EGLISE NOTRE-DAME.—MONTREAL
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Le Canada possède aujourdhui un systeme complet de chemins de fer, combiné avec une navigation intérieure d'une étendue sans égale, et en s'avançant vers l'Ouest V, A. R, trouvera lea meilleures preuves de la sagesse et de l'énergie qui ont été ninai employées au développement des ressources de cette province,
Les Directeurs ont maintenant à exprimer à Notre Très-Graciense Souveraine et à Votre Altesse Royale leur profonde reconnaissance pour la faveur qui leur a été accordée de voir leur entreprise honorée de votre présence, et ils prient Votre Altesse Royale de vouloir bien achever et inuugurer en ce moment le Pont Victoria, afin que le plus grand ouvrage que la science de l'ingénieur civil ait accompli de nos jours, rappelle à jamais l'heureuse circonstance du premier voyage de l'héritier présomptif do la couronne d'Angleterre dans sa loyale province du Canada,
Son Altesse Royale fit à cette adresse la réponse suivante :
Messieurs, —C'’est avec une double émotion, que me causent et la nature agréable du devoir que je suis appelé à remplir, et l'admiration du grand spectacle qu'offre à mes yeux ce triomphe de In science, ane je me rends à votre demande et qu'au nom de Sa Mujesté j'inaugure un monument dont la grandeur n’est surpassée ni par ceux de l'Egypte ni par ceux de Rome, de même qu'elle est sans égale à notre époque, on, cependant, le génie de l'invention et des grandes entreprises est sauna cesse à l'œuvre,
Je regrette que le grand homme dont le nom est maintenant doublement inscrit au livre où l'histoire de mon pays enrégistre toutes ses gloires, n'ait pas pu vivre pour voir ce jour. Je regrette que la maladie tienne éloigné d'ici son collaborateur, celui qui Iui aida à préparer et à exécuter cette vaste entreprise ; mais à eux, à la maison distinguée qui a dirigé cette œuvre, à tous ceux qu’elle a employés pour y travailler, non moins qu'à vos compatriotes, dont les efforts éncrgiques ont enfanté le projet dont l'exécution est aujourd’hui terminée, la grande société humaine de l'Amérique du Nord doit toute sa reconnaissance,
Votre Souveraine a montré comme elle savait apprécier la grandeur et l’importance de cette entreprise, en me Gonnant une mission aussi jointaine, pour célébrer sur le lieu même ct de sa part, l'achévement d’un monument qui, dorénavant, portera son nom, et donnera aux générations futures une nouvelle preuve ajoutée à tant d’autres, de l'heureuse industrie du grand peuple dont la Providence lui a confié les destinées,
Puisse cette cérémonie être d'un heureux augure a tous ceux qui y prennent part! Puissent ce chemin de fer et ce pont, qui en relie les deux grandes divisions, réaliser toutes les espérances de ceux qui les ont entrepris: puissent-ils être dans le grand avenir qui s'ouvre pour cette province la source permanente d’une prospérité sans limites !
Aussitôt apres la lecture de cette réponse, M. Iodées, le constructeur du pont, présenta au Prince une élégante truelle d’argent, et une médaille d’or commémorative de la circonstance, et N. A. R. posa elle-même la dernière pierre qui couronne la grande porte du pont. Cet‘a partie de la cérémonie se passa sous un arc de triomphe richement décoré et sur lequel on lisait cette inser:ption : ‘€ Finis coronat opus.” Le Prince et sa site descendirent ensuite de lestrade aussitôt après que la musiqu: ies carabiniers eût exécuté le God Save the Queen, et ils reprirent leurs places dans les chars, qui se dirigérent vers le centre du tube. Là le Prince imséra lui-
méme, à coups de maillet, un rivet d’argent, le seul qui restât à poser. De retour à la gare du chemin de fer, S. A. R,. prit part à un déjeüner que lui offrait la Compagnie du GrandTronc et qui réunissait plus de six cents convives. Après que les toasts d’usage à la Reine et au Prince Albert eurent été portés, S. E. le Gouxerneur Général proposa la santé du Prince de Galles. Ce dernier répondit en proposant le toast suivant : “ A Jasanté du Gouverneur Général, à la prospérité du Canada et an suecès de la Compagnie du Grand Tronc.”
Vue du Pont Victoria.
