DEUXIÈME PARTIE. [lG
80D armée. — Qu'en croyez-vous? me répliqua le Roi. > Et Chavigny me répéta ce qu'il m'a- Toit déjà dît. « Mais, Monsieur, lui répond is-Je, si ce lieu étoit si mauvais qu*il fut impossible de le défendre , en cas que Tarmée du Roi vtnt i être battue, quel parti pourroit prendre Sa Majesté?— De se retirer, me dit-il. » A quoi je lui répartis : « A Dieu ne plaise que je puisse être de votre sentiment! » Et puis, adressant la parole au Roi , je lui parlai ainsi : « Sire , M. de Cbavigny ne prétend pas obtenir de Votre Majesté ce qu'il lui demande, mais seulement qu'elle paroisse en avoir envie , étant assuré que tout ce qu'il y a de braves gens auprès de Votre Majesté se mettront à genoux pour vous en détourner, et offriront de sacrifier leur vie pour la défense de la ville de Toul , si cela est nécessaire pour votre service. Que Votre Majesté ait donc, s'il lui plait , agréable de se déclarer ; et moi je m'engage à donner l'exemple aux autres, et à ne point demander de grâce , si je suis assez malheureux pour signer la capitulation. — J'en sois bien persuadé,me répondit leRoi. » M. de La Heilleraye, voyant qu'il seroit impossible d'obliger ce monarque à faire ce que l'on souhaitoit, lui proposa de faire du séjour à Saint-Dilier ; a quoi ayant consenti , la cour partit le lendemain pour s'y rendre. Le Roi reprit ensuite le chemin de Paris , où M. de Soissons l'ayant dei^ancé , et s'étant plaint au cardinal du mauvais traitement qu'il avoit reçu , celui-ci engagea Sa Majesté à lui en faire quelque sorte d'ex- CQse et de réparation.
Le comte de Cramail fut mis alors à la Rastille pour avoir parlé trop librement au Roi , et pour n'avoir pas fait assez d'état de ce que ce monarque avoit voulu lui dire. Je l'a vois averti de ne se point trop arrêter à ce que Sa Majesté loi pourroit témoigner dans la colère , de peur qu'on ne s'en prévalût ; parce que les temps étoient tels que Ton s'en prenoit souvent à ceux qui n'étoient pas coupables. Ma prévoyance fut cependant des plus inutiles. De très-hab>les courtisans courent souvent d'eux-mêmes à leur perte , sans pouvoir l'éviter. On s'entretint des affaires d'Allemagne pendant l'hiver : et le cardinal , étant bien averti que le roi d'Angleterre étoit dans les intérêts de l'Espagne , songea à lui susciter des affaires, et y réussit ; mais les choses allèrent bien plus loin qu'il n'a- Toit prévu et qu'il ne l'eût souhaité. Les Ecossois, se tenant comme assurée de la France , refusèrent au roi de la Grande-Bretagne de recevoir des évéques , et de leur donner la même autorité qu'ils avoient en Angleterre. Les ministres d'Ecosse , qui de tout temps y ont eu m. c. D. M., T. m.
un très-grand pouvoir, s'y opposèrent , et prirent des mesures contre l'Etat qui l'ont presque abymé, et qui enfin, de libre qu'il étoit auparavant, l'ont rendu une province soumise à l'Angleterre.
La guerre fut continuée en Allemagne sous différcns prétextes , et le Roi fit assurer de sa protection les princes protestans qui voulurent en profiter. 11 traita encore avec l'électeur de Trêves , lequel , s'étant laissé surprendre par les troupes impériales , a été le sujet apparent d'une longue guerre, qui sans cela n'eût pas laissé de s'allumer dans la suite.
Le cardinal n'avoit cependant point oublié que le Roi ne s'étoit excusé de l'éloigner de la cour, que parce qu'il avoit des affaires sur les bras qu'il vouloit Unir avant que de songer à la réformation de l'Etat. M. de Lorraine fournit encore lui-même à ce monarque un prétexte d'affaires dans son pays ; et quoique Sa Majesté n'eût guère de troupes avec elle , elle ne laissa pas de faire commencer une circonvallation autour de Nancy. Il y avoit beaucoup d'apparence que le cardinal étoit bien informé que ceux qui y commandoient n'étoient pas en trop bonne intelligence ; autrement c'eût été une action des plus téméraires d'entreprendre ce siège dans une saison aussi avancée qu'elle l'étoit : et peutêtre que Son Eminence se seroit vue fort embarrassée et exposée aux reproches du Roi naturellement fort impatient , si M. de Lorraine , sachant les armées d'Espagne éloignées , et ne présumant pas que la sienne pût faire un affront à celle du Roi , n'eût proposé de traiter. Ayant donc obtenu un sauf -conduit , il vint trouver le cardinal dans un lieu qui s'appelle Charmes. Ce prince, après divers pourparlers, faisant semblant de vouloir se retirer et d'aimer mieux tout perdre que d'accepter les conditions auxquelles on vouloit qu'il se soumit , le cardinal lui fit dire qu'il étoit le mattre de faire ce qu'il lui plaisoit ; que la foi qu'on lui avoit donnée lui seroit gardée ; mais que, s'il traitoit une fois et s'il vouloit après cela se dédire , le Roi seroit aussi le mattre d'en user comme bon lui sembleroi t. La pensée de M. de Lorraine étoit de se jeter dans Nancy, quoiqu'il convint pourtant de faire rendre la place. Ce prince se rendit au quartier du Roi , dont la défiance naturelle fit que Sa Majesté prévint ce que le duc de Lorraine avoit résolu de faire ; car il fut si bien gardé que, malgré lui, il ne put exécuter ce qu'il n'avoit promis qu'à dessein de nous tromper.
Quand je vis le duc entrer dans le quartier du Roi , j'approchai de Sa Majesté ^ et je lui dis à
MEMOIRES nu COMTB DE DBIENNE
l'oreille : < La béte est dans les toiles , je suis assuré qu'elle sera bientôt liée. » Je m'aperçus que j'a vois parlé un peu trop librement , ce monarque se piquant d'une profonde dissimulation : mais si Sa Majesté en eut quelque chagrin contre moi , il ne dura pas long-temps ; car lui ayant dit le lendemain que j'avois vu dans le quartier plusieurs officiers avec des bandoulières, il me demanda si je trouvois qu'il avoit bien fait son devoir. « Oui , Sire ^ lui répondis-je franchement , car je ne doute plus que Votre Majesté ne soit bientôt maltresse de Nancy. » Les portes en ayant été ouvertes au Roi , son armée y entra et y logea , et l'on lit mettre la cavalerie en bataille pour la faire voir à M. de Lorraine. Il est l)on , pour faire connoitre le génie de ce prince , de remarquer que , le même jour de sa détention , il avoit dit à la Reine : « J*ai dans ma poche un traité que j'ai signé avec le roi d'Espagne votre frère. Si je m'y arrête , vous ne me verrez plus ; mais si je me tiens à celui que j'ai signé ici , je compte de passer l'hiver à Paris. » On laissa cependant une grosse garnison dans Nancy ; et comme le Roi reprit le chemin de Paris , il résolut de s'arrêter à Château-Thierry, afin d'être moins éloigné du cardinal qui étoit tombé malade.
[1635.] L'hiver se passa sans qu'il arrivât rien de considérable , sinon qu'on s'aperçut bien que le premier ministre faisoit tous ses efforts pour engager le Roi à déclarer la guerre à l'Espagne, les Hoilandois lui ayant dit franchement qu'ils ne pouvoient plus la faire, quelque assistance qu'on leur donnât , si le Roi n'y entroit , en s'obligeant de ne faire ni paix ni trêve qu'ils n'y fussent compris.
