‹ Relation faite par m. de Fontrailles des choses particulières de la courChapitre 12 sur 89 · DEUXIÈME PARTIE. [\64Z · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE. [\64Z

I prince de Condé. » Je crus faire beaucoup e point louer un conseil qui me paroissoit pernicieux, mais Je crus aussi qu'il étoit de adence de ne le pas blâmer; et me contende ne point oublier ce qui m'avoit été conlor m'en servir au besoin , Je n'en parlai, à nne.

pendant la maladie du Roi devenoit plus iffeuse. Le cardinal lui conseilla d'établir régence; et , supposé que cette dignité fût éeàla Reine, de limiter le pouvoir de sa rée. Ge monarque n'eut pas de peine à faire ce I lui proposoit; car il ne pouvoit confier aftms ni à Monsieur, ni au prince de Condé, li avoit souvent donné sujet de se plaindre. Qt pas non plus de peine à mettre des bork l'autorité de la Reine , étant persuadé lenseroit mal de son pouvoir; et sur ce I lui demanda s'il agréeroit que Monsieur édaré chef des conseils sous la régente, et suant-général représentant sa personne dans ! rétendue du royaume; qu'en l'absence de denr, frère du Roi, le prince de Condé pit la même place, et le cardinal Mazarin de ce prince; qu'il y eût un conseil nécesnqnel assisteroient Bouthillier, surintendes finances, et Chavigny, son fils, où • les affaires passeroient à la pluralité des , Sa Majesté donna son consentement à , et le Roi ajouta qu'il vouloit que le cardi- It la nomination des bénéfices Jusqu'à la rHédu Roi, son fils. Pour donner plus de ioette déclaration, on Jugea à propos de re enregistrer au parlement. Outre ce que SDS de remarquer, il y avoit encore quelchoses qui me paroissoient assez à l'avande la Reine : entre autres , il étoit dit le anroit la disposition des charges qui Ifeient à vaquer, à la réserve de celles de laires d'Etat , qui ne pourroient être remipie par des personnes dont le conseil nécesleroit convenu. Je ne fus point du tout fs de cette restriction , car la charge de Noyers n'étant point encore donnée, on it prendre une précaution pour m'empéd*y entrer; et en cela Je fus obligé à ceux mêlèrent , le Roi ayant eu la bonté de

avons tronvé daos les papiers du comte de 10 la lettre salTante de la Reine d'Angleterre, àLoals XIY, au sujet de la mort du feu Roi.

s Mai Tris Chrettien, monsiewr mon neveu. m Moofiear mon neveu ,

m que f ay appris la mort du feu Roy, monsieur ère , par le sieur de Gressy. je vous ay despécbé

se souvenir de mes services dans son testament et de les récompenser.

Au moment que cette déclaration parut elle fut blâmée, et le parlement, en l'enregistrant, ne songea qu'aux moyens dont il faudroit se servir pour rendre illusoire le dispositif de son arrêt. Des Jurisconsultes soutenoient que le père et le fils ne dévoient point délibérer ensemble, et le public trouvoit que le conseil qu'on auroit établi seroit trop foihie pour avoir une autorité aussi absolue. Quelques-uns de ceux qui mourolent d'envie d'être en possession des charges qui leur étoient destinées, témoignèrent au Roi qu'il falloit assembler ce conseil; et, suivant l'ordre qu'ils en reçurent, ils dirent à la Reine que ce monarque Tavertissoit de ne Jamais consentir que M. de Vendôme , ni aucun de sa maison , fût pourvu du gouvernement de Bretagne , dont le maréchal de La Meilleraye avoit été gratifié depuis peu ; et comme on ne se soucia point de ménager M. de Vendôme , on divulgua surle-champ ce qui devoll être tenu secret. On proposa aussi de déclarer les généraux des armées. Le cardinal ,' pour mettre dans ses intérêu le prince de Condé , fit déterminer le Roi à donner le commandement de la plus considérable au duc d'EnghIen , qui devoit avoir sous lui M. Du Hallier, qui fut maréchal de France peu de temps après son départ de la cour.

Le roi Louis XIll, surnommé le Juste, mourut en cette année-ci (i). On peut dire que ce prince n'étoit méchant que par accident. Dans tout le cours de son règne , qui fut assez agité , il ne fit que le mal qu'on lui fit faire. A peine eut-il rendu son dernier soupir qu'il courut un bruit, dans le faubourg Saint-Germain, que Monsieur avoit mandé à ses créatures de s'y rendre, à dessein d'être mattre de la personne du roi Louis XIV, son neveu , et du duc d'Anjou, firère unique de Sa Majesté, et d'ôter l'autorité à la Reine. Cela donna lieu aux serviteurs de cette princesse, qui de longue main lui avoient ménagé les Gardes françaises et suisses, de redoubler la garde et d'ordonner que les soldats fussent dans leurs quartiers sous leurs enseignes , pour se rendre à Saint-Germain au premier ordre , et y appuyer par la force des

Craset pour me condouloir avec tous de la perte que nous avons faite , et puis pour remercier Vostre Majesté des assurances qu'elle m*a données de son aflTection. la suppliant de croire que Je tâcberay à la mériter, estant, monsieur mon neveu, votre trësHifTectionnée tante,

» Henriette-Mabib, R.

» iVaivctrfta, c«28;tiifi16i3. »]

MÉMOIRES DU COMTE DE BniKNNE,

armes ce que le feu Roi y avoit ordonné trèsinstamment, qui étoit que la Reine seroit mattresse de i*administration du royaume et de l'éducation de ses enfans.

Cette princesse, pour marquer la confiance qu'elle avoit au duc de Beaufort , lui commanda de se tenir auprès de la personne du Roi , et à tous ceux qui dépendoient d'elle de lui obéir. Il eût été à souhaiter que M. de Beaufort eût pu se contenir; mais n'étant pas maître de sa Joie, on prit la résolution de conduire le Roi et le duc d'Anjou à Paris; et les troupes de la garde ayant été mandées , on les mit en bataillon , au milieu duquel marchoit le carrosse où étoient Leurs Majestés avec Monsieur'. Ils arrivèrent à Paris dans cet équipage, qui avoit quelque chose de grand et de foible tout ensemble.

A peine la Reine fut-elle retirée que le président Le Bailleul, son chancelier, lui proposa de mener le Roi au parlement qui, suivant l'exemple de ce qui s*étoit pratiqué en l'année 1610, ne manqueroit pas de la déclarer régente, avec le pouvoir entier de gouverner toute seule; en suppliant pourtant le Roi que Monsieur, son oncle, fût déclaré lleuteuant-général dans toute l'étendue de son royaume, pays et terres de son obéissance , et , en son absence , M. le prince chef des conseils. M. le duc d'Orléans et le prince deCondé, qui d'ailleurs offroient , de remettre à la Reine toute l'autorité qui leur avoit été donnée, consentirent que le Roi allât tenir son lit de justice : à quoi le cardinal avoit lui seul de la répugnance, parce qu'il avoit été averti qu'on n'y parleroit point de lui. Plusieurs conseillers voulurent Tanimer, mais ils étoient trop foiblespour empêcher une délibération consentie par les plus considérables de l'Etat, et que le parlement avoit déclaré vouloir publier.

Le cardinal crut que , les choses étant en cette situation , il n'avoit point d'autre parti à prendre que de demander à la Reine la permission de mc retirer en Italie. Sa Majesté étant persuadée que (e service de cette Eminence lui seroit utile , et se trouvant pressée , me dit l'embarras où elle étoit, d'où pourtant elle concluoit que son autorité en seroit bien plus puissante. Je lui répondis que si elle étoit résolue à continuer de se servir du cardinal , je ne croyois pas les choses si difficiles qu'elles paroissent. •« Mais , me répliqua la Reine , comment cela se pourra-til faire? car le cardinal se tient offensé , il le publie partout et demande la permission de se retirer. » Je lui dis : « Madame , si vous lui offrez ce qu'il perd , Votre Majesté conviendra qu'il doit être satisfait; et s'il vous refuse, c'est une marque qu'il ne veut point vous avoir d'obligation. En

ce cas-là, vous ne perdrez rien quand 11 se retirera; : mais Votre Majesté me permettra de lui dire que je le crois trop habile homme pour ne pas ae- \ cepter ses offres avec de très-humbles remerd- . mens. >» Je me retirai , et le cardinal se rendil \ chez la Reine pour la presser de lui accorder h permission qu'il lui avoit demandée de s*en aller * à Rome , où il f croit, disoit-ii , parottre son zèle : pour le service du Roi , et sa reconnoissanee . pour les bienfaits et les honneurs dont il étoit comblé. Mais Sa Majesté lui ayant fait Touvcrturc que je lui avois proposée , il ne délibért point sur ce qu'il avoit à répondre- Il la remer-' cia en lui protestant que cette nouvelle griee l'attachoit encore plus fortement que toutes Ici autres qu'il avoit reçues au service du Roi , an sien , et à celui de toute la France ; et , coiiti« nuant son discours , il demanda à la Reine qd lui avoit donné ce conseil. Sa Majesté lui dit qte c'étoit moi. Il m'en remercia dès le jour mémei en me protestant que j'aurois toute sa confianee; qu'il savoit bien que la Reine m'avoit honoréde la sienne , et que je n'en avois jamais abusé ; qu'il supplioit même Sa Majesté d*étre sa ca»> tion; qu'il ne manqueroit à rien de tout ce qui m'avoit promis , ne me demandant d'autre assirance que ma parole , parce que la renommée, qui ne se trompe jamais, avoit publié si hautement la constance et la fidélité avec lesquellei j'avois servi mes maîtres et aimé mes amiS| qu'il n'exigeoit point de moi d'autre assurance , celle-là lui paroissoit la meilleure. Je fis de moB côté mille protestations de services au cardinal, étant persuadé que cela feroit plaisir à la Reine. Présentement qu'elle est établie sur le trône , nous parlerons de la régence de cette prinoenei et de la part qu'elle voulut bien me donner au affaires.

Sa Majesté témoigna d'abord qu'elle n'atoit rien plus à coeur que la grandeur do Roi lea fils et de procurer la paix à la France , poarfi que ces deux choses pussent s'accorder ensemble. Elle promit de mettre dans ses intérêts, autant qu'elle le pourroit , M. le duc d'Orléans et M. le prince. Elle déclara aussi qu'elle avoit des serviteurs particuliers dont elle vouloit se senir , comme l'évéque de Beauvais , le président Le Bailleul et moi. Le second, qui s'attendoit d'avoir les sceaux , accepta avec plaisir la surintendance des finances , dont il fut pourvu conjointement avec M. d'Avaux , qui néanmoins ftil nommé pour aller négocier la paix suivant les préliminaires qui en avoient déjà paru. M. de Longueville fut aussi destiné pour être plénipotentiaire , et obtint du Roi qu'il aurolt séance dans le conseil secret. Il fut par là récompensé

DEUXIÈIIR PABTIB. [1643]

d^êTanee des services qu'on attendoit de lui.

fiouthilUer eut ordre de se retirer : ce qui surprit d'abord le chancelier ; mais il se rassura quand il vit qu'on avoit mis en sa place MM. Le Biilleul et d'Avaux. L'évêque de Beauvais , qui s'sttendoit à être tout puissant dans TEtat , reehereha M. le duc d*Orléans et le prince de Coudé, en leur promettant des gouvernemens de place , et généralement tout ce qu'ils pourroient désirer. Il assura encore Monsieur que , sans SToir le titre de régent, il en auroit toute l*autorité. Mais le pauvre prélat déchut de ses espéranees quand il vit que le cardinal avançoit de plus en plus dans la confiance de la Reine , et que l'on croyoit avoir déjà trop fait pour lui que de lui avoir accordé l'entrée du conseil , en le flattant de Tespérance de l'élever à la pourpre. Le cardinal Mazarin l'assura bien d'y vouloir contribuer; mais reconnoissant que ce prélat avoit un petit génie , il le méprisa dans la suite. Chavigny fut étourdi de la disgrâce de son père, et Seryien revint en diligence à la cour , espérant de rentrer dans la charge de sécrétai reâ*Etat qu'il avoit eue par le crédit du cardinal et Richelieu , et dont il avoit été obligé de se défaire par ordre du feu Roi , qui Tavoit soupçonné d'avoir rapporté à son premier ministre quelque chose qui avoit été dit dans la chambre de Sa Majesté. Servien fut aussi bien étonné de voir que le cardinal Mazarin affectionnoit Le Tellier, et qu'il y avoit encore bien des personnel qui disoient que des Noyers , qui ne s'étoit pu démis, prétendoit la même chose que lui. Il perdit enfin toute espérance quand il sut que la Rdne étoit dans le dessein de me gratifier de cette même charge.

Chavigny ne trouvant point Sa Majesté disposée en sa faveur, comme il s'en étoit flatté , s'adressa au cardinal pour obtenir de la Reine, par son moyen , la permission de se démettre de a charge , s*imaginant peut-être que cette Eminence le blâmeroit de la résolution qu'il prenoit; mais il s'adressa mal , car le cardinal ne pouvoit looflirir qu'on allât publiant partout que M. de Chavigny étoit l'auteur de sa fortune et de son dévation. Ce premier ministre , se possédant , loi fit plusieurs questions qui rengagèrent de plus en plus à persister dans sa même résolution, eomme de lui dire jusqu'où il prétendoit que devoit aller son crédit , dont on lui ôtoit jusqu'à l'eipéraDoe. Ainsi le cardinal s*étant contenté de iitisDaire à ce que la bienséance vouloit , il se chargea de parler de la démission de Chavigny i la Reine, qui témoigna une grande joie de ce que l'occasion se présentoit de me faire entrer dans les affaires.

Sa Majesté envoya, mes enfans, chercher votre mère , pour savoir d'elle si j*étois en état d'avancer une partie de la récompense que M. de Chavigny demandoit. Ensuite elle me commanda de l'aller offrir à l'intéressé : ce que je fis, en le priant de me dire franchement s'il avoit bien pensé à ce qu'il avoit fait. Il me remercia de l'offre que je lui fis de ne le point presser de quelques jours de donner sa démission , seulement pour se ménager quelques avantages qui ne me regardoient point. Mais comme M. de Chavigny étoit chancelier de M. le duc d'Orléans, ceci vint bientôt à la connoissance de ce prince, qui envoya sur-le-champ le duc de Rellegarde faire ses plaintes à la Reine et au cardinal de ce qu'on disposoit sans sa participation d*une charge aussi considérable que celle de secrétaire-d'Etat. « J'ai usé de mon pouvoir, répondit cette princesse , en ayant été suppliée par celui qui y est le plus intéressé. La manière dont vous me parlez de la part de Monsieur me surprend si fort, que je trouve à propos que vous lui disiez de la mienne de ne le pas faire une seconde fois. » Le cardinal prit la parole , et raconta , pour se justifier, les choses comme elles s'étoient passées , en ajoutant qu'il seroit bien difficile d'engager la Reine à changer de résolution. MI de Bellegarde étant retourné trouver son maître , il convint avec lui de revenir auprès de la Reine, à laquelle il parla ainsi : «Votre Majesté ne sauroit défendre le procédé de M. de Brienne , qui n*a pas daigné faire un compliment à Monsieur.» La Reine m'envoya quérir , et , blâmant ma manière d'agir, elle m'ordonna d'aller au Luxembourg et de prier Monsieur de ne point avoir de répugnance à ce qu'elle vouloit faire pour moi. Je lui répondis, et ensuite au cardinal, qui me reprochoit que j'avois mis la Reine dans un grand embarras : « J'avois toujours cru l'union de Monsieur avec Sa Majesté si nécessaire pour le service du Roi , qu'il la faudroit préférer à toute autre chose. A mon égard , la Reine , par l'honneur qu'elle m'a fait, a récompensé mes services, dont je lui suis très-obligé; mais elle n'aura jamais le pouvoir sur moi de me faire entrer dans une charge comme celle de secrétaired'Etat contre le consentement de Monsieur. Sa Majesté est donc la maîtresse d'en disposer comme il lui plaira; car, au reste, pour ce qui est d'aller dans la conjoncture présente faire un compliment à M. le duc d'Orléans, c'est une bassesse dont je ne suis pas capable ; et ce seroit mal reconnoltre les obligations que j'ai à la Reine , de donner lieu au monde de dire qu'elle ne peut avoir de bonne volonté pour ses serviteurs sans l'agrément de Monsieur. Mais quanâ

MEMOIBES DU COMTE DE BBIENNE

ce prince aura fait les excuses auxquelles son compliraeDt Toblige , de mon côté je ne manquerai pas à mon devoir. » Mes raisons furent trouvées si bonnes que i*affaire fut mise en négociation. Monsieur, ne pouvant espérer de la faire réussir comme il i'avoit projeté , me fit dire de l'aller voir, et quMl la termineroit à ma satisfaction. Je refusai de lui obéir jusqu'à ce qu'il eût rendu à la Reine ce qu'il lui devoit , et j'ajoutai que je ne voudrois point de l'épée de connétable à ce prix-là, et à plus forte raison d'une plume que j'avois eue tant d*années dans ma main.

M. le duc d'Orléans se résolut enfin de faire des excuses à la Reine de la conduite qu'il avoit eue ; dont je n'eus pas plus tôt été averti par Sa Majesté que j'obéis sur-le-champ à l'ordre qu'elle me donna d'aller au Luxembourg. Je parlai à ce prince de la manière qui suit : « Je ne sais par où commencer mon discours, en parlant à Votre Altesse Royale; car depuis que je suis au monde j'ai toujours évité toutes sortes d'édaircissemens, et néanmoins je me trouve dans la nécessité d'en avoir un avec un prince pour qui j'ai toujours eu un profond respect. Je dirai donc à Votre Altesse Royale que, si les bienheureux voient ce qui se passe en ce monde-ci , le Roi votre père aura peine à souffrir que vous ayez porté les intérêts du fils de M. de Bouthillier contre ceux du fils de M. de Loménie , après avoir été servi avec beaucoup de fidélité par celui-ci , et ayant à peine connu l'autre. Mais , pour reprendre la suite de mon discours , je me crois obligé de dire à Votre Altesse Royale qu'étant allé trouver M. de Chavigny pour lui déclarer l'ordre que j'avois de lui remettre une somme considérable , en me donnant la démission de Ja charge de secrétaire-d'Etat , dont monsieur son père et lui étoient pourvus , il me pria de ne le point presser de quelques jours , dont il avoit besoin ^ pour ménager de certains intérêts qui ne me regardoient point. Or, y ayant consenti, eût-il paru raisonnable que j'eusse accouru à Votre Altesse Royale pour lui faire part de l'ordre que j'avois reçu de la Reine ? Je prends même cette princesse à témoin que je l'ai suppliée de me décharger du fardeau qu'elle vouloit m'imposer , parce que vous ne l'aviez pas agréable. Mais à présent que vous avez vu Sa Majesté , je dirai à Votre Altesse Royale ce que j'ai pris la liberté de lui dire à elle-même : c'est que je ne consentirois jamais à accepter cette charge si vous y aviez la moindre répugnance ; et le pouvoir que la Reine a sur moi ne seroit pas assez puissant pour m'y obliger, parce que je serois très-fâché que Votre Altesse Royale eût le moindre chagrin à mon

occasion. Et comme j'ai toujours cru que votre union avec la Reine contribueroit au bien de l'Etat et affermiroit l'autorité royale, me pou voitil être reproché qu'après l'avoir appuyée le plus qu'il m'a été possible , je voudrois être cause que cette union pût être troublée? — Quoi donc, me dit ce prince, Chavigny vous a-t-il demandé du temps?» Je lui répondis qu'il n'y avoit rien de plus vrai, et que je le suppliois de l'envoyer quérir^ afin que je le lui soutinsse en sa présence, persuadé que j*étois qu'il n'en disconviendroit pas. « Ce n'est point vous , me répliqua Monsieur, mais moi qui suis dans le tort; car M. de Cbavi* gny me devoit dire sincèrement ce que vous aviez concerté ensemble. Je ne puis voir personne dans le conseil qui me soit plus agréable que vous; car j'ai remarqué que vous avez toujours eu de l'amitié pour moi dans le temps de mes adversités, et que vous avez favorisé ceux qui m'nppartenoient, quand vous l'avez pu faire avec justice et bienséance. »

Je revins au Louvre au sortir du Luxembourg, et mes provisions ayant été expédiées, je prêtai le serment entre les mains de la Reine , qui n'eut point désagréable la liberté que je pris de les baiser. Je fus ensuite chez le cardinal , qui me reçut de la manière du monde la plus obligeante ; et j'eus la satisfaction de ne rencontrer personne dans mon chemin qui ne me témoignât approuver le choix que la Reine avoit bien voulu faire de moi pour me confier en par^ tie son secret et sans réserve celui de l'Etat. Mon élévation à cette dignité ne fut pas plus tôt divulguée que le nonce et les ministres des autres princes étrangers me firent demander audience. Chacun d'eux m'exposa ce qu'il avoit espéré du feu Roi et ce qu'il pouvoit souhaiter de la Reine.

[ Une dépêche générale , signée du Roi , fut adressée à tous les ambassadeurs, résidens, agcns et serviteurs du Roi au -dehors, dans laquelle on donnoit avis de la démission de M. de Chavigny en faveur de M. de Brienne, et qu'ils eussent doresnavant à m'adresser leurs dépêches, en même temps qu'on les informoit de la victoire de Rocroy et du projet de traiter la paix générale à Munster. Elle étoit ainsi conçue :

« Le sieur de Chavigny m'ayant remis la charge de secrétaire de mes commandemens , j'en ay incontinant faict pourvoir, par l'avis de la Reyne régente, madame ma mère, le sieur comte de Brienne , de quoy je vous ay voulu donner avis et vous dire que vous ayez doresnavant à luy adresser vos despesches et me tenir averty I par luy de toutes les choses qui concernent mon

DKUXIKME PABTIR. [IGIS]

aeniee. Vom ferez part de ce changement à tous ceux que vous estimerez à propos par delà, afin qiills sachent à qui ils auront à s'adresser pour les affaires qui se présenteront.

« Encore que j'aye esté fort occupé , avec la Boyne régente madame ma mère , à rendre les deyoirs funèbres au feu Roy, monseigneur et père (que Dieu absolve) , Je n'ay pas laissé d'agir aux affaires de cet Etat , et de donner ordre à mon cousin le duc d'Enghien, ensuite de cette grande et signalée victoire qu'il a gaignée sur mes ennemis à Rocroy, d'entreprendre le siège de Thionvilie, dont les approches ont esté faictes sans perte d'hommes, et le travail, et la circonvallation commencée et continuée avec tant de diligenceque les lignes sont achevées, avec espérance de veoir bientost cette place réduite. Vous ferez oognoistreà ceux qu'il sera besoing que l'on agit de deçà avec toute la vigueur possible pour obliger les ennemis à se porter tout de bon à la paix générale, à laquelle il semble qu'ilz se laissent mieux entendre qu'auparavant, ayans envoyé leurs passeports en bonne forme. Pour mes députés plénipotentiaires , J'ay commandé aux sleors comtes d'Avaux et de Ghavigny de partir pour se rendre à Munster, pendant que mon cousin le duc de Longueville s'apprestera pour y aller tost après : je ne veux pas que de ma part il y ayt aucun retardement à cet ouvrage, afin que si tous les intéressés s'y portent aussy franchement que moy, le traité s'achève par une bonne conclusion. Sur ce, Je prie Dieu qu'il vous ait, etc.

• Escrit à Paris, le dernier Juin 1643. » ] J'appris bientôt que M. le duc d'Orléans avoit établi un conseil pour délibérer de ce qui étoit à faire pour le maintien des gens de guerre , et que l'heure en étoit marquée tous les vendredis après midi. On ajouta à ceux qui dévoient assbter à ce conseil , qui étoit déjà beaucoup diminué de puissance, messieurs les maréchaux de France, et même Bezançon, en qualité de commissaire général des troupes, et aussi les secrétaires d'Etat. La première fois que je m'y rendis, Je fus fort étonné de voir qu'on les laisloit debout. Je ne pus m'empécher de parler de la cause commune, dont Je fis la mienne propre, en faisant entendre à Monsieur qu'il ne devoit point exiger de nous ce qui n*avoit pas été denoandé en 1630 à M. de Beaucler; et que si, pour rester debout et tête nue en présence du Roi , on vouloit nous obliger à quelque chose de semblable où Sa Majesté ne se trouveroit point, nous nous en défendrions par des raisons eonvaincantes et par des exemples. D'où Je conduois que son Altesse Royale auroit le déplaisir m. c. D. M., T. m.

de ne pas réussir dans une affaire de cette nature, qu'elle ne devoit Jamais entreprendre. M. le duc d'Orléans, ayant pris l'avis de ceux de son conseil , nous dit de nous asseoir et de prendre nos places. Je crois que ce que Je fis pour la défense de la cause commune ne contribua pas peu à engager messieurs de LaVrillière et Du Piessis-Guénégaud à me céder la préséance dans tous les endroits où nous paroissiens en qualité de secrétaires d'Etat , comme ils le faisoient dans les conseils, où elle m'appartenoit de droit sur eux. M. Le Tellier n'eut pas de peine à faire comme les autres, avec d'autant plus de raison que, n'ayant encore qu'une commission , il eût été de mauvaise grâce à lui de prétendre la préséance sur les officiers pourvus en titre et reçus. Je ne laissai pas néanmoins de lui en faire une honnêteté, comme aux deux premiers.

Peu de Jours après que Je fus en charge , il arriva à Paris un courrier de l'Empereur pour apporter les passe-ports , sans lesquels les plénipotentiaires du Roi n'eussent pas pu se rendre en sûreté dans les villes où Ton devoit traiter In paix. La Reine m'envoya quérir pour les recevoir, et le courrier fut bien régalé et renvoyé. Ceci nous ayant fait penser tout de bon à ce que nous avions à faire, on parla de presser le départ des plénipotentiaires de France , dont le nombre avoit été arrêté. M. de Ghavigny, ayant envie d'être employé dans cette négociation ou d'être envoyé ambassadeur à Rome, me demanda auquel de ces deux emplois je croyois qu'il dût s*arréter. Je lui conseillai de préférer la paix à une ambassade ordinaire, par la raison que ce premier emploi me paroissoit le plus honorable ; et qu'étant ilni , s'il ne trouvoit pas à la cour la place qu'il y pouvoit désirer, il pouvoit toujours prétendre à l'ambassade de Rome. Je ne sais de qui il prit conseil , mais il cessa tout d'un coup de penser à l'un et à i*autre de ces emplois , et préféra de rester à la cour.

Les plénipotentiaires pour la paix furent messieurs de Longueville , d'Avaux et Servien. L'ambassade de Rome fut donnée au marquis de Saint-Ghaumont, chevalier des ordres du Roi. Il fut question de travailler à leur instruction ; et le cardinal Mazarin eu ayant présenté une qui avoit été faite du temps du cardinal de Richelieu, elle fut approuvée aussi bien qu'un petit discours que j'y mis au commencement.

Je m'aperçus bientôt qu'il y auroit peu d'intelligence entre messieurs d'Avaux et Servien , celui-ci affectant de prétendre les mêmes titres d'honneur qui avoient été accordés à son confrère après plu$ieui*s années de service. Gela

MKMOIRKS DIT COMTE DK BRIENNK ,

me ilt juger, par la connoissauce que J*avois de la hauteur de son esprit , que tout ce qui ne tomberoit pas dans le sens de Servien lui déplairoit ^ et qu'il ne manqueroit pas de traverser M. d*Avaux. A l*égard de l'esprit de celuici , on n'en pou voit faire qu'un très-bon jugement , parce qu*il avoit toujours paru fort modéré y et qu*on ne pouvoit point lui reprocher que sa gloire ou sa réputation lui eussent été plus chères que son devoir dans tous les emplois qu'il avoit exercés.

On ordonna aux plénipotentiaires de descendre la Meuse, de s'embarquer à Mézières, et de séjourner quelque temps à La Haye pour disposer les Etats-généraux à faire partir leurs ambassadeurs, afin que, si l'ouverture de l'assemblée venoit à être retardée , la faute n'en pût être imputée à la France ni à ses alliés.

La Reine étoit bien persuadée que les Suédois ne seroient pas les derniers à y envoyer leurs ministres : mais il ne falloit point en conclure absolument qu'ils voulussent la paix ; car, en matière de politique , on parolt souvent désirer les choses pour lesquelles on est le plus éloigné. Ce que l'on demandoit aux Etats paroissoit trop juste pour qu'ils fissent la moindre difficulté de s'y engager, d'autant plus qu'ils étoient redevables à la France de l'avantage qu'ils avoient de traiter une seconde fois avec les Espagnols , qui faisoient voir par là la disposition dans laquelle Ils étoient de les reconnottre pour libres et souverains : ce qu'ils n'a* voient pas voulu jusques alors accorder au roi de Portugal. Il fut toutefois aisé de s'apercevoir que les Etats n'inclinoient point à la paix , soit que le prince Henri d'Orange la traversât , ou bien qu'elle déplût à leurs peuples , qui eussent volontiers préféré une trêve de plusieurs années h une paix solide, quand même elle leur eût été proposée sous des conditions justes et raisonnables.

Le prince d'Orange manda à la cour que l'on pressoit trop leurs députés, et qu'il se croyoit obligé d'avertir que telles conditions leur pourroient être offertes de la part des Espagnols , (ju'elles seroient acceptées , sans se mettre autrement en peine si cela accommoderoit leurs alliés ou non. On écrivit doncaux Etats, on parla à leurs ambassadeurs , et enfin on leur déclara ((u'il falloit qu'ils se trouvassent à l'assemblée, dans l'intention d'y conclure la paix; qu'au reste , ils ne dévoient point espérer une trêve si Tennemi commun ne se mettoit à la raison. Et afin que les Etats envoyassent leurs députés , on leur fit espérer que les ambassadeurs qu'ils avoient à la cour de l'Empereur seroient mis en

possession de tous les honneurs et prérogatives qui leur avoient été refusés jusques alors. Le cardinal , qui étoit très-libéral à promettre et môrae accorder de pareilles grâces, s'excusoit là-dessus en disant , pour ses raisons , que si nous n'en donnions pas l'exemple à l'Empereur et au roi d'Espagne , nous serions peutêtre forcés de suivre le leur : ce qui nliéneroit de nous et attacheroit peut-être à d'autres puissances cette république naissante que nous avions grand intérêt de ménager. Après que tout ceci eut été débattu long-temps , les plénipotentiaires de Sa Majesté crurent qu'il étoit temps de s'avancer. Nous craignions aussi bien qu'eux que leur séjour à La Haye ne fût reproché comme s'il leur avoit été ordonné , afin d'impatienter les ministres des impériaux et des médiateurs, dont quelques-uns s'étoient déjà rendus dans les villes où la négociation devoit être ouverte.

M. d'Avaux, pour suivre l'exemple du président Jeauniu , crut qu'en prenant congé des Etats il falloit leur recommander, de la part du Roi , leurs sujets catholiques , dont la condition paroissoit mauvaise à ceux qui ne savoient pas que , sans avoir la liberté de conscience , ils ne laissoient point d'en jouir. Il en parla à son collègue et à La Thuillerie , ambassadeur ordinaire du Roi auprès des mêmes Etats. Ils ne le contredirent pas, mais toutefois ils n'approuvèrent point la résolution qu'il avoit prise. D'Avaux , ayant regardé leur silence comme un tacite consentement, s'étendit beaucoup sur cette matière : et cela surprit fort Servien et obligea les Etats de s'en plaindre , comme si l'on avoit voulu leur soustraire une partie de leurs sujets; car on avoit déjà vu chez eux des marques d'une division qui depuis a été si nuisible au service du Roi , et que messieurs des Etats nous ont toujours conservée entre eux. Servien , qui se sentoit appuyé des Etats , disoit que d'Avaux avoit fait ceci de sa tête , dans Tespérance que , si la chose n'étoit pas utile aux catholiques , du moins elle serviroit à l'élever au cardinalat ; car il n'avoit effectivement entrepris cette affaire que pour plaire au Pape, et pour avancer par ce moyen à sa promotion. D'Avaux soutenoit au contraire n'avoir rien fait sans la participation de ses collègues : ce que La Thuillerie ne désavouoit point ; mais il donnoit assez à entendre qu'on avoit fait connottre à d'Avaux qu'il n'en résulteroit que du mal , les esprits n*étant pas disposés, en Hollande, à favoriser les catholiques au-delà de ce qu'ils les favorisoient déjà, ni même à suivre les consefHi du Roi , qui témoignoit vouloir la paix , dont

DEUX I RM R PAIITIE. [l(M:^,]

les plus autorisés dans le gouvernement paroissolent bien éloignés.

Je reçus de leurs lettres en commun , et une aotreen particulier de chacun d*eux , qui n*étoit que pour me faire savoir leurs différends personnels; mais les premières étoient pour mander au Roi qu'ils partiroient incessamment pour se rendre à Munster, suivant Tordre qui leur en avoit été donné. Je me souviens que je leur mandai , dans une lettre commune , que j'avois vu souvent des personnes d'une trèsgrande capacité ne point convenir entre elles do droit dans des affaires soumises à leur Jugeoieot ; mais qu*il n*étoit jamais arrivé qu'à eux de disconvenir dans les faits : dont tout le monde étoil d'autant plus surpris qu'ils falsoient Ton et l'autre profession d'avoir beaucoup dlionneur et de probité.

Je m'aperçus dès-lors que le cardinal déféroit plos aux avis de Servien qu'à ceux de d*A vaux : dont je ne fus pas surpris, parce que le génie da premier avolt plus de rapport au sien que celui de son confrère. Le premier ministre aimoit constamment les longs raisonnemens qui n'aboutissent à rien , qui égarent l'attention , et qui peuvent recevoir une double interprétation. De même, l'esprit de Servien excelloit en équivoques et en duplicités : au lieu que celui de d'Avaax affectoit une grande netteté et évitoit de tromper personne , ce qui est d'un honnête homme ; tâchant en même temps d'être trompé le moins qu'il pouvoit , ce qui est d'un homme d'esprit. L'Eminence avoit de plus attaché à son service Lyonne , neveu de Servien , avec lequel il avoit fait conuoissance lorsque Lyonne étoit à la cour de Parme pour les affaires du Roi. II avoit ensuite cultivé cette amitié dans un voyage qu'il fit à Rome. Lyonne étoit d'un caractère d'esprit qui approchoit fort de celui de son oncle; Il faisoit assidûment sa cour au cardinal, et s'appliquoit uniquement à gagner ses bonnes

grâces.

Les plénipotentiaires do Roi étant arrivés à Munster^ le baron de Roite fut destiné pour demeurer à Osnabruck, en qualité d'agent. Saint-Romain et Meules eurent ordre de rester auprès de nos ministres , à Munster, et de faire tout ce qu'ils leur ordonneroieut pour le service

(I) L'ambassadeur de France à Rome écrivait au comte de Brienne à ce sujet :

« J'ai appris que le Pape a déclaré en pleio consistoire le cardinal Rosetli légat, pour la paix générale. Ccft de quoi je vous donne advis par ce billet. Je croy. Monsieur, que rc procédé vous fera I ion juger ec que la

de Sa Majesté. Ils a voient encore plusieurs rêsideus, afin qu'ils fussent plus considérables s'ils les députoient vers quelques princes de l'Empire à leur arrivée à Munster, qui ne fut pourUint pas dans un même jour, lis furent bien reçus de la ville , des ministres de l'Empereur et des médiateurs , et , affectant d'y faire parade d'une grande livrée et d'une grosse suite de gentilshommes, ils s'en firent lïonneur en lo mandant au Roi. Ils ti-ouvèrent a Munster le nonce Chigi , qui fut depuis élevé au cardinalat, et ensuite à la papauté , très-disposé à favoriser les intérêts de Sa Majesté ; de quoi néanmoins ils n'eurent d'autre assurance que des paroles générales et de simples complimens : car quoique l'un des neveux du Pape se fût déclaré serviteur du Roi en acceptant la protection des affaires de France à la cour de Rome , le cardinal Barberini (1), son frère aîné, avoit celle d'Espagne , et bien plus d'ascendant sur l'esprit de son oncle que n'en avoit le cadet. Cela nous faisoit éprouver souvent que les inclinations du Pape étoient portées à favoriser nos ennemis.

A l'égard du nonce Gontarini , il s'ouvrit davantage avec les plénipotentiaii-es du Roi • mais les médiateurs vooloient la paix sans se soucier lequel des partis auroit l'avantage , le leur étant que la paix fût promptement conclue. L'état de la chrétienté , attaquée par le Turc , leur servoit d'une excuse légitime à bien des choses qui , sans cela , eussent pu être blâmées dans leur conduite.

Ce fut pour lors que parut l'avei-sion que le cardinal avoit pour l'évêque de Beauvais , qui , faisant connoftre eu diverses rencontres son peu de capacité, donnoit à sou ennemi tous les avantages qu'il pouvoit prétendre sur lui , s'étant même ligué avec quelques-uns de ses confidens qui avoient manqué au respect qu'ils dévoient à la Reine leur maltresse. La résolution ayant été prise de révoquer la nomination qui avoit été faite de ce prélat pour être élevé à la pourpre , et le cardinal mettant en doute si le marquis de Fontenai, ambassadeur du Roi i\ Home , exécuteroit les ordres qu'il recevroit à cette occasion , je l'en assurai , et je dis à Son Emînence qu'il n'y avoit seurement rien à craindre, sinon qu'il ne les anticipât. On lui envoya

France doit attendre de monsieur le cardinal Barbcrin. puisque les instances qui luy sont faites de la part de la Royne servent seulomeni pour le hâter à faire 1rs ciioses contre ce qu'il sçalt eslre des intentions de Sa Majesté , ainsy quMl a bien fait voir en TafTaire de M. de Beauvais. et en cellc-ry. Je suis.

» Borne, le i" septembre Ul%3. »

MEMOIRES DU COMTE DE BBIENNE

aussitôt ordre de déclarer au Pape que le Roi révoquoit la nomination qu*il avoit faite de Févéque de Beauvais pour être élevé au cardinalat, parce que ce prélat s'en étoit rendu indigne par sa mauvaise conduite ; mais d'attendre, pour le dire à Sa Sainteté , qu'elle eût indiqué le consistoire dans lequel elle devoit remplir les places vacantes. L'ambassadeur ayant reçu la dépêche , et sachant que le Pape presseroit la promotion s'il croyoit faire de la peine au cardinal Mazarin en y comprenant l'évéque de Beauvais ; craignant d'ailleurs d'être soupçonné d'avoir voulu favoriser les intérêts de ce prélat s'il différolt , il At demander audience aussitôt que le courrier fut arrivé ; et ayant présenté au Pape la lettre que le Bol lui écrivoit , et la sienne de créance, Tafiaire du cardinalat fut mise hors d'état de pouvoir réussir. M. de Fontenai nous manda que Sa Sainteté en avoit été si transportée de colère et de surprise , qu'elle avoit envoyé quérir le cardinal Barberini , pour lui reprocher qu'il lui avoit ôté par ses mauvais conseils les moyens de se venger du cardinal Mazarin. Le transport de Sa Sainteté alla Jusqu'à jeter son bonnet par terre et à le fouler aux pieds. Le même courrier ayant rapporté la réponse qu'on attendoit avec impatience, on ne fit plus de difficulté d'ordonner à l'évéque de Beauvais de se retirer à sa résidence, où il mourut bientôt après« Ce prélat étoit un homme de bonnes mœurs, et propre à conduire un diocèse; mais il n'entendoit rien aux affaires d'Etat : et l'on peut juger de l'étendue de son esprit sur ce qu'il s'étoit vanté qu'il viendroit à bout de ces affaires aussi facilement que de gouverner ses curés.

Sur ce que l'on pressa M. de Longueville d'aller à Munster, il n'en fit point de difliculté; mais il demanda de prendre sa séance au conseil avant que de partir, et cela lui fut accordé. Sa raison étoit fondée sur ce qu'il y avoit d'autres personnes de son rang qui faisoient leurs instances pour y entrer, et qu'il présumoit qu*on feroit observer entre eux la séance du jour qu'ils y auroient été reçus, se doutant bien, avec quelque fondement, qu'on ne décideroit point en sa faveur qu'il dût précéder les autres. M. de Vendôme se tourmentoit aussi beaucoup. Il avoit obtenu , pour se récompenser du gouvernement de Bretagne , qu'on lui donneroit la charge d'amiral , et qu'on traiteroit avec le duc de Brézé , afin qu'il l'a remit ; et les choses

(1) Nous avons donné, dans notre édiUoo des Mémoires (lu cardinal de Retz, le Tragment d'une dépêche de Brienne. dans laqueUe iJ informe les ambassadeurs rie

étoient si fort avancées , que ce duc étoit convenu de certains articles qu'il se faisoit fort de faire ratifier par son fils : ce qu'il est à propos qu'on n'oublie pas , parce que cette même affaire fut agitée dans un autre temps ; et ce qui avoit été projeté fut demandé ensuite comme une chose due , dont il étoit pourtant très-aisé de se défendre.

Quiconque a été élevé à la cour ne doit point être surpris d'y voir arriver des changemens causés par l'impétuosité et la présomption de nos François, qui s'attirent souvent de mauvaises affaires sur les bras par cette humeur. M. de Beaufort, qui étoit sans doute animé par M. de Vendôme, son père, se figura qu'il n'y avoit que la seule faveur du cardinal qui diminuoit la sienne, et que, s'il pouvoit réussir à la faire tomber, il s'élèveroit et auroit toute l'autorité. Je n'ai point su quelle diligence il fit pour y parvenir, ou s'il se servit de la demoiselle de Saint-Louis; mais, ce qui est de certain, c'est que M. de Beaufort et cette demoiselle ne discontinuoient point de blâmer la Beine de ce qu'elle prenoit confiance au cardinal. Ils en tenoient de mauvais discours, et travailloient, suivant les apparences , pour détruire ce que l'Eroinence vouloit f et pour empêcher que sa faveur et son crédit n'augmentassent.

M. de Beaufort , pour réussir donc dans le dessein qu'il avoit contre le cardinal , rassembla tous ses amis , qu'il fit venir à Paris , soit pour se défaire de cette Eminence, ou pour Tintimider assez, afin qu'elle prtt le parti d'abandonner la cour, où M. de Beaufort vouloit absolument dominer. Cela étant venu à la connoissance de la Beine, et que des gens armés, qui avoient à leur tête M. de Beaufort , se tenoient proche la barrière du Louvre , Sa Majesté se détermina à le faire arrêter (1)^ et à commander à son père et à son frère de se retirer dans une de leurs maisons de campagne.

Guitaut, capitaine des gardes de la Beine, exécuta l'ordre qu'il en reçut de conduire M. de Beaufort à Vincennes, d'où il se sauva ensuite. Dujon , l'un des gentilshommes ordinaires du Boi, alla trouver M. de Vendôme pour lui faire savoir les volontés de la Beine, à laquelle H obéit. Et comme tout le monde se persuada que ce qui avoit été fait serviroit , non-seulement à affermir le cardinal , mais encore à augmenter sa puissance , tous les grands de la cour le furent trouver, et lui offrirent leurs services: ce

rarrestation de Beaufort. et des préteites sous lesquels la Reine se détermina à consomir à cette prison.

DErXlk.Mb PAiniF.. '\(ii:s

qui releva où il aspiroît d*étre. Etant appuyé et soQteDQ par M. le duc d*Orléans et par le prince (le Condé , il commença par disposer des char- ^, ayant persuadé à la Reine qu*il seroit inutile à son service si elle ne lui donnoit de l'autorité , et que c'étoit en manquer que de ne pas être mattre de la distribution des grâces. Sa Majesté fit cette fausse démarche sans prendre conseil de ses bons serviteurs; et M. le duc d'Orléans , aussi bien que le prince de Condé, qoi croyoient, et avec fondement^ que le cardinal n*08eroit leur rien refuser de tout ce qu'ils loi pourroient demander, louèrent ce qu'ils dévoient naturellement blâmer. Mazarin, se voyant ainsi élevé , prit de grands nirs , et voulut être reconnu et traité comme premier ministre , mais , toutefois , en sauvant les apparences avec M. le duc d'Orléans et le prince de Condé. Voici de quels artifices il se servit pour parvenir à ses fins :

Il commença par abuser de la facilité du premier, en lui disant qu'il auroit seul connoissance do secret de l'Etat , à l'exclusion du prince de Condé , qui , n'ayant point d'autre but que de faire ses affaires , ne se soucieroit pas de ce qui se passeroit dans le cabinet , pourvu qu'il réussit dans son dessein. Il mit encore dans l'esprit de Monsieur, à qui aucune grâce n'étoit refusée , qu'il falloit qu'il priât la Reine de le pourvoir dn gouvernement de quelques places considérables , comme une marque assurée qu'elle l'honoroit de sa confiance. Ce prince suivit le conseil da cardinal; mais il ne put ou même ne sut Jamais se conduire avec tant de secret que la chose ne fiHt découverte. Comme Je Jugeai bien que l'on ne pourroit pas obtenir de la Reine qu'elle déclarât qu'elle ne conféreroit aucune dignité pendant sa régence , et qu'elle réserveroit au Roi toutes les ciiarges pour en gratifier eeiix qui les auroient méritées quand le Roi seroit parvenu à rage de majorité, Je résolus d'éprouver la discrétion du prince de Condé, et de voir si Je pourrois obtenir de lui qu'il fît ouvertare à la Reine de ce que J'avois à lui proposer. Pour y réussir. Je lui dis qu'il avoit déjà deux goQvememens, celui de Rourgogne et celui de fierry; que dans le premier il y avoit les places de Bellegarde, de Saint-Jean-de-Losne et le château de Dijon , et dans le second la grosse tour de Bourges; que, de plus, il étoit pourvu de la charge de grand-maltre , et que toutes ces dignités , jointes à celle de premier prince du sang , le rendoient égal à Monsieur, qui n'avoit ni gouvernement ni établissement ; que s'il arrivoit que celui-ci fût gratifié de ces deux choses en même temps , la disproportion qui étoit entre

eux seroit très-grande , en ce que Monsieur seroit bien mieux partagé , et qu'ainsi il auroit du moins autant que lui ; que de plus , étant frère unique du feu Roi , Monsieur se trouveroit tellement élevé au-dessus de lui, qu'il ne paroitroit plus son compagnon, et qu'il faudroit au contraire en dépendre et en recevoir la loi ; mais que, s'ils deroeuroient en Tétat qu'ils étoient l'un et l'autre , les avantages qu'il avoit au-dessus de M. le duc d*Orléans le tiendroient égal à celui qui en avoit déjà de très-grands par les prérogatives de sa naissance. Ce prince me répondit: » Vous dites vrai, il ne faut Jamais laisser échapper l'occasion de s'élever et de se rendre recommandable. » Je crois bien qu'il pensoit à se faire craindre , et qu'il ne le disoit pas par discrétion. L'envie qu'il avoit d'être pourvu du gouvernement de Languedoc , de la citadelle de Montpellier, du fort de Brescou et du château du Pont-Saint-Esprit, l'aveugloient de telle manière qu'il ne pouvoit entendre raison. Il fit pressentir le maréchal de Schomberg , pour savoir s'il voudroit bien s'en démettre ; et celui-ci étant persuadé que M. le duc d'Orléans s'opposeroit à ce que tant de charges passassent dans la personne du prince de Condé, et que la Reine n'y consentiroit jamais , par la raison qu'elle devoit avoir pour suspect celui qui aspiroit à tant d'établissemens : tout cela fit que M. de Schomberg répondit qu'il y donneroit les mains si on lui faisoit un bon parti. Le prince de Condé en étant venu faire la proposition à la Reine , elle eut d'autant plus de peine à s'en défendre , qu'elle s'étoit déclarée qu'elle acheteroit volontiers des gouvernemens pour en pourvoir M. le duc d'Orléans et le prince de Condé, nonobstant ce que ses serviteurs lui dirent de n'en rien faire , et de ne s'engager à donner ces dignités que quand elles seroient vacantes. Mais Sa Majesté, étant conseillée par le cardinal de tout accorder à ces deux princes , pour s'assurer de leur amitié et de leurs services , Ait bien surprise quandMonsieur lui demanda d'en vouloir traiter pour lui. Ce prince donc fit dire à M. de Schomberg qu'il ne pouvoit lui refuser ce qu'il avoit offert au prince de Condé; et à celuici , qu'il lui demandoit son suffrage pour faire réussir la chose , lui promettant le sien quand il y auroit occasion de lui rendre service. Le prince de Condé fut dans une aussi grande surprise que M. de Schomberg; mais il n'y eut que le cardinal seul qui ne s'aperçut pas des inconvéniens qui pouvoient arriver si M. le duc d'Orléans étoit établi dans une province aussi grande que le Languedoc , éloigna de la cour , et dont les dispositions pouvoient faire connoftrc à Son

MKMOIBES DU COMTE DK BH1E^^E ,

Krniiieiice un mal inévitable , qui dans la suite t n attirerolt uq autre. Enfin personne ne fut si étonné que le prince de Condé, qui se vit par là privé de la chose du monde qu'il souhaitoit le plus , et môme de l'espérance d'y pouvoir jamais revenir. Mais, faisant de nécessité vertu , il promit à Monsieur de le servir; et Monsieur, de son côté, lui donna une parole positive qu*ii se joindroit à lui pour faire avoir au duc d'Enghien,filsde M. le prince, un gouvernement de province et une place.

La blessure que le maréchal de L'Hôpital avoit reçue à la bataille de Rocroy faisant croire qu'il en perdroit la vie , on promit au prince de Condé le gouvernement de cet officier de la couronne. C'étoit celui de Champagne; mais comme on vit que la plaie se fermoit et que le maréchal recouvroit ses forces , on traita avec lui et avec le gouverneur de Stenay: et, sur la démission qu'ils donnèrent , le duc d'Enghien fut pourvu de leurs charges. Le cardinal eut pourtant quelque appréhension que cette seconde faute ne lui fût imputée, parce que la Champagne, jointe à la Bourgogne , donnoit une trop grande étendue de pays à la maison de Bourbon-Condé; et comme il cherchoit des raisons pour se défendre, il fut ravi de ce que je lui dis que si la paix qui se traitoit, et qui me paroissoit nécessaire, venoit à se conclure, et que la restitution de la Lorraine au duc Charles en fût une condition, il ne pourroit être blâmé d'avoir établi un prince du sang de BourI)on dans une province d'où Ton pût empêcher la jonction des forces de Monsieur avec celles du duc de Lorraine , si celui-ci levoit un jour des troupes pour le service du duc d'Orléans; en cas que ce prince , las d'obéir, vînt à former un parti dans le royaume. Le cardinal trouva mes raisons si concluantes qu'il me pria de les mettre par écrit , et de faire un journal de tout ce qui avoit été fait pour s'opposer à l'agrandissement des princes , et pour prendre les précautions nécessaires pour empêcher In trop grande union qu'ils ne manqueroient pas de contracter au préjudice de l'Etat.

On avoit résolu que le vicomte de Turenne iroit servir en Italie: à quoi il paroissoit assez disposé , désirant de s'élever, ou du moins d'assurer sa fortune , et de faire en sorte que les services qu'il y rendroit ne lui fussent pas infructueux. Il n'ignoroit point que le feu Roi avoit souvent déclaré qu'il ne lui donneroit ni le bâton de maréchal de France , ni même un gouverne-

(1) Celte prédiction est racontée très au long dans la partie incite des JHémoires de Pierre Lenet, que nous

ment, tant qu'il l'eroit profession de la religion prétendue réformée , et que la Reine avoit counoissance de cela. Cherchant donc quelqu'un qui pût lui servir pour engager cette princesse à avoir des sentimens qui lui fussent plus favorables , après y avoir bien pensé , il jeta les yeux sur moi. Je lui promis de l'aider en tout ce que je pourrois ; mais j'ajoutai que je croyois qu'il falloit qu'il commençât par faire quelque chose qui fût agréable à la' Reine , en acceptant l'emploi qu'on vouloit lui donner en Italie , et qu'ensuite il me laissât faire. Il suivit mon conseil : si bien qu'avant qu'il partit de Paris on l'assura que , si on ne lui donnoit pas le bâton de maréchal de France , personne du moins ne l'auroit avant lui. Il partit satisfait, et après la campagne il le fut entièrement. Ceci doit être remarqué pour faire connoître qu'il se trouvoit sans excuse , manquant ensuite aux obligations qu'il avoit à la Reine. La même dignité ayant été demandée par le duc d'Enghien pour Gassion , qui avoit servi sous lui, cette princesse s'y engagea un peu légèrement ; et comme tous ses serviteurs l'en blâmoient, elle chercha les moyens de se dédire. Mais Sa Majesté étant cependant pressée de tenir sa parole , ceux qui y avoient été le plus contraires ne changèrent pas d'avis. On représenta à Sa Majesté que les services de Gassion pourroient être récompensés par quelque chose de moindre, et que sa naissance n'ayant rien d'illustre , c'étoit avilir cette dignité que de la lui conférer, à moins qu'il ne l'eût méritée par de longs, heureux et continuels services. Gassion ne laissa pas que d'en être honoré au même temps que M. de Turenne; et le marquis de Gesvres auroit reçu comme eux le bâton , s'il n'avoit pas été tué au siège de Thionville, que le duc d'Enghien prit avec autant de bonheur qu'il y donna de preuves de son courage , comme il avoit déjà fait à la bataille de Rocroy.

Les armes de la France prospéroient de tontes parts , et la prédiction que le feu Roi avoit faite (i), que le duc d'Enghien donneroit et gagneroit les batailles en même temps , se trouva juste. Il est vrai que les affaires de Sa Majesté n'alloientpassi bien en Allemagne, les Impériaux ayant repris toutes les places dont nous étions les maîtres. Le maréchal de Guébrianti qu'on y envoya , y fut tué , aussi bien que le maréchal de Rantzau , son successeur. Enfin les affaires étant réduites dans un plus mauvais état qu'elles n'étoient auparavant, on jeta les

venons de publier. ( Tome 2 de la 3* série de la Collée^ tion de HM. Mlchaad et Poujoulat , page 492. )

DEUXIÈME PAaTlE, [M»Au{

yeux sur le vicomte de Turenne , élevé depuis peu, comme Je Tai dit, à la dignité de maréchal de France, pour l'envoyer commander en Allemagne : commission qu'il accepta avec plaisir. [On fit écrire par le Roy au Pape, vers ce temps-là , en réponse au bref de Sa Sainteté en condoléance sur le décez du Roy , une lettre par laquelle il fesoit de nouvelles instances , en faveur de M. de Beauvais ; je la rédigeai ainsi :

• Très-Saint-Père, Il a pieu à Votre Sainteté, par son bref, d*essayer d'alléger nostre juste douleur, et, pensant la diminuer vous l'avez accreo en déduisant les vertues vrayement royales du feu Roy, nostre très-honoré seigneur et père , de glorieuse mémoire. Il est vray qu'il a soutenu la cause de Dieu , qull a combattu pour son église et pour la liberté publique; que, par ses actions, il a tant mérité des princes et potentats , qu'ils recognoissent combien il leur seroit à présent nécessaire. Dieu l'a voulu retirer à loy pour le récompenser de sa piété, nous laissant héritier de sa couronne , avec dessein d'imiter sa vertu. La Royne régente , notre trèsboDorée dame et mère , prenant , comme elle fait, le seing de nous élever dans les vrais sentimens de dévotion , nous serons toujours disposé à honorer le Saint-Siège, et en imitant les roys nos prédécesseurs nous voulons mériter à titre de défenseur de l'église; et Vostre Sainteté se peut assurer que, pour lui conserver en son entier le patrimoine de saint Pierre , nous D'obmettrons aucuns debvoirs ny offices , sans néantmoins prétendre autres advantages de nos actions que la gloire immortelle de les avoir fflites. Cependant nous avons à remercier Vostre Sainteté de ce qu'elle a bien receu les supplications qui lui ont été faites de nostre part en faveur de nostre cousin, l'évéque et comte de Beauvais, pair de France; mais la grâce n'estant point encore accomplie , nous vous laissons penser ce que nous nous promettons sur son su- Jet de Vostre Sainteté, pour laquelle, du plus profond de nostre cœur, nous supplions Incessamment Sa Majesté Divine qu'il vous continue, Très-Saint-Père , longuement et heureusement au règne de son église , au bien et advantage et repos de tous les peuples qui y sont soumis. » Les affaires d'Angleterre se brouilloient de plus en plus ; on envoya au roy d'Angleterre une lettre du roy de France, en date du 4 de septembre , en créance sur M. de Grecy , pour l'exhorter à s'accommoder et lui donner part de Ja destination de M. le comte d'Harcourt pour son ambassade extraordinaire :

' Très-hault, très-exccileul et très-puissant

prince, nostre très-cher et très-anié bon oncle, cousin et ancien allié , la satisfaction que nous avons de vos bonnes intentions nous ont incontinent faict résoudre de destiner nostre trèscher et bien-aimé cousin, le comte d'Harcourt , chevalier de nos ordres et grand escuyer de France , en qualité d*ambassudeur extraordinaire pour agir de nostre paît à la pacification des troubles d'Angleterre, et pendant qu'il s'apprestera pour faire le voyage, nous ferons retourner vers vous, en diligence, le sieur de Grecy , affin de maintenir la négociation qu'il a commencée, chargé de cette lettre que nous vous escrivons par l'avis de la Reyne régente , nostre très-honorée dame et mère , pour vous assurer de plus en plus de nostre attention et singulière bienveillance , et que nous n'espargnerons rien pour vous en donner des marques en toutes les rencontres où nous pourrons procurer vostre contentement, et par nostre entremise contribuer tout autant qu'il nous sera possible à remettre les choses hors de la confusion , pour les veoir restablir dans l'ordre de la vraye Justice , et pour parvenir à la paix et au repos que nous vous souhaittons et à vos Ëstats : sur quoy vous prendrez , s'il vous plaist, toute créance à ce que ledit sieur de Grecy vous fera plus particulièrement entendre de nostre part , auquel nous remettant , nous prions Dieu qu'il vous ait , etc. » Lesrésidens,lessieursDumoulinet deGrecy, rendoient compte des mouvemens des partis à chaque ordinaire. Voici les principales nouvelles qui nous furent envoyées Jusqu'à la fin de cette année :

De Monsieur Dumoulin , de Londres , le a septembre 1648.

« Geste ville de Londres est le ressort de tous les mouvemens des partis de l'Angleterre opposés au roy de la Grande-Bretagne , et ce qu'elle faict ou résould avec le parlement est l'instruction et modelle sur lesquels tout le reste de leur gouvernement est réglé , sans excepter mesme TËscosse, laquelle, par une certaine union , contractée avec ce pays depuis deux ans et plus, s'est intéressée avec ces gens-cy, en tel point que, quand ils se trouvent pressés, ils menacent d*appeller leurs frères Ecossoisà leur secours, ainsy qu'ils ont faict depuis un moys par leurs commissaires partis pour cest effect et arrivés depuis peu de Jours en Ecosse : de sorte que , Monseigneur , en vous donnant advis de ce qui se passe icy , vous pouvez Juger en gros du bien ou du mal des affaires du Rov ou du parlement.

MÉMOIJIES Dli COMTE DE BIUEN^E

» Ensuite de ce que je vous ai mandé par nies dernières du dessein dudit parlement de se mettre en estât de pouvoir faire une bonne paix ou une bonne guerre, ils ont pressé deux mille hommes de ceste ville et ordonné que sept mille de la nouvelle milice levée pour la garde de Londres et de la ville partiront présentement pour aller joindre l'armée du comte dEssex, composée de quatre mille cinq cens , tant sains que malades, affin que tous ensemble , avec les deux mille chevaux que le comte de Manchester , serîieant-major-général , et à la tète des provinces associées, Ils puissent faire une armée considérable pour secourir Glocester , que Sa Majesté de la Grande-Bretagne tient tousjours assiégé. Les sages d'icy jugent que quand ceste armée , qui commence desjà à marcher, sera toute assemblée , Ton poanra proposer quelque sorte de paix de la part ûmk parlement.

» Il fust ordonné avant-hier, par un cry public, que toutes les boutiques de ceste ville seront fermées jusques à ce que ledit Gloscester soit secouru , affln de trouver plus de gens pour y aller, de sorte que , depuis deux jours , elles n'ont point été ouvertes.

» Vous serez, avec cest ordinaire, instruit des affaires de ce pays : il vous dira les difficultés qu'il y a de sçavoir la vérité des choses qui se passent hors de Londres , dont ces messieurs tiennent sévèrement les passages bouchés û ceux de qui ils se defflent.

» Plusieurs se réjouissent icy de l'envoy de M. le comte d'Harcourt , et souhaittent qu'il vienne avec diligence. Il sera à propos , quant il sera résolu du temps de son départ , qu'il m'en donne advis pour luy trouver un logis , autrement il se trouveroit fort incommodé. »

De Monsieur de Grecy^ de Londres ce 6-16

septembre 1643.

• Il y a deux jours que je suis arrivé en ce lieu, auquel j'ai trouvé pareil le disposition à bien recevoir M. le comte d'Harcourt que celle que J'avois pressenti à Douvre, sur le sujet de laquelle je vous ay envoyé un courrier. Il est vray qu'on avoit donné de grands ombrages de sa venue; mais à présent tout cela est dissipé, et je suis assuré qu'il sera receu aussi favorablement qull se peut désirer d'une nation que vous eognoissez.

» J'ai obtenu aujourd'huy mon passeport, de sorte que demain , sans faute, j'espère partir et aller trouver Leurs Majestés de la Grande- Bretagne. Je crains que mou volage ne soit plus long que je ne l'ai creu , à cause qu'ils sont, a

ce qu'on dit icy, plus esloignés que je nepansois. Je feray le plus de diligence que je pourrai pour retourner à Douvre au-devant de M. le comte d^Harcourt , afin qu'il ne s'impatiente pas d'attendre à Calais. »

De Monsieur Dumoulin^ de Londres le il

septembre 1043.

« Le comte d'Ëssex s*advance tousjours vers Glocester que le Roy tient encore assiégé, sans néantmoins s'y estre retranché, ce qui fait qu'il grossit son armée des garnisons de toutes ses petites places qui ne sçauroient aussy bien résister à une puissante armée , pour prendre un poste advantageux , laissant six mille hommes devant ladite ville, et se mettant en estât d'attendre de pied ferme les forces du parlement, que le milord Willemot et le colonel Hurey suivent en queue avec de la cavallerle et infanterie capable de les incommoder.

» Le comte de Neufchastel a pris Beverley, et tient , par ce moyen , Hall comme blocqué par la terre ; mais on ne tient pas pour cela qu'il le veuille assiéger aultrement, parce que son armée pourra estre utile à Sa Majesté en cas de nécessité.

» Le parlement a pris le covenant des Ecossois^ dont le peuple de Londres se resjouit et se tient bien fort ; mais il s'accordera mal aisément quand il faudra agir, d'aultant que lesdits Escossois entendent de préserver l*authorité et postérité royalie avec la relligion et privilèges des peuples , et ledit parlement n'entend que l' Eglise j la liberté du parlement j les privilléges des peuples.

» J'ay advisé M. de Grecy d'adresser à M. le comte de Pembroches la lettre que vous avez escrite à monseigneur, pour response à celle que messieurs du parlement ont fait à la Reyne , d*autant qu'en l'absence du comte de Manchester, qui présidé en la chambre haulte , c'est un des plus éminens seigneurs, et celuy aussy qui vous cognoist plus que les aultres,qui a pris ceste adresse en très-i>onne part, et s'en tient fort honnoré. »

De monsieur Dumoulin , de Londres^ le 19 novembre 1643; reçue le 10 décembre.

« Lea comtes d'Essex et de Manchester sont venus faire un tour en cette ville, pour résoudre leurs quartiers d'hiver , et comment ils employeront leurs troupes. Le prince Maurice, qui tenoit Plemuth assiégé, s'en est retiré, et s'est contenté de laisser les communes du pays affectionnées au

ruj de la Grande-Bretagne , et à la prise de ceste place, qui est un port de mer d'importance , en chai^ de la tenir toujours incommodée , et s*en est venu prendre ses quartiers d*hi ver en la province de Ham, où s*est déjà rendu le mi lord Hapton , avec les forces qu'il avoit en Comevalle, pour deffendre le château de Barinstote qoi tient pour Sa Majesté , lequel le chevalier Waltr a dessin d*attaquer ; on dit mesme aur juurd'hui qu'ils sont aux mains en ces quartierslà. Après la prise de Neuport^ Panel repris sur ledit Roy , ainsy que je vous ay mandé par mes dernières , le prince Robert , qui voltige aux enliroQS de ce pays-là, a surpris la compagnie du eolonel Herney qu'il a défaicte.

• Le comte d'Holland , ennuyé de la conti- DoaUon du mauvais traitement qu*il a reçu en arrivant auprès dudit Roy , a enfin quitté sa eoar pour s'en revenir chez luy , mais il a esté arresté en chemin et amené devant messieurs du parlement , qui l'ont desjà eifânlné sans résou-

, dre ee qu'ils feront de luy , qu'ils ont mis en bonne et seure garde chez le grand huissier du

I parlement. •

De monsieur Dumoulin^ de Londres, le 4 décembre, reçue le 11 décembre 1643.

« Les nouvelles de ceste guerre sont que Ple- ' muth est un peu incommodé, ayant perdu tous ses dehors par terre , et estant empesché aussy d'avoir tout l'ayde dont il a besoing par mer ; on envoyé de ceste ville des gens pour l'aller secourir, mais les forces de ce Roy sont en campi^ine pour s'y opposer.

-Les Irlandois entrent tousjours petit à petit en ee pays , depuis la cessation d'armes accordée; eeste nouvelle est plus assurée que l'entrée desEoossois audit pays, que l'on a publiée il y a buit jours. On tient qu'il y a encore quelques divisions parmy eux dans leur pays. Ce n'est pas qu'ils n'ayent rcceu l'argent qu'ils demandoient , mais c'est qu'ils veulent venir forts ou point du tout.

• Le prince Robert s'estoitun peu engagé aux aproches de Nortumpton , et en sorte qu'il cstoit qnaqr enfermé ; mais trois mille chevaux de son party l'ont délivré avec la peur et fuite de ceux do party contraire.

• Leurs Majestés de la Grande-Bretagne sont en parfaite santé et en quelque impatience de aivofr ce qui se passe icy , sur le subject des afbires de monseigneur le prince d'Harcourt, qui leur envoyerabientostun gentilhomme pour ieuren faire part. »

DBtJXlkME PARTIR. [ifi^S] ||^^V 8t)

De monsieur flpKi/t n , de Londres, le 17 décembre ; reçue le 24.

» Monseigneur , j'ay veu par la vostre de runziesme de ce moys , que vous écriviez que M. Faret estoit party d'icy pour retourner incontinent ; j'estime que monseigneur le prince d'Harcourt l'a dépesché pour luy donner liberté d'aller solliciter ses affaires particulières et les siennes aussy , plustost que pour autre suject , la principale pour laquelle il est venu icy, n'estant pas encore assez ad vancée pour requérir de nouvelles instructions, dont je m'asseure vous vous apercevez bien.

» Les affaires du roy de la Grande-Bretagne deviennent tous les jours en meilleur estât; elles ont prospéré à veue d'oeil depuis ceste ambassade. Sa Majesté s'aproche de I^ndres , et est venu visiter au chasteau de FaAôn le chevalier Waler, lequel , après avoir levé le siège de devant Buzin , se trouve maintenant assiégé et foible audit Farnon , qui est une place importante pour être limitrophe, de trois ou quatre provinces qui faciliteront le passage des forces de Sadite Majesté au pays de Kent, s'ils en chassent les parlementaires.

» Nous nous sommes estonnez icy de n'avoir point eu advis de ce qui se passe en Ecosse , qui pourroit servir à l'affaire que l'on veult accommoder. Je ne feray ceste-cy plus longue, m'imaginant que monseigneur le comte vous informe parfaitement de toutes choses ; quand il sera absent , je n'obmettray pas les moindres particularités dans mes lettres qui pourroient servir a vous donner lumière des affaires. Cependant je me conlenteray de le servir et obéir , avec desir de veoir une heureuse conclusion à l'affaire qu'il veult traicter.»

De Monsieur de Grecy , du dernier décembre 1643; reçue le 1 janvier de l'an 1644.

« Vous avez apris par les courriers que nostre négociation semble eschouée , dans la difficulté de larecognoissance, opiniastrée de part et d'aultre, ce qui est cause que monsieur le comte envoie demander son congé. S'il se parle de moy en ceste occasion , comme je n'en doubte point, Je vous prie très-humblement de vouloir appuier l'effet de ce qu'on m'a promis. Il est difficile qu'on se passe icy d'un ambassadeur ordinaire , eu esgard au dessein qu'on a , la considération du traitté qui va se faire à Munster, l'événement de cette guerre qui mérite d'estre observé pour en tirer le fruit qu'on désire, et la faction espagnolle qu'il. faultabatre ou contre-

MËMOIBES DU COMTE DE BBIENNE

carer , demandent la résiéMMee d'une persone qui ait ce caractère, pour agir en cet occurrence avec autliorité. Ce qui, estant ainsy, j'espère de mes amis, mais particulièrement de vous , Monsieur, l'assistance et protection né" cessai res en ce rencontre pour nos advantages.

» Si vous me voulez faire l'honneur de penser aux termes dans lesquels je vous ay parlé des affaires de ce pais, il vous souviendra que je n'ay jamais estimé qu'on deust fonder Tenvoy de monsieur le comte d'Uarcourt , sur l'apparence certaine de raccommodement entre le roi de la Grande-Bretagne et ses sujets ; l'humeur de la nation, et la matière du différent, m'ont tousjours rendu doubteux l'événement du traitté. Il est vray qu'ils y estoient plus disposés de part et d'autre quand je partis d'icy pour retourner en France, que nous ne les avons trouvés À nostre retour; mais il fault considérer que depuis ce temps le covenant fait avec les Ëcossois, la levée du siège de Glocester, la bataille ou passage de Nieubourg, la cessation d'armer eu Irlande, et la nouvelle promotion aux principales charges de l'Estat, a tellement enorgueilly et irrité ceux du parlement, qu'ils ont absolument changé de sentiment , de quoy je ne puis estre guarend.

» Quant à la ligue que je croy estre i'effect asseuré du voyage de Janotce , qui a esté l'object du mien premier vers la chambre haute, il n'a term qu'à la France de la conclure ; mais comme on nous l'a fait entendre , qu'on ne la veut plus sans la paix , permettez-moy aussy que je vous dise qu'on ne croit pas qu'elle se fasse jamais après que la paix sera faite. On allègue force raisons capables de confirmer la vérité de ce sentiment, et de persuader qu'une ligue bien conditionnée , conclue avec le roy d'Angleterre, suivant le premier dessein , est un moyeu apparent pour parvenir à la paix d'Angleterre, remettant ainsy le Roy dans son authorité légitime , et maintenant les privilèges du parlement, avec la liberté des sujets, qui est, ce me semble, ce qu'on demande en France. Pardonnes , Monsieur, si je parle de la sorte, sans faire pourtant jugement qu'on doive arguer de témérité. Lorsque vous me l'ordonnerés, je ferai voir le fondement de ceste opinion. »

[1644] Au commencement de l'année, monsieur le maréchal de Turenne nous escripvit de Brisac qu'il recognoissoitune obéissance parfaite à ses commandans et à tous les chefs et officiers de notre armée, qu'il en tireroit de bons et utiles services quand il aura renforcé le nombre, à quoi nous travaillâmesavec tant de promptitude et de diligence, que nous eûmes une armée plus forte

et plus puiss^uite qu'auparavant pour entrer dau8 l'Allemagne, y establir de bons postes et donner moyen à M. Tartenson de continuer ses heureux progrès; notre malheur, qui avoit causé quelque défaicte, étoitplus à plaindre qu'à blâmer, puisque ça esté en suitte de l'accident de la mort de notre général , qu'on peut dire bien extraordinaire ; mais comme de la part de la Reyne et conseil de Suède , M. Grotius tesmoigna à Leurs M^estés une constante résolution de s'unir de nouveau de force, de moyens et de crédit pour réparer notre perte^ et que madame la Lantgrave monstra la vigueur de son courage en ce rencontre, et messieurs des Estats de Hollande nous ayant donné de grandes assurances de leur bonne résolution de contribuer pour faire quelque chose de leur part , et nous de notre costé ayant d^ grandement agy, pour augmenter le nombre de nos trouppes, je crois que cet estât servit à nous animer à faire de plus belles actions qu'anparavant, pour le bien de la cause commune. Le duc de Lorraine revint prendre ses anciens quartiers à Varms , et renvoya tous les prisonniers de son partage ^ comme Ransau , Mangiron et les autres, ayant composé de leur rançon en argent. Hasfeld prit le chemin de Franconie et Bavière, songea à asseurer ses quartiers; de sorte que nous fûmes en calme jusqu'au printemps , où nous projetions d'agir avec grand effort et grande apparence de succès ; de manière que quand M. Tartenson et le généralmajor Komsniart, avec le comte d'EbersteIn voudroient commencer d'entrer en action contre les ennemis , il est à propos que ce fut en bonne intelligence et de concert avec notre générai.

Enfin, Dumoulin nous informa que les affaires du Roy et la Grande-Bretagne étoient en grande décadence : « Si le chasteau d'Arondelle se prend par les parlementaires , nous annonçoit-il , et que Plimuth soitmanqué par les royalistes , elles iront encore pis. Je suis assuré que si ces gens-cy ont le dessus, que vous aurez par delà plus de peine à vous garder d'eux que de l'autre party, dont le chef est bon, pacifique et juste , où les au 1 très sont entreprenans , amis des religionnaires et ennemis de notre estât dont ils sont envieux , et qu'ils craignent plos que celuy d'Espagne , qui est plus esloigné d'eux que nous. Monseigneur le prince d'Harcourt at* tend avec impatience son courrier Rochefort, le passeport duquel j'ay desjù commencé à demander , affin qu'il ne tarde point icy. Je prie Dieu qu'il vous conserve et me face la grâce d'estre cogneu de vous comme je suis véritablement, Monseigneur, vostre très-humble et très-obéis* sant serviteur. »

1)EL1IK31E PAUTIfi. [ I 041 )

Cette dépêche, du 14 jan>ier lGi>4, fut reçue le 22 , et on résolut aussitôt de le rappeler eo France, les ordres du Roi lui en furent ainsi expédiés:

« Ayant permis à mon cousin, le comte d*Har court, de se retirer d'Angleterre , pour retourner près de moy, J*ay résolu de laisser par delà le sieur de Grecy, en qualité d*agent pour mes affaires, lequel pourra continuer les né^otia* tioDs commencées et travailler à disposer les choses en sorte qu'il en puisse réussir quelque bon accomodemeut, que je désire procurer , tant pour le bien et repos du roy de la Grande-Bretagne , que pour celui du parlement ; et pour ce qae Je n'auray pas besoing de vostre service par delà, estant bien satisfaict de celuy que vous m'avez rendu , je vous escriscelle-cy pour vous dire (joe vous ayez à revenir en France, laissant audiet sieur de Grecy le soing de tout, et luy donnant les avis et instructions de ce que vous sçavez et cognoissez être pour le bien de mon service; Je feray pourveoir à ce qui vous pourra estre deu de vos appointemens à vostic retour. Sur ce, Je prie Dieu qu'il vousayt. Monsieur Bomoolin , en sa sainte et digne garde. »

Par ma dépesche particulière, j'ajoustai :

■ Puisque lestât des affaires d'Angleterre n'a peu comporter que l'entremise du Roy ayt esté utile au repos de l'Angleterre , et qu'une si célèbre ambassade ayt été fructueuse. Leurs Majestés ont permis à monsieur le comte d'Harcourt de retourner en France. >J

L'hiver se passa assez tranquillement, et pendant ce temps-là Monsieur et M. le prince faiwient avec soin leur cour à la Reine , aussi biea que le duc d'Enghien , qui prétendoit commander l'armée le printemps suivant. Monsieur faisant aussi entendre qu'il vouloit faire la campagne, on proposa au duc d'Enghien d'aller en Allemagne : à quoi il n'eut point de répugnance, non plus que le premier à aller en Flandres, on la guerre se faisoit de concert avec les Etats- Géoéraux. Le prince d'Orange , ayant été connlté pour savoir quelle place on attaqueroit d'abord, fut d'avis que l'on commençât par Donkerque et par Gravelines , assurant que si l'oneomroençoit par la première, elle feroit infailliblement prendre la seconde : et sur ce que iadifQculté d'y conduire des vivres paroissoit bien grande, ce prince disoit qu'il seroit impossible aux ennemis d'être maîtres de la mer ; que lonque lèvent seroit au sud. Calais et la côte de Picardie foumiroient l'armée; que quand il seroit au nord , on auroit des vivres en abondance de Hollande et de Zélande. M. le duc d'Orléans, étant persuadé qu'il valoit encore

mieux dépendre du Roi que d'être à In discrétion des étrangers, se détermina à faire le siège de Gravelines.

Le parlement de Paris commença cet hiver à s'en faire trop accroire, en prenant des délibérations bien hardies et qui lui étoient défendues par les ordonnances. Le cardinal fut d'avis de le menacer ; mais le ministre se relâcha pourtant aussitôt après, et montra même les conséquences de ces menaces à la Reine , ajoutant qu'il étoit du service du Roi de dissimuler plusieurs choses pendant la minorité ; mais que si après cela Sa ^Majesté faisoit la moindre démarche pour soutenir son autorité, il fallolt hasarder tout au monde pour la conserver. M. le duc d'Orléans et M. le prince , voulant se ménager avec le parlement , entroient toujours dans les sentimeus foibles et emportés du cardinal , pour lui attirer le mépris et la haine du public.

La saison s'avançant, on dressa l'état de guei're pour les armées ; et Monsieur, suivi des maréchaux de La Meilleraye et de Gassion et de plusieurs autres officiers , fit investir Gravelines, qui fut prise, parce que les ennemis, étant pressés de toutes parts, couroient risque de perdre encore davantage. Son Altesse Royale revint ensuite à la cour, où elle fut parfaitement bien reçue. Le prince de Condé , étant arrivé en Allemagne, examina avec les maréchaux de Gramont et de Turenne ce qu'il étoit à propos de faire. Celui-ci proposa le siège de Fribourg : il fut résolu. Son raisonnement le plus apparent étoit fondé sur la gloire qu'il y avoit de l'entreprendre, et sur le fruit que le prince de Condé ou lui prendroient des quartiers ; mais que, s'il étoit contraint de se retirer de l'Allemagne, il le suivroit sans qu'on dût lui en rien imputer. Le duc d'Enghien y acquit beaucoup de réputa-. tion : ce qui lui fit oublier le mécontentement où il devoit être de ce que le combat avoit commencé sans qu'il l'eût ordonné ; mais ce fut une adresse de M. de Turenne, pour les raisons qui. ont été expliquées ci-devant.

J'ai entendu dire qu'il se passa plusieurs choses dans l'armée que commandoit M. le duo d'Orléans , qui faisoient assez connoitre qu'il vouloit tout ce qui ne devoit pas coûter beaucoup. Avec cela , sa vie étoit si précieuse à ses officiers, qu'ils le détournoient des grandes, choses quand il falloit la hasarder.

La Reine étant ailée passer une partie de l'été à Ruel pour donner le temps de nettoyer le Palais-Royal, on rapporta à Sa Majesté qu'il s'étoit fait une sédition à Paris , sur ce qu'on avoit ordonné le toisé des maisons bâties au-delà

UBMOIRKS DU COMTB UB BBIE>NE,

des bornes. On pensa d'abord à la réprimer par la force ; mais on changea aussitôt d'avis , et Ton aima mieux que le peuple se dût son soulagement à lui-même que de le faire châtier. On prit pour prétexte que la Beine lui faisoit grâce , à cause de l'affection qu'elle avoit pour lui ; mais le peuple n'en fut que plus fier^ et cette foiblesse du ministère causa dans son temps plusieurs maux qui tinrent l'Etat dans un très-grand péril.

Les grands paroissoient divisés : et à Munster, nos plénipotentiaires étoient si déconcertés , que ceux des autres princes en faisoient des railleries; car ii paroissoit clairement qu'on n'avoit nulle confiance ni au duc de Longueville ni à M. d'Avaux , mais tout entière à M. Servien. Il est bien vrai que si les deux premiers s'étoient bien entendus ensemble, ils auroient pu conclure la paix, parce qu'ils avoient un ordre commun qui portoit que le troisième seroit obligé de suivre l'avis des deux autres , quoiqu'on eût remontré les raisons qui pouvoient y être contraires.

La nouvelle de la mort du pape Urbain VIII ne fut pas plus tût arrivée à Paris , qu'on écrivit à Rome pour empêcher que le cardinal Pamphilio , depuis nommé Innocent X , ne fût élevé au pontificat. Mais soit qu'il eût l'adresse de ménager le cardinal Antoine Barberini , ou de faire craindre à Bichi que ses parens seroient maltraités par le grand duc s'ils lui donnoient l'exclusion , ou soit enfin qu'il eût engagé l'ambassadeur de France à ne s'acquitter qu'avec mollesse de sa commission , nous sûmes bientôt à Fontainebleau qu'il avoit été élu.

Bagni , destiné par le défunt pape pour la nonciature de France , prit les premières audiences sous le nom d'Innocent , et fut reçu avec beaucoup de froideur. Afin que le nouveau Pape ne doutât point de la mauvaise volonté qu'on avoit pour lui , on ûta au cardinal Antoine Barberini la protection des affaires de France. Pour ce qui est du nonce Biçhi , il s'excusa si bien qu'on fut satisfait de sa conduite.

Le cardinal Mazarin étant tombé si dangereusement malade, qu'on crut qu'il n'en relèveroit point, on ne peut dire l'inquiétude qu'en eut la Reine, qui s'aperçut que plusieurs de ceux qui avoient été attachés au cardinal de Bichelieu mettoient déjà tout en œuvre pour succéder à Mazarin et pour surprendre Sa Majesté. Mais , pour empêcher cette princesse de se déterminer à rien dont elle eût sujet de se repentir dans la suite , je lui dis que le cardinal ne me paroissoit pas si malade qu'on le faisoit ; que je lui trouvois beaucoup de force , et que les mé-

decins disoient que les parties nobles n'étoient point attaquées : d'où je conciuois qu'il y avoit bien plus à espérer qu'à craindre de sa santé; mais qu'il éloit du devoir des médecins qui le traitoient , et particulièrement du sien , d'avertir le cardinal s'ils le croyoient en péril , parce qu'en cas que Dieu vînt à en disposer, il y avoit des choses dont Sa Majesté devoit être avertie ; que 9 si elle ne vouloit point gouverner par elle-même, plusieurs personnes lui dévoient être suspectes , et qu'il falloit qu'elle eût le choix de celle qui lui seroit la plus propre, parce qu'elle devoit se méfier de tout homme qui étoit soutenu par M. le duc d'Orléans , qui avoit des liaisons avec M. le prince , et qui n'avoit point été auparavant dans ses intérêts. La Beine n'eut pas la peine de préférer l'un à l'autre , puisque le cardinal guérit. Il fut visité plusieurs fois par cette princesse en sa maladie, et dans ee temps-là toutes les grandes affaires furent négligées. Pour lui faire voir qu'on ne prenoit ancune résolution sur les choses de conséquenee que par son avis , on ne l'entretenoit que de celles qui ne pouvoient point lui faire de peine, et l'on suivoit les ouvertures qu'il en donnoit lui-même.

On fit cette année ou l'autre , d'après tout ce que l'on put , suivant les apparences , pour avancer la négociation de Munster. Les Etats-généraux se tenoient fermes à préférer absolument une trêve à la paix , quoiqu'on leur eût offert que , s'ils donnoient leur consentement à ce que les couronnes fissent la paix , la France s'obligeroit de rentrer en guerre avec l'Espagne, si , cette trêve étant expirée , Sa Majesté CathoUque ne vouloit consentir à une seconde de pareille durée, laquelle, devant être de douze années, leur assurerait du repos pour vingt-quatre. Les députés des Etats commencèrent donc à écouter les propositions du comte de Pignoranda (qui avoit été substitué à l'archevêque de Cambrai ) et de Castel-Bodriguo , revêtus de la dignité de plénipotentiaires du roi d'Espagne ; et l'on s'aperçut par leur manière d'agir qu'il y avoit beaueoop à craindre de leur part. Le prince d'Orange remarqua aussi que son crédit diminuoit; et la princesse , sa femme , pour profiter de la oonjoncture des affaires, prit des liaisons avec l'Espagne, au préjudice de son mari et des Provinces-Unies. Les Espagnols persistant , $mA bien que les médiateurs , à vouloir que les Por^ tugais fussent exclus du traité , nous fàmeseontraints d'y consentir ; mais nous ne laissàmct pas d'obtenir de ces médiateurs qu'ils nous deiineroient un écrit par lequel il seroit porté qu'il avoit été convenu , entre nous et les Espagnols,

DBLXIÈMB PARTIS. [ifilG — 47]

que nous aurions la liberté d'assister réciproqueaent nos alliés , à la tête desquels Sa Majesté Très^rétienne avoit mis le roi de Portugal. Les Espagnols y consentirent , étant persuadés d'avoir beaucoup fait que ce prince ne fût point eompris dans le traité de paix , et de ce qu'il D'y seroit fait aucune mention de lui.

[1646.] Il y a toutes les apparences qu'ils se smient encore relâchés bien davantage si on ■e les avoit pressés , parce que leur intention a'étolt pas de conclure la paix avec nous , mais de DOQs détacher nos alliés, pour continuer ensuite la guerre , dans l'espérance d'en retirer de grands avantages. En effet , le comte de Pi<;norsnda ayant persuadé aux Etats-généraux de convertir en articles de paix ceux dont il étoit convenu avec eux pour parvenir à une trêve , il commença à faire paroftre le peu d'inclination quil avoit pour un accommodement avec nous : ee qui donna lieu de soupçonner qu'il avoit des ordres secrets de la cour de Madrid très-différans de ceux qu'il montroit , et qu'il ne feroit Kolement qu'amuser les médiateurs.

L'Empereur étoit obligé d'aller plus rondement ; car les années du Roi ayant paru sur le Duiube , il craignoit qu'elles ne s'avançassent Josqu'en Bohême , où l'on paroissoit disposé à une révolte. L'électeur de Bavière , qui Jusqu'à- Ion avoit fait la guerre sur les terres d'autrui , ' commença à la ressentir dans son propre pays : dételle manière qu'il pressoit que l'on s'accommodlt avec les François et les Suédois , donnant à entendre que si ses conseils étoient négligés, Il en prendroit de convenables à la nécevité présente de ses affaires. On vit en ce tempa-là quatre choses surprenantes : la première fàt que les Etats des Provinces-Unies Sfoient traité la paix (i) avec l'Espagne sans que nous l'eussions conclue; et, croyant avoir mtisfait à tout ce qu'on pouvoit prétendre d'eux, ili offraient de presser les Espagnols de s'accommoder avec nous aux conditions qui leur noient été accordées , ou bien de rentrer en goerre avec nous contre eux. La seconde . que rEmpereur cédoit de grandes provinces aux Soédols, et oonsentoit que quelques-uns de ceux qai avoient été dépouillés pour l'agrandissement de cette nation, fussent dédommagés aux dépens de l'Eglise. La troisième fut le peu de bonne foi dont les ministres de l'Empereur usèrent à notre égard , en avertissant les Suédois que nous oflHons de nous Joindre à eux pour faire en iorte que les biens ecclésiastiques leur demeu-

(1) Celle paix particalfère des Hollandois a?ec l*Efpagae. ne fat roorluf qu*en 1648. (A. E.^

rassent , et de ne pas désapprouver ce qui avoit été consenti par Sa Miyesté Impériale , et accordé par le roi d'Espagne. Nous eûmes encore une autre disgrâce , qui fut que les médiateurs nous donnèrent le tort, sans considérer que l'Empereur, par un procédé malhonnête , nous avoit obligés de nous engager de nouveau avec les Suédois , lesquels , ayant attaqué , comme ils firent , le roi de Danemarek , augmentèrent le nombre de nos ennemis , et fut cause que ce monarque le devint , après avoir été choisi pour l'un des médiateurs de la paix. Il arriva encore par malheur que deux de nos plénipotentiaires se divisèrent, et allèrent si loin que chacun d'eux fit des écrits pour Justifier sa conduite aux dépens de son collègue , sans être retenu par l'autorité de M. de Longueville, qui les exhortoit à l'union. Les Hollandois, ravis d'avoir conclu la paix avec TEspagne , et voulant seulement conserver les apparences avec nous, continuèrent de nous presser à nous servir de leur entremise , et déclarèrent ouvertement que si nous remettions à leur Jugement la difllcuité que nous avions avec l'Espagne , ils marqueroient n'avoir pas oublié les obligations qu'ils avoient à la France. N\)sant pas les refuser absolument, nous leur écrivîmes des lettres qui pouvoient êlre interprétées diversement en acceptant les Etats pour Juges , à la réserve de ceux qui avoient signé avec l'Espagne , quoique l'un des députés eût protesté contre ses collègues. Nous eussions bien voulu en pareille conjoncture avoir le prince d'Orange pour Juge , et qu'on lui eût donné pour adjoints quelques-uns de ceux qui représentoient l'Etat ; mais nous remarquâmes bientôt après que nous n'y aurions pas trouvé notre compte , car la princesse son épouse s'étoit laissée gagner par les Espagnols , et cette princesse , à mesure que l'esprit de son mari baissoit , avoit toute l'autorité et lui faisoit faire tout ce qu'elle vouloit.

[1647] M. de Longueville , avant qu'il partit de Munster, fut l'arbitre du sort public, car il ne tint qu'à lui de signer la paix à des conditions très-avantageuses , dont il fut sollicité nonseulement par les médiateurs, par madame sa femme , et par tous ceux qui souhaitoient le repos de la chrétienté, mais aussi particulièrement par M. d'Avaux , auquel il avoua que les conditions qui leur étoient offertes lui paroissoient très-raisonnables. Mais M. Servien lui ayant fait entendre qu'il y en avoit encore de plus avantageuses à espérer, et ayant dit avec adresse que la cour s'en flattoit , M. de Longueville prit la résolution de suivre les conseils que Servien lui inspiroit , et partit de rassemblée ,

MRMOIBES DU COMTE DE BRIIIVI^E ,

qu*il laissa mortifiée et dans une grande confasion. Il se servit du prétexte que M. d'Avaux , qui étoit allé à Osnabruek pour conférer avec les Suédois , avoit dit que sa voix étoit aussi considérable que la sienne; ayant oublié que la chose avoit été ainsi concertée entre eux , afin d'obtenir des Impériaux et des Suédois des avantages qu'ils croyoient ne devoir pas être négligés. D'A vaux s'en justifla fort bien , quoiqu'il restât seul chargé des affaires, Servien ayant eu ordre d'aller à La Haye. Si ce dernier y eût pris autant de soin de ménager les esprits des Etats qu'il s'en donna d'invectiver contre Pauw et Knuit, peut-être eût-il obtenu qu'ils eussent désavoué leurs députés; mais en offensant les particuliers il offensa aussi l'Etat , qui étoit gouverné par les amis de ces messieurs. Après avoir fait en Hollande un séjour inutile, il retourna ensuite à Munster, d'où il fut permis à M. d'Avaux de revenir.

L'Alsace leur fut offerte pour notre satisfaction , mais avec tant de restriction qu'on ne nous donnoit que fort peu. On les avertit de ne se pas laisser surprendre au nom spécieux d'une grande province, dans laquelle différons princes ayant des Etats situés , ils étolent ex- <;eptés de l'offre : comme les villes impériales et la franche noblesse , de laquelle les iiefs relevoient directement de l'Empire. Mais ils ne Jugèrent point devoir insister que l'Alsace nous fût entièrement cédée, soit en souveraineté, «oit en fief , pour n'offenser pas, disoientnls, les villes qui sont puissantes dans l'Empire; et -celles-ci conservant leur liberté et leur souveraineté , il n*étoit pas possible ni juste de donner atteinte à celle des autres. MM. de Longueville , d'Avaux et Servien disputèrent longtemps ensemble si l'Alsace devoit être demandée en souveraineté, ou possédée comme mouvante de l'Empire. La chose fut aussi débattue dans le conseil du Roi.

On ne doit point être plus surpris de ce que M. de Longueviile croyoit que c*étoit un plus grand avantage pour la couronne de posséder cette province en souveraineté que comme mouvante de l'Empire, qu'il y a lieu de s'étonner quHl se crût si distingué de ceux de son rang par le titre de souverain de Neufchâtel, quoiqu'il n'exerçât pas la souveraineté sur ses sujets. Ce n'est donc pas une chose surprenante qu'il eût pour son maître les mêmes sentimens qu'il avoit pour lui. Il n'est pas non plus étonnant que M. Servien ait été d'un même avis que M. de Longueviile; car il lui suffisoit seulement que M. d'Avaux fût d'un autre sentiment pour lui en faire prendre un contraire ; mais il a paru

fort étrange qu'il se soit trouvé dans le conseil du Roi des personnes qui aient pu faire de même que Servien. Ils ne manquoient pas à la vérité de raisons , dont la plus forte étoit qu'il n*est point honnête à un grand roi d'être vassal d'un autre, parce qu'il peut encourir la commise; et que si , dans une guerre arrivée en suite de la confiscation , on avoit perdu le fief, on ne seroit pas reçu par une paix à le redemander. Les autres, du nombre desquels j'étois, disoient que les Allemands s'ouvriroient plus volontiers avec un prince qui seroit du corps de l'Empire, qu'avec un étranger que nous aurions député dans les diètes où les affaires les plus Importantes seroient délibérées , et que cette occasion ne devoit point être négligée. Que , pour détruire les raisons sur lesquelles ces messieurs s'appuyoient , il ne falloit que leur opposer que le roi d'Espagne possédoit, comme vassal de l'Empire, le duché de Milan et partie des Pays* Ras ; que la couronue de Suède en relevoit aussi par les provinces qui lui avoient été cédées, et qu'une imagination de grandeur ne devoit point empêcher qu'on ne profitât d'avantages aussi solides que ceux qui avoient été représentés.

[1648] Le cardinal, qui ne pouvoit dédire Servien , étant peu éclairé ou peu zélé pour la grandeur de la France, ayant emporté la balance, manda que le Roi accepteroît non pas l'Alsace, mais le Landgraviat, pour sa récompeusc ; et qu'il vouloit le posséder en toute souveraineté , de même que Rrisach et son territoire , qui fait partie du Brisgaw , et Philisbourg , sous le titre de garde , selon qu'il est plus amplement porté par le traité , qui ne fut signé que de Servien , et depuis ratifié par le Roi, de même que par l'Empereur et les princes de l'Empire : en conséquence duquel traité la maison d'Autriche cédolt à Sa Majesté ce qui lui appartenoit en propriété dans l'Alsace. Sous le nom de protecteur, l'Empereur et l'Empire lui en abandonnèrent la souveraineté, a la charge qu'il seroit payé par le Roi à l'archiduc de Tyrol trois millions de livres pour son dédommagement , aussitôt que le roi d'Espagne aurolt renoncé à tous les droits qui lui appartenoicnt ou pourroient appartenir sur les terres cédées à Sa Majesté.

[Dans l'inlervale M. le comte d'Avaux ftat rappelé par la lettre suivante du Boy que Je fus obligé de contresigner, la résolution en ayant été prise dans le conseil :

« M. le comte d'Avaux , je vous ay cy-devant mandé de vous retirer de Munster, pour vous rendre icy le plus tost qu'il vous seroit possible,

DElîMÈME r\RTlK. [lf>48]

mais parce que tous nvez tenu une conduite qui ne in*a pas satisfaict , Je me trouve obligé de TOQS «erire celle-cy, de l'advis de la Reine régente notre dame et mère , et pour vous dire qQ*ayant sceu que vous êtes beaucoup advancé de votre chemin, Je ne trouverai pas mauvais que vm» veniez en cette ville et que vous y demeuries , pourtant avec cette condition, que vous ne me verrez point , et que vous ne ferez aucune fonction de vos charges Jusqu*à ce que J*en aye antreroent ordonné, et cependant je prieray Dîen qu'il vous ayt, M. le comte d'Avaux, en sa sainte garde.

. Escrit à Paris, le 16 may 1648. »]

Servien^ glorieux d'avoir mis la dernière main à ce grand ouvrage (1), obtînt la permission de revenir à la cour, et laissa les médiateurs dans l*étonnement de ce qu'on cessoit de s'appliquer à faire finir la guerre qui étoit entre les deux couronnes. On Jugeoit bien , comme firent les personnes éclairées , que quelques promesses que l'Empereur eût faites de ne point assister l'Espagne contre la France, il y donnerait cette interprétation que ce serait en qualité d'Empereur ; mais que, comme roi de Bohème, et possédant différens Etats dans l'Empire, il Jouiroit de la liberté que chacun de ces princes avoit d'assister ses alliés.

Je ne Juge point à propos de raconter de ijoelle manière M. de Turenne perdit une bataille, et l'accueil qui lui fut fait par le landgrave de Hesse, parce qu'il a rendu depuis d'assez grands services pour faire oublier le revers de fortune qu*il eut pour lors. Je passerai aussi sous silence les belles et grandes actions qoe fit le duc d'Enghien , particulièrement à Nordlingen, où il défit le général Mercy et ses vieilles troupes , sous l'effort desquelles TAllenagne avoit plié. Je ne veux seulement parler que des choses où J'ai eu part.

[Madame avoit accouchéd'une fille, le 26 du mois de décembre 1646, quinze heures avant la mort de feu M. le prince de Condé , lequel eut cette grâce de Dieu de voir approcher sa dernière heure pendant deux Jours : ce qui luy donna moyen , après avoir pensé aux affaires importantes et fait son testament , de recevoir les sacremens et la bénédiction de M. le nonce , de M. rarchevéque de Paris et de son curé avant

qoe d'expirer.

Monseigneur le duc d'Enghien, qui ressentit cette perte avec de grands sentimens de

(I) Les traités d*Ofnabruck et de Munster. Le premier ftti ûgné le 16 août 1618, le srcond le SI octobre de la ménie annëe. (A. R )

douleur, se trouva reveslu de la dignité de premier prince du sang et de la charge de grandmaistre; et les gouvernemens de Bourgogne et Berry furent partagés entre luy, le prince de Conty et le duc d'Albret. Le Boy et la Beinc sa mère firent la visite de condoléance à madame la princesse la veuve, aux princes ses enfans , comme aussy à madame la duchesse d'Enghien, en son hostel.

On se disposa a tout ce qui fut nécessaire pour la pompe funèbre. Et on peut dire que Leurs Majestés perdirent un de leurs proches, qui a paru très-affectionné au bien de leur service, et qui avoit des qualités très-élevées.

Cela n'apporta aucun changement aux affaires du dedans ni du dehors du royaume. La négociation pour la paix s'étoit continuée toujours, avec peu d'espérance d'y réussir si promptement qu'on avoit cru , par la longueur affectée des Espagnols, et par quelques autres obstacles venus de la part des Suédois. Et l'on commença d'agir pour préparer ce qu'il faloit pour la campagne prochaine, avec résolution de pousser si vigoureusement les ennemis qu'ils seroient

forcés de conclure le traiclé général.

L'affaire de Naples tenoit les yeux des princes de l'Europe occupés à considérer quelle en seroit l'issue , et on peut dire que les Espagnols tomboient en sens réprouvé. Ils ne sentoient point le mal réel et pressant qui leur arrivoit, et se flattoient des espérances d*une diversion qu'ils s'imaginèrent debvoir arriver en France , bastie sur des fondemens si légers que ce fut une pure chimère. Cependant la paix en fut retardée. On sut qu'un secrétaire de M. de Vendosme, qui passoit en Allemcigne avec lettres de créance , ayant esté arresté et mené à Halbron , fit une confession ingénue de toute la négociation dont il estoit chargé , par laquelle parut le désir qu'avoit ce prince de brouiller et d'en faire concevoir les facilités aux ennemis. Et en mesme temps, un François, solicité de mesme part , fit croire à l'archiduc que Monsieur et M. !le prince estoient malcontens, et avoient passé en Picardie avec le secrétaire de Salamanca pour faire un abouchement avec Leurs Altesses ; mais ledit secrétaire, ayant esté arresté à Péronne , desclara qu'il avoit esté séduit par cet homme , qui ne luy avoit rien fait voir de tout ce qu'il lui avoit promis. Ces amasemens frivoles ne laissèrent pas que d'entretenir quelque temps les esprits dans la pensée d'en profiter. Mais après que la chose fut découverte, ils durent estre détrompés de toutes ces faulses espérances.

Cependant In révolte de Naples continua

HBMOIBSS DU COMTB DB BHIBNNE,

toujoars, et le peuple élut douze d'entre eux qui prirent l'aulhorité. Le vlce-roy avec la noblesse ne Turent pas les plus Torts , et les choses furent disposées è. telle aigreur et defflance , que par la crainte du chastiment ils se décidèrent à chan* ger. Notre armée navale estoit assez proche d'eux pour les assister dans ce dessein , s'ils demandoient notre secours et notre protection.

En ottendant, le Roi, inrormé de tout por le marquis de Footenay, son ambassadeur à Rome, envoya promplement ses ordres au duc de Guise (i),quiétoilà Rome. Ils sont contenus dans la lettre suivante :

• Mon consln , ayant en avis par vos lettres et par celles du sieur marquis de Fonteiiay, mon ambassadeur à Rome, de la recherche qui vous est faite par ceux de la république de Naples pouraller commander leur arrace contre les Espagnols, j'ay bien voulu vous tesmoigner par celle-cy, quejevousescrisparl'avtsdela Reinerégente madame ma mère, que J'aggrée que vous acceptiez les offres qui vous sont faites de leur part, et qne vous ne différiez pas plus longtemps de vous rendre près d'eux , estimant qu'il y va du bien de mon service qu'il y ayt une personne de vostre condition, en qui Je me puisse confier, pour f^ire réussir n leur advantat;e l'establisscment de leur repos et de leur liberté, toutes les assistances que j'ay résolu de leur donner , soit de tronppes qui seront en vostre commandement, soit de toutes les autres commodltez qui seront en ma puissance, aflln que cette affaire se face avec toutes les précautions nécessaires.

■• Je désire que vous confériez des voyes que vous aurez à suivre avec mon cousin le cardinal Grimaldi, Sainte-Cecillc, et le marquis de Footenay, mon ambassadeur à Rome, avec lesqnelz ayant pris vostre résolution , vous exécuttiez ce qui sera à faire en ceste occasion pour l'advanlage de mon service. La présente estant à ceste fin , Je prie Dieu , etc.

" Rscriptele lo' jour de février t648.

• Louis ,

» Et plus bas, DB LOHBNYB. »

I^ duc de Guise, avec toute la résolution et ta bravoure que l'on devoit attendre de lui , s'empressa de se coarormer anx volontés do Roi, et parviot, non sans péril, à arrivera Na-

(1) L'eipMliléti da doc de Galie à Naptc* perdra un pen da Mn aipect rominesquo , lorique l'on Terra que ce penonnage ne l'enlrepril qu'a la loUiclUllon du Roi de France et tur la promrue fonnelle qu'nn lui doima

pies. Aussitôt que la nouvelle en tôt arriva à Paris, où la cour élolt pour lors, le Bol lui en témoigna sa satisfaction en lui renouvrtant tn promesses de secours :

« Mon cousin , J'ay reçu beaucoup de Joye d'avoir appris par votre lettre votre heureoic arrivée en la ville de Naples, et la réception qui vous y a esté faite, ce qui me donne lleo d'espérer des effects advantageux de ce boa commancement ; et aflln de vous secourir promplement, je fais travailler aux préparatirg nécessaires pour tenir mon armée novaile preste de bonne heure, et assez forte pour combattre celle des ennemis, cependant qqe vous disposerez les choses à attaquer les postes occupés par les Es* pagnolz, faisant en sorte de vous rendre maistre des cliâteaux le plus [H-omptement qu'il se ponr^ ra, et pour vous en faciliter les moyens, Je ferai débarquer de l'infaitterie et passer bêancoiip d'officiers et de gens de guerre au royaume de Naples , qui vous obéiront suivant le pouvoir que je vous envoyé, et de vous faire aussy foornir toutes munitions de guerre et de bouehe , et toutes autres choses nécessaires pour l'exéettUoi d'un si grand dessein , duquel me reposant nr votre prudente valeur et bonne conduite , Je prie Dieu qu'il vous ayt , etc.

» Louis,

■• Et plus bas, DB LOHBHTB. •

Mais In trahison de Vencenzo et d'Annère livra M. le duc de Guise aux Espagnols , ce qui leur donna quel qu'ad va otage. Quoiqu'il fât faict prisonnier, et que les Espagnols eussent été rois en possession de plusieurs postes , ils ne furent pas encore les maistres ; il sembla que le peuple fût encore plus aigri qu'anparavant , puisqu'il s'opiniâire à demander in tète dndlt Annère, et qu'il refusa d'obéir aux commniidemensde don Jouan d'AustrIa, de ne plus porter d'armes courtes ; si bien que ceux du bon parti demandolent toujours le secours de notre flotte , qui partit sous le commendement de M. le prince Thomas de Savoye, qui fVit fait général de nos armées de terre et de mer. Nous attendîmes les nouvelles de l'effet que devoit produire le accours de nos vaisseaux et galères, envoyés devut Naples nu secours de ce peuple fidèle. Notre ambassadeur A Rome fut chargé de suivre de près l'utilité qui en odviendrolt, si l'espérance qu'on

deluirournirloutleiMeounnrieeiMireai l'iccompli*- Kmenl d'un projet auquel la France était luKrcHée; leigrdrcideLouliXIVdiïlerinlaèreiil kdIi le dar da G uifc à r^der enfla à la demande iW Nspoliiatnt.

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