HAUT-CANADA
Le Prince arriva dans la future capitale du Canada un peu apres six heures du soir. La même mise en scène de drapeaux, d’arcs de triomphe et de processions que nous avous si souvent décrite, l’attendait au débarquement ; le canon de l’artillerie locale sait rugir, nous le supposons du moins, tout aussi bien que celui des autres villes ; mais les historiographes du moment nous ont appris que les cioyens d’Ottawa étaient doués de poumons supérieurs à tous ceux qui s'étaient exercés jusque-là et que les vivats poussés sur le quai et à la cérémonie de la pose de la premiére pierre des édifices publics, ’emportaient de beaucoup sur toutce qu’on avait entendu de semblable dans l’Amérique anglaise.
Le maire, M. Alexandre Workman, présenta une adresse dans laquelle nous remarquons la phrase suivante ‘ Nous sommes heureux et fiers d’avoir cette occasion d’exprimer notre reconnaissance à votre auguste mère, notre très Gracieuse Reine, qui a bien voulu choisir cette cité pour devenir la capitale du Canada; et votre présence dans cette circonstance nous est une nouvelle preuve de l'intérêt et de la bienveillance que notre bien aimée Souveraine éprouve pour ses sujets Canadiens, aui habitent cette partie de ses domaines.”
Le Prince répondit :
Messieurs,—-Je vous remercie bien sincèrement de cette adresse, Vous voudrez bien exprimer aux citoyens, que vous représentez dans ce moment, toute ma reconnaissance pour le langage si aimable dans lequel elle est conçu, et pour l'enthousiasme avec lequel ils me reçoivent.
Je suis sur le point de poser, dans cette cité et sur votre invitation, la première pierre d’un édifice qui, dans peu de temps, sera l'enceinte des délibérations de votre Parlement ; et d’où devront émaner les Luis destinées à gouverner un peuple libre et fort, à étendre l’influence civilisatrice des institutions britanniques, et à affermir le pouvoir du grand empire dont cette colonie forme une partie si importante.
Je ne doute aucunement qu'avec l'accroissement de sa population et de son influence, cette cité ne se montre digne du pays dont elle est maintenant la capitale, et qu’elle ne fasse voir la sagesse du choix qui a été fait par votre Souveraine, à la demande de ses sujets Canadiens.
J'ai été on ne peut plus touché des démonsirations qui m'ont accueilli dans tout mon voyage à travers cette magnifique contrée ; elles m'ont prouvé les nobles sentiments qu'éprouvent, envers leur souveraine, les Canadiens de toute race, de toute croyance et de toute opinion politique
La pluie qui pendant tout son voyage s’est montrée la trop fidèle compagne du jeune Prince redoubla pendant cette harangue et l’on dut se séparer à la hâte.
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Le lendemain matin, par une trés belle journée, le Prince et sa suite se rendirent à la hauteur nommée Barracks hill et la cérémonie de la pose de la première pierre du Parlement Canadien commença par une courte priére composée et prononcée par le Révérend M. Adamson, chapelain du Conseil Législatif,
La pierre poriait l’inscription suivante :
Quod felix taustumque sit Hanc lapidem Ædificii Quoi Comitiis Provinciæ habendis inserviret Ponere dignatus est Albertus Eduardus, Princeps Wailiw, Anno Domini, MDCCCLX, die primà Septembris, Anno Regni, Victoriæ Reginæ, XXIV.
Le Prince se servit en cette occasion d’une truelle d'argent, qui lui fut oflerte par le Ministre des Travaux Publics, M. Rose. Cette pièce d’orfévrerie porte, d’un coté, une inscription commémorative de l’évènement, de l’antre, une vue de l’édifice qui doit être construit. Dès que le Gouverneur Général eut annoncé que la pierre angulaire de lHôtel du Parlement était posée, une immense acclamation s’éleva de la multitude, qui occupait les gradins d’un amphithéâtre en face de l’estrade. Après fi cérémonie, les architectes, MM. Fuller et Jones, furent présentés à Son Altesse Royale.
Le canal de Rideau apporte ses eaux à l’Ottawa au milieu de la ville et la sépare en deux parties, la Haute-Ville èn amont du fleuve, et la Basse-Ville en aval. De chaque côté se trouvent deux promontoires qui se font face. L’un d’eux est nommé Barrack’s Hill, et c’est 1à que doivent s’élever l'Hôtel du Parlement et celui des ministères. Le palais du Gouverneur Général se trouvera de l’autre côté du canal.
Le site de tons ces monuments futurs est le plus beau que l’on puisse imaginer. Excepté Québec, nulle autre ville en Amérique n'aurait pu en offrir un semblable, et il y a même dans le paysage qui se déroule aux regards du haut de Barrack?s Hill, une certaine ressemblance avec le panorama que l’on peut contempler du haut du Cap-aux-Diamants. Le pont suspendu, les chutes de la Chaudière et les rapides qui s’étendent au-delà à perte de vue font, d’un côté, une admirable perspective, de l’autre la rivière Gatineau et l’Ottawa offrent aux regards une vaste étendue d’eau.