N. A, R, visita ensuite les ateliers de la Compagnie et reçut des ivriers qui avaient travaillé a la construction du pont une adresse, a laquelle elle fit a réponse suivante :
Messieurs, —Je reçois avec une satisfaction toute particulière cette adresse de la part des artisins et des ouvriers qui, à la sueur de levrs
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fronts et par plus d’une rude journée d’un labeur intelligent, ont centribué à élever à la gloire de ieur patrie, ce monument qui ne fait pas moins d'honneur aux mains qui l’out construit qu'aux intellirences qui l'avaient conçu. Je pleure avec vous da perte de Robert Stephenson. Vos regrets me rappellent trop bien que son père, aussi célèbre que lur, était sorti de vos rangs.
L'Angleterre ouvre à tous ses fils la même carrière ; nul succès n°v est impossible au génie aidé de l'honnèteté et de l’industrie. Tous ne peuvent pas,il est vrai, remporter le prix; mais tous peuvent lutter pour l'obtenir, et dans cette lutte x victoire n'appartient ni au riche, ni au puissant, mais à celui à qui Dieu a donné l'intelligence et qui a cultivé dans son cœur les qualités morales qui constituent la véritable grandeur. Je vous félicite sur le succès de votre œuvre, J'ai le plus vif espoir qu'elle prospérera : ct je vous souhaite de tout cœur, à vous qui avez si bien exécuté cette grande entreprise, et à vos familles, tout le bonheur que vous pouvez désirer.
Le Prince se retira au milieu des applaudissements et des accluinations des ouvriers, naturellement euthousiasmés de cette remar- «uable réponse.
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Vue de l’entrée du Pont,
Ainsi se trouvait terminée, de la plus brillante maniere, une entreprise que lon avait autrefois regardée comme impossible, et qui même, 1l y a quelques années, semblait à d’excellents ingènieurs présenter des difficultés presqu’insurmontables,
On attribue la première idée d’un pont sur le St. Laurent à l’Honorable John Younse, et le passage suivant d’un article qu’il publia dans le journal The Æconomist,? à Montréal, en 1846, paraît justifier cette assertion. Il s’agissait alors du point de départ du chemin de fer du St. Laurent et de l'Atlantique, avant
qu’il fut question da Grand Tronc, avec lequel nos lecteurs saveuit que cette line a fini par s’amalgamer.
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Echafudage pour la construction du tube,
“6 Mais où devra être le terminus du chemin de fer? Sion le place à Lougueut!, on devant la ville, un peu plus haut que Pile Ste. Félène, des quais longs et solides (vu le peu de profondeur de l’eau) devront être bâtis, pour permettre aux trains destinés au transport des marchandises d'atteindre les vaisseaux qui viennent de lPintérieur. Il faudra des bateaux à vapeur pour traverser lea passagers, et fa conséquence nécessaire c’est qu’une grande partie du commerce devra se faire de lPautre côté de la rivière. Mais une objection beancoup plus grave, c’est que précisément dans le temps où lon a le plus de besoin d’un chemin de fer pour écouler les produits aceumnlés de l’intérieur du pays qui doivent être envoyés en Europe, c’est-à-dire, l'automne et le printemps, toute communication devint impossible. Comment done surmonter cette difliculté? Je réponds, en jetant un pont sur le St, Laurent. Ce n’est niune vision, ni une utopie; je parle avec connaissance de cause lorsque je dis qu’un tel projet est narfaitement réalisable. Ce pont devrait être bâti un peu au-dessons de lle des Sœurs, là où la rivière est peu profonde et où l'effort des glaces n’a pas une violence comparabl: à celle que l’on rencontre plus bas.??
Ce fut sous la direction de cette méme Compagnie du St. Laurent et de Atlantique et d’après les conseils de M. Young, que Pingénieur Mortou lit le premier releve des endroits où Pon pensait pouvoir tenter une pareille construction, et le site qu’il indiqua comme le pus favorable, est à peu de chose près celui qui fut choisi plus tard par la Compagnie du Grand Tronc.
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Lorsque cette Compagnie se décida à tenter lentreprise, M. Keefer, M. A. Ross et le célèbre ingénieur Stephenson, furent tour à tour consultés, et la part plus ou moins grande que chacun d’eux peut avoir eue dans la conception du plan qui fut plus tard
exécuté, a été le sujet d’une polémique que nous n’entreprendrons point de juger.
