NIX
une idée des fluctuations géographiques de l'Amérique : « À ces causes.... nous.... établissons ledit sieur Cro- « Zzat pour faire seul le commerce dans toutes les terres « par nous possédées et bornées par celles du Nouveau- « Mexique et par celles des Anglais de la Caroline : les « établissements, ports, havres, rivières, et-principale- « ment les port et havre de l'île Dauphine, appelée au- « trefois du Massacre; le fleuve Saint-Louis, autrefois « appelé Mississipi, depuis le bord de la mer jusqu'aux « Illinois, ensemble les rivières Saint-Philippes, autre- « fois appelées des Messourss, et Saint-Hiérôme, autre- « fois appelée Oüabache avec tous les pays, contrées, lacs « dans les terres et les rivières qui tombent directement « ou indirectement dans cette partie du fleuve Saint- « Louis. »
Il impose à Crozat : art. VII de l’édit, les coutumes et usages de la prévôté de Paris ; art. VIII, d'envoyer, par an, deux vaisseaux à la Louisiane et de transporter sur chaque vaisseau dix garcons ou filles. Par l'article XIV, il lui accorde le droit d'envoyer, chaque année, un navire en traite sur les côtes de Guinée et de vendre sa cargaison d'esclaves aux Louisianais (1).
A) Edit du Roi portant l'établissement de la Louisiane par le sieur Crosat, 14 septembre 1712. (Ins. Cons. Sup. Reg. C. fol. 90, Ro, 30 juillet 1714, apud Edits, ordonnances royaux et arrêts du Conseil d'Etat du Roi concernant le Canada. Québec, 1854.) Le droit de réduire les nègres en esclavage fut accordé par Nicolas V au
La Motte Cadillac, cadet de Gascogue, fut nommé gouverneur après le départ de Diron d'Artaguette (1) et associé aux opérations de Crozat,
Tout en cherchant avec passion des mines d'argent, Cadillac tenta de nouer des relations commerciales avec les Espagnols. Il envoya dans ce but un navire à la Vera- Cruz. Le gouverneur de ce port recut le capitaine avec courtoisie, lui fournit même quelques vivres, mais le força de repartir au plus vite avec ses marchandises.
Dans l'espoir qu'il réussirait mieux auprès du vice-roi, Cadillac résolut d'envoyer une ambassade par terre à Mexico. C'était une traversée d'environ sept cents lieues de pays encore peu connus. Cette mission exigeait un chef très-habile et des hommes de fer.
Cadillac fit choix de Juchereau de Saint-Denis, oncle de la femme de Le Moyne d'Iberville (2). Juchereau, dit Charlevoix, « étoit fort aimé des sauvages, et parloit as- « sez bien la langue de plusieurs nations (3). » « Depuis < quatorze ans qu'il étoit dans la Louisiane, » ajoute Le Page du Pratz, « il avoit fait de côtés et d’autres beaucoup
roi Alfonse V de Portugal, par lettres de 1454.(Declaratio tum Soptain ton reliquain Africain a promontoriis Baradne et Nain ad Glhinear usque, vel etiam ultra ad antarcticuin oïniaque adjarentin Saracenoruin regna Lusitanæ coronæ esse addicta, 1454.)
(A) De Muyÿs, major de troupes en Canada, nommé d'abord, mourut en se rendant à son poste. (Charlevoix, loc. cit. IV. 169.)
(@) Le Page du Pratz, Hist. de la Louisiane, t. 1, p. 8.
(3) Hist. et descrip. gén. de la Nouvelle France, IV. 164.
« de voyages. Il scavoit généralement toutes les Langues «des différentes Nations, qui l'habitent, ets'étoit fait aimer « etestimerdeces peuples, au point qu'ils l'avoient reconnu « pour leur grand Chef. Cegentilhomme, d'ailleurs plein de « courage, de prudence et de force, étoit done le plus pro- « pre que M. de la Motte pût choisir pour exécuter son « dessein (1). »
En 1670 et 1672, on trouve son père capitaine à Tadoussac pour la compagnie des Cent-Associés. C'était un homme très-pieux, très-bon pour les sauvages et très-attaché à son devoir (2). Un arrrèté royal du 29 mai 1680, confirme la concession que Frontenac lui avait faite pour son fils Joseph (3). Louis XIV lui accorda aussi dus lettres de noblesse, tant pour ses services militaires que pour glorifier la mémoire de son père, qui s'était attaché « unique- < ment et suivant nos intentions, » dit le roi, « à faire des « établissements considérables et à travailler au défriche- « ment et à la culture des terres (4). » L'arrivée au Canada de cette famille laborieuse et brave remonte aux premiers temp: de la colonie, ce qui, joint à son alliance
(1) Hist. de la Louisiane, t. 1, pp. 11, 12.
(2) Relations des Jésuites de La Nouvelle-France. — Relation de 1670, p. 13 C. 1. Relation de 1672, P. 59, c. 2: Québec, 1858.
