‹ Relation du voyage de la commission scientifique de Morée dans le Péloponnèse, les Cyclades et l'AttiqueChapitre 36 sur 40 · CHAPITRE Vlll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vlll

DU NOUVEAU AU VIEUX NAVARIN PAR L'EMBOUCHURE DE LA DJALOVA. CAMPEMENT AU CAP GORYPHASIUM.

En quittant, pour sortir de Navarin, le puits saumàtre et la fontaine sans eau dont il vient d'être parlé , nous passâmes devant le débarcadère, tout près de l'hôpital militaire, construit un peu au-dessus du niveau de la mer; à la base des hauteurs calcaires qui dominent la baie par ce côté, on prend le chemin dit de Tripolitza: ce chemin est également celui de Messène, de Kalamata par Nisi, en un mot, le plus direct pour se rendre du versant de la baie dans celui du Pamisus, par la forêt de Koubeh. Il s'élève sur des pentes où circule l'aqueduc, que nous trouvâmes la plupart du temps à fleur de terre et très -dégradé. L'Àdianthecapillaire , qui est la fougère dominante sur les murs humides dans le bassin méditerranéen , croissait abondamment où ce qui restait d'eau trouble dans le canal demeurait en contact avec la lumière. La route traverse bientôt un étroit ravin au moyen d'un petit pont en pierres où commence un pavé vénitien , en tout pareil à celui du col de Saint-Nicolo et en aussi mauvais état ; nous suivîmes ce pavé fatigant, ayant la mer à gauche, souvent presque sous nos pas , et les flancs arides, jaunâtres et taillés à pic des montagnes un peu plus loin à droite : il avait traversé l'aqueduc , qu'il longeait en le laissant du côté de la rade ; il le recoupa à quelque distance près des restes d'une vieille tour à peine reconnaissable, et qui dut servir pour des signaux. Nous y étions

à une demi-lieue environ de la ville. Le vallon d'une petite rivière, qu'on nous dit s'appeler Navarinitza, et qui , dans le plan de M. Smyth, est nommée Pesili , s'ouvre alors devant le voyageur; c'est en ce point que la marine française avait établi son hôpital parallèlement à l'une des sinuosités du conduit d'eau et dans une excellente exposition. Ce bâtiment, construit en planches et dont la toiture était recouverte de cette grosse toile goudronnée avec laquelle on fait les prélats, présentait extérieurement à peu près la forme qu'on donne à l'arche de Noé dans les images où sont représentés les principaux traits de la Bible; au dedans on eût dit l'entrepont d'un vaisseau de ligne bien aéré et parfaitement tenu. Les malades qu'on y envoyait se rétablissaient promptement, et du petit jardin qu'on avait planté en terrasse sur le devant, à l'exposition du nord (la meilleure dans ces climats ardents ) on apercevait , dans l'étendue basse et marécageuse de la côte , les traces de ce camp de malheur, où quelques mois auparavant tant de soldats français étaient morts victimes du mauvais choix d'un emplacement, dont personne dès lors ne voulait convenir avoir eu la funeste idée. L'embranchement de la route que nous laissâmes à l'est sur la droite, entre le mur de l'aqueduc et les parois de l'hôpital, conduisait à Koubeh; c'était proprement le grand chemin de Tripolitza: nous marchâmes dans la direction du nord par celui dit de Patras, qui longe, en passant à Gargaliano et au pied d'Arcadia, la côte ouest de Messénie, jusqu'au point où, arrivant en Élide, après le passage de r Alphée , il traverse les campagnes de l'intérieur. On descend par une pente assez douce, à partir d'une fontaine semblable à celle de l'entrée de la plaine de

Modon (p. 107), et qui alors était pareillement sans eau; ceux qui bâtirent les petits monuments de ce genre eurent toujours soin de réserver dans l'épaisseur de leur maçonnerie une niche, où j'ignore si du temps de la domination des Turcs on souffrait que les Grecs consacrassent leurs images de la Panagie , mais que l'antiquité dut certainement orneY d'une statue de nymphe : maintenant on y trouve d'ordinaire à la place de divinités quelconques des écuelles en bois, ou faites avec des morceaux de cette espèce de Courge qui imite la forme d'une petite bouteille; au moyen de cette substitution les passants peuvent s'y désal-. térer commodément quand le courant n'en a pas été détourné.