Le prince Frédéric-Henri d'Orange, qui s'étoit plaint du cardinal , proposa donc de se réconcilier avec lui, à condition qu'il y aqroit une rupture entre les couronnes : ce que le Roi accepta , comme il parut par les manifestes qui déclarèrent les motifs de la rupture. Les plus éclairés furent étonnés de cette résolution, prévoyant bien les malheurs que cause la guerre et les difficultés qui se trouvent toujours à faire la paix. Mais , s'attendant de ne point être écoutés , ils prirent le parti de se taire et d'attendre quel seroit l'événement. On donna aux maréchaux de Châtillon et de Rrézé le commandement de l'armée qui devoit entrer en Flandre par le pays de Luxembourg , et l'on fut averti que celle des Etats-généraux qui la devoit join-
(1) Bataille d* Aveio , 20 mai 1635. Les François Torcèrent les retranchemens des Espagnols : ceui-ci eurent quinxe cents hommes tués, trois mille prisonniers. On
dre étoit en marche. Les ennemis, qui croyoient nous pouvoir combattre avec avantage , parurent ; mais ils furent trompés dans leur attente : car les François furent victorieux (1) , et le Roi en apprit la nouvelle à Château-Tierry, où il étoit toml>é malade , après avoir visité une partie des villes de Picardie et s'être rendu en Champagne. Pour rendre cette nouvelle encore plus agréable , on fit courir un bruit que le prince Thomas de Savoie, qui commandoit l'armée ennemie , avoit été tué ou pris prisonnier. M. de Soissons , son beau-frère, le regrettant beaucoup y fut averti de se contraindre en cas que le Roi lui en parlât. Il le promit et l'exécuta. On dépêcha aux généraux de l'armée de France pour les avertir de se poster sous Louvain , où le prince d'Orange les devoit joindre pour en faire le siège ; et ce prince , y prévoyant des difficultés , conseilla à nos généraux de profiter de leur l)onne fortune, d'assiéger plutôt Namur ; mais ils avoient des ordres si précis d'entrer dans le Brabant qu'ils n'osèrent y contrevenir. Les deux armées firent donc le siège de Louvain pour avoir l'affront de le lever. Chacun en rejeta la faute sur son compa* gnon, et le Roi ne put s'en consoler.
[1636.] La guerre continuant de plus en plus^ on ne pensa de part et d'autre qu'à pousser son ennemi. Nous fîmes des traités de campagne avec les Etats-généraux, qui tinrent bien ce qu'ils avoient promis. Les Espagnols s'étant aperçus qu'ils ne recevoient que du mal de la France y qu'elle assistoit les Hoilandois , qu'elle répandoit son argent en Allemagne, où elle avoit une armée qui devoit se joindre à celle du Roi pour s'emparer de la Flandre , se déterminèrent alors à entrer dans le royaume pour se venger de nous. Nos troupes ne se trouvant point en état de résister aux leurs , nous fûmes obligés de nous retirer; mais ils nous poursuivirent , et, s'étant emparés de Brai-sur-Somme, ils résolurent le siège de Corbie , et ils emportèrent cette place en peu de jours. L'alarme en étant venue à Paris , l'on songea aux moyens de remédier au mal, et Ton tint plusieurs conseils, comme on a de coutume de faire quand les choses sont désespérées. On y fit entrer des personnes de différentes conditions : et chacun se mêlant de proposer son avis , on en donna plusieurs qui parurent des plus ridicules. Pour moi, qui étois fort persuadé de n'être point aimé du cardinal , et que Son Eminence avoit dans le
leur prit leur canon, leur bagage , quatre-vingt-dix- neuf drapeaux, douze cornettes et trois guidons.
DBUXIKBIB PABTIR. [1636]
cœur beaucoup de honte de voir un pareil désordre , je pris le parti de ne point aller chez ce ministre, mais de me préparer à suivre le Roi 8*il alloit à Tarmée. M. de Chavigny m'ayant rencontré au Louvre , me dit que Ton s'étonnoit et que le cardinal avoit même remarqué que je n'allois plus chez lui. Je lui en dis mes raisons ; mais Chavigny ne les ayant pu approuver, je lui promis, en le remerciant , de suivre le conseil qu'il m*avoit donné. Je ne dois pas oublier de dire ici que le peuple de Paris s'emportant contre le premier ministre, il eut pourtant le courage de se faire voir dans la place de Grève sans être suivi que de deux gentilshommes de ses pages et de ses valets de pied. Je fus donc un matin chez cette Emincnce , où je trouvai messieurs de Bullion , Bouthiilier, et Le Jay, conseiller d*Etat , assis avec le père Joseph , capucin , des avis duquel le cardinal se servoit ordinairement , se rapportant à sa suffisance de la conduite d'un grand nombre d'affaires. Le premier ministre m'ayant fait donner un siège vis-à-vis de lui , me dit qu'on étoit dans la résolution de demander aux bourgeois de Paris, et généralement à tous ceux qui afoient des carrosses , un cheval qui serviroit à monter les grands laquais en quelques heures de temps.
Tout le monde fit sa cour au cardinal en applaudissant à cet avis. Pour moi , ne pouvant suivre un pareil exemple , je lui répondis qu'il ne seroit pas inutile d'avoir les chevaux , parce qu^on les distribueroità des capitaines qui trouveroient plus facilement des cavaliers; mais que, pour les laquais, le service qu'on en tireroit seroit bien médiocre. « J'ai pourtant , me répliqua le cardinal , entendu dire à Feuquières qu'on Ure de bons soldats de la livrée. — Oui , Monsieur, lui répondis-je, quand ils ont été plusieurs années dans le service^ mais au sortir de leur condition , ce sont pour l'ordinaire de grands coquins. » La même question ayant été toujours agitée , il fut résolu qu'on mettroit la chose à exécution. Le cardinal, qui ne m'aimoit pas, comme je l'ai dit et remarqué ci-devant, ou qui peut-être étoit alors agité de mille inconvéniens qu'il prévoyoit , craignant d'ailleurs les reproehes que le Roi lui pourroit faire de l'avoir embarqué dans une guerre qui lui seroit peut-être fatale , ne sachant sur qui décharger sa colère , me dit : « Je m'aperçois que vous vous moquez de ce qu'on fait. Vous eussiez agi plus sagement de ne pas venir ici. » Je lui répondis qu'il me faisoit tort , et que je n'avois garde de lui manquer de respect. « Mais , ajouta-t-il , je saurai bien dire au Roi ce que vous faites. » A quoi je
lui répliquai hardiment : « Monsieur , c'est une chose dont je me mettrai peu en peine tant que Je ferai mon devoir. » Son Eminence continua toujours sur le même ton , et me demanda , en m'Interrogeant, ce que Je croyois donc qu'il étoit à propos de faire dans la conjoncture présente. Je n'aurois rien dit à Son Eminence si J'avois été le maître de mon ressentiment; mais comme je m'étois senti piqué au vif de me voir insulté de la sorte , je lui dis : « Monsieur , je conviens qu'il n'y a rien de meilleur à faire, puisqu'on n'a pas évité la faute dans laquelle on est tombé. » Tout le monde se leva pour lors ; et Chavigny , trouvant que je n'avois point de tort , et se souvenant d'ailleurs que je u'étois venu chez le cardinal que par son conseil , s'approcha du premier ministre et lui fit comprendre qull m'avoit querellé sans raison. Cela obligea Son Eminence à me rappeler , en me disant néanmoins que j'avois tourné en ridicule ce qu il avoit proposé. « Non , Monsieur, loi dis-je; si je n'ai point été do sentiment de Votre Eminence , ce n'est seulement que parce que je suis persuadé qu'étant mis en exécution il ne produira pas tout l'effet que vous vous en promettez. Je sais trop bien le respect que je vous dois pour y manquer jamais. » Après ce petit éclaircissement , Bouthiilier s'en vint à moi , et me dit tout bas : « Je vous plains, mais nous en essuyons bien d'autres. — Cela est juste , lui répondis-je , puisque vous en retirez et de l'honneur et du profit ; mais cela est bien rude pour moi qui , au lieu d'en avoir des grâces , n'en reçois que des duretés. — Mais, me répliqua-t-il , ne vous en reste-t-il rien sur le cœur? — Je sais , lui dis-je , avoir du respect pour qui je dois en avoir. » Et, continuant toujours à tenir le même discours, je crus n'avoir point d'autre parti à prendre que de couper court avec lui. L'heure étant arrivée que le cardinal devoit se rendre chez le Roi^ Son Eminence y alla accompagnée de ceux qui avoient été de son conseil. On en tint un de guerre, où deux gouverneurs de places (1) furent condamnés à mort pour les avoir mal défendues. L'exécution en fut faite en effigie. M. d'Angouiéme y eut séance au conseil au-dessus des maréchaux de France ; mais le duc de La Valette ne voulut point assister à ce jugement et refusa de se placer après lui. Les raisons qu'il en donna ne furent pas approuvées. Il disoit qu'étant officier de la couronne devant les maréchaux de France, il ne leur devoit pas céder, et que de plus il h'étoit point persuadé que Du Bec, l'un de ces
(1] Le baron Du Bec , gouverneur de La Capelle ; Saint-Léger, gouTemeur du Gantelet. (A. E.)