Ce fut sur le rapport définitif du célèbre Stephenson que la Com-
pagnie contracta avec MM. Jackson, Peto et Beits, le 29 septembre 1853. Le coût total ne devait pas excéder un million et demi
sterling. On se mit à Pœuvre de bonne heure dans l’été de 1854,
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Ecbafaudage pour la construction d’un tube,
Pour construire les piliers on eoulait au fond de ja riviere une énorme caisse ouverte aux deux bouts, revêtue ensuite dargile et
d’une doub'e rangée de pieux. On pompait l’eau, et dans cette L- sorte de maison, parfaitement étanche, on travaillait dans le lit Î même du fleuve. L’on eut d'abord de très grandes diflicultés à 8 vaincre, à raison des blocs de pierre et des sables mouvants qu’il 6 fallait enlever. Le premier caisson fut solidement établi le 22 ü
juillet 1854, et l’on y donna un lunch à la suite duquel on dansa gaiment sur le lit du St. Laurent. La méme cérémonie se renouvela pour ja pose de la première pierre du dernier pilier, le 15 août 1859. Le 17 septembre de li même aanée, les ingénieurs envoyés d’Angleterre firent l’essai des tubes qui étaient complétés, et le 24 novembre le premier convoi traversa le flenve.
Les quatre gravures que nous donnons représentent: 10. Une vue du pout prise de Nt, Lambert et du coté ouest ; 20. L'entrée du
ont ; outre la première inscription, sur la porte extérieure, il y a, sur l’architrave, au-dessus de l’entrée des tubes, celle-ci: ‘ Bâti par James Hodges pour Sir Samuel Peto, Baronet, Thomas Brassey et Edward Ladd Betts, entrepreneurs ;?” 30. Une vue d’un tube en construction avec l’échafaudage ; do. Une coupe verticale d’un des piliers avec son brise lame et la coupe verticale du tube qui s’y appuie. (1)
Les tubes se composent de plaques de fer rivées les unes aux autres ; elles avaient été expédiées d’Angleterre toutes numérotées, et prêtes à poser. Ou peut juger du nombre prodigieux de calculs qui ont dû être faits pour arriver à un tel résultat.
M. Boxer décrit ainsi la pose des rivets, une des choses les plus curieuses parmi toutes les étonnantes opérations dont se compose un tel travail.
« Les rivets sont d’un pouce de diamètre et sont disposés par rangs. On les chauffait au rouge dans des fournaux portatifs, qui suivaient les ouvriers à mesure qu’ils avaient à se déplacer. Des jeunes garçons les retiraien. ensuite de ces forges avec des tenailles et les jetaient aux ouvriers placés plus haut sur léchafaud ; l’adresse avec laquelle ces enfants Jançaient ainsi les rivets tout brûlants et leur fesaient décrire juste la courbe voulue pour atteindre Pendroit indiqué, était vraiment remarquable. Les rivets étaient placés tout rouges dans les trous destinés à les recevoir, et leurs extrémités aplaties à coups de marteau.
La tête du rivet ainsi formée était encore bien imparfaite ; on la finissait en y adaptant, à coups de marteau, un outil d’acier, dont l’extrémité concave lui donnait le poli nécessaire. La contraction qu’éprouvent ies rivets en se refroidissant serre avec une force incroyable les diverses plaques de fer les unes contre les autres. ;
Ii fallait n’avoir point les nerfs trop impressionnables pour se risquer à aller voir de près ces travaux. À mesure que vous vous avanciez dans le tube obscur, le bruit sourd des coups de marteau se répercutait tout autour de vous avec des vibrations de plus en plus saisissantes ; et inrsque vous arriviez au milieu de cet étrange atelier, vous éprouviez des sensations difliciles à décrire,
Les coups de marteau n’avaient plus ces sons caverneux et prolongés, qu’on leur trouvait de loin ; mais ils tombaient avec un fracas mélallique qui menaçait de vous rompre le tympan: l’obseurité profonde, la sinistre lueur des fournaises, les rivets lancés d’un côté et de l’autre comme des traits de feu, et les formes étranges et sombres qui paraissaient se mouvoir comme autant de
(1) Nous devons l'usage de ces gravures à la politesse de M. Lovell et de MM. Hunter et Pickup, Editeurs du Victoria Bridge Guide, par F. N, Boxer, que nous citons,
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fantômes, tout cela produisait sur l’imagination un effet tel qu’un classique aurait pu se croire dans l’antre de Vulcain entouré des cyclopes forgeant les foudres de Jupiter.”