En arrivant dans la plaine , nous trouvâmes les ruines d'une maison semblable à nos grandes fermes de France ; elle dépendait d'un village dont il reste à peine quelques vest iges. Ce fut celui deZonchio ou Zunluo S dont le nom se trouve à tort, et je ne sais pourquoi, donné ordinairement dans les cartes et dans les

1. Ce nom' de Zonthio, que Coronclli mentionna des premiers, est d'étyœologie vénitienne; il indique un lieu bas, humide, herbeux ou aquatique, et vient de juneosus, couvert de Joncs, comme Canada en espagnol s'applique souvent à des lieux où croissent des Cannevères (Arundo Donax, L.), appelées Caftas. Il fut probablement donné dans l'origine à toute la région marécageuse et couverte de Roseaux confondus avec des Joncs du fond de la baie de Navarin, puis restreint à l'endroit où nous le retrouvons, et ne put jamais convenir au site escarpé pour lequel nous sommes surpris de le voir reproduit dans les ouvrages les plus modernes. Il est d'autres lieux en Grèce appelés Zonchio , lesquels sont fous dans une situation marécageuse analogue à celle du Zonchio qui a motivé la présente note.

livres à Paléokastron ou vieux Navarin. Smyth est le seul qui ne soit pas tombé dans cette erreur , et qui ait placé Zunkio ou Zonchio en son véritable lieu. À partir de la maison ruinée, le pays est plat, composé d'une terre entraînée des hauteurs voisines , grasse, forte, et qui paraît être très -fertile. Les environs sont maintenant incultes et couverts d'une végétation] empreinte d'un caractère semi- maritime; des Soudes, des Statices à feuille de Limon, des Joncs surtout , s'y mêlant à des buissons aromatiques semblables à ceux dont se composent les Maquis de l'intérieur du Péloponnèse. Bientôt, laissant à droite une chaumière où s'étaient mis en ménage, avec une Grecque, des cantiniers provençaux, nous passâmes la petite rivière de Navarinitza ou Pesili sur un pont de pierres trèsétroit, construit d'une seule arche tellement élevée, que la montée et la descente n'en sont pas sans difficulté. Le sol devint alors de plus en plus marécageux ; un autre pont, pareil au précédent, se trouve sur ce que je crois être un second bras du Pesili , sans pourtant que je l'aie vérifié, et après l'avoir passé, on arrive sur le bord de la baie, un peu au-dessus du point /ni la côte, cessant d'être formée par des rochers abruptes, commence la plage de sable qui la termine en une longue courbe, et qui dure jusqu'à l'escarpement méridional de ce Pylos vers lequel nous nous dirigions. Parmi le sable calcaire et souvent bleuâtre de cette plage étaient de nombreux morceaux de pierre ponce roulés, depuis le volume d'un pois jusqu'à celui d'une grosse noix ; nous en retrouverons de semblables dans toute» les expositions pareilles sur la côte de Morée, et ils y viennent probablement de Santorin , que je regarde