MÉ&fOrRES DU COMTE DE BRIENNE,
gouverneurs , eût manqué à son devoir. Cependant les levées qui avoient été ordonnées, et qui furent mises sur pied en peu de Jours, se trouvèrent en état de servir. Elles étoient si considérables qu'elles donnèrent de la crainte aux ennemis. Le Roi se mit en campagne, et le cardinal , se disposant à le suivre, crut qu'il étoit à propos quela Reine restât à Paris et qu'elle eût un conseil auprès d'elle pour s'en servir en cas de besoin , et pour contenir le peuple , supposé que cela fût nécessaire. Ruilion, qui devoit avoir la direction de ce conseil, et qui en étoit trèscapable , m'ayant averti qu'il avoit été résolu que je resterois aussi auprès de la Reine , Je lui répondis que Je ne pouvois m'y résoudre , ne me soutenant à la cour que par quelque estime dont le Roi m'honoroit; et qu'ainsi je nejugeois pas à propos de m'éloigner de sa présence dans un pareil temps. « Allez du moins , me dit-il , chez le cardinal pour vous excuser et pour savoir ce que vous aurez à faire. » Je suivis son conseil , et je trouvai ce premier ministre qui s'en alloit chez le Roi pour lui dire qu'il alloit coucher à Royaumont , parce que Sa Majesté s'en alloit à Chantilly où elle devoit rester deux jours. 14e cardinal m'ayant aperçu me dit : « Vous resterez auprès des dames. Cela ne doit pas vous déplaire. — 11 n'y a , Monsieur , lui répondis-je , rien à gagner auprès d'elles , car elles sont trop fières. » Il n'eut pas de peine à comprendre que Je lui voulois reprocher qu'il avoit été mal reçu d'une certaine dame qu'il eût bien voulu engager à être de ses amies. « Si vous aimez mieux, me répliqua l'Eminence , suivre le Roi , je le supplierai de vous le permettre. Aussi bien M. de La Vrillière a-t-il grande envie de. rester à Paris, madame sa femme étant près d'accoucher. » Cette manière de conversation me paroissant très-offensante me fit prendre la résolution de ne point aller au Louvre , et de différer au lendemain pour demander au Roi ce qu'il vouloit que Je fisse, en lui déclarant ce que le cardinal m'avoit dit. Ainsi Je me rendis de grand matin à Chantilly , où Je trouvai Sa Majesté qui venoit d'entendre la messe , et qui me dit en l'abordant : « 11 faut avouer que les bons serviteurs ne manquent jamais au besoin. Je suis ravi de vous voir. — Et moi, Sire, répondis-je à ce monarque , je suis le plus heureux et le plus malheureux gentilhomme de votre royaume , puisque Votre Majesté me témoigne avoir agréable que je sois auprès d'elle dans le temps qu'elle m'a fait dire qu'il étoit de son service que je restasse à Paris. — Je me suis mépris, me répliqua le Roi, car je veux que vous restiez auprès de moi. — Sire^ ajoutai-je, ce sont mes
ennemis qui veulent m'éloigner de votre personne , dans un temps où chacun est obligé de se rendre auprès d'elle. Et Votre Majesté seroit peut-être la première à me reprocher que j'aurois manqué à mon devoir ; mais je prendrai la liberté de la faire ressouvenir que je m'y suis mis, et qu'elle n'a pas eu agréable que j'eusse l'honneur de rester auprès d'elle: ce qui m'est d'autant plus sensible que Je m'y suis toujours trouvé quand il a fallu exposer ma vie pour son service. — Si je passe la rivière d'Oise, me dit le Roi, je vous enverrai quérir, et Je ferai connoftre par là combien Je vous estime. » Je pris la liberté de lui répondre: « Votre Majesté l'oubliera, et il ne m'en restera que du chagrin. » Je me baissai ensuite , et ayant pris la main du Roi, je la baisai et ide retirai le cœur saisi de douleur.
Je n'étois pas encore sorti de la route qui conduit à Paris que je vis parottre le cortège du cardinal. Je l'évitai par un sentier, et je me rendis chez moi, où je pris garde de si près à ma conduite que l'on n'eut pas occasion de me blâmer. Je n'allai plus que très rarement au Louvre, et je n'y allois point quand les créatures de cette Eminenee y étoient. Après que Tarmée du Roi se fut assemblée , il s'avança pour donner bataille aux ennemis, qui n'osèrent l'accepter ; et Sa Majesté , ne pouvant souffrir qu'ils fussent les maîtres d'une ville dans son royaume, fit former le siège de Corbie, qui fut obligée de capituler , quoique la rigueur de la saison l'eût mise en état de faire une plus longue défense.
Mes enfans , comme Je n'ai point entrepris d'écrire l'histoire, et que Je n'écris que pour vous instruire , Je n'entrerai pas dans le détail de ce qui se passa pendant l'hiver , ni de la crainte qu'eut le Roi que M. de Soissons n'entreprtt sur la vie du cardinal. Ce qui est certain, c'est qu'il en avoit formé le dessein ; mais il ne l'exécuta point.
|1637] Après cela, M. de Soissons, ne se croyant pas en sûreté à la cour , se retira à Sedan : et ce fut en ce temps-là que le cardinal , qui faisoit venir toutes les dépêches étrangères , et quantité d'autres lettres écrites par les sujets du Roi, en trouva une du marquis de Mirabel , qui avoit été ambassadeur d'Espagne en France, adressée à la Reine , en réponse à une dont Sa Majesté l'avoit honoré. On fit mystère de cette lettre , laquelle fut rendue à la Reine après quon en eut tiré une copie ; et l'on se servit de ce prétexte pour faire entendre au Roi que cette princesse avoit des intelligences criminelles avec les ennemis de l'Etat. Ce monarque , qui étoit pour lors à Chantilly , ordonna au garde-des-seeaux
DEUllEMB PARTIE. [1637 — 38]
Segaier d*aller aa Val-de-Grâce faire fouiller dans la cellule de la supérieure et dans la chambre de la ReîDe, pour voir si on n'y trouveroit point une copie des lettres qu'elle avoit écrites dans les pays étrangers , ou les réponses qu'elle avoit reçues. Legarde-des-sceaux entra dans ce monastère assisté de l'archevêque de Paris, et n'y trouvant autre chose , après une exacte recberche , que beaucoup de surprise de la manière dont onagissoit , Il alla à Chantilly rendre compte au Roi de ce qu'il avoit exécuté par ordre de Sa Majesté. En vertu d'un second ordre qu'il y reçut, Il entreprit d'interroger la Reine. Elle répondit qu'elle n'avoit aucune mauvaise intelligence avec les ennemis de l'Etat , mais ne désavoua point d'avoir écrit au marquis de Mirabel et d'en avoir reçu des lettres. Là-dessus on lui exagéra la grandeur de sa faute , en lui faisant entendre qu'on répudioit les reines en Espagne pour un bien moindre sujet. Elle s'excusa en pleurant ; mais cela ne lui fit rien dire ni faire de ce que l'on souhaitoit d'elle, qui étoit d'avoir recours au crédit du cardinal pour rentrer dans les bonnes grâces du Roi. Cette affaire n'eut pas été plus tôt divulguée que Je me rendis en diligence à Chantilly , parce que le Roi avoit dit que je ne manquerois pas d'aller voir la Reine. Cette princesse étoit alors comme abandonnée de toute la cour , et même à peine ses propres officiers la servoient-ils. Je dois dire ici, à la louange de la marquise de Seneçai, que je n'eusse jamais cru qu'une femme entêtée comme elle, eût été capable de ressentir aussi vivement qu'elle fit l'affliction de sa maîtresse. Je pris la liberté de demander à la Reine quel étoit le procédé qu'on avoit tenu avec elle et de qaelles procédures on s'étoit servi pour la convaincre. Mais je ne pus m'empêcher de blâmer Sa Majesté de n'avoir désavoué ni les lettres qu'elle avoit écrites au marquis de Mirabel, ni celles qu'elle en avoit reçues , puisqu'on ne lui représentoit que des copies qui pou voient être facilement falsifiées. <« J'exposois à la question , me répondit-elle, celui à qui je les avois confiées ; et j'aime mieux , pour l'en garantir , m exposer à tout ce qui peut m'arriver. >> Je consolai cette princesse le mieux qu'il me fut possible , et Joi dis en prenant congé d'elle : « Espérons, Madame, que tant de larmes répandues par Votre Majesté seront bientôt récompensées. »
Le Roi se rendit ensuite à Saint-Germain-en- Laye où ii faisoit son séjour le plus ordinaire^ et vint à Paris. La Reine l'y accompagna. J'allai le lendemain faire ma cour à cette princesse. Je la trouvai qui s'entretenoit avec un bon prêtre qsî s'appelolt M. Bernard. Elle étoit plus rê-
veuse qu'elle n'avoit coutume de l'être et avoit les yeux fort chargés. Cela me fit soupçonner dès lors que cette princesse étoit grosse. L'ecclésiastique s'étant retiré , je pris la liberté de dire à la Reine ces propres paroles : « Madame , une pensée que j'ai que vous seriez enceinte seroitelle vraie?» (Il est à observer que, dans ce même temps , M. Bernard avoit assuré qu'un carme déchaussé avoit eu une révélation de cette grossesse , et la chose avoit été découverte au cardinal de La Rochefoucauld par le supérieur du religieux ). La Reine rougit de ma denaande * et changea aussitôt de discours. Ceci arriva au commencement du mois de décembre 1637. Enfin, soit que ce religieux découvrit à quelques autres ce qu'il savoit , ou que l'espérance empêchât que la chose se tint plus long-temps secrète^ le bruit devint général avant que Ton eût des indices infaillibles de cette heureuse grossesse ; et les l)ons serviteurs de Leurs Majestés en eurent tant de joie , qu'ils ne la purent plus dissi-^ muler. Il n'en fut pas de même de ceux qui étoient attachés à Monsieur : car ils en furent très-étourdis , et plusieurs s'avisèrent de faire des plaisanteries de cette grossesse. Le cardinal et ses créatures parloient aux uns d'une manière, . et aux autres d'une autre. D un côté, ils en témoignoient de la joie à Leurs Majestés , et disoient au contraire à Monsieur que c'étoit une chose si ordinaire qu'il ne devoit point s'en chagriner. Mais enfin , comme les marques de cette grossesse paroissoient de plus en plus tous les mois , on s'avisa de dire que , quand même elle viendroit à bien , la Reine n'auroit qu'une fille.