Les piliers du pont sont comme on le voit revêtus d’un talus ou brise-lame des plus formidabies ; ils sont en pierre de taille à Pextérieur et remp'is à l’intérieur de grosses pierres ou cailloux unis ensemble par un ciment hydraulique. Quant aux tubes, les dispositions qui ont été faites pour obvier à la dilatation et à la contraction sout tellement compliquées qu’il nous serait difficile d’en rende compte dans une esquisse comme celle que nous pouvons donner.
Le pont dit Britannia, au détroit de Menai, servant à uni à l’Angleterre l’ile d’Anglesey et l’ilô de Menai était avant le pont Victoria le plus grand pont de fer-tube qu’il y eût au monde. Il fut terminé en 1850 et construit sous la üirection et d’aprés les plans de Robert Stephenson. Il sera peut-être curieux de comparer les principales dimensions et stotistiques de ces deux grands monuments de l’industrie moderne. La longueur du Pont Victoria sans compter les terrassements est de 6,600 pieds; celle du pont de Ménai est de 1,513 pieds; compris les terrassements Ja longueur est pour le premier de 9,084 et pour le second de 1841. Le pont de Ménai n’a que deux piliers celui de Montréal en a 4, Le plus long espace d’un pilier à l’autre est de 460 pieds pour le pont Britannia et c’est là le fait le plus étonnant dans cette construction dont la hardiesse sous ce rapport est vraiment gigantesque, Le plus grand espace entre deux piliers du Pont Victoria n’est que de 330 pieds. La maçonnerie de ce dernier contient trois millions de pieds cubes, celle du pont Britannia n’en contient que 1,300,000, c’est-à-dire beaucoup moins de la moitié. Les tubes du premier contiennent 8000 tonneaux de fer, ceux du second 4825. Il serait entré en tout 10,000 tonneaux de fer dans la construction dn pont Victoria. Les tubes du pont de Ménai contiennent un million de rivets, ceux du pont de Montréal deux millions.
Tel est en lui-même le monument que $S. A. R. est venu inaugurer. Quant aux résultats pratiques de ceite grande entreprise et à sou influence sur le commerce de l'Amérique du Nord, n. :s nous permettrons de reproduire ce que nous en avons dit dans notre Petite Revue Mensuelle de décembre dernier.
# L'achèvement du pont Victoria acquiert une nouvelle importance par le fait qu’il coïncide avec celui de notre grande ligne de chemins de fer jusqu’à la Rivière du Loup, à 114 milles au-dessous de Québec sur la rive sud du St. Laurent, et avec l'achèvement très prochain d’une autre ligne qui relie Chicago avec ln Nouvelle-Orléans; tandis que d’un autre côté la ligne du Grind Tronc complétée jusqu’à Sarnia se trouve reliée avec le Détroit et Chicago. Ainsi l’année prochaine, il n'y aura que quatre jours entre la Nouvelle-Orléans, et Portland ou la Riviere du Loup. On ira de l'Océan où du golfe St Laurent, en passant le long des grands lacs et du Mississipi, jusqu'au golfe du Mexique, en
moins d'une semaine, Il y a, en effet, de Portland à Chicago 1129
milles qui seront parcourns en 48 heures, de Chicago au Caire 365 milles et 18 heures, du Caire à Columbus 35 milles, c’est-à-dire une heure et hemie, de Colombus à la Nouvelle-Orléans 526 milles et 26 heures, en tout, 2045 milles et 93} heures. Déjà un contrat a été fait entre le gouvernemant des Etats-Unis et celui du Canada par suite duquel une malle préparée à Chicago a laissé cette ville le 24 novembre et s’est rendue par la voie du Grand Tronc à Portland d'où elle a été expédiée pour l’Europe le 26. ‘ Que la compagnie du Grand Tronc, dit un journal de Chicago, garantisse un intérêt raisonnable à celle du Michigun Central, où de la branche nord du Michigun Southern, renouvelle tout le roulant et déplace une lisse pour la mettre à cinq pieds et demi de l’autre, et ses chars pourront venir directement à cette cité ; le grain pourra être chargé ici tout l'hiver et déchargé dans des vaisseaux à Portland pour être de là expédié à Liverpool, Comme c’est aujourd’hui cependant, nous n’aurons qu’un seul transport et pour cette raison, nous prédisons un grand changement dans les affaires de cette cité durant les trois années prochaines. Les importateurs de Chicago peuvent acheter leurs marchandises directement de Liverpool, et il faudra de douze à quinze jours seulement pour les placer ici sur leurs comptoirs. Les immigrants trouveront aussi dans cette ligne tout ce qu'ils peuvent désirer et la facilité de pouvoir prendre des traites sur l'agent de la compagnie, de manière à obvier aux risques qu'il y a toujours à porter des sommes considérables en voyageant ”
