur Kuloneski , écueil de quelques cents pas de longueur , aplati, peu élevé au-dessus des flots, dépouillé de verdure, entièrement privé d'eau, situé précisément au milieu de la baie, et qui, sous son autre nom de M arathonisi , figure dans la liste des lies soumises à l'Angleterre comme Ioniennes (p. 143). L'évêque de Modon , en imaginant cette interprétation du traité, la justifiait à sa manière, en disant: « Ku- « loneski n'est-il pas une terre de l'obéissance du grand- « seigneur, puisqu'il est rempli de Turcs, dont nous « avons respecté les jours et qùe nous y avons trans- « portés par mer? * Plus de quatre cents prisonniers moururent de faim et de soif en celle circonstance. Lorsque je me suis fait descendre sur la roche aride quelques années après , conduit par un canot que Bougainville, un jour où j'avais déjeuné à bord de son vaisseau, voulut bien mettre à ma disposition pour me promener dans la rade, je la trouvai comme un ossuaire, où se distinguaient , à leur blancheur indicatrice de
4. Laguillcticrc , Laccdcinonc anc. et mod, , part. 11. — 2. Mémoires sur la Grèce , t. I. er , p. 426.
plus de vétusté, les squelettes des victimes d'un abus de mots, de ceux de quelques victimes de la bataille navale de Navarin. Ces derniers présentaient souvent des traces de fractures et des teintes sanglantes ; plusieurs étaient encore environnés d'affreux haillons , dont on pouvait reconnaître l'étoffe» tant est conservateur le climat d'Orient. L'officier qui m'accompagnait ramassa la tête d'un enfant d'environ dix à douze ans. Il paraît cependant, quoi qu'on en ait dit et imprimé, que les Turcs en état de porter les armes avaient été seuls abandonnés dans la solitude homicide. Les femmes et les adolescents furent distribués comme esclaves aux Grecs qui en voulurent prendre. J'en ai retrouvé plusieurs dans le Magne , particulièrement au canton de Zarnate, dont le capitaine avait été l'un des principaux chefs à la prise de Navarin. On doit cette justice aux Mainotes tant décriés , que ces esclaves ne furent jamais maltraités par eux , et nous n'avons pas remarqué qu'ils se plaignissent beaucoup de leur sort; nous verrons même, par la suite, que le respectable Mavrico-Poulo, l'un des primats du pays , en racheta plusieurs de ses propres deniers, et les fit conduire chez les Anglais de Cérigo , où la liberté leur fut rendue. Vu de Kuloneski , Navarin apparaissait roûgeàtre, au pied du Saint -Nicolo , tout blanc. La roche percée qu'on double en entrant par la partie occidentale delà passe (voy. planche n.° 2 , p. 94) s'y montre par le côté où se voit la tombe dont il a été question au commencement du chapitre III. Sous cet aspect, que j'ai représenté dans la planche VIII de l'atlas, la partie méridionale de la baie . se dessine avec majesté, en s'ouvrant vers la grande mer comme par deux embrasures inégales.