[1638] Je perdis pour lors mon père, qui étoit si estimé par sa probité , qu'il fut extrêmement regretté des gens de bien , et j'eus la consolation de les voir entrer véritablement dans ma douleur. Nous restâm<;s, mes sœurs et moi, avec peu de bien ; mais nous nous trouvâmes assez riches, en ce que la mémoire de mon père étoit en vénération à tous ceux qui l'avoient connu.
Le printemps étant déjà fort avancé, les armées se mirent en campagne , et le Roi fut au rendez-vous de la sienne , après avoir promis a la Reine qu'il ne manqueroit pas d'être à Saint- Germain pour ses couches. Le cardinal auroit eu peut-être bonne envie de l'en détourner ; mais Dieu , qui a toujours les moyens de faire réussir les desseins de son adorable providence , permit que le monarque fût attaqué d*une grosse fièvre qui , l'obligeant à quitter l'armée , le fit revenir à Saint-Germain. Sa Majesté supporta avec une extrême patience les accès de cette fièvre, dans respérance^ d'avoir bientôt un fils. Le Roi fut
MEMOIRES DU COMTE DE BAIBIf IIB ,
suivi de Monsienr , son trère , des princesses et de plnsienrs autres personnes du premier rang, qui continuèrent d*assurer Monsieur que la Reine n'auroit qu'une fille. Plusieurs néanmoins ne pouvoient s'empêcher , par l'attachement qu'ils avoient pour le cardinal , de témoigner de l'inquiétude de ce que la santé de cette princesse donnoit à ses bons serviteurs l'espérance d'une heureuse délivrance. Et comme elle n'avoit pas l'habitude d'avoir des enfans , ceux-ci disoient avec raison : « C'est une œuvre de Dieu , qui ne laissera pas la chose imparfaite. » Je prends aussi la liberté de dire à Sa Majesté : « Espérez , Madame ; ceci est la récompense de vos larmes et de vos souffrances. »
Enfin ce jour si attendu et si désiré, qui de- Toit combler le Roi et la France de consolation, arriva , la Reine ayant mis au monde un Dauphin , après un travail de quelques heures et assez rudes. Cela causa autant de surprise à Monsieur et à ses créatures que de joie au Roi et à ses bons serviteurs. La Reine ayant eu la bonté de me demander un moment apr^ que Dieu l'eut exaucée et délivrée , me présenta sa main à baiser. Le Roi , qui étoit au chevet de son lit , me donna aussi la sienne , et me dit : « Vous participez à ma joie ; elle cause du chagrin à bien des gens. » Et sur ce que ce monarque me désigna ceux qu'il soupçonnoit , je lui répondis : « Il n'y a , Sire, qu'à les faire jeter par les fenêtres. » Le garde-des-sceaux , devenu chancelier par la mort de M. d'Aligre , s'étant avisé de me dire : « Qui l'eût cru , il y a un an ? » s'attira de moi pour réponse : « On n'eût point été au Val-de-Grâce. •— Vous jetez , me répliqua-t-il , une pierre dans mon jardin. — Non , luidis-je^ mais dans celui de la personne qui vous y a envoyé. »
Le Dauphin fut baptisé le même jour qu'il naquit. On dépêcha de toutes parts pour annoncer cette bonne nouvelle aux étrangers alliés du Roi et à toutes les provinces du royaume. Le cardinal envoyaàLeurs Majestés pour leur témoigner la part qu'il prenoit à leur joie. Monsieur se retira à Blois. Comme il semble qu'un bonheur n'arrive jamais sans l'autre , le Roi se trouva heureusement délivré de la fièvre.
Je suis persuadé que cette Eminence ne manqua pas de faire savoir aux alliés ( qu'on désignoit sous le nom de ceux qui appuyoient le bon parti , comme les Etats-généraux des Provinces- Unies , le duc de Savoie, et les princes d'Allemagne) qu'ils ne dévoient plus craindre ce qu'ils avoient tant appréhendé , qui étoit de voir l'héritier delà couronne entre les mains de l'ennemi. Les alliés firent de grandes réjouissances;
et le cardinal , pour revenir de l'armée plus tût qu'il n'eût fait , prit pour prétexte l'empressement qu'il avoit de venir témoigner sa joie au Roi. Ce premier ministre établit sa demeure à Ruel , afin d'être plus à portée d'aller à Saint- Germain. C'est là que le Roi recouvra la parfaite santé. La Reine y reprit aussi ses forces et son embonpoint. On fit pendant l'hiver les préparatifs nécessaires pour la campagne suivante ; et Sa Majesté ayant témoigné qu'elle vouloit y aller, le cardinal prit toutes les mesures qu'il falloit pour réussir. On donna promptement l'argent qu'on avoit promis ; et les capitaines ayant été pressés de mettre leurs compagnies en état de servir , je me crois obligé de leur rendre la justice de dire que chacun s'acquitta parfaitement bien de son devoir.
Sur les propositions qui furent faites pour la paix , et les parties intéressées s'y trouvant disposées , chacun s'entretint en état pour la conclure, mais sans y réussir. La retraite de M. de Soissons à Sedan releva les espérances des Espagnols et fit craindre aux François une guerre civile. On eut des pourparlers avec ce prince pour en venir à un accommodement; mais comme ils furent inutiles , on vit se former un nuage capable de produire un grand orage.
[1639] Tout le monde sait que quand les Espagnols entrèrent en France, ils s'y rendirent maîtres de plusieurs places , et entre autres du Castelet, du gouvernement de laquelle un oncle du duc de Saint-Simon étoit pourvu. Soit donc que le cardinal fût dans le dessein de faire occuper la place de favori par le marquis de Cinq- Mars, fils du maréchal d'Effiat, ou que le Roi en eût déjà par lui-même la pensée , ce fut un prétexte dont on se servit pour envoyer M. de Saint- Simon à son gouvernement de Blaye, et pour faire le procès à son oncle, en l'accusant de foiblesse ou de trahison.
[1640] Cinq-Mars fit en ce peu de temps un si grand progrès dans l'esprit du Roi , que Sa Majesté ayant consenti qu'il traitât de la charge de maître de la garde-robe , elle lui acheta encore celle de grand écuyer de France, dont M. de Bellegarde s'étoit laissé persuader de se démettre. Cinq-Mars ne fut pas plus tût revêtu de cette grande dignité , qu'il ne pensa qu'à s'élever davantage : et comme il étoit très-bien fait de sa personne , il eut la témérité de prétendre au mariage de la princesse Marie de Nevers , et il en fit l'ouverture au cardinal , qui en fut des plus surpris. Son Eminence lui conseilla de s'en désister , en lui donnant à entendre que , bien loin de lui être favorable en cette affaire , il traverserait son dessein. Cinq-Mars étouffa pour
D£li\làME PABllE. [lG40 — 4]]
lors son ressentiment, et fit si bien par son assiduité qall gagna de plus en plus les bonnes grâces du Roi.