En deux mots, une grande partie du trafic de l’ouest et du sud-ouest des Etats-Unis avec l’Europe et les Etats du littoral de l'Atlantique, les voyageurs, les malles et l’'émigration européenne qui se dirige vers le centre de notre continent, vont prendre la route du Canada. Il est un fait très curieux, c'est que le parcours de cette immense voie ferrée—ou plutôt de cette rivière qui ne coule point, pour renverser la définition de Pascal qui appelait les rivières des chemins qui marchent—traverse précisément l’immense territoire que la France possédait autrefois en Amérique, le Canada et la Louisiane, échelle de missions, de forts et de postes de commerce que nos héroïques ancêtres avaient eu tant de peine à créer ct à défendre. Tandis qu’ils s'exposaient pour se rendre de Québec à la Nouvelle-Orléans à tant de fatigues et de périls, si on leur ét prédit que l’on ferait cette même route en rarosse, et dans moins de trois jours, qu’eussent-ils pensé ? Ne pourrait-on point parodier un vers célèbre et dire
Quel rêve, 6 mon pays... et ce fut ton destin !”?
Aussitôt aprés l’inauguration du Pont Victoria, le Prince fut conduit à la maison de l’Hon. M. Rose, au pied de la montagne, Cette demeure est placée dans un site des plus pittoresques ; on découvre de là toute la ville, le fleuve et les campagnes environnantes. La maison avait été décorée et meublée de la manière la plus élégante ; et l’on avait employé pour cet objet les bois d’ébénisterie du Canada: Je noyer noir et érable piqué.
Le soir, il y eût illumination de la ville, des vaisseaux dans le port et feu d'artifice au Pont Victoria. Le Palais de Justice, les Banques sur la Place d’Armes, et toutes les maisons et boutiques des rues St, Jacques et Notre-Dame étaient ornées de transparents et illuminées autant à l’extérieur qu’à l’intérieur, par des
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jets de gaz figurant divers emblêmes et inscriptions. Les arcs de triomphe avaient été construits de manière à pouvoir être illuminés, el ils produisaient le plus bel effet. Les quais présentaient un coup-d’œil des plus féeriques ; d’un côté, les façades des maisons qui les bordent ruisselaient de lumières, les vaisseaux étaient pavoisés et éclairés de feux de diverses couleurs, et au loin des fusées partaient du Pont Victoria, illuminé dans toute sa longueur.
Le Prince voulut parcourir la ville; mais son cocher fut un instant arrêté, par suite des ordres qui avaient été donnés pour empêcher la circulation des voitures, ordres que la foule immense des curieux avait rendus nécessaires. Cet incident trahit l’incognito que S. A. R. voulait garder, et sa voiture fut partout saluée par les plus vives acclamations,.
Le lendemain, dimanche, S. A. R. assista au service divin à la cathédrale dite anglicane Christ Church, bel édifice gothique, qui vient à peine d’être terminé. Le sermon fut préché par Sa Seigneurie l’Evêque Fulford, récemment élevé à la dignité de métropolitain.
Le lundi, après avoir vu les jeux et les danses des sauvages de Caughnawaga, et après avoir assisté au défilé des compagnies de milice des Etats-Unis et à celui des sociétés de tempérance, le Prince reçut, au Palais de Justice, plus de deux mille personnes, qui Jui furent successivement présentées. Un grand nombre d'adresses lui furent aussi remises, parmi lesquelles il s’en trouvait une des habitants du territoire éloigné de la Riviére Rouge, laqueile fut présentée par Sa Seigneurie l’Evêque Anglican Anderson, de Rupert’s Land. Les miliciens du Bas-Canada qui ont pris part à la guerre de 1812, présentèrent aussi l’adresse que lon va lire, et qui se distingue par une noblesse de sentiments et une élévation d’idées qui leur fait le plus grand honneur :
Prince, —Permettez aux vétérans des milices du Bas-Canada d’approcher de votre personne pour offrir à Votre Altesse Royale l'hommage de leur respect et de leurs vœux.
