LE PRINCE AUX ETATS-UNIS
Le Baron Renfrew (car c’est sous ce nom que le Prince a fait son voyage aux Etats-Unis) arriva au Détroit de nuit. Toute une flotte de steamers pavoisés et 1lluminés, la ville elle-même étincelante de lumières, six cents flambeaux portés par les pompiers,
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Î premier coup d’œil que les Etats-Unis offrirent à leur hôte dis-
tingué.
La cohue fut même si grande que craignant quelqu’accident, on LE: dut faire esquiver le Prince, qui se rendit incognito à son hôtel, les personnes de sa suite paradant sans lui dans la procession:
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Le lendemain, apres une promenade dans la ville, les illustres visiteurs partirent pour Chicago, où ils arrivèrent à huit heures du soir. À dix heures du matin, le jour suivant, le maire, M. Wentworth, les conduisit au palais de justice. Chicago est bâtie sur un terrein parfaitement uni; on ne peut en embrasser l’étendue que d’un lieu élevé; pour la voir il est donc nécessaire d’escalader la coupole du palais de justice, et c’est pour tous les touristes une ascension de rigueui. T.à on ne manqua point de dire au jeune Prince que la cité des wigwams (chaque ville américaine a aussi son petit nom) n’avait en 1836 que cinq mille habitants, tandis qu’elle en compte aujourd’hui plus de cent cinq mille.
À Chicago, les voyageurs eurent le spectacle de deux de ces processions nocturnes suivies de discours, q'.e faisaient vers cette époque les partisans des deux candidats à la presidence.
Le Prince quitta cette ville pour se rendre à Dwight, petit village situé dans la prairie, mais que l’on atteint par chemin de fer, C’est donc un des anneaux qui relient les vastes colitudes de l’intérieur à la prodigieuse civilisation américaine. Aller vivre là quelques jours et les employer à la chasse, dans un isolement complet, tel était le vœu que formaient äepuis longtemps nos touristes.
Dwight est un villege âgé de cinq ans et peuplé de cinq cents habitants ; une petite église, une grande maison d’école et une centaine de maisons de bois, forment jusqu’ici tout l’établissemert. Dans dix ans, avant même peut-être, ce sera une ville florissante.
A cette grande distance de l’ancien monde, au milieu de ces mystérieuses régions, il y a si peu de temps encore presque inaccessibles, le Prince et le duc de Newcastle, reçurent des dépêches d'Europe, et leur première soirée dans la prairie, fut passée à lire des leitres et des journaux de Londres, de tout au plus seize à dix-huit jours de date.
Dans les quatre jours qu’ils passèrent à Dwight, les voyageurs parcoururent une grande étendue de terrein, tuèrent quantité de poules de prairie et de cailles, et jouirent des divers spectacles d’un orage, d’un incendie et d’un splendide coucher de soleil, toutes choses qui dans ces régions ont une grandeur indescriptible.
Ceite expédition avait été organisée et dirigée par le Capitaine Retallack, aide-de-camp de notre Gouverneur-Général, qui avait déjà passé quelque temps dens cet endroit.
Le 26 septembre, heureux de ce poétique épisode, fier de sa chasse, dans laquelle il eut vraiment du bonheur, ayant, si l’on en croit les ordres du jour, fait plus de carnage que tous ses compagnons, le Prince laissa Dwight par le chemin de fer. A midi, on passait Springfield, où se trouve la résidence de M. Lircoin ; à
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six heures du soir, on arrivait à St. Louis du Missouri. C'était le point extrême vers l’occident de la tournée princière. La reception y fut cordiale, et la population parut surtout enchantée de l’affabilité que S. A. R. et le Duc de Newcastle montrèrent dans leur visite à j'exposition d'agriculture.
St, Louis est encore une des villes des Etats-Unis qui se sont développées le plus subitement. Fondée, comme poste de traie, sous Ja domination française, elle ne comptait, en 1830, que 7,000 habitants ; en 1840, elle en avait 16,000 ; en 1850, 73,000, et, aujourd’hui, elle en a près de 200,000. Il s’y trouve encore un quartier français, que le Prince voulut parcourir. Les Jésuites y ont une flarissante université ; les Ursulines, les Dames du Sacré- Cœur et plusieurs autres ordres, y ont des couvents, et les Frères de la Doctrine Chrétienne de nombreuses écoles. Les Allemands et les Irlandais catholiques, y sont très nombreux.
Quittant les rives du Mississipi et du Missouri pour celles de POhio (la Belle Riv'ère ?? de nos ancêtres canadiens), le Prince arriva à Cincinnati, à 200 milles de St. Louis, le 29, à deux heures du matin, le convoi ayant été considérablement retadé sur la route, par un train de marchandises qui se trouvait avoir dérailié en avant.