Le cardinal avoit eu ia pensée de faire le siège de Clermont au commencement du printemps de Tannée 1640 , remarquable par la prise d'Arras , et de s'ouvrir par là le chemin des autres places que les Espagnols occupoient sur la Meuse , pour les priver de la facilité qu'elles leur donnoient de tirer des secours d'Allemagne. L'armée s'étant avancée sous le commandement des maréchaux de Châtillon et dcLaMeilleraye, le Roi ia suivit ; mais les grandes pluies qui tombèrent pendant cette saison rompirent les mesures de ces généraux : donc le cardinal leur ayant témoigné du chagrin , ils lui proposèrent, pour l'apaiser , de faire le siège d'Arras , et ils lui firent connoitre clairement que c'étoit un dessein qui pouvoit réussir. Ou le tint si caché que, bien que le maréchal de Chaulnes eût ordre de se joindre aux autres , les ennemis , qui eupouvolent inférer que l'on avoit en vue d'attaquer quelqu'une de leurs places d'Artois ou de Flandre, furent surpris quand ils virent Arras investi et qu'on en alloit faire le siège.
Le Roi s'étant rendu à Amiens avec le cardinal, on y prépara un grand convoi; les enfans de M. de Vendôme se disposèrent à l'accompagner ; et le commandement , qui en fut refusé augrand écuyer qui le demandoit, en futdonné à M. Du Hallier , qui le conduisit heureusement a l'armée avec un autre qu'il amenoit de Champagne. Ayant suivi le conseil que l'on me donna d'aller à Amiens , Je pris congé de la Reine. Sa Majesté étoit grosse pour la seconde fois , et accoucha dans la suite de l'année de Monsieur, frère unique du roi Louis XIV. Je trouvai le Roi fort inquiet de l'événement de son entreprise : et, peu de Jours après , ce prince, touché de la manière dont le cardinal en usoit avec moi , m'ordonna de me retirer; mais comme il tomba malade , Je crus qu'il ne me seroit ni permis ni honorable d'obéir à un pareil commandement. C'est pourquoi Je me rendis encore le lendemain nu matin dans la chambre du Roi , qui me dit : > L'incommodité que j'ai vous empêche de vous en aller. Je vous en remercie; mais puisqu'elle est diminuée , ne laissez pas de continuer votre voyage. » J'obéis , et Je partis d'Amiens le Jour même qu'on y reçut la nouvelle de la réduction d'Arras. Après cela , le Roi s'en revint à Saint- Germaln-en-Laye, où la Reine accoucha d'un second fils ; de quoi Sa Majesté témoigna plus de joie encore que du premier , parce que la tendresse de père, qu'il avoit commencé de sentir depuis deux ans, se fit connoitre davantage dans
cette rencontre. En ce temps-là le cardinal fit plusieurs avances pour engager la Reine à l'honorer de sa confiance : à quoi Sa Majesté lui répondit fort civilement, mais toutefois sans vouloir dépendre en rien de ses conseils.
Je crois , autant que je m'en puis souvenir , que l'année précédente madame de Hautefort, à qui le Roi avoit témoigné de la bonne volonté ^ eut ordre de se retirer de la cour. J'eus charge du Roi de lui en porter la nouvelle. Cette dame me pria de faire souvenir Sa Majesté qu'elle lui avoit souvent promis que sa disgrâce n'arriveroit point. « Il est vrai, me répondit ce monarque, je l'ai promis; mais c'étoit à condition qu'elle seroit sage , et qu'elle ne me donneroit aucun sujet de me plaindre de sa conduite. S'est-elle imaginé qu'il suffisoit d'être reconnue pour une femme de vertu, pour avoir part à mon amitié? Il faut encore éviter d'entrer dans les cabales , et c'est ce que je n'ai jamais pu gagner sur elle. »
Madame de La Fayette , quoique dans une très-grande considération, avoit eu pareillement envie de se retirer entièrement de la cour. Elle en fit demander au Roi la permission , et cette permission lui fut accordée. Son esprit et ses autres agrémens lui avoient attiré l'estime de Sa Majesté , qui lui témoigna beaucoup d'affection. Je ne sais par quelle raison cette dame ne plaisoit pas, non plus que la marquise de Seneçai. Il est vrai que la première faisoit ombrage au cardinal ; et pour l'autre, la fidélité qu'elle avoit témoignée en toutes sortes de rencontres à la Reine, sa maîtresse, étoit un crime qui ne se pardonnoit point alors; et si l'on n'a voit craint de prématurer l'accouchement de cette princesse, on l'auroit congédiée bien plus tôt. Mais la Reine fut à peine délivrée que cette dame eut ordre de se retirer.
On fit aussi madame de Lanzac gouvernante des enfansde France , contre l'intention de cette princesse , qui la croyoit dans la dépendance du cardinal. Son Eminence ne voulant avoir auprès de la Reine que des gens à sa volonté , fit si bien que la charge de dame d'honneur de Sa Majesté fut donnée à madame de Brassac.
[1641] On menaçoit souvent la Reine de lui ôter ses enfans; mais l'adresse de Montigny, capitaine du régiment des Gardes , lui en épargna le chagrin. Le Roi le considéroit toujours comme un ancien et fidèle serviteur, et cela, joint aux autres raisons , i'avoit rendu suspect au cardinal ; mais Montigny sut si bien , par son habileté , ménager madame de Lanzac , qu'elle obtint de cette Eminence qu'il auroit la garde des enfans de France en quelque endroit qu'ils fussent. Le Roi proposa à Montigny de le« en-
MEMOIRES DU COMTE DE BDIENNE
voyer à Vincennes ; et cet officier , feignant de n'en point comprendre d'autre raison que la sûreté da lieu, remontra à Sa Majesté que la sûreté n*y seroitque pareille à celle de Saint-Germainen-Laye, où Tair étoit bien meilleur. Cela ût que le monarque consentit qu'on continuât à y élever ses enfans.
L'année 1641 pensa être bien funeste à la France ; car le comte de Solssons ne pouvant, à ce qu'il croyoit , être en sûreté à la cour, ni le duc de Bouillon pour lui avoir donné retraite à Sedan , ces deux princes prirent la résolution de se liguer et de se déclarer pour les ennemis de l'Etat. Ils donnèrent des commissions pour faire des levées de gens de guerre , et ils s'y préparèrent tout de bon. Le Roi , en étant averti , destina une armée pour l'opposer à la leur, et en donna le commandement au maréchal de Châtillon , lequel s'approcha de Sedan pour s'opposer aux desseins des ennemis ; et sur le bruit qui courut qu'ils vouloient entrer en France, ou soit que le Roi crût qu'il y avoit du danger et de la honte à le souffrir, M. de Châtilion eut plusieurs ordres réitérés de les combattre s'ils faisoient mine de l'entreprendre. Ce maréchal, qui vouloit rester dans un poste où l'on n'eût pu le forcer, et qui , en cas qu'ils se fussent avancés, vouloit les attaquer en flanc et les suivre en queue , croyoit qu'il les feroit périr et les réduiroit à se rendre à discrétion. Mais la cour se trouvant d'un sentiment contraire , M. de Châtilion fût obligé de changer de poste et d'en venir aux mains avec i'armée ennemie , qui eut la gloire de défaire celle du Roi. Le comte de Soissons y fut tué. Pour lors M. de Bouillon commença de faire entendre qu'il souhaitoit de rentrer dans les bonnes grâces de Sa Majesté , et il s'excusa, le moins mal qu'il put, sous divers prétextes. Ou fit passer des troupes d'une armée à l'autre.
1) [ ÀriieUs aeeordéi entre le comte due pour le Roy dFEspagne, et le sieur de FontraUles . pour et au nom de Monsieur, (Pièce tirée des papiers de Brienne.)