comme le grand foyer d'où cette Ponce a été lancée et roulée par les vagues dans tout le fond de la Méditerranée. En cheminant au nord-ouest, nous commençâmes à rencontrer aussi des ossements humains vomis* par les flots avec des morceaux de bois à demi réduits en charbons ; débris persistants de la flotte ottomane naguères détruite. On reconnaissait déjà remplacement du camp homicide. En arrivant à la rivière qui lui donna son nom, nous trouvâmes quelques cabanes où se tenaient des pécheurs; on passait tout auprès un canal qui s'en sépare à un quart de lieue sur la droite, pour alimenter un moulin de Saint-Spiridion, alors détruit, et duquel les ruines se voyaient sur cette route de Patras, que nous abandonnions avec la direction du nord, afin de suivre le rivage en cheminant vers l'ouest. Alors se multiplièrent à travers ces lieux marécageux et fétides des traces ovales , où l'herbe n'avait point repoussé et qui subsistent quelquefois pendant deux ou trois années , après qu'on a détruit les baraques ou les tentes qui les causèrent. Je tuai ici des Huppes, en tout pareilles à celles de France, et non loin d'autres cabanes, parmi lesquelles se devinaient plutôt qu'on ne les pouvait voir, des pans de murs, indicateurs de l'existence d'un ancien villago, nous arrivâmes à l'embouchure , alors large d'une quinzaine de pas; il fallut la passer à gué; on y avait de l'eau jusqu'aux reins. La rivière est appelée Kurbeh , dans le plan de Smyth , et le village , dont nous retrouvions à peine les vestiges, est son Jalova, qui était probablement debout lorsqu'un camp arabe s'établit dans les environs; ce qui fit supposer que la rivière s'appelait aussi Jalova. On doit prononcer Djalova.

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Smyth, dis-je, donne le nom de Kurbeh à la rivière; mais Kurbeh , qui est synonyme de ce que les français appelaient Khumbey ou Koumbès, et que nous croyons devoir écrire Koubeh ou Koubès , est proprement la prise d'eau de l'aqueduc de Navarin , qui donne son nom au plateau élevé que traverse la route de Tripolitza , ainsi qu'à la belle forêt où nous irons bientôt camper, et qui s'étend entre le petit mont Saint-Hélie et le Maglada ou Manglava.

C'est vers l'embouchure de cette rivière de Djalova, dont l'origine traverse effectivement le plateau de Koubeh , que la plus grande partie de l'armée libératrice vint s'établir , après avoir quitté Pétalidi , lieu moins insalubre , situé au fond du golfe de Messénie. M. Roux, médecin en chef de cette armée , en a donné une histoire médicale, que nous avons déjà trouvé occasion de citer ( p. 21 9 ). 11 rapporte que « vers le 1 1 Septembre « on ne comptait encore au camp de Pétalidi , malgré « l'intensité de la chaleur et les excès d'intempérance, t que soixante-quinze malades , dont seulement trente- « quatre fiévreux, sur quatorze mille hommes dont se « composait l'expédition. * Le 1 5, on se mit en marche sur Navarin ; la brigade commandée par le général Tiburce Sébastiani ayant, pour son bonheur , été envoyée sur Koron , dans le but de l'assiéger au besoin , le train d'artillerie demeura seul vers Pétalidi, parce qu'il s'y trouvait encore de l'herbe pour les chevaux. « Après « une journée très - pénible , à cause de la chaleur , de « la difficulté des chemins et de la rareté de l'eau , con- « tinue M. Roux , on bivouaqua à Khumbey ( Koubeh) , « et l'on y demeura jusqu'au 18, qu'on descendit en « une marche de trois heures à l'embouchure de la i. 15

« Djalova , où fut établi le campement. * Le 3." régiment de chasseurs avait été laissé dans la position salubre des hauteurs , et n'y a pas perdu un seul homme par les fièvres pernicieuses durant toute la campagne. Les troupes d'Ihrahim- pacha avaient naguères aussi campé à l'embouchure de la Djalova; une subite et effroyable mortalité les en avait chassées. Les traces de leur séjour devaient être d'une dégoûtante fraîcheur ; car en tous lieux où l'armée égyptienne s'arrêta , des cadavres à demi enterrés, les ossements des bêtes qu'elle avait dévorées et des guenilles infectes jonchant le sol , témoignaient de son passage. Au bout de quelques jours seulement les troupes purent être entièrement baraquées ; le temps devint pluvieux dans la nuit du 13 au 14 , les cabanes furent inondées , la fièvre sévit alors dans tous les rangs : ce fléau n'avait encore enlevé que vingt-huit malades dans les derniers jours du mois; mais on en comptait déjà plus de trois cents le 30 , quand le train d'artillerie , rappelé de Pétalidi , vint grossir le funeste camp. Sous Koron , où n'étaient point de marais , on n'avait guère perdu que trois soldats. Nous renverrons le lecteur à l'ouvrage de M. Roux; le chiffre de la mortalité n'y est pas très -clairement indiqué, mais les symptômes de la maladie y sont décrits soigneusement , avec l'indication des moyens qu'on employa pour la combattre et la dompter enfin. Le fléau continua cependant à faire d'horribles ravages, même après que les troupes , ayant quitté la position meurtrière, où elles furent comme imprégnées d'un germe de mort , occupèrent Patras , Modon et Navarin. Des hôpitaux, augmentés à la hâte , offrirent un asile moins dangereux aux malades dans ces diverses villes. Le zèle