Cincinnati, ville de 260,000 habitants, outre son nom romain, a deux surnoms, dont l’un est sans contredit plus poétique que l’autre ; on l’appelle indifféremment : Ja Reine de l’Ouest,”? et ‘ Porcopolis.’? Quoique moins brillant, il y aurait, certes, ingratitude de sa part à renier ce dernier titre, car sa prospérité est fondée en grande partie sur le commerce de la chair proscrite par la loi de Moïse. L’historiographe du Times, M. Woods, n’a pas dédaigné de peindre d’une manière, on ne peut plus vivante et pittoresque, l’effet que produisait la liberté illimitée accordée, dans les rues et les places publiques, à l’humble, mais utiie race porcine, et l’on croit, en le lisant, entendre un écho affaibli des concerts charivariques et tout à fait gratuits auxquels il a assisté.
S. A. R. reçut l’hospitalité de M. Bowler, l’unique propriétaire du chemin de fer du Kentucky, dont la magnifique résidence contrastait assez agréablement avec la petite maison du village de Dwight. Le prince y fut-il plus heureux ? C’est ce dont 1! est permis de douter.
1 y eut le soir bal au théâtre ; à peine quelques centaines de personnes se trouvaient réunies dans une salle qui aurait pu en contenir plusieurs milliers. En revanche, il y avait foule à la porte et dans tous les environs. La description de ce bal, le premier qui fut offert au Prince aux Etats-Unis, ne fait aucunement honneur aux habitai..: de la Reine de l’Ouest.
Une promenade dars les environs de la ville, et l’office divin du dimanche auquel le Price assista au milieu d’une foule de curieux sont les seuls autres épisodes dignes d’être notés. Le paysage
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autour de Cincinnati est des plus charmants, le raisin de Catawba y croit en abondance, et l’on sait que le vin de ce raisin que l’on compare au vin de Champagne est très recherché en Amérique.
La région qui s’étend à l’est de Cincinnati cache, sous une riche végétation, d’importantes mines de charbon; Pittsburg est l’endroit où s'utilise ce minerai. C’est le Sheffield de l’Amérique. Le Prince et sa suite y arrivèrent tard dans la nuit,
Ils furent reçus par les pompiers qui formèrent une procession aux flambeaux ; le pont sur la Monongahéla était illuminé, et une foule immense qui attendait depuis longtemps, se livra à tout l’enthousiasme que les Américains savent montrer dans de telles occasions.
A l’hôtel Monongahéla, les gardes Duquesne donnèrent une sérénade au jeune voyageur. On joua le lendemain a son départ ‘ La Claire Fontaine ?? qui à cause de son refrain ‘ jamais je ne t’oublierai ?” a été, par uneîpensée bien délicate, adoptée partout aux Etats-Unis comme un air de circonstance. Nos autres mélodies canadiennes y sont aussi devenues très à la mode par suite de ce voyage.
Il y avait là une singulière coïncidence, et l’écho qui répétait Les airs de nos voyageurs les avait sans doute redits à une époque bien reculée, alors que Pittsburg était le Fort Duquesne.” Peutêtre même à la veille de cette fameuse bataille de la Monongahéla, presqu’aussi glorieuse dans nos annales que celle de Carillon, quelque soldat de l’armée de M. de Beaujeu fit-il retentir les airs des mêmes refrains. (1)
Dix heures de trajet par chemin de fer, pendant lesquelles on parcourt 280 milles, séparent Pittsburg de Harrisburg, capitale de la Pennsylvanie. Les Alleghanis, que cette route traverse dans tout son parcours sont célèbres par leurs paysages et par les riches forêts de pins, de chênes, d’érables, et d’une grande varieté d’autres arbres, dont les feuilles diaprées par l’automne offraient le plus magique coup-d’œil.
Le Prince et quelques-uns de sa suite, pour mieux jouir de ce spectacle eurent la témérité de se tenir sur la locomotive, tandis qu’elle roulait à toute vapeur sur le bord des précipices. On ne fit
(1) Cette ! ataille eut lieu le 9 juillet 1755. Elle préserva le Canada de l'invasion que méditait le général Braddock à la tête de 3000 hommes. M. de Beaujeu n'avait sous lui que 253 Canadiens et 600 sauvages. Comme plus tard Wolf et Montcalm, de Beaujeu et Braddock périrent dans le combat qui devait les immortaliser. Parmi les officiers de l’armée vaincue se trouvait le capitaine Washington Gevenu si célèbre depuis. Daniel-Marie-Hyacinthe-Liénard de Beaujeu, chevalier de St: Louis était né à Montréal le 9 août 1711. C'était le grand oncle de l'Hon. G. R. Saveuse de Beaujeu, membre du Conseil Législatif. Ÿe dernier a donné à la Société Historique de Montréal, dont il est membre, le portrait du héros de la Monongahéla.
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pour bien dire que traverser Harrisburg et Baltimore, le Prince ayant vu cependant un instant, dans la première de ces villes, ie gouverneur Parker.