(3) Edits, ordonnances royaux el arréts du Conseil du Roi concernant le Canada, p. 240.
(4) Reg. des Ins. du Cons. de Québec, fol. 128, cité par l'abbé Faillon, Histoire de la colonie française du Canada, t. in, p. 221,n.1
avec la famille Le Moyne, porte à croire qu'elle était originaire de la Normandie (1).
Parmi ceux qui devaient accompagner Saint-Denis à Mexico se trouvait Penicault, charpentier de navire, homme de beaucoup de sens et très-brave, Il avait fait plusieurs voyages sur le Mississipi, entendait presque toutes les langues de la Louisiane et les sauvages lui accordaient une grande confiance, Il a laissé un manuscrit qui mériterait les honneurs de l'impression (2).
Saint-Denis reçut de Cadillac pour dix mille livres de marchandises qu'il devait laisser en dépôt aux Natchitoches, nation des rives de la Rivière Rouge, alliée des Français. En passant aux Tonikas, il décida le cacique et quinze bons chasseurs à l'accompagner. Chez les Natchitoches, il bâtit quelques maisons pour une petite colonie française. La Rivière Rouge cessant alors d'être navigable, il prit à pied la route de l'ouest.
Sur sa carte de 1782, Guillaume de l'Isle a marqué le chemin suivi par l'intrépide voyageur des Natchitoches au Presidio del Norte, sur le Rio Bravo, et du Presidio del Norte au Rio Salinas de Nadadores.
(1) Son nom ne se trouve ni aux archives départementales de la Seine- Inférieure, ni à celles du Palais-de-Justice de Rouen. Elle pouvait être de la Basse-Normandie ou se trouver dans une position très-modeste.
(2) Hist. gén. des Foy. t. x1v, p. 631. — Charlevoix, Fastes chronologiques du Nouveuu-Monde, à la suite de l'Hist. et descript. gén. de la Nouv.-Fr t.1v, p. 421 de l'éd. in-12 de 1744.
En vingt jours de marche il était arrivé des Natchitoches aux Assinaïs ; sept ou huit jours après il traversait la Trinité, près de l'endroit où Cavelier de la Salle fut assassiné. Les Cénis, habitants de ces contrées, ne se souvenaient plus du passage des Francais. Les seuls Européens qu'ils connussent encore étaient des Espagnols fortmisérables qui allaient nus comme eux. Ces sauvages de caractère très-doux, donnèrent à Saint-Denis des guides pour aller au Presidio del Norte, à 150 lieues de leur pays.
Don Pedro de Vilescas commandait ce préside. I1 recut Saint-Denis avec bienveillance, le prit dans sa maison et logea sa troupe dans les maisons voisines du fort. Mais quand Saint-Denis lui parla de sa mission, il l'envoya au gouverneur de Caouis, son chef immédiat ; celui-ci, ne pouvant rien décider non plus, le fit conduire au vice-roi de Mexico.
On compte 60 lieues du Presidio del Norte à Caouis et 250 de Caouis à Mexico.
Le vice-roi le reçut aussitôt son arrivée, examina soigneusement ses passe-ports et sa commission, en constata la régularité, les lui remit, et, sans luidire un mot, le fit conduire en prison.
Trois mois après, au moment où sans doute il craignait d'être enterré dans une mine, il fut délivré et convié à la table du vice-roi. Il devait cet heureux dénoûment aux démarches des officiers français au service de l'Espagne.
Le vice-roi conçut de lui la meilleure opinion et s'efforça de l’attacher au service de son pays. Il lui confessa même en riant qu'il comptait beaucoup pour le décider sur l'influence de donna Maria de Vilescas. Le trouvant inflexible, même après deux mois de réflexion qu'il lui avait accordés, il lui donna un bel alezan et mille piastres pour les « frais de ses nôces » ; mais il lui refusa formellement la liberté commerciale qu'il était venu solliciter de si loin, à travers tant de périls.
À son retour au Presidio del Norte, il trouva don Vilescas dans le plus grand embarras : tous les sauvages du préside venaient de partir pour se soustraire aux vexations iutolérables des Espagnols.
Saint-Denis était brave, éloquent, habile, aimait les aventures. Dans la pénombre, il apercevait donna Maria, belle et souriante, le regardant avec amour. Il n'eut pas un moment d'hésitation. Malgré l'effroi du gouverneur, il partit au galop de son cheval, avec son chirurgien, à la poursuite des sauvages. Ceux-ci, ayant avec eux femmes et enfants, n'allaient qu'à petites journées. I les atteignit, s’entretint avec les chefs, fut éloquent, persuasif, réussit à les convaincre et les ramena triomphalement au préside. Vilescas leur tint les promesses de Saint-Denis. Donna Maria tint la muette promesse que ses beaux yeux d'espagnole avaient faite au vaillant oflicier.
Il partit six mois après pour rendre compte de sa mission à Cadillac. Sa jeune femme, alors enceinte, resta au
préside. Quand elle le rejoignit à la Louisiane, il était capitaine et chevalier de l'Ordre de Saint-Louis (1).