L'Hôtel du Parlement sera d’architecture romane, et le dessin quien a été publié dans l’Alustrated London News, oilre une orande ressemblance avec celui de l’Université de Toronto, que l’on trouvera plus loin. Ce genre de gothique, élégant sans être trop orné, et se rapprochant de l’art grec par plusieurs
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points, convient assez à notre climat, Les toitures élevées des tours, ornées d’une belle dentelle en serrurerie, les flèches et les girouettes devront être vues d’une grande distance ; la principale tour aura 180 pieds de hüuteur. L'édifice entier aura 475 pieds de longueur et sera flanqué de six autres tours. Les salles des séances des deux branches de la lésislature seront placées de chaque côté de la cour intérieure ; elles sont de dimensions aussi grandes que celles du Parlement Impérial, ayant chacune 9,0 pieds de longueur, sur 45 de largeur.
La bibliothèque est isolée du reste de l’éditice ; elle est de forme cireulaire et elle aura vue sur le fleuve, Elle pourra contenir 300,000 volumes, et l’on n’emploie dans sa construction que des matériaux incombustibles. Les amis des lettres et des sciences doivent se réjouir,en songeant qu'après avoir perdu deux grandes collections de livres, le pays peut espérer conserver enfin cette troisième bibliothèque nationale, devenue déjà aussi importante que les deux autres ; il ne leur reste plus qu'a former le vœu de la voir éc happer aux dangers qui [ni restent encore à courir d'ici à ce qu’elle soit installée dans son nouveau palais.
eu après la cérémonie de Ja pose de la première pierre, le Peu après la cérémoi le | le la pre rre, le Prince reçut les citoyens d'Ottawa, à l'hotel Victoria. Un grand nombre de personnes lui furent présentées.
Dans l'après-midi, Son Excellence le Gouverneur Général offrit une collation an Prince, aux membres de Ia lésisiature, au maire et aux conseillers de la ville, et à un bon nombre d’autres invités. Son Excellence proposa un foust à Sa Majesté, Sir N. F. Pelleau au Prince Albert, et Sir Henry Smith au Prince de Galles. Ce dernier, en retour, proposa la santé du Gouverneur Général et des membres des deux chambres de notre Parlement.
Il resta encore assez de temps pour que le Prince put voir le pont suspendu au-dessus des Chütes de la Chaudière, lequel unit le Bas-Canada au Hant-Canada, et descendit sur un train de bois dans une des clissoires qui ont été faites pour éviter les rapides. Son Altesse Royale, avide d'émotions comme on l’est à son âge, fut enchantée de cette dernière excursion, qui n’était point sans quelques dangers. [1 v eut ensuite une course de cauots, et le soir illumination et procession aux flambeaux.
L'adresse suivante, qui fut présentée à Son Altesse Royale par les gens des cages, (1) ou raftsmen, aux glissoires d? Ottawa, a dû par son originalité et sa naïveté, la dédommager de Pennui de
(U On appelle en Canada les trains de bois cages vu régeux, et les hommes qui les font et les odnisent hommes de cages on gens des cages. On appelle chantiers les établissements pour la coupe et la flottaison du bois, et gens des chantiers ceux qui y travailient, Un écrivain de la Wesiminster Review dit que ce nom vient de ce que ces gens travaillent en chantant. M. Octave Sachot, dans la Revue Evropécnnr, hésite avec raison à accepter cette savante étymologie.
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beaucoup de harangues oilicielles moins expressives peut-etre, quoique plus étudiées :
‘Nous, les gens des cages du Haut-Canada, formons un corps d'hommes qui s'élèvent au-delà de 15,000 ; nous sommes les os et les muscles du pays.
“Nous profitons do cette occasion qui nous est donnée de rencontrer Votre Altesse Royale, sur un train de bois, pour lui souhaiter respectucusement la bienvenue, et pour lui exprimer notre fidélité, notre dévouement et notre affection envers notre Souveraine, Dieu vous bénisse !
‘Puisse Votre Altesse Royale être longtemps Prince de Galles!”
Le lendemain, dimanche, le Prince assista à l’oflice divin dans l’église anglicane appelée Christ-Church, le prédicateur du jour fut le Révd, J, S. Lauder, recteur de cette paroisse.
Le lundi, à huit heures, Son Altesse Royale laissa la future capitale, remontant lOttawa jusqu’à Arnprior.