Lorsque les Grecs eurent pris Néokastron, et qu'ils s'y furent établis , le brave philhellène Normann en vint améliorer les fortifications. Trois ans après , les Egyptiens d'Ibrahim, étant possesseurs de Modon et ayant successivement enlevé Sphactérie et le vieux Navarin , vinrent attaquer le nouveau, où ne se trouvaient pas plus de mille hommes de garnison, commandés par Panajotaki Yatracos de Mistra et George Mavromichalis, frère de Petro-bei, Mainote. Il y eut de beaux faits d'armes du côté des Grecs; cependant la discorde s'étant glissée entre leurs capitaines , qui , se battant bien, mais étant mal payés , ne voulaient, comme il a été dit précédemment, obéir à personne, Ibrahim , dès qu'il fut maître de Sphactérie, d'où nous avons vu Mavrocordato s'échapper (p. 200) , battit vigoureusement la place, et celle-ci se trouva bientôt abandonnée à ses propres ressources par terre et par mer. Elle capitula le 18 Mai. La garnison, embarquée sur des bâtiments anglais et autrichiens que le hasard avait conduits dans le port , fut , sous la-protection des Européens ? transportée à Kalamata , et l'on peut juger , si des étrangers ne fussent intervenus , du sort qu'elle eût éprouvé, par la manière dont , au mépris des articles du traité , le Pdcha retint dans une dure prison les deux chefs, Yatracos et Mavromichalis, encore qu'il se fût engagé solennellement à les laisser sortir à la tête de leurs troupes. Telle est l'histoire du nouveau Navarin ou Néokastron, dans les décombres duquel des troupes françaises remplacèrent les Égyptiens, en vertu d'uneconventionconclue vers les premiers joursd'Octobrel 828.Sous la protection de ces dernières, quelques familles indigènes, dont les pénates n'existaient plus, sont venues se grouper dans les cavernes du voi-
sinage et dans les excavations du ravin qui desceud au débarcadère. D'autres Grecs, particulièrement des insulaires , avec quelques petits marchands de Trieste , ont élevé des baraques ou des maisons en planches aux alentours. Les cafés surtout se sont multipliés avec des billards , dont on trouve toujours plusieurs dans les moindres villages du littoral , pour peu qu'il y règne quelque sécurité, les Moréotes ayant la passion du noble jeu. Le commandant de la place, le génie, l'intendant général Volland , avec son état-major administratif, et le payeur général Firino, logeaient dans la ville, au pied même de la citadelle. Les magasins , l'artillerie et l'hôpital , la douane grecque , avec un commissaire de police, occupaient le faubourg du port, où l'on débarque à l'aide d'une sorte d'estacade en madriers et en planches, qui se prolongent à quelques toises sur la mer.
Avant que de s'établir en ce lieu , les troupes françaises avaient dû l'assainir à cause des cimetières turcs et grecs qui en infectaient presque tout l'emplacement. Comme on y trouve à peine de la terre rouge et légère entre les blocs de rochers nus pour recouvrir les cadavres, ceux-ci, de qui le nombre s'était fort multiplié depuis les dernières années par tant de massacres et ^ de misères , empuantissaient l'air : il fallut les rechercher, les exhumer et brûler ceux qui n'étaient pas entièrement consommés; c'est une opération semblable qui eut lieu à Alger après la glorieuse conquête de cette ville, et que des orateurs ont signalée à la tribune comme une abominable profanation des sépulcres!...
Outre les marchands grecs ou de Trieste, on trouvait aussi au port quelques Marseillais, vendant des
comestibles et se livrant à toute sorte d'industrie ; ce sont ces gens-là, bien plus encore que ceux du pays, qui, dans tout le Levant, rivalisent avec d'indignes vieilles, pour procurer des objets qui s'achètent, mais qu'on n'étale pas aussi ostensiblement que d'autres marchandises dans les magasins, où certains amateurs en viennent user. Entre ces Provençaux nomades, chez qui s'achetaient aussi quelques sirops et liqueurs, j'eus occasion de voir un ménage remarquable par la vie errante à laquelle le sort semblait l'avoir jusqu'alors condamné: ce couple assorti , poussé par la misère et soutenu par l'espérance, avait presque fait l'équivalent du tour du monde. Le mari me raconta qu'étant parti de sa terre natale, afin de chercher fortune au Brésil , il avait été, je ne saurais me rappeler comment, porté à Caracas, en Terre-Ferme. Dieu aidant, ses affaires y avaient prospéré. Sa