que montrèrent les officiers de santé en cette triste occasion , fat infatigable , et plusieurs succombèrent à la contagion qu'ils bravaient pour soulager Farmée. La Reglisse (Glycyrrkiza glabra, L.) est excessivement commune dans tout le vallon de la Djalova, où ses grosses racines saillent en tramant à la surface du sol. Cette plante salutaire fut d'un grand secours dans la circonstance , et fournit abondamment une tisane dont les médecins ordonnaient le fréquent usage.

Nous apercevions vers le nord , entre la Djalova et là base des hauteurs qui bornent l'horizon , une zone dorée, ou plutôt comme une longue écharpe jaunâtre; étendue un peu au-dessus du sol ; cette apparence venait des nombreux Roseaux desséchés dont se couvrent les bords du grand étang près duquel nous arrivions, mais qu'on ne pouvait , à cause des Roseaux mêmes, distinguer des lieux inférieurs où nous cheminions. Cet étang est séparé de la baie par une langue de terre basse et sablonneuse, sur laquelle nous nous engageâmes bientôt; il est appelé lac d'Osman-Aga, et peut avoir près d'une lieue de l'est à l'ouest sur moitié moins de largeur du nord au sud ; plus profond dans sa partie méridionale, vaseux, fourni d'herbages dans son pourtour septentrional principalement; on n'en saurait parcourir les bords sans risquer de s'y perdre à travers les boues que recouvrent des mattes tremblantes , formées par l'entrelacement des racines de Roseaux , de Scirpes et de Joncs. C'est là que j'ai tiré de belles Aigrettes blanches; de plus heureux chasseurs ont tué au même endroit des Pélicans et, assure-t-on, des Phcenicoptères. Ces oiseaux , avec plusieurs espèces de Canards, y sont assez communs, à ce qu'on nous assura, vers certaines

époques de Tannée. J'y aperçus aussi des Plongeons; mais je ne sus m'en procurer un seul , n'ayant pas trouvé de bateau afin de parcourir la surface du lac pour leur donner la chasse. La langue de terre qui sépare l'étang de la courbe septentrionale de la baie de Navarin se rétrécit à mesure qu'on s'y enfonce; des sentiers incommodes s'y sont enfoncés entre les végétaux maritimes pareils à ceux qui donnent une physionomie particulière à ce que sur nos côtes de France on appelle des prés salés. Les restes d'un aqueduc s'y reconnaissaient ; je les suivis à travers les broussailles pendant une demi-heure environ : elles cessèrent quand nous arrivâmes aux bords fangeux du chenal de communication entre la baie et l'étang. Ce chenal, en se fourchant comme un delta du côté du nord , baignait la baraque d'un pécheur, qui avait établi ses palissades de Roseaux tout à l'entour. Je décrirai , lorsque nous arriverons à Napoli de Romanie, la manière de prendre le Poisson par le moyen de ces sortes de cloisons légères et mobiles qu'on emploie beaucoup et de temps immémorial chez les Grecs. L'occasion était bonne pour se procurer ici les animaux du lac; mais je ne pouvais tout faire moi-même, et je n'obtins pas du prétendu zoologiste, qui m'avait été adjoint, qu'on cherchât à les prendre; cependant notre cuisinier, faisant à sa façon les fonctions d'ichtyologiste , nous démontra le lendemain , par les Céphalo qu'il nous servit à dîner avec une Murène achetée chez le maître de la pêcherie, que la Murène et le Muge les plus répandus dans les mers voisines , se*plaisent aussi dans les eaux saumâtres qui baignent les bases de Paléokastron ou vieux Navarin. Un pont en pierre de deux arches dont la montée