Des bataillons formés par nos villages, nos paroisses et nos villes, pour la défense du pays pendant la guerre de 1812, les rangs ne sont pas aujourd'hui nombreux.
Nos compagnons sont tous tombés, les uns dans les combats, les autres moissonnés par les ans ; car il y a longtemps de cela, Prince, et nous servions alors vos aïeux.
Nous qui restons, mais pour disparaître tour à tour bientôt sans doute, et qui conservons religieusement les souvenirs de cette époque, nous nous sommes empressés de profiter de cette heureuse circonstance—la dernière probablement que nous aurons—pour présenter à Votre Altesse Royale, et dans votre personne, à votre Auguste Mère, notre Très-Gracieuse Souveraine, l'assurance de notre fidélité et de notre dévouement.
Prince, ceux de Lacolle et de Châteauguay sont presque tous partis, et pour nous, qui leur avons survécu, le sang s'est ralenti dans nos veines ; mais nous sommes heureux de vous dire que la génération de
1812 n'a point été stérile, et que le Canada possède une jeunesse nombreuse, qui sait l'histoire de ses pères et qui ne lui mentirait pas dans l’occasion.
Montréal, 25 août 1860.
Cette adresse était signée de Sir Etienne Taché, de l’Hon, F. A. Quesnel, du Col. Wm. Berczy et d’un petit nombre d’autres acteurs dans cette glorieuse Campagne, dont nous regrettons de ne pas avoir pu obtenir les noms. Le Dne de Newcastle adressa, plus tard, au Colonel Tach: la ré! : se suivante:
} Monsieur, —J'ai ordre, de So: Royale le Prince de Galles, de vous remercier de la loyale adr :. .: l'ai ont présentée les vétérans
de la milice du Bas-Canada.
Son Altesse Royale recoit avec le plus graud plaisir cette nouvelle preuve de la fidélité et du dévouement à là couronne d’ Angleterre, de ces braves qui, à une époque déjà éloignée, ont si bien mérité de leur pays. Elle regrette seulement qu’un si petit nombre d'entr'eux aient survécu pour nous faire voir de quelle trempe étaient les hommes de ces temps mémorables,
S. A. R. reçoit cette adresse avec d'autant plus de plaisir qu'heureu- | sement nous pouvons aujourd'hui nous rappeler les actions héroïques | de nos concitoyens, sans éprouver aucun autre sentiment que ceux de l’amitié et de l'estime pour la nition qu'ils combattaient. L’hostilité qui existait entre nous et nos voisins est disparue, et, pour bien dire, enterrée duns les plaines où ils nous disputérent la victoire; mais la gloire de chaque nation subsiste pour toujours.
Le soir ent lieu le bal offert au Prince par les citoyens, et dont les préparatifs, longs et coûteux, avaient été l’objet de toute la sollicitude du comité de réception. On avait élevé une immense construction en bois, de forme cireuliure, d'environ neul cents pieds de circonférence, formant une salle de 215 pieds de diamètre, entourée de diverses petites chambres et ceinte d’une galerie.
Des fresques représentaient, au plafond, les douze signes du zodiaque et une foule d’emblêmes; la musique était placée sur une estrade au centre.