Cadillac, toujours occupé de recherches de mines. envoyait aux Natchez. On y trouvales Anglais soufflant la guerre entre les sauvages pour se procurer des esclaves (2). Ce peuple, secrètement sollicité par ces mêmes anglais ou fatigué des vexations de quelques officiers, pensait à nous chasser de ses terres, ILavait déià tué quatre français, disposait une embuscade pour enlever une petite troupe qui se rendait aux Illinois ot gardait à vue, pour le tuer au premier moment, un jeune officier nommé la Loire. Une répression prompteet sévére pouvait seule nous éviter un embarras grave et prochain.
Mais aux trois à quatre mille guerriers que la puissante nation du Soleil pouvait mettre en ligne, Cadillac n'avait à opposer que quelques centaines d'hommes, La mission de la punir était donc très-périlleuse. Cadillac n'était pas homme à la remplir, mais il eut assez d'esprit pour en charger Bienville.
Celui-ci partit avec cent hommes. Aux Tonikas, le long du fleuve, il trouva, pendu aux branches d'un arbre, un sac contenant une lettre par laquelle Davion l'informait
(Q) Charlevoix, Hist. et descript. gén. de la Nour. Fr, tt. IV, pp. 170-176. —- Hist. gén. des voy, t. XIV, pp.631-33. — Le Page du Pratr, Hist. de la Louisiane, t. I, pp. 11-17.
(2) Charlevoix, loc. cit., IV. 177.
que les Natchez venaient de massacrer et de voler un nommé Richard.
Cette nation, fort sage, ‘était soumise à une hiérarchie de chefs commandés par un despote qualifié Grand-Soleil. Il est probable, comme le pensait Bienville, que ces assassinats, sans cause apparente, étaient ordonnés par le Conseil, apres müre délibération, et avaient pour but d'attirer les Français dans un piège. Croyant alors qu'il n'étaient pas prudent” de s’avancer avec si peu de monde, le capitaine construisit un fortin aux Tonikas et fit dire au Grand-Soleil de le venir trouver.
Celui-ci se contenta d'envoyer quelques chefs subalternes et vingt-cinq guerriers.
Dés que Bienville apercut leurs pirogues entre la double rangée d'arbres séculaires qui bordaient le fleuve, il fit dresser des tentes, arborer cinq drapeaux et battre tous les tambours afin de faire croire qu'il avait au moins six cents hommes.
Les sauvages entrérent dans le fort avec beaucoup d'assurance et lui présentèrent le calumet de paix ; mais il le refusa, ce qui les mit dans l'inquiétude. Après leur avoir dit qu'il exigeait la tête du meurtrier des français il envoya quelques-uns d’entre eux porter cette parole au Grand-$Soleil et garda les autres prisonniers.
Les envoyés revinrent avec la tête d'un homme. En la voyant, Bienville leur dit avec colère que ce n’était pas celle du chef qu'il avait désigné. «Ce chef, lui répondirent-
ils, est neveu du Soleil et Le Soleil nele livrera pas quand le village tout entier devrait périr. Les coupables d'ailleurs sont dans ta main et tu peux te faire justice. » Bienville appela devant lui ceux qu'on lui indiquait, constata leur crime et leur fit casser la tète à coups de bâton (1).
Après cet acte de rigueur (2), il crut prudent de ne pas exaspérer la puissante nation des Natchez, qui pouvait . nous fermer le Mississipi et isoler la Louisiane de la Nouvelle-France. Il demanda, pour conditions de paix, la construction d’un fort dans le village, la reddition des objets dérobes aux Français, l'expulsion du neveu du Soleil. Ces conditions convenues avec les envoyés, un
(1) Ce genre de supplice était en usage chez les Floridiens, mais ils se servaient d'une massue, en ébène ou autre bois trés-dur, dont la tête elliptique à doulle tranchant, avait à peu près la forme d'une lame de grattoir. Le bourreau faisait mettre le criminel à genoux devant le cacique lui posait le pied gauche sur le dos et jui fendait la tête d'un seul coup. Jacob Le Moyne a vu deux exécutions de ce genre. Il en a fait le récitet letableau. V. Th. de Bry, Indorum Floridam provinciam inhabitantium eicones. Légende de la planche XXXIT Francoforti au Meenum, 1591.
(2) En 1720, il punit avec une égale sévérité les Chichimachas, h:bitants des rives du Fourche ouest du Mississipi.
1ls avaient tué l'abbé S.-Côme, missionnaire. Bienville s'en prit à toute la nation et lui fit faire la guerre par nos alliés, Les Chichimachas décimés, vaincus, forcés de demander la paix, lui envoyérent [a tète de l'assassin, et une ambassade solennelle vint lui danser le calumet de paix. Depuis cette époque, les Chichimachas nous sont restés parfaitement fidèles. (Bossu, loc. cit. 1° part., pp. 29 et sq. — Le Page Qu Pratz, loc. cit., t. 1, pp. 105 et seq.)