Le trois d’octobre, à quatre heures de l’après-midi, l’héritier de PEmbpire Britanniqne entra dans Washington. Le général Cass le reçut au débarcadere et le conduisit à la Muison-Blanche. Si l’on en croit l’historiographe du New York Herald (1) dont ce n’est pas encore une des remarques les plus saugrenues, le président Buchanan aurait fait au jeune Prince, en lui donnant une paternelle poignée de main, précisément le même accueil qu’un vieil oncle célibataire et millionnaire pourrait faire au neveu tendredrement aimé auquel il destine toute sa fortune. Présenté de suite à Mlle. Lane, nièce du Président, et à Mlle. Ellis, nièce de feu le Vice-Président King, le Prince parcourut plus tard, avec les hôtes de la Maison Blanche, les galeries et les jardins de cette résidence élégante, mais dépourvue de tout faste. Le Président dévia de l’usage, qui veut que la Muison Blanche soit toujours accessible à tout citoyen américain ; la police tint à distance tous ceux qui n’étaient point invités à se présenter. Il en fut autrement le lendemain, au grand lever qui eut lieu en l’honneur du Prince, et où S. A. R. dut recevoir des poignées de mains d’une quantité de citoyennes qui ne se contentéèrent point de la révérence voulue par l’étiquette européenne. Tout en critiquant la mise et les manières des personnes présentées, M. Woods admet de bonne grâce que si Sa Majesté recevait le Président des Etots- Unis su palais de Buckingham, et admettait indistinctement à cette réception les sujets britanniques des deux sexes, il est très probable que la réunion ne contrasterait point bien favorable ment avec celle qui se trouvait dans les salons de la Maison- Blanche.
Un diner, qui réunit tous les membres du corps diplomatique présents à Washington ; la visite du Capitole, du Bureau des Brevets d’invention, et d’une académie ou pensionnat de jeunes filles, et une excursion sur le cutter Harriett-Lane au Mont-Vernon, occupèrent le Prince pendant son séjour dans la capitale.
Le Capitole, vaste édifice en marbre blanc, dont la coupole n’est pas encore terminée, est, malgré plusieurs défauts, le plus beau monument qu’il y aît aux Etats-Unis. Le Patent Office contient une grande quantité de plans et de modèles, et son musée est un des plus intéressants que l’on puisse voir.
L’excursion au Mont-Vernon eut toute l’importance et tout ie retentissement d’un grand évènement historique. Poëtes, prosa- (1) Koyalty in the New World by Kinahan Cornwallis, New York, 1860. C’est une édition revue, mais assez peu corrigée, des lettres écrites au Herald par ce Monsieur. La comparaison que nous citons emprunte aux évènements subséquents une portée que l’auteur ne lui soupçonnait poiat.
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teurs et dessinateurs s’en sont emparés, et l’on a vu et lu depuis, sous toutes les formes : 4 Le Prince de Galles au Tombeau de Washington.”
Ces simples mots eux-mêmes en disent plus que tout ce que nous pourrions écrire sur l’éternel chapitre des vicissitudes humaines. L’ancienne demeure du fondateur de la république est gardée par une famille de nègres esclaves ; elle n’a ni la poésie d’une ruine complète, ni le touchant intérêt d’une relique conservée avec soin, mais seulement le triste délabrement d’une maison de campagne ordinaire abandonnée depuis longtemps par ses maîtres. On y remarque encore le fauteuil à secrétaire dans lequel le vieux général s’asseyait pour écrire ses dépêches, la fameuse clef de la Bastille, que Lafayette lui avait envoyée en présent, une petite silhouette du r arquis, donnée par lui-même, en souvenir, à son illustre frère d’armes, et un manteau de cheminée en marbre, autre don du général français.
Ce dernier objet est le plus beau qu’il y aît dans la maison.
Le tombeau de Washington est simple et tel qu’il convenait à la mémoire d’un héros. Dans un cavean qui, sur l’architrave audessus de la porte, a pour toute inscription, ‘ Ici sont les restes de Washington,” se trouvent deux sarcophages de marbre blanc ; sur l’un, on lit: Washington,” sur l’autre Marthe, épouse de Washington.”
‘ Aux petits hommes un mausolée, aux grands hommes une pierre et un nom,” a dit M. de Châteaubriand, blâmant la translation des cendres de Bonaparte de Ste. Hélène à Paris.
Plus heureux que le grand empereur, le fondat-ur de la république dort auprès d’une épouse chérie. Des deux femmes que se donna le conquérant de l’Europe, ni l’une, ni l’autre n’était destinée à partager sa couche funèbre !
{1 y a, du reste, deux points de ressemblance entre Longwood et Mount- Vernon. Un nègre (libre, sans doute,) montre l’endroit où mourut le terrible monarque, et là comme ici, d’insignifiants personnages, après avoir enlevé quelques fragments de pierre ou de bois, jugent à propos de sculpter leurs noms à la place (1).
Le Prince et le Président restèrent quelque temps découverts devant les sarcophages. Puis l’héritier de la couronne d’Angleterre planta, près du caveau, un maronnier. L’arbre poussera-t-il ?
(1) Des voyageurs apportés par la tempête croient devoir consigner leur obscurité à la sépulture éclatante.—(Chéteaubriand, Mémoires.)
The old red walls are scored with vulgar names, bricks have been broken out, and the very stone tablet overhead which tells that WITiN THIS ENCLOSURE REST THE REMAINS Or GENERAL GEORGE WASHINGTON,” is