n'avait pas dû être moins rapide que celle des deux ponts que nous avions traverses dans la matinée , servait jadis à passer le chenal. Il avait été rompu dans la dernière guerre; nous dûmes aller chercher un gué, que nous rencontrâmes près de la mer, où Ton avait de l'eau jusqu'à la ceinture. En regagnant la plage, nous continuâmes à trouver toujours des ossements humains roulés et blanchis, indices de la gloire navale de 1828, galets naguères vivants , que le battement des vagues n'avait point encore trop défigurés. 11 y avait aussi là une chaîne de petites dunes à droite et à gauche , où la Calamagrostide des sables {Arundo arenaria, L.) me rappela nos régions littorales de France, que lient et fixent si bien les longues racines de ce précieux végétal; on le retrouve jusqu'à l'extrémité du Jutland, partout où l'arène maritime menace d'envahir le sol cultivable.

Les ruines de l'aqueduc , en cessant près du pont , y étaient plus hautes et plus distinctes que dans le reste de son étendue. Nous rencontrâmes, en venant reprendre le chemin tracé au bord du chenal , les débris d'une chapelle carrée, la plus grande des constructions de ce genre que j'eusse encore vues, ce qui ne veut pas dire qu'elle ait jamais dû être bien digne de remarque; la voûte s'en était écroulée en quartiers dans le milieu : on reconnaissait qu'elle avait été décorée intérieurement de peintures: bâtie en pierres et en briques, elle datait évidemment du moyen âge. Nous avions à peu de distance devant nous l'escarpement de Pylos, qui se montrait vers la droite , semblable à un mur immense, orné de verdure seulement contre sa base ou sur quelques corniches de son couronnement ; laissant alors

dans la direction du nord le chemin qui en côtoie le pied, et dans lequel nous nous engagerons en partant du prochain campement , nous joigulmes nos compagnons de voyage; leur bateau Tenait d'arriver au port que forme la jonction de l'isthme bas où nous avions cheminé, et des rochers escarpés que nous venions reconnaître. Nous retrouvâmes dans la courbe sablonneuse où cette jonction eut lieu les Grecs que nous y avions vus quand M. de Robillard nous conduisit au même endroit (p. 114), leurs douze à quinze embarcations , plus ou moins considérables, tirées à sec et alignées sur le rivage, représentaient à mon imagination la flotte du fils de Nélée. Les nautonniers s'étaient construit des baraques en branchages à portée de leurs bateaux ; des marchands de figues sèches disposées en chapelets, de poissons salés, de fromage dur, d'huile, dégraisse, d'autres comestibles d'inférieure qualité, et surtout de Kfacri (vin) et de* faut (mauvaise eau-devie douceâtre) , y avaient aussi creusé dans le sable leurs boutiques misérables , dont la toiture se composait de rameaux, supportant des toiles goudronnées ou des vieilles peaux. C'était le commencement d'un village, qui dura tant que ceux qui l'avaient construit trouvèrent à pécher dans la baie des canons, des ferrements, des clous, du cuivre de doublages, des ancres, des varangues ou autres grosses pièces des carcasses de tant de navires foudroyés et engloutis dix mois auparavant par des bordées françaises , anglaises et russes , qu'on croyait entendre tonner encore, étonné de leur accord , tant l'aspect des débris accumulés et submergés conservait l'apparence d'une hideuse fraîcheur; on eût pu les croire l'œuvre de la veille , si la date glorieuse