Plus de trois mille personnes assistèrent à cette fête ; et la vaste salle, éclairée par plus de deux cents jets de gaz, présentait un coup-d’œil des plus brillants. Le Prince ouvrit le bal er dansant avec Mde Young, femme de l’Hon. John Young, président du comité de réception. Outre Ja suite ordinaire du Prince, il se trouvait à cette grande réunion plusieurs étrangers de distinction, entr'autres : Lord Lyons, ministre Britannique à Washington, Lord Mulgrave, gouverneur de la Nouvelle-Ecosse, Lady Franklin, si célèbre par ses malheurs, sa persévérance et son dévonement ; le Marquiset la Marquise de Chandos, et Lady Gecigina Fane, sœur du comte de Westmoreland, qui a joué un rôle important dans la carrière des armes et dans celle de la diplomatie
Le mardi, le Prince se rendit, par le chemin de fer du Grand Tronc, jusqu’à Dickinson landing, et revint en steamboat, descendant ainsi les rapides du St. Laurent, et jouissant d’un spectacle des plus pittoresques et des plus saisissants Le soir, il assista, dans la grande salle de bal, contenant cette fois plus de huit mille personnes, à un concert donné en son honneur. Le programme de Ja soirée était divisé en trois parties : la première se composait de musique sacrée, chantée par l’Oraltorio, association formée principalement des élèves Ce l’Ecole Normale McGill; Ja seconde, d’une cantate de circonstance : paroles de M. Edouard Sempé, musique de M. Sabatier, et exécutée par deux cents cinquante artistes et amateurs réunis sous le titre ‘ d'Union Musicale ;? Ja troisième, d’une série de morceaux d’opéras, chantés
ar des artistes que le comité de réception avait fait venir de
ew-York et parmi lesquels on remarquait, Mlle Adelina Patti Mde Strakosh, Brignoli et Amodi.
Le Prince n’entra dans la salle qu’au moment de la canta et repartit aussitôt apres, la fatigue des jours précédents exis°a qu’il prit uu peu de repos.
Le coup-d’œii qu’offrait cette immense assemblée était des plus imposants, et bien supérieur à celui de Ja veiile. La car + ft chantée en français et eut un très-grand succès. Ceux des auc ie urs à qui la langue de Racine n’était point familière pouvaient d’ailleurs suivre les paroles dans une excellente traduction en vers anglais de Mde Léprohon.
Le mercredi fut employé à la revue des milices, qui eût lieu je matin, à la ferme Logan, et à une excursion à l’Ile Dorval, résidence de Sir George Simpson, souverneur du territoire de la Baie d'Hudson, qui devait mourir quelques jours après avoir eu l’honneur de donner l’hospitalité au jeune Prince.
L'Isle Dorval se trouve en face du beau village de Lachine, où S. A. R. et sa suite se rendirent d’abord par terre, et reçurent de la population une de ces ovations bruyantes et cordiales qui ont marqué partout leur passage.
Le village de Lachine est situé à la tête des célèbres rapides de ce nom, les plus dangereux de tous ceux du St. Laurent. Lachine tire son rom, suivant une tradition assez généralement répandue, d’une première expédition manquée de LaSalle ou du Chevalier Tonti, dont le projet était comme celui de tous les voyageurs de ce temps-là, de trouver un passage à la Chine. Cette étymologie se rapporterait assez bien à l’esprit railleur de nos ancêtres. En 1699, cet endroit fut le théâtre d’une des scènes les plus sanglantes que l’histoire de notre pays ait enrégistrées. Les Iroquois traversèrent le lac dans la nuit, et massacrérent presque toute l? population. La tradition a aussi conservé le souvenir de ce terrible événement, et cette année s’appelle encore, dans la paroisse, l’année du massacre.
Lachine est le point de départ d’un caua! et d’un chemin de fer ; le premier, commencé en 1821 et terminé en 18925, s'étend sur un espace de huit milles et demi. Le chemin de fer, construit plus tard, fait maintenant partie de la ligne de New-York à Montréal, un bateau à vapear traversant réguliérement du Sault St, Louis à Lachine.
[l'est difficile d'imaginer une promenade plus intéressante que celle qui consiste à se rendre le long du fleuve à Lachine et à revenir par le village des Tanneries, Les rapides qui mugissent tout près de vous et dont l’écume brille au soleil comme ‘autant de franges d'argent sur l’eau vert de la rivière ; les belles prairies, les bosquets, les vergers et les jolies habitations que le chemin tortueux découvre par échappées à vos regards, puis des locomotives qui fuient comme des dragons furieux de côté et d'autre, sur les deux chemins de fer du Grand Tronc et de Lachine, qui s’entrecroisent ; puis, tout à coup, un ou deux bateaux à vapeur qui vous apparaissent au beau milieu d’une prairie ou bien au bout d’un bosquet, filant rapidement au sein du canal caché à vos regards ; tout cela certainement forme un spectacle étrange, où les merveilles de l’industrie coudoient à chaque instant celles de la nature.