« Le sieur de FonlralUes ayant esté envoyé par M. le dac d*Orléans vers le Roy d*£spagne. avec lettres de Son Altesse pour Sa Majesté et monseigneur le comte duc de San Lacar, datées de Paris le 20 Janvier, a proposé , en vertu du pouvoir k lai donné , que Son Altesse désirant le bien général et particalier de la France , de voir la noblesse et le peuple de ce royaume délivrés des oppressions quMls soaffh*ent depuis long-temps par une si sanglante guerre, pour faire cesser la cause dMcelle et pour establir une paix générale et raisonnable entre TEmpereur et les deux couronnes au bénéfice de la chrestienneté , prendrolt volontiers les armes à cette fin . si Sa Maie$té Catholique vouloit concourir de son costé avec les moyens possibijs pour advancer les afTaires ; et après avoir déclaré le piffticuller de sa commission, en ce qui est (|fs ofl^s et demandes que font ledit seigneur duc
Le Roi ayant échauffé la négociation par sa présence, et donné de la crainte à M. de Bouillon , le traité fut bientôt conclu. Ce monarque, après avoir mis ordre aux affaires de la frontière , revint à Saint-Germain-en-Laye. La plus grande partie de la cour alla à Paris , où des personnes malintentionnées commencèrent à faire des cabales, et s'efforcèrent de faire entrer M. de Bouillon dans le parti de Monsieur et du grand écuyer. On se servit du prétexte spécieux de défendre les enfans du Roi et la Reine leur mère de l'oppression du cardinal , et Ton publia que le roi d'Espagne les prenoit sous sa protection : ce qui acheva de persuader M. de Bouillon qu'il rendroit un service considérable à la Reine , si sa ville de Sedan pou voit être destinée pour une place de sûreté pour Sa Majesté et pour les princes ses enfans. 11 faut ici remarquer que la Reine n'en dit pas le moindre root à M. de Bouillon, cette princesse se contentant seulement de le recevoir honnêtement quand il venolt lui faire sa cour.
M. de Thou ayant été choisi pour ménager une entrevue entre M. de Bouillon et le grandécuyer, y réussit si bien qu'ils se donnèrent parole l'un à l'autre et s'engagèrent au service de Monsieur, prenant pour prétexte de leur union le dessein qu'ils avoient de détruire la trop grande puissance du cardinal , et de délivrer le Roi d'une captivité dans laquelle il étoit retenu malgré lui. Mais comme on ne savoit point encore par où Ton devoit commencer^ Fontrailles fut envoyé en Espagne, du consentement des ligués , à rinsu de M. de Tliou , et le duc de Bouillon, qui avoit accepté le commandement de Tarmée du Roi en Italie , se déclara aussitôt.
Fontrailles , revenu d'Espagne , raconta à M. de Thou ce qu'il y avoit négocié (l) , ne sa-
d*Orléans et ceux de son party. à estre accordé et conclud par ledit seigneur comte duc, pour Leurs Majestés Impériale et Catholique, et au nom de Son Altesse, par ledit sieur de Fontrailles les articles suivans :
» Comme le principal but de ce traité est de faire une forte paix entre les deux couronnes d'Espagne et de France, pour leur bien commun et de toute la cbrestlenneté. on déclare unanimement qu'on ne prend en cecy aucune chose contre le Roy Très Cbreslien et au pr^iidice de ses estais , ni contre les droits et autorités de la Reine Trés-Chrcstienne régnqnte ; mais au contraire, on aura soing de les maintenir en tout ce qui lui appartient.
» Sa Majesté Catholique donnera douze hommes de pied et six chevaux eflectifs des vieilles troupes; le tout
DRl'XIBMB PARTIE. [10-42
chaDt point que MM. de Bouillon et de Cinq- Mars étoient convenus ensemble de lui en faire QD secret : non pas qu*ils se méfiasssent de lui , mais parce qu'ayant un grand nombre d'amis, il y avoit à craindre qu'il ne leur en découvrit quelque chose. M. de Thou voulut aller à l'armée (1642) , persuadé que le grand-écuyer étoit \M puissant auprès du Boi , et qu'il avancerolt sa fortune en s*attachant à lui ; mais après qu'il
Tenant d'Allemagne, oa de 1* Empire, ou de Sa Majesté Catbollqae ; que si par quelque accident 11 manquoit de ce nombre deux ou trois hommes , on n'entend point poar cela qu*on ajt manqué à ce qui est accordé, atleodo que l'on les fournira le plus tost quMl sera possible.
B U est accordé que dès le jour que monsieur le duc (TOrléansse trouvera dans la place de seureté , où il doit GStre en estât de pouvoir lever des troupes, Sa Majesté Calbolique lui baillera quatre cent mille escus comptant, ptyables au contentement de Son Altesse, pour cstre employés en levées et autres frais utiles pour le bien commun.
B Sa Majesté Catholique donnera le train d'artillerie If ce les munitions de guerre propres aux corps d'armée, avec les vivres pour toutes les troupes, jusques à ce qu'elles soient entrées en France, là où Son Altesse entretiendra les siens et Sa Majesté Catholique les autres, comme 11 sera spécifié c y-après.
• Les places qui seront prises en France par l'armée de Sa Majesté Catholique ou celles de Son Altesse , seront mises entre les mains de Son Altesse et de ceux de WD parti.
» n sera donné audit seigneur doc d'Orléans douze mille escus par mois de pension , outre ce que Sa Majesté Catholique donne en Flandre à madame la ducbeiie d'Orléans sa femme.
Vit.
» Est arrêté que cette armée et les chefs d'icelle obéiront absolument au seigneur duc d'Orléans, et néantmoins . attendu que ladite armée est levée des desniers de Sa Majesté Catholique, les officiers d'icelle presteront le ferment de fidélité à Son Altesse de servir aux fins do présent traité ; et arrivant faute de Son Altesse, s'il 7 a quelque prince du sang en France dans le traité . il commandera en la manière qu'il avoit esté arresté dans le ln\U faict avec monsieur le comte de Soissons ; et au cis que l'archiduc Léopold, ou autre personne, fils, frère ou parent de Sa Majesté Catholique, vienne à estre gouverneur pour Sadite Majesté en Flandre, comme 11 sert là par mesme moyen général de ses armées , que Sa Majesté Catholique a tant de part en ce lieu, est accordé que ledit seigneur duc d'Orléans et ceux de son pirU . de quelque qualité et condition qu'ils soient . ayent esgard à ces considérations, tiendront forme correspondance avec ledit Archiduc ou autre que dit est, et lui communiqueront tout ce qui se présentera, en retenant tous ensemble les ordres de r£mpereur et de Sa Majesté Catholique, tant pour ce qui concerne la guerre
m'eut communiqué son dessein , parce que nous étions parens et amis , je fis tout ce que Je puis pour Ten détourner, en lui disant que le Roi , bien loin d'avoir toujours la même amitié pour M. de Cinq-Mars , Tavoit en aversion , et ne le pou voit plus souffrir. J'eus beau faire, et de mon mieux, pour lui découvrir tout ce que Je savois, Jamais il ne voulut me croire : ce qui m'obligea de lui dire : (t Vous convenez que le cardinal hait
que pour l'employ de cette armée et tous ses progrès.
vm.
» Et d'autant que Son Altesse a deux personnes propres à estre marécbaux-de-camp en cette armée, que ledit seigneur déclarera après la conclusion du présent traité , Sa Majesté Catholique se charge d'obtenir de TEmpereur deux lettres patentes de mareschal-de-carop pour eux.
» Il est accordé que Sa Majesté Catholique donnera quatre-vingt mille ducats de pension à départir par mois aux deux seigneurs susdits.
» Comme aussi on donnera dans trois mois cent mille livres pour pourvoir et munir la place que Son Altesse a pour seureté en France ; et si celuy qui baille la place ne se satisfait de cela, on baillera ladite somme comptant, et de plus six quintaux de poudre et vingt-sli livres par mois pour Tentretien de la garnison.
B II est accordé de part et d'autre qu'il ne se fera point d'accommodement en général ny en particulier avec la couronne de France , si ce n'est d'un commun consentement , et qu'on rendra toutes les places et pays qu'on aura pris en France, sans se servir contre cela d'aucun prétexte, toutefois et quand que la France rendra les places qu'elle a gagnées en quelque pays que ce soit, mesme celles achetées et qui sont occupées par les armées qui ont fait serment à la France ; que ledit seigneur duc d'Orléans et ceux de son party se déclareront maintenant pour ennemis des Suédois et de tous autres ennemis de Leurs Majestés Impériale et Catholique et de tous ceux qui leur donnent aide et protection ; et pour les détruire , Son Altesse et ceux de son parti donneront toutes les assistances possibles.
» Il est convenu que les armées de Flandres et celles que doit commander Son Altesse , ainsi que dit est , agiront de commune main et à même fin avec bonne correspondance.
