‹ Relation du voyage des dames religieuses ursulines de Rouen à la Nouvelle-Orléans [microforme]Chapitre 4 sur 19 · XX VIII · texte numérisé non relu

XX VIII

oflicier et vingt hommes entrèrent dans le grand village tambour battant, enseignes déployées, et les soumirent à l'acceptation du Soleil.

Bienville vint peu de jours après avec cinquante hommes, fit le tracé du fort, qui fut commencé de suite, terminé en six semaines et nommé Rosalie (1).

Quant Iberville arriva dans ce riche et populeux pays, il le trouva « si charmant et si avantageusement situé, « qu'il crut ne pouvoir mieux placer la métropole de la « nouvelle colonie. Il en traça le plan et lui destina le « nom de Rosalie, qui étoit celui de madame la chance- « lière de Pontchartrain (2). »

Bienville accomplit, autant qu'il le put, la volonté de son frère, mais la ville de Rosalie n’a jamais existé que dans l'imagination de quelques géographes.

Le fort de Bienville était sur une colline et consistait en une redoute fermée par une simple palissade.

Tandis que quelques hommes se sacrifiaient pour la colonie, Crozat ne pensait qu’à son commerce et la Motte Cadillac à ses mines. La population et l'agriculture faisaient peu de progrès (3). Les colons venaient pour s'enrichir en quelques années, c’est-à-dire tout autrement que

(1) Charlevoix, loc. cit, IV, 178-185. — Hist. gén. des Voyages, XIV, 634.

(2; Charlevoir, Journal, Lettre des Natchez, ce ? décembre 1721.

(3) D'après Michelet, il y avait dans la Louisiane, 410 agriculteurs en 1712, et 700 en 1717. (La Régence, p. 193; 2e édit., Paris, Chamerot, 1304.)

par l'agriculture. Et ceux qui, résolus à mourir loin de leur pays, s'attachaient au sol louisianais, les commis de Crozat les exploitaient indignement. Tout commerce leur était interdit avec Pensacola, d’où venait tout l'argent qui roulait dans la colonie; les marchandises qu'on leur livrait étaient taxées à des prix exorbitants, leurs pelleteries et leurs produits à des prix dérisoires. Autant que possible ils se pourvoyaient hors des magasins de Crozat, et portaient leurs pelleteries au Canada ou dans les colonies anglaises, mais, quoi qu'ils fissent, la misère était leur partage.

Cette situation devait amener la ruine de l'entreprise. Crozat se plaignit, dans des mémoires au roi, qu: le gouvernement négligeait la Louisiane, que la population francaise n’était pas assez nombreuse pour tenir tête aux sauvages. Ses plaintes étaient fondées, mais il ne disait pas que lui-même faisait tout le contraire de ce qu'il fallait pour attirer les colons.

Enfin, désespérant de réussir, il sollicita le retrait de son privilège, ce qui lui fut accordé par arrêt du Conseil du 23 août 1717 (1). Il fut immédiatement remplacé par la Compagnie d'Occident.

(1) Préambule des lettres-patentes du mois d'août 1717. (Edits, ordonnances royaux, déclarations et arréts du Conseil d'Etat du Roi concernant le Canada, pp. 317 et seq.

Les lettres-patentes en forme d'édit octroyées à la nouvelle compagnie sont datées du « mois d'août, l'an de grâce 1717. »

Cette compaguie avait, pour vingt-cinq ans, le monopole du commerce de la Louisiane et du Canada (1). la proprièté perpétuelle des terres, ports, havres, côtes, îles de la Louisiane, avec droit seigneurial et de justice. Elle devait seulement faire hommage au roi et donner, à cha que changement de règne, une couronne d'or du poids de 30 mares (2). Elle avait le droit de déclarer la gucrre, de faire la paix (3), de bâtir des forts, châteaux, places, et d'y tenir garnison, de lever des b'oupes en France (4), d'établir des gouverneurs et autres officiers (5), de nommer des officiers de justice et des conseils souverains (6). Ses navires pouvaient faire la chasse aux navires étransers et même français qui allaient à la Louisiane sans son autorisation (7). Ses marchandises étaient exemptes des droits de douane, de péage, travers, passage, etc. (8).