La rivière des Outaouais, qui tire son nom d’une ancienne tribu sauvage, aujourd’hui presque entiérement disparue, fut autrefois la voie de communicatien entre le Bas-Canada et les jacs, et cela, non seulement dans les premiers temps de la colonie, mais encore jusqu’à l’époque assez récente de la construction des canaux du St. Laurent. Le canal du Rideau, qui va de Kingston à Bytown, a été longtemps la route du commerce entre le Hant et le Bas- Canada. De plus, nos voyageurs ont toujours remonté l’Ottawa pour gagner les pays d'en haut.
Si l’on donnait suite au projet que l’on a formé dernièrement de la construction d’un canal du lac Huron à POttawa, par la rivière des Français et le lac Nipissingue, cette anci@ne route redevien‘rait probablement l’une des principales artères commerciales de l'Amérique.
Le canal du Rideau fut construit sous la direction du Colonel By, des ingénieurs royaux, dont le nom a été longtemps porté par la ville, et dont il pouvait être considéré à juste titre comme le fondateur. Ce fat en 1827 que fut commencé ce grand ouvrage, entrepris, pour l’entretien üe la marine militaire des lacs et le ravitaillement en temps de guerre, des divers postes qui s’y trouvaient.
Ottawa possède aujourd’hui une population d’environ 15,000 âmes, dont près d’un tiers se compose de Canadiens-Français, un autre tiers d’[rlandais catholiques, et le reste d’Anglais, d’Ecossais et d’Irlandais protestants. Cette ville est le siége d’un évêché catholique, qui s’étend dans le Haut ainsi que dans le Bas- Canada, et couvie les deux rives de la rivière des Outaouais. La cathédrale est un bel édifice gothique, dont la flèche hardie s'élève à une très grande hauteur et d’où l’œil découvre une admirable perspective de rivières, de rapides, de forêts, de champs cultivés et de villages naissants. Cette église renferme un tableau de Murillo: la Fuite en Egypte, qui lui a été donné par M. Derbyshire.
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Le premier évéque de Bytown, Mg, Guigues, est Français de naissance et appartient à ordre des Oblats, [la établi, dans sa ville épiscopale, un collége classique, dirigé par des Peres de sa communauté, un hôpital et plusieurs écoles, dirigées par les Sœurs Grises, où Sœurs de Charité de Montréal, et il prend le plus vif intérêt à l'instruction publique dans tout son diocèse.
Ontrouve aussi, dans cette ville, une école secondaire dite (ranur school, et plusieurs autres écoles prbliques, sous le controle du Département de l'Education du Haut-Canada, 1 va un Mechanics’ Institute et un Hustitut Canadien-Français, lequel possède dejà une très belle biblithéèque, où Fou remarque la (valerie de Versailles, les Catacombes de Rome, et divers autres ouvrages précieux, dus à la muniticence de N. M. l'Empereur des Français.
La nouvelle capitale est le grand centre du commerce de bois, étant située dans une vallée qui contient des milliers et des milliers d’arpents de terre, encore couverts de pin rouge et de pin blanc, et qui s’étend entre le Haut et le Bas-Canada le long de Ottawa et de ses nombreux atiluents. C’est ce commerce qui lui donne encore son activité; et la présence des raftsmen, ou hommes des cages, type qui se rapproche assez de celuidu voyageur du Nord- Ouest et de l’ancien coureur de bois, donne à ses rues une physionomie originale et pittoresque, Des moulins et des scieries ont été établis dans le voisinage, le canal et les chutes fournissant une force motrice de la plus grande valeur.
Outre les Chaudières, ainsi nommées à cause d’un wouilre qui s’y trouve, il y a encore les chutes du Rideau, qui tiennent leur nom de la nappe d’eau bianshe, mais paisible, qui tombe à cet endroit dans l'Ottawa,
Le Prince et sa suite arrivérent aux rapides appelés Les Chats un peu après-midi,; laissant le steamer £meratd, qui les y avait conduits, ils se rendirent de l’autre côté du porlage, et ensuite s’embarquèrent dans des canots, dans lesquels ils remonterent gaiement lOttawa jusqu’au village d’Arnprior, situé à une distance de quarante milles de la cité, et à cent vingt-sept milles de leudroit où la rivière des Outaouais se jette daus le St. Laurent. Aprés avoir été harangué par les préfts des comtés de Lanark et de Renfiew, et après avoir pris une collation, le Prince se dirigea sur Almonte, la station la plus voisine du chemin de fer d'Ottawa à Prescott, et prit ensuite sur le Grand Tronc, la route de Brockville, où 1! arriva à huit heures du soir. Dans tout le cours de cette rapide excursion, dans laquelle cependant le cortége royal avait parcouru une si vaste étendue de pays, il fut accueilli par des démonstrations de joie vives et spontanées, qui, pour être moins brillantes que celles des grands centres de population, ne durent pas être moins agréables ni moins ilatteuses, El fesait noir lorsque le convoi du chemin de fer atteignit
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