» On taschera de faire que les troupes soient prestes au plus tôt et que ce soit à la fin de mai ; sur quoi Sa Majesté Catholique fera escrire au gouverneur de Luxembourg, afin qu'il dist à celoy qui lui portera un blanc signé de Son Altesse ou de quelqu'un des deux seigneurs, le temps auquel tout pourra estre en estât : lequel blanc signé Son Altesse envolera au plus tôt, afin de gagner temps , si les choses sont pressées, ou si elles ne le sont point encore , lorsque la personne arrivera, elle s'en retournera en la place de seureté.
le grand-écuyer et quil engage le Rot d'aller en Roussillon pour y faire le siège de Perpignan. Si cette entreprise réussit, Féloignement de Cinq- Mars son ennemi sera sa récompense. Mais si au contraire elle ne réussit point , on s'en disculpera sur les cabales du cabinet, et Ton croira qu'il n*y aura point de moyen plus sûr pour les détruire que d'en éloigner le chef. Vous verrez que le grand-écuyer, qui affecte de ga-
MBMOIRES DU COMTE DB BBIENNE,
gner les gens de guerre ^ ne fait autre chose que préparer des pierres qui serviront un Jour à l'accabler; car le Roi ne peut plus souffrir la manière hautaine avec laquelle il se conduit» Sur ce que je m'aperçus que mes raisons ne pouvoient vaincre son opiniâtreté , je me mis à genoux pour le conjurer d'ajouter plus de foi qu'il ne faisoit à mes paroles ; et je lui prédis enfin que son attachement pour le grand-écuyer le
» Sa Majesté Catholique donnera aux troupes de Son Altesse, un mois après qu*eUes seront dans le service , et ensuite oeuf livres par mois pour leur entretien et pour les autres affaires de la guerre. Et Son Altesse aura agréable de déclarer après le nombre d'hommes qu'elle aura dans ladite place de seureté et celuy de ses troupes, s'il le trouve bon, demeurant dès maintenant accordé que les logemens et les contributions se distribueront esgalement entre les deux armées.
» L'argent qui se tirera du royaume de France sera en la disposition de Son Altesse, et sera desparti également entre les deux armées , comme il est dit en l'article précédent, et est déclaré qu'on ne pourra imposer ancans tribus que par l'ordre de Sa Mi^esté.
» Aa cas que ledit seigneur duc d'Orléans soit obligé de sortir de France, et qu'il entre dans la Franche-Conté ou autre part , Sa Majesté Catholique donnera ordre à ce que Son Altesse et les deux autres grands du parti soient reçus dans tous les estats et pour les faire conduire de là dans la place de seureté.
xvn.
» D'autant que ledit seigneur duc d'Orléans désire un pouvoir de Sa Majesté Catholique pour donner la paix ou neutralité aux villes des provinces de France qui la demanderont, et qu'il ayt auprès de Son Altesse un ambassadeur de Sa Mi^esté, avec plein pouvoir. Sa Majesté s'accorde à cela.
xvin.
B S'il arrive faute , ce que Dieu ne veuille , dudit seigneur duc d'Orléans , Sa Majesté promet de conserver les mesmes pensions auxdits seigneurs, et à un seul d'eux si le party subsiste ou qu'ils demeurent au service de Sa Mi^esté Catholique.
• Ledit seigneur duc asseure en son nom ledit sieur de Fontrailles , qu'en mesme temps que Son Altesse se descouvrira . il lui fera livrer une place des meilleures de France pour sa seureté , laquelle sera déclarée à la conclusion du présent traité . et au cas qu'elle ne soit trouvée sufDsante , ledit traité demeurera nul , comme aussy ledit sieur de Fontrailles déclarera lesdits deux seigneurs pour lesquels on demande les pensions susdites , dont Sa majesté demeure d'accord.
» Final lement est accordé que tout le contenu en ces article! sera approuvé et ratiffié par Sa Bli^eilé CatlMH
llque et ledit seigneur duc d'Orléans, en la manière ordinaire et accoustumée en semblables traités. Le comte duc le promet aussy. au nom de Sa Majesté . et le sieor de Fontrailles , au nom de Son Altesse, s'obligeant reapectivement à cela comme de leur chef . et l'approuvent dès à présent, le ratiffientet le signent.
9 A Madrid , le 13e jour de mars 1610.
» Signé doh Gaspard db Gutzhatt.
» Et par iuppotition de nom,
D DE ClEBHOUT pour FONTBAILLES. »
» Nous , Gaston, flis de France, frère unique du Roy. duc d'Orléans , certi6ons que le contenu cy-dessus est la vraye copie de Toriginal du traité qui fut fait et passé en nostre nom avec M. le comte doc de San Lucar ; en , tesmoignage de quoy. nous avons signé la présente de nostre main et fait contresigner par notre secrétaire.
» Signé Gaston.
» Et plus h<u , Gqulàs. •
CONTRE-LETTKB.
« D'auUnt que par le traité que j'ay signé cejonrd*hai pour et au nom de monseigneur le duc d'Orléans, Je suis obligé de déclarer les noms des deux personnes qui sont compromises par Sa Majesté dans ledit traité , et la place qu'elle a prise pour sa seureté , je déclare et asseure , au nom de Son Altesse , à M. le comte doc . afin qu'il le dise à Sa Majesté Catholique, que les deux personnes sont le seigneur duc de Bouillon et le sieur de Cinq-Mars . grand escuyer de France , et la place de seureté est Sedan , qui est asseurée à Son Altesse , que « ledit seigneur duc de Bouillon lui met entre les mains. En foy de quoy J'ay signé cest écrit.
» A Madrid , le 13 mars 1612.
» Signé par supposition du nom ,
» DE Clerhont. »
a Nous , Gaston , fils de France , fîrère unique do Roy. duc d'Orléans , recognoissons que le contenu eydessus est la vraie copie de la déclaration de monseigneur de Bouillon et de monseigneur Legrand. Et nous, soussignez , avons donné pouvoir audit sieur de Fontrailles de faire des noms desdits sieurs de Bouillon et Legrand à monseigneur le comte de San Lucar. après qu'il aura passé le traité avec luy, auquel traité ils ne sont compris que soubz le titre de deux grands seigneurs de France. En tesmoing de quoy, nous avons signé la présente certiûcation de nostre main et iceHe fait contresigner par nostre secrétaire ,
» A Yillefranche . le 29 août 1642.
» Signé GAvtm.
M Et plus bas, GouLAft.»]
DBtTXIBIlB PAUTIS. [1643]
.iBfailUblement. Tout ce que je pus dire e Thon ne Tempécha point de courir à heur, qui n*est ignoré de personne. Etant é, comme toute Tarmée, que le Roi étoit long-temps malade d'une maladie qui le t bientôt à Textrémité , il s'avisa de me nr un courrier pour m*en avertir, et pour inèr avis que le cardinal faisant tous ses pour s'assurer des officiers de l'armée , il s Vintérét de la Reine de les ménager, et or cela il lui falloit une lettre de cette ise qu'il pût montrer aux principaux : et [o'il faudroit qu'elle fût conçue en termes Di , selon qu'elle seroit pour les uns ou 8 autres , il ajouta qu'il croyoit que je de- "oposer à Sa Majesté de lui envoyer des rignés. Je me trouvai extrêmement chôme pareille proposition, et je meserois xnné de garde d'en rien témoigner à cette ne , si je n'eusse appréhendé que , bonne le comme elle étoit , Sa Majesté n'eût pu orprise par un autre que moi. Je me renne à Saint-Germain , et je n'eus pas sitôt ; ia bouche sur cette proposition à Sa Ma- [o'elle me parut y consentir. Je lui dis «Gardez- vous bien , Madame, de confier it de cette nature à qui que ce puisse être , même ce seroit à moi ; car, quoique je ne nte pas capable d'en abuser, il pourroit r en telles mains que vous auriez sujet de a repentir. Mais s'il arrivoit par malheur
maladie du Roi augmentât, je ne mania pas alors de me rendre à l'armée en die, pour y faire tout ce qui seroit à votre a.»
iB avoir vu les enfans de France , et tété à madame de Lanzac la joie que je res- 8 de la convalescence du Roi , dont lanouavoit succédé à celle de l'extrémité de sa Je, je revins à Paris, où l'on fut averti Jours après que la conjuration dont j'ai avolt été découverte , et qu'on avoit donné B pour arrêter M. de Rouillon. Monsieur t point trahi comme on le publia; mais ce fe fut découvert par une voie que l'on ne t pas craindre naturellement : ce qu'il faut ire de ceux qui ignoroient comment les I se passoient.
chaEncelier ayant exécuté le commandequ'il avoit reçu d'aller recevoir la déposile Monsieur, se mit en campagne une se-
fois pour aller à Lyon condamner à mort
elle princesse moanità Cologne le 3 juillet 1612, i foixante-huit ans. Elle étoit tombée dans la pins edéirase. (A. B.)