Avec de pareilles conditions, elle était maîtresse absolue de ses mouvements. Le succès dépendait d'elle,

Elle eut à sa tête le fameux financier Jean Law de Lauris-

(1) Lettrespatentes du mois d'avril 1517, art. IT, ILI, IV. — (à) art. V, — (3). Art. VI. — (4;, Art. IX. — (5). Art. X. — (6). Art. XJII- XVI. — (5). Art, XXI. — !8) Art. XXVI, XXVII.

ton. Ses conaencements se présentérent sous un aspect favorable, Law enleva les principaux capitalistes « par le «< tableau de l'immense avenir agricole et commercial ré-

servé à ces terres neuves, à ces forèts vierges, que « baigne un fleuve de mille lieues de cours (1). » Cependant, au mois d'avril 1719, les actions, émises à 500 fr... n'étaient cotées que 300. Elles atteignirent le pair vers le 1° mai. Law prit successivement la ferme des tabacs, 1n compaguie du Sénégal (2), la compagnie des Indes Orientales, la compagnie de la Chine, et la Compagnie d'Occi- ‘ent changea son nom contre celui de Compagnie des Indes. Law eut ainsi dans les mains tout notre commerce maritime.

Ses opérations de banque, déjà très-compliquées, recurent une nouvelle impulsion. Ses comptes s’enchevêtrérent avec ceux de l'Etat, dont les finances étaient dans la plus déplorable situation .

1) Henri Martin, Inst. de France, t. xv, p. 80, 4e éd.

(2) En 1681, Louis XIV autorisa la formation d'une compaguie pour l'exploitation commerciale du Sénégal, du Cap-Vert et et de ia cûts d'Afrique. Elle ne réussit point et fut remplacée, en 1696, par une nouvelle compagnie, tout aussi malheureuse, qui remit son privilége en 1709. Une troisiène compagnie se forma. Les directeurs « n'ont rien laissé à désirer... de manière que ledit établissement a été conduit à sa perfection. » 11 rendait les plus grands services au pays au moment où il passa dans les mains de Law. /£ettres d'annoblissement de Josepl Morin du mois de janvier 1719. — Arch. du Parlement de Normandie. — Communication de M, Gosselin.

Le bruit se répandit qu'on avait trouvé des mines d'or au Nouveau-Mexique et à la Louisiane. Tout aussitôt Paris et la France furent prises de vertige. Cette Louisiane que l'on dédaignait, dont on savait à peine la position géographique, devint un Eldorado. Les actious de Ja Compagnie montèrent avec uneeffrayante rapidité. « Etes- « vous réellement devenus tous fous à Paris? » écrivait Voltaire. « Je n’entends parler que de millions ; on dit «que tout ce qui était à son aise est dans la misvre, et que < tout ce qui était dans la mendicité nage dans l'opulence ? < Est-ce une réalité? Est-ce une chimère ? La moitié de la « nation a-t-elle trouvé la pierre philosophale dans les < moulins à papier? Lass est-il un dieu, un fripon ou un < charlatan qui s'empoisonne de la drogue qu'il distribue « à tout le monde? Se contente-t-on de richesses imagi- < naires? C'est un cahos que je ne puis débrouiller, et au- « quel je m'imagine que vous n'entendez rien (1). »

Voltaire avait raison, ils étaient devenus tous fous. L'agiotage avait pris des proportions inouïes. Les princes du sang, les grands seigneurs, les bourgeois, les laquais, les crocheteurs se précipitaient, pêle-mêle, dans ce hideux tripot qui passa de la rue Quincampoix à la place Vendôme et de la place Vendôme dans les jardins de l'Hôtel de Soissons. En un instant, des fortunes immenses s’engloutissaient dans cette fange et d’autres en surgissaient.