n'en eût retenti dans tout l'Orient. A moitié distance de Sphactérie, on distinguait entre autres, vers deux brasses de profondeur, le squelette d'un navire de haut bord; son entrepont venait seulement d'être enlevé par des plongeurs , tandis qu'à côté était celui d'une frégate dont il ne restait plus un bordage et qu'on achevait de dépecer; et comme dans la destruction de la flotte turque, lorsque les marins l'abandonnèrent en mettant le feu à tout ce qui n'y brûlait pas déjà par l'effet du combat, plusieurs de ces navires encore s'accumulèrent au fond de la baie, il y eut là d'épouvantables Explosions, dont on reconnaissait les débris lancés de tous côtés: nous étions au lieu oû il en existait le plus, et nous en avions déjà rencontré, comme on l'a vu, à de grandes dislances.

Ne voulant pas dresser nos tentes sous l'influence marécageuse de l'étang voisin , ni trop à la portée d'un ramas d'étrangers pour lesquels les gens de notre suite ne montraient pas beaucoup de sympathie , j'indiquai le bord de la mer, au pied du vieux Navarin , pour l'établissement du camp. Alin de s'y rendre, il fallait traverser la base orientale et sablonneuse des rochers abruptes vers lesquels nous nous étions dirigés jusqu'alors, et marcher le long de l'étroit canal de Sikia. Cette passe, maintenant impraticable aux grosses embarcations, sépare la montagne de Paléokastron de l'Ile de Sphactérie , dont le côté qui se présentait à nos yeux était escarpé, sans verdure et d'un aspect désolé. Son point culminant , avancé comme un gigantesque bastion du côté de la grande baie, a été trouvé par nos mesures barométriques de deux cent vingt-neuf mètres au-dessus du niveau de la mer.

Au moment de quitter l'isthme sablonneux, et contre la base du mur naturel dont il était question de franchir l'extrémité abaissée vers la passe, on trouve un puits-fontaine qui fournit la seule eau potable de ces lieux, et que je suppose, par la taille des pierres de ses parois, être un ouvrage de l'antiquité. À quelques pas, après avoir tourné à gauche, le sentier qu'il faut nécessairement tenir, s'élève sur les vestiges d'un môle des plus vieux temps, dont la section d'architecture a donné les moindres détails ». A ces débris d'un port , qui fut évidemment celui de la Pylos de Thucydide, ainsi qu'on le verra bientôt, succèdent d'autres restes, où l'on ne saurait méconnaître, à la taille polygonale des pierres bouleversées, l'époque hellénique; époque intermédiaire à celle des constructions en pierres brutes, dites cyclopéennes, et des constructions en pierres de forme carré-long, pour lesquelles on doit réserver la dénomination de grecques. Sur l'arête de l'escarpement dont on traverse la base méridionale , on aperçoit des.pans de murs et de tourelles qu'aux moellons et au mortier employés dans leur composition , on reconnaît pour avoir appartenu à l'enceinte du temps des conquérants français et de leurs successeurs les Vénitiens. Il y avait sans doute une porte d'entrée de ce côté; mais nous n'en avons pas vu les moindres indices. Après l'endroit où dut être cette porte , on arrive suc un plateau couvert d'une végétation broutée; ce plateau se prolonge en dos d'âne vers l'ouest , parallèlement au canal de Sikia , et s'y termine en un cap arrondi; à l'extrémité de ce cap s'élevaient les restes d'une batterie

1 1 1 mm

1, Voyez fig. 4 et 5, pl. VII,

sur laquelle personne n'a pu nous donner de renseignements, mais qui doit avoir été faite au temps de la sainte ligue, où le vieux Navarin eut à soutenir un siège. Les embrasures pour trois canons y étaient encore parfaitement reconnaissables à travers de vieux parapets en briques et gazonnés ; ceux-ci , malgré leur délabrement , offrirent à nos tentes quelque abri contre un vent impétueux qui ne tarda point à souffler du large. Pour la première fois la Commission dormit sous la toile, et le l. er Avril, en se réveillant, chacun, affranchi de tout autre soin, put se livrer au genre de recherches dont le Gouvernement l'avait chargé.

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