femme, fille d'un aubergiste de Lambesc, s'entendant bien à mener une hôtellerie , lui avait procuré assez de fortune en deux ou trois ans , pour qu'il songeât à revenir au lieu de son berceau , quand la révolution de Bolivar le ruina et le força de fuir, n'emportant de tout ce qui lui était tombé du ciel ( c'était son expression) qu'un nouveau-né. Jeté à New- York, il y mourait de faim avec un enfant de plus, quand se forma le Champ-d'Asile, où il se rendit; après la ruine de cette colonie il vint à Ténériffe, où , toujours par les soins de sa femme alerte, un petit café qu'ils avaient ouvert , commençait à s'achalander , lorsque les mouvements insurrectionnels, qui éclatèrent aux Canaries par suite de la révolution avortée en Espagne, et dans lesquels notre nomade se trouva compromis , l'obligèrent à profiter d'un bâtiment que le hasard dirigeait sur les
échelles du Levant, pour s'échapper de Sainte -Croix avec un troisième enfant. S'étant mis en route pour Rio- Janeiro, qu'il ne vit jamais, il arriva ainsi en Grèce, où il n'avait pas conçu le projet de se rendre. Smyrne , où le sort le poussa d'abord, ne lui fut pas une terre plus hospitalière que les autres; aussi , dès qu'il apprit l'occupation de la Moree par ses compatriotes, il s'empressa d'y accourir. « Cette fois, disait-il , le bonheur m'a re- « gardé; dans un an j'aurai gagné assez pour que, si « le débit continue, je puisse réaliser les moyens de « ' retourner à Marseille avec ma femme , qui vient de « me donner encore un héritier. II est temps que les c deux aînés apprennent à lire , et que je leur donne « de l'éducation ; outre que , si ma femme me doit « fournir un dernier rejeton, je veux qu'il soit Fran- « çais. J'ai honte de me voir un Américain du Nord, « un Américain du Sud, un Africain des Canaries, « avec un Asiatique , sans un Provençal ! »
L'enceinte du nouveau Navarin ne possède ni puits ni sources. L'aqueduc, dont on voit une partie dans notre planche VI , et duquel nous ne tarderons pas à suivre le cours, pour en visiter la prise principale, y fournissait autrefois d'excellente eau , et date du temps des Vénitiens , mais il est maintenant tout délabré ; comme en cas de siège cette ressource pouvait être coupée, de nombreuses citernes, dont pas une aujourd'hui ne se trouve en état , suffisaient à la conservation de la pluie nécessaire; il ne s'agirait que de les réparer. Quant à la ville basse , on n'y trouvait d'eau qu'au puits dont j'ai parlé en y arrivant (p. 103), et dont les pourtours ont été pavés et décemment accommodés depuis mon départ. Ce puits, qui ne fournit pas une
boisson très-agréable 1 , a , dit-on , été creusé lorsque les canaux d'une fontaine voisine , dont l'époque de la fondation n'est indiquée par aucune inscription, ont été brisés. Cette fontaine date probablement du temps des Vénitiens , et n'a rien de remarquable que le mauvais goût de sa forme bâtarde ; elle est comme appliquée contre des rochers brûlés du soleil et chargés de poussière noirâtre , où , lors même que son courant était alimenté , la moindre verdure n'aurait pu croître pour en parer les fentes. On assure qu'elle est ce qu'on a voulu représenter , en regard de la page 74 du tome Vï de certain voyage de la Grèce, sous le litre de Fontaine de construction antique à Pyios. Je ne saurais l'y reconnaître. Je n'ai rien trouvé, soit à Pylos, soit à Navarin, soit ailleurs, qui ressemblât à cette prétendue construction antique. La planche ci - contre n.° 4 , où M. Delaunay a figuré ce que nous avons vu, avec les Grecs qui vendaient des guenilles , ainsi que du poisson salé , sur les dalles d'un bassin altéré et poudreux, en donnant la plus juste idée du site, détruira celle qu'en pourraient faire prendre des représentations trop embellies, où l'on essayerait de métamorphoser en monument de quelque intérêt un grossier amas de pierres , indigne qu'on le mit en parallèle même aveo la moindre des bornes -fontaines de nos rues.
1 . « L'eau , généralement assez mauvaise à Navarin , devient c détestable dans le temps des pluies; elle est alors rougeàtre « et très - épaisse. > L'auteur de l'Histoire médicale de l'armée française en Morée, de qui nous empruntons ce témoignage, ajoute (p. 83) que le bouillon, le pain et les tisanes qu'on donnait aux malades se ressentaient des modifications nuisibles qu'éprouvait celle eau.