(A) Voltaire, Lettre à M. de Génonville, 1719, t. 11, des œuv., I de la Corresp., p. 61. Ed. Beuchot, Paris, Lefèvre et Didot, 1830.

XNXHII

Plus d'un valet partait dans le carrosse derrière lequel il montait la veille. Dans ces saturnales, la vieille et laborieuse France perdit le sens moral et la pudeur, son amour du travail, sa probité, l'honneur de son foyer domestique.

Quand elle revint de sa démeace, elle roulait dans le gouffre. Elle fit de vains efforts pour se retenir aux aspérités du roc: elle roula, roula toujours, roula jusqu'au fond.

La Compagnie des Indes survéeut cependant à la banqueroute de 1721, et la Louisiane, dont les Mississipiens et les Millionnaires (mots créés dans la rue Quincampoix) se préoccupaient si peu, faisait quelques progrès.

Bienville était devenu commandant général de la colonie le 20 septembre 1717. L'Epinay, successeur de Cadillac, recevait les députés de vingt-quatre nations indiennes, ce qui causait beaucoup d'inquiétude au gouverneur (le Pensacola (1). A la fin d'août, une affreuse tempête ayant rempli de sable le .port de l'île Dauphine et submergé une partie de cette île, le gouverneur choisit pour mouillage une petite baie de l'île aux Vaisseaux et transporta les casernes et magasins de l'île Dauphine au Biloxi.

Le choix du Biloxi était loin d’avoir l'approbation de Bienville. « On sera obligé, je crois, dit-il, de l'abandon-

(1) Barcia, Fnsayo cronologice, p. 229, 50,

XXNIV

«ner. On continue à y faire des déchargements, Cela « retardera l'établissement de cette colonie et nous jette « dans de grandes dépenses à cause de l'éloignement de « l'île aux Vaisseaux qui est à cinq lieues de la grande « terre, où nous sommes établis, et pour les décharger < nous sommes obligés d'y envover des traversiers qui, à

leur retour, ne peuvent approcher de terre que de trois

quarts «le Tieue. On envoie ensuite des chaloupes pour « décharger ces traversiers et ces mêmes chaloupes «échouent à près d'une portée de carabine au large (1). Cependant, ajoute Charlevoix, la capitale de la colonie resta sur cette côte cinq ans entiers, ce qui semble démontrer que l'on se bornait alors au commerce que l'on pouvait faire avec les Espagnols (2).

C'est néanmoins en cette même année 1717 que la Nouvelle-Orleans fut fondée.

Depuis dix-huit ans qu'il habitait la Louisiane, Bienville en avait appris la géographie et l'hydrographie. 11 savait que les navires du plus fort tonnage pouvaient remonter le Mississipi jusqu'au pays des Natchez. Il avait

(1) Lettre de Bienville du 25 avril 1722. (Ms. Arch. du Min. dela Mar. — Commnnication de M. Boimare),.

(2 Charlevoix, Hit, et descrip. Jen. de la Nouvelle-France, 1V, 196.

plusieurs fois sondé ce fleuve et il en aurait dégagé l'entrée si les ingénieurs ne s'étaient uniquement occupés du Biloxi (1).

En 1717, quand il descendit des Natchez pour saluer le nouveau gouverneur, il remarqua dans le pays des Oumas, entre le fleuve et le lac Pontchartrain, à treite heues du golfe, un terrain très-convenable pour l'établis sement de la nouvelle capitale qu'il projetait. On y voyait déjà les habitations de quelques Canadiens,

Il soumit son projet au gouverneur et le lui fit approuver. Ï envoya ensuite de la Tour, ingénieur en chef pour faire le tracé et les retranchements de la nouvelle ville.

La Tour partit avec trente faux-sauniers et quelque: charpentiers.

Après avoir fait défricher un grand terrain, il ouvrit un retranchement rectangulaire appuyé au fleuve et divisé par deux voies en croix formant quatre îlets de mêmes dimensions : ce devait être la Nouvelle-Orléans, la future reine de l'Amérique du Nord. La Tour y construisit quel ques habitations ; les colons bâtirent avec assez d'empressement, mais en bois, comme au Biloxi. Au mois de sep tembre, toutes ces constructions furent détruites pair un effroyable ouragan qui dura trois jours.