Une flottille de canots d’écorce, pavoisés et ornés de feuillage, montés par cent Iroqnois da Sault St. Louis et du Lac des Deux- Montaones, ei, œrand costume de guerre, vint au-devant de Ja chaloupe du Prince. Celle-ci était manœuvrée par des matelots de la flotte anglaise, et elle se dirigea, entourée de cette escorte toute primitive, vers l'îl: Dorval, au bruit cadencé des avirons et au chant des Indiens, qui ne savent guères aujourd’hui d’autres chansons que celles qu’ils ont apprises de nos voyageurs. C'était sans doute quelque chose de bien bizarre que d’entendre ces descendants des anciens Iroqnois, ennemis de la France et alliés de Angleterre, chanter ainsi ces vieilles chansons normandes et bretonnes pour faire fête à l’héritier de l’Empire Britannique. Derrière chez mon père, En roulant ma boule, C’est la belle Françoise, et nos autres cantilènes, durent évoquer, dans ce moment, tout un monde de souvenirs historiques et d’étonnants contrastes.
Après avoir pris part à une collation chez le Gouverneur Simpson, le Prince et sa suite traversérent à Caughnawaga et revinrent à Lachine s’embarquer à bord du steamer Kingston, dans lequel ils descendirent les rapides.
Le soir, il y eût une grande procession des pompiers aux :lambeaux, et le Prince, reçut plusieurs personnes de distineticn à dîner, parmi lesquelles se trouvait Sir Louis Hyppolite LaFontaine, baronnet et Juge en Chef du Bas-Canada.
Il avait été décidé qu’une journée toute entière serait consacrée à une excursion dans les campagnes au sud du St. Laurent,
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dont la ville de Sherbrooke devait être le terme. La première station de cette intéressante excursion fut St. Hyacinthe, jolie ville, de fondation toute récente et qui, par le chemin de fer du Grand Tronc, n’est qu’à une heure et demie de Montréal.
L’ancienne paroisse de St, Hyacinthe fut établie en 1777; l’année suivante ses régistres constataient 11 baptémes, 1 mariage et 7 sépultures, Depuis ce temps il s’est formé, dans les limites de St. Hyacinthe, 15 nouvelles paroisses, dont les régistres, pour l’année 1858, ont constaté 1881 baptêmes, 310 mariages et 726 sépultures. La population de la ville est portée, par M. Lovell, à 5000, et par M. Labruèëre, à 3581 âmes (1).
St. Hyacinthe possède un collége, qui est un des plus grands établissements d'éducation du jp. 's. Il contient actuellement 264 élèves. C’est aussi le siége d’un évêché ; il y a un très beau palais épiscopal, deux couvents: celui des Sœurs de la Présentation, venues de France, lequel est la maison-mère de leur ordre en Canada, et celui des Sœurs de Charité. Il y a huit autres écoles ; et toutes ces institutions réunies ont 1170 élèves. Deux églises, plusieurs manufactures importantes, entr’autres un atelier où l’on construit des orgues, plnsieurs usines et moulins, la gare du chemin de fer, un marché, un nouveau palais de justice en construction, et un bon nombre de jolies résidences, donnent une importance croissante à cette ville, située au centre d’une région agricole des plus fécondes.
Une foule immense, presque exclasivement composée de cultivateurs franco-canadiens venus des paroisses environnantes, attendait le Prince à la gare du chemin de fer et le saluèrent d’acciamations prolongées. Des voitures retenues pour K. A. R,. et sa suite les conduisirent à travers les rues de la ville, ornées de drapeaux et d’ares de verdure, jusqu’au collége. A l’entrée du parterre se trouvait un arc de triomphe avec cette inscription:
L'intelligence grandie par l'instruction gouverne le monde.
Un balcon de verdure, sur la façade du collége, portait cette autre inscription : € Salut à notre roi futur.” Le supérieur, entouré des membres de sa maison et d’un grand nombre de prêtres des environs, reçut le Prince à la grande porte et le conduisit à la salle des examens, érnée de drapeaux et d’inscriptions gravées en letires d’or sur les murs. Celle qui se trouvait en face du trône était ainsi conçue :
IT Kal., Septemb. MDCCCLX.
Perpetuum decus, alma dies, his ædibus affers.
On lisait encore au-dessus du trône :
Non Anglica, quondam ullo se tantum tellus jactabit alumno.
(1) St. Hyacinthe : essai publié par M. de Labruère, en 1859.
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