MM. de Cinq-Mars et de Thou. On en eût fait autant à M. de Rouillon , si la ville de Sedan ne lui eût servi à racheter sa tête. Ainsi on lui accorda une abolition après qu'il eut avoué tout et donné ordre que sa place Àjt remise aux troupes du Roi. Il regarda comme une grâce de ce monarque, que Sa Majesté voulût bien se contenter d*étre maîtresse des fortifications et des murailles de la place, pour en user dans la suite comme bon lui semblerait.
La nouvelle de l'exécution de MM. de Cinq- Mars et Thou fut suivie de celle du départ de Lyon du cardinal, qui se rendit à Fontainebleau, où le Roi le fut visiter, malgré la répugnance que Sa Majesté y avoit : et d*ailleurs ce prince étoit alors affligé de la mort de la Reine sa mère (1). Quoiqu'il la crût coupable, la nature et le sang ne laissèrent pas de l'attendrir en cette occasion.
Le cardinal vint ensuite de Fontainebleau à Paris , où , ses incommodités s'étant augmentées considérablement , il finit sa vie (2) , et ne fut regretté que de très-peu de personnes. Le Roi , tout ravi qu'il étoit d'en être défait , ne laissa pas d'exécuter le testament du défunt , et de pourvoir les proches du cardinal des charges et des gouvernemens auxquels il les avoit destinées, aussi bien que des bénéfices qu'il leur avoit donnés.
[1643] Sa Majesté s'étant rendue de Paris à Saint-Germain , ne prit plus conseil que du cardinal Mazarin et de MM. de Chavigny et des Noyers : ce qui déplut fort à toute la cour. Cependant on lui eut à peine proposé de mettre en liberté ceux que le cardinal de Richelieu avoit retenus en prison , que la chose fut exécutée. Messieurs de Bassompierre , de Vitry, de Cramait , et quelques autres qui étoient à la Bastille, eurent permission de revenir à la cour. M. de Châteauneuf , qui étoit à Angoulême , obtint aussi sa liberté, mais à condition d'aller faire sa demeure dans une de ses maisons de campagne.
Le Roi ayant cru que j'avois le dessein de lui proposer quelqu'un pour entrer dans les affaire^ , le dit au cardinal Mazarin , qui me l'a redit depuis ; mais je n'eus pas de peine à me justifier là-dessus , en faisant connottre le peu de mérite qui se trouvoit dans le sujet qu'on soupçonnoit.
M. de Vendôme fit supplier le Roi de lui accorder la grâce de revenir en France , d'où il
(2) Le cardinal de Richelieu oioarut le 4 décembr»- 1642, Agé de cinquante-huit ans.
MEMOIRES DU COMTB 0£ BBIENIME,
étoit exilé, aussi bien que M. d'Ëpernon et la duchesse son épouse. Il se rendit même à Saiot- Germaln^ et fit savoir à Sa Majesté le sujet qui ïy avoit amené. Oum*accu$a sans fondement de lui en avoir donné le conseil , afin , disoit-on , de surprendre ce monarque sur la réponse qu*il auroit à faire aux ennemis de la maison de Vendôme, supposé qu*ils voulussent prévenir. Comme je remarquai alors que le Roi ne me regardoit plus de si bon œil , je pris la résolution de me défaire de ma charge , après en avoir eu le consentement de la Reine. La raison que je lui en donnai étoit que je serois hors d'état de la pon- \oir servir tant que le Roi vivroit ; mais que si Dieu venoit à disposer de ce prince , je serois toujours prêt de faire ce qu'elle me commanderoit.
Le marché de ma charge étant conclu avec M. Du Piessis-Guénégaud , M. de Chavigny lui lit obtenir la permission d'en traiter avec moi par le moyen du cardinal Mazarin. Je me crus cependant obligé de remercier Sa Majesté de la grâce qu'elle m'avoit acccordée ; mais ce ne fut pas sans quelque peine de part et d'autre , le Roi se souvenant, aussi bien que moi, du long temps qu'il y avoit que j'étois attaché à son service. Je le suppliai d'agréer que , quand je vien* drois lui faire ma cour, je ne fusse pas traité différemment de ce que je Tavois été auparavant. Sa Majesté eut la bonté de me le promettre, et même de le dire tout haut , afin que les officiers de sa chambre fussent informés de ses intentions.
La maladie du Roi augmentant aussi bien que le crédit du cardinal Mazarin, Sa Majesté donna toute sa confiance à Chavigny. Des Noyers ne le put souffrir. Il demanda la permission de se retirer : ce qui lui fut accordé. Il fit en cela une démarche dont il eut tout le temps de se repentir. On proposa au Roi plusieurs sujets pour remplir la place de celui-ci, et entre autres M. d'A vaux, qui n'eut pas le bonheur déplaire a Sa Majesté. Le Roi se détermina à la faire exercer par commission à M. Le Tellier, intendant de l'armée d'Italie, fort connu du cardinal et beau-frère de Tilladet , capitaine aux Gardes, que le Roi considéroit beaucoup. Le Tellier étoit homme de mérite, et l'événement a fait connoftre dans la suite qu'il étoit digne de remplir une pareille charge.
J'allois de temps en temps à Saint-Germain pour obéir à l'ordre que la Reine m'en avoit donné. Un jour que je proposai au cardinal le retour de Mi de Vendôme, il me reçut assez bien, sur ce qu'il crut que, la maladie du Roi augmentant, Sa Majesté rappelleroit infaillible-
ment ce prince par principe de conscience, os ne pourroit du moins se défendre d'avoir égui à la prière qui lui en seroit faite par Monsieur, son frère. Sur ce fondement, le cardinal m voulut faire l'ouverture à ce monarque, et kê ordres furent expédiés tels qu'on les pou voit désirer.
La cour grossissoit continuellement, tant par le rappel des exilés que par un grand nombr» d'autres personnes qui s'y rendoient , les nnei pour voir quel changement la mort prochaiai du Roi y apporteroit, et les autres parce qu'eltai espéroient d'y faire une plus grande fortune. G0 n'étoit plus un secret de dire que la vie de et prince ne pouvoit être de longue durée. A la vé-^ rite cela troubloit le cardinal, mais non pat de manière qu'il oubliât ce qu'il falloit faiit pour sa conservation. Etant averti que la Beiat avoit beaucoup de confiance dans l'évoque dt Reauvais, qui étoit d'ailleurs d'un esprit simplt et facile et d'un tempérament prompt , il crol qu'il lui seroit bien plus aisé de s'assurer de ot prélat que de tout autre pour qui Sa Majesté roit de l'affection. Mais ne sachant qui ployer pour cela, il s'adressa au nonce, qui M depuis le cardinal Grimaldi. Le nonce vouM bien se charger de la commission , et lui fairt le plaisir de dire à l'évéque de Reauvais la pat» sion qu'avoit le cardinal Mazarin de rendre set services à la Reine ; et le prélat , peu fin , m eut tant de joie qu'il l'alla d'abord déclarer à Sa Majesté , en conseillant de s'assurer de Bit* zarin, qui fut ravi d'apprendre que les choseï réussissoient à son gré. M. de Reauvais me fit part de ceci et de ce qui avoit été ménagé ptr de plus habiles gens que lui. J'en fus extrême* ment surpris; mais ayant eu assez de foret pour dissimuler ma pensée, et me trouvant dant la nécessité de prendre un parti , je dis à ce pré* lat que je souhaitois qu'il n'eût pas un joursîjcC de s'en repentir. Je fus promptement trouver la Reine, dans l'impatience où j'étois de savoir de Sa Majesté même si ce que M. de Reauvalt m'avoit dit étoit véritable , et ce qui avoit pa engager la Reine à suivre le conseil de ce pré* lat. « Deux raisons, me répondit cette princesse : la première, que, sur la parole da nonce, je i^uis persuadée que le cardinal Mazarin est mon serviteur ; et la seconde , qu'ayant envie de me défaire de Routhillier, de Chavigny et de tous ceyx qui n'ont point été dans mes intérêts , je serai bien aise d'y conserver quelqu'un qui puisse m'informer des intentions que pourra avoir le Roi à la mort, pour les suivre. Je veux me servir pour cela d'une personne qai ne soit point dans la dépendance de Monsiear