Pour la reconstruction, on substitua la brique au his. La Nouvelle-Orléans eut alors’ des édifices, une app

(A) Lettre de Bienvilie du 25 avril 1722. (Ms Arch, du Min. del: Mur — Communication de M. Boimare).

rence confortable, un air de ville. Sa population augmenta rapidement, Sa ceinture, devenue trop étroite, fut remplacée par une autre qui comprenait huit îlets de face sur quatre de profondeur (1). En 1722, elle en avait onze de face sur quatre de profondeur ; trente et un étaient complétement occupés, quatre en partie seulement, neuf r'estaient à concèder (2). Cinq ans plus tard, quand arrivèrent les Ursulines, les Louisianais comparaient leur ville à Paris; mais Madeleine Hachard, qui venait de passer par celte dernière ville, les trouvait quelque peu prétentieux. Toutefois, dit ailleurs la jeune religieuse, « je puis «vous assurer qu'il ne me semble pas être à Mississipi, il « ya autant de politesse et de magnificence qu'en France, « les étoffes d'or et de velours y sont communes, quoique «< trois fois plus chères qu'à Roüen. » Par contre, les dames négligeaient fort la religion. Des dévotes, « il n'yen « avoit pas une dans tout le païs, ny aux environs, » Et maintenant encore, « nulle part, dans les Etats-Unis, il « wy a si peu d'esprit religieux... Le créole ne va ja-

(1) Charlevoix, Hist. et descript. gén. de la Nouvelle France, t. IV, pp. 196, 197, — Hist, gén. des Voy., t. x1v, p. 636. — Dumont de Montiguÿ, Mémoires historiques sur la Louisiane, Ile part. Paris, 1753. — Boismare, Notes bibliographiques et raïsonnées sur l'ancienne Louisiane. Autog. Paris, 1859, — Lett. de Bienville des 10 mai 1717 et 12 juin 1718, (MMs. Arch. du Min. de la Mar, — Communication de M. Boismare).— Barcia, Ensayo cronologico, pp. 312, c. 2, et 328, c. 2,

(21 Cartes de Belin, in Charlevoix, loc. cit., t. IV; — list. gén. des 10y., tt. XIV,

« mais à l'église, ou seulement une fois l'an, à Pà- « ques (1). »

Le rapide accroissement de la Nouvelle-Orléans tient à ce que, par sa position géographique et le Mississipi, elle est devenue le grand marché des Etats-Unis.

On l'appelle aujourd'hui la Crescent City parce que le Mississipi se déroule devant elle en forme de Croissant. «< D'un côté, elle s'étend sur un espace de cinq milles le « long de ce fleuve magnifique, son canal et son port; de « l'autre, elle aboutit à une plaine de plusieurs milles d'é- ‘ tendue, qu’elle envahit peu à peu, et par laquelle, dans quelques années, elle touchera au lac Pontchar- « train (2). »

En 1803, elle avait 8,000 habitants (3); en 1828, 40,000, dont 11,800 esclaves (4) ; vers 1850, 150,000 (5) en 1864, 171,000 (6).

En 1718, Bienville recut, avec un renfort de huit cents hommes, sa commission de commandant général et de directeur de la colonie.

(1) Voyage de M. Sidon, citoyen des Etats-Unis. (Nouvelles annales des Voyages, t. xxxvin, p. 200.)

(2) X. Marmier, Lettres sur l'Amérique, t. 1, p. 428. Paris, A. Bertrand, s. d.

(3) Nouvelles annales des Voyages, t. xxxXVII, p. 192.

(4) Nouvelles annales des Voyages, t. xxx VI, p. 192,

(5) X. Marmier, Lettres sur l'Amérique, t. 1, p. 431.

(6) Dict. de géog. anc. et mod., par Meissas et Michelot, p. 295, ce, 1. Paris, Hachette 